Chapitre 25

Je reçus aussi une carte postale de mon beau-frère Théo qui reprit le mot exact que j'avais employé un mois plus tôt quand Agnès et Val m'avaient surprise au saut du lit: « J'espère ...que tu ne te laisses pas trop emmerder par le passé... ». C'était inattendu et choquant de voir ce mot vulgaire écrit en toutes lettres par un homme respectable, un Allemand de surcroit!

Je travaillais toujours chez James Cummins. Je dus accepter l'inévitable: j'allais devoir louer un box de mini-storage pour y entreposer mes affaires le temps que je trouve un nouveau logement et passer quelques temps chez Sarah avec un bagage restreint.

Je me faisais du souci au sujet de mes photos et de mes appareils car Agnès avait eu l'air de vouloir s'approprier mon matériel et je lui avais montré beaucoup de mes photos. Je ne voulais pas risquer de perdre tout cela dans les déménagements ni l'apporter chez Sarah. Alors j'ai appelé Carl Seltzer et lui ai demandé de garder chez lui tout ce matériel pendant quelques semaines. Cela remplissait une sacoche. Carl accepta de mauvaise grâce. Je ne comprenais pas la raison de cette réticence. Il habitait et travaillait dans un espace assez vaste pour que ce bagage ne lui pose pas de problème. Je lui promis que je viendrais la reprendre dès que j'aurais trouvé un nouveau logement et durant la première semaine d'aôut je déménageai mes affaires dans le mini-storage sur Riverside Drive à la 138ème Rue.

J'avais obtenu l'adresse d'un déménageur sur un prospectus affiché dans mon quartier. Au téléphone mon interlocuteur avait été aimable. J'avais dit que c'était un petit déménagement qui ne prendrait pas longtemps et que deux hommes suffiraient. Évidemment ils travaillaient au noir. Je ne pouvais pas me payer des déménageurs professionnels. Quand ils sont arrivés ils étaient trois, et leur aspect était à l'opposé des déménageurs de Jessie. Ils avaient l'air sale, leurs cheveux noirs bouclés et trop longs étaient décoiffés, leur rasage en attente comme s'ils avaient dormi à la dure. ils avaient l'air carrément dangereux.

Dès leur arrivée le chef d'équipe demanda à passer un appel téléphonique. L'appareil était sur le comptoir de la cuisine. Je m'attendais à ce que ça soit bref mais il resta au téléphone une quinzaine de minutes durant lesquelles il conversa en hébreu sur un ton tendu et coléreux, tout en griffonnant des chiffres au dos d'une enveloppe. Ils se parlaient aussi en hébreu au sein du trio. Leur camion était énorme, vieux et sale, et portait à l'arrière des symboles de danger: liquide inflammable, substances caustiques. Ils travaillaient avec une lenteur exaspérante et je devais les payer chacun 18 dollars de l'heure! Quelques jours auparavant j'avais trouvé un vélo pour dame abandonné depuis plusieurs jours dans le couloir alors je l'ai fait embarquer avec mes affaires. Quand tout fut chargé il faisait déjà nuit. Ils ont voulu que je m'asseoie entre eux dans la cabine mais j'ai insisté pour être assise contre la porte. On aurait dit que l'homme assis à côté de moi faisait exprès de se pousser contre moi. Je sentais ses os.

Au lieu de prendre Amsterdam Avenue qui file droit au nord à sens unique, le conducteur prit un itinéraire sinueux avec son énorme camion et garda une allure d'escargot. Je savais qu'il faisait cela pour me facturer un maximum mais je n'y pouvais rien! Sur le West Side Highway il a pris la mauvaise sortie et nous nous sommes retrouvés dans un endroit sombre et désert parmi les entrepôts, la voie express passant cent pieds au-dessus de nous. S'ils avaient voulu me violer je n'aurais pas pu résister. Le conducteur a dit qu'il était perdu et il a tourné en rond dans le quartier pendant un moment, et finalement il a trouvé l'adresse.

Il leur a fallu presque deux heures pour décharger mes affaires et les mettre dans le box. Quand l'un des déménageurs me dit que le camion était vide j'ai demandé à vérifier. La porte arrière était déjà fermée et cadenassée. L'homme a rouvert le camion à contre-coeur et comme je m'y attendais, un de mes cartons y était. Quand je lui ai demandé pourquoi il ne l'avait pas déchargé il m'a répondu que c'était pour avoir un levier de négociation au cas où je refuse de les payer. Il a sorti le carton et l'a descendu dans mon box.

Dans le monte-charge entre le 4ème sous-sol et le rez-de-chaussée, ils m'ont entourée et ont demandé de l'argent d'un air menaçant. Je leur ai dit que j'avais apporté ma carte bancaire et que s'ils me conduisaient à un distributeur de billets je les paierais. Ainsi ils étaient forcés de me ramener saine et sauve dans mon quartier. Le retour ne prit que quelques minutes et au carrefour de Broadway et la 96ème Rue j'indiquai au conducteur un distributeur que je connaissais bien. Je descendis et retirai 300 dollars et leur en donnai 270, qui correspondaient à cinq heures de travail. Mais sur un ton plein de menace ils me réclamèrent un pourboire de vingt dollars chacun alors je leur abandonnai les trente dollars qui me restaient et leur dis adieu.

Ce cauchemar éloigné je me retrouvai dans la nuit new-yorkaise où la vie palpite à toutes heures et je regagnai l'appartement où il n'y avait plus que ma guitare, mon oiseau et un petit bagage. Heureusement le bus pour allez chez Sarah était direct. J'avais été inquiète que ma perruche ne soit terrifiée par tout le bruit et les lumières mais à ma grande surprise elle était à la fête comme si le vrombissement du moteur lui plaisait énormément et durant tout le trajet, assise sur la banquette arrière, je l'observai faire des acrobaties en gloussant de bonheur.

Sarah me conduisit au passage au bout duquel était la chambre de son colocataire. Tant qu'il était en tournée je pouvais l'occuper. Il y avait juste la place pour mon couchage et mon bagage. Le trajet en bus ou en métro pour aller au travail était compliqué alors je suis retournée dans mon ancien quartier et j'ai demandé à un ami d'un ancien voisin, un Portoricain timide qui venait d'arriver de son île, de m'accompagner à mon box. Je voulais y prendre le vélo que j'avais trouvé et rangé dedans, afin de me déplacer plus facilement. Je voulais aussi voir comment les déménageurs avaient casé mes affaires car je n'avais pas eu le temps de regarder. Je lui donnai vingt dollars pour son effort et tout se passa bien jusqu'au moment de nous quitter car pour lui la somme était tellement énorme qu'il a cru que je le payais pour coucher avec moi!

Columbus Avenue tout droit jusqu'à la 72ème Rue puis la 8ème Avenue dans le prolongement. En une dizaine de minutes j'étais de retour chez Sarah. J'attachai le vélo à une grille avec un cadenas que j'avais acheté à l'avance. Quelle ne fut ma surprise le lendemain quand, en plein Times Square, je rencontrai le Portoricain qui m'avait aidée la veille! Comme moi il était à vélo et il attendait que le feu passe au vert. C'était une coïncidence incroyable.

Au travail la photocopieuse tomba en panne. En suivant les instructions il s'avéra qu'une pièce externe en plastique était en cause. J'appelai le bureau du fabricant pour commander la pièce de remplacement. Elle était disponible et je pouvais me la faire expédier ou venir la chercher. Comme ce bureau était proche de chez Sarah je décidai de passer prendre la pièce le lendemain matin avant d'aller à la boutique. Tout se passa sans problème. Mais Jim se montra mécontent quand il apprit que j'étais allée enlever la pièce et me dit qu'il ne me payait pas pour que j'aille faire des courses à perpète et perdre du temps dans les transports. C'était tellement gros! Mais je n'avais pas envie de me justifier car il aurait fallu lui expliquer ma situation et cela ne le regardait pas. C'était comme s'il voulait me prouver qu'il ne savait pas mon lieu de résidence, autrement dit il le savait.

Je reçus dans le courrier de la boutique une réponse de ma marraine à ma lettre de fin juillet. Comme je m'y attendais un peu elle ne voulait pas m'aider. Elle m'affirmait que je me faisais des idées, que je grossisais tout parce que je vivais trop seule, que mes parents m'aimaient, et elle ne voyait pas pourquoi j'aurais besoin d'un avocat car d'après ce que je lui avais dit, personne ne m'avait fait de tort. Elle sous-entendait que c'était ma mauvaise volonté qui causait ces problèmes. Voici à nouveau le lien vers un scan en pdf de ma lettre et sa réponse, manuscrites, ainsi que la transcription de ces deux lettres.

Sarah avait un tempérament volubile, quasi maternel, ce qui va bien avec son métier de patronne de boîte de nuit. Mais elle parsemait son discours de petites piques humiliantes. Je croyais que ce n'était pas fait exprès. Elle me conseilla de faire les annonces du Village Voice car je ne lisais que le New York Times. Je n'aimais pas cet hebdomadaire. Dans les petites annonces de rencontre, les déviations sexuelles les plus dégoûtantes s'affichaient sans complexe. Mais bien sûr personne ne m'obligeait à les lire! Parmi les annonces de location dans le quartier de mon choix, je vis une annonce qui offrait une location à la semaine à un prix convenable. Central Park et station de métro à quelques pas. « Artists and musicians welcome. » On aurait dit que les artistes et les musiciens étaient les parias de la société et que ce propriétaire voulait bien condescendre à les recueillir. Je trouvai cela un peu insultant et passai à d'autres annonces.

Un soir Carl téléphona pour me dire qu'il voulait que je reprenne ma sacoche photo. Il ne donna pas d'explication et j'eus beau lui demander d'attendre encore quelques semaines il resta inébranlable. Alors je promis de venir chercher ma sacoche le lendemain, et je l'apportai chez Sarah.

Le temps passait et Sarah jouait avec mes nerfs. Elle m'annonçait le retour de Jimmy en fin de semaine puis le lendemain elle me disait que sa tournée était prolongée. Un matin je trouvai la serrure du cadenas de mon vélo impossible à ouvrir et il resta attaché à la grille, dépouillé jour après jour de toutes les pièces qui pouvaient être démontées jusqu'à ce qu'il ne reste que la roue dans laquelle passait le cadenas. Triste spectacle! L'annonce dans la section Chambres Meublées qui offrait une chambre aux artistes et musiciens (« artists and musicians welcome » était de nouveau publiée dans le Village Voice et, pensant que l'endroit était peut-être un genre de Chelsea Hotel sur l'Upper West Side, je pris rendez-vous pour visiter.

Au jour et à l'heure convenus je pris le métro sur la ligne B qui longe Central Park et sortis à la 103ème Rue. Elle était en pente marquée. Le 19 était l'immeuble qui faisait l'angle avec Manhattan Avenue. La porte d'entrée était fermée et il n'y avait pas d'intercom. Je frappai plusieurs fois mais personne ne vint m'ouvrir et aucun résident n'entra ni ne sortit, ce qui m'aurait permis d'entrer dans l'immeuble. C'était inattendu et m'a fait mauvaise impression. On me donnait rendez-vous et on ne me laissait pas entrer! Je suis repartie chez Sarah en colère.

J'ai poursuivi mes recherches, visité d'autres chambres à louer. L'annonce qui disait « Artists and musicians welcome » était toujours là. J'ai téléphoné de nouveau et pris rendez-vous. La femme au téléphone a mentionné notre rendez-vous manqué comme si elle me rendait responsable de l'échec. Ce fut elle qui m'ouvrit la porte. C'était une jeune Dominicaine nommée Nancy. Elle était d'allure vulgaire, maquillée à l'excès et sans finesse, les cheveux remontés en bataille et comme beaucoup de Dominicains, appelait tout le monde « sweetheart », « corazòn » ou « mi vida ». Je lui dis que j'étais musicienne et que je cherchais un endroit où je puisse pratiquer mon instrument. Je m'attendais plus où moins à ce qu'on m'explique pourquoi les artistes et les musiciens étaient ciblés par l'annonce, mais elle fit comme si elle n'avait pas entendu et il ne fut plus jamais question du sujet.

Elle me montra deux chambres au rez-de-chaussée: une petite où il y avait juste un peu d'espace autour du lit, et au fond du couloir après le tournant à angle droit, un studio composé d' une pièce assez grande avec deux fenêtres et une cuisine équipée et un coin repas avec une fenêtre. L'ensemble donnait sur Manhattan Avenue, une avenue à deux voies pas très fréquentée. En face il y avait en retrait un immeuble récent avec un crépi blanc et des accents en brique. Le blanc réfléchissait la lumière et éclairait la pièce. J'ai choisi cette chambre à 125 dollars par semaine.

Dans ce prix étaient inclus l'électricité, le chauffage central et l'eau. Je pouvais me faire installer le téléphone. Un lit pour une personne avec un matelas neuf était fourni, ainsi qu'une penderie plutôt mal en point en métal. La salle de bains avec lavabo, baignoire, douche et wc était juste en face de la porte. Il n'y avait aucune formalité à remplir, aucun bail à signer car on payait à la semaine. J'ai payé deux semaines, elle m'a fait un reçu et je suis repartie avec trois clés: une pour la porte d'entrée, une pour l'accès à l'aile Ouest du bâtiment, et une pour mon studio.

J'ai quitté l'appartement de Sarah avec soulagement. Après avoir fermé la porte à double tour j'ai projeté la clé sous la porte pour qu'elle la trouve au milieu de la pièce à son retour, car il y avait un espace d'au moins deux centimètres sous la porte. J'ai déposé mes bagages dans mon nouveau « Home, sweet Home ». Avant de vider mon box et d'apporter toutes mes possessions à cette nouvelle adresse je voulais m'assurer que la sécurité était adéquate. La vie dans la rue était animée. L'atmosphère du quartier était plutôt bon-enfant. Un marchand de piraguas sous son parasol et à l'ombre des grands arbres, occupait tout l'après-midi le carrefour à l'entrée de la voie piétonne. Les hispaniques et les noirs de tous âges se groupaient pour parler, boire et rire. Les joueurs de dominos installaient leur table de camping et leurs sièges pliants sur le trottoir. Les escaliers qui menaient à l'entrée des immeubles servaient de sièges. À l'angle opposé au 19 il y avait une bodega qui fermait tard le soir, et une autre en entresol qui flanquait l'immeuble du 19. Tout cela donnait l'impression que les gens du quartier se connaissaient et vivaient en bonne intelligence. La circulation automobile était assez réduite car au-delà de Manhattan Avenue, la 103ème Rue traversait le quartier des « projects » (comme ils appellent les HLM) et était une voie strictement piétonne. Manhattan Avenue commençait à la 100ème Rue et se terminait à la 125ème, ce qui était court en comparaison avec les grandes avenues qui faisaient toute la longueur de l'île. L'avantage était qu'elle ne servait pas d'artère majeure et ne desservait que le trafic local.

Avec mon apparence européenne j'avais conscience d'être étrangère à ce groupe hispanophone composé en majorité de Portoricains et de Dominicains. Socialement je sentais que j'avais descendu quelques échelons car je m'étais habituée au style de vie des blancs anglophones. Je me demandai brièvement si c'était pas attirance pour les bas-fonds que je me retrouvais ici car il y avait des gens des classes aisées qui recherchaient des sensations fortes en fréquentant les mauvais quartiers. On appelait ça « slumming ». Mais non, c'était uniquement parce que je ne pouvais pas me payer mieux que ça. Et d'ailleurs je n'étais pas la seule blanche. Juste à côté, dans la partie de l'immeuble dont l'entrée était sur Manhattan Avenue, et qui appartenait à quelqu'un d'autre, les occupants étaient des blancs car le standing était trop élevé pour les autres.

Avant de me décider à emménager pour de bon j'avais quand même besoin de quelques affaires qui étaient dans mon box et comme j'avais peur d'y aller seule je revins dans mon ancien quartier pour que le Portoricain qui m'avait déjà aidée vienne avec moi. Je rencontrai Manuel, un ancien voisin du temps où je vivais chez Harry. C'était un Portoricain un peu magouilleur qui avait épousé une Irlandaise à la chevelure d'un roux flamboyant, et leurs trois enfants avaient le teint bronzé de leur père et la chevelure de leur mère, ce qui était assez joli mais devait leur attirer des ennuis à l'école. Il s'était toujours comporté avec moi comme s'il en pinçait pour ma personne, mais dès que je lui demandais un service il refusait le plus souvent, sous prétexte que sa femme ne le laisserait pas faire.

Je le trouvai sur le trottoir au pied de son immeuble en train de vendre divers articles pour se faire du cash rapidement et parmi ceux-ci était un vélo. Comme je venais de perdre le mien je fus intéressée. C'était un vélo pour homme très basique de marque Schwinn. Il n'avait qu'une seule vitesse. Manuel en parlait avec amour comme si cela lui fendait le coeur de s'en séparer. Pour lui cette bécane était un bijou. Il en parlait en employant le pronom « she » au lieu de « it », pour marquer son attachement à l'objet et c'est ce qui m'a convaincue. Je la lui ai achetée sans marchander pour 60 dollars! Ce vélo allait jouer un rôle déterminant quelques mois plus tard. Je trouvai quelqu'un pour m'accompagner en voiture et emportai ma nouvelle aquisition que je déposai dans mon box et en retirai quelques cartons d'objets essentiels.

Dans la soirée alors que j'avais terminé mon emménagement pour la journée, je m'allongeai enfin sur le lit pour me reposer. Je n'y étais pas depuis cinq minutes quand j'entendis, venant de la cuisine, un bruit de cascade. Je me levai pour aller voir ce qui se passait. L'eau ruisselait en abondance du plafond immaculé et tombait dans l'évier en inox. Cela dura un temps assez court puis cessa complètement. C'était une très mauvaise surprise. On aurait dit que quelqu'un de malveillant était au courant de mes faits et gestes et avait attendu que je me repose pour me surprendre brutalement.

Au cours de la deuxième soirée un homme frappa à ma porte. C'était un Portoricain d'âge moyen qui offrait de me vendre quelques objets qui pourraient m'être utile. Il me dit qu'il vivait à un étage supérieur. Je fus surprise qu'il soit au courant de mon emménagement et qu'il ait pu accéder à cette aile du bâtiment. Il s'appelait Arturo. Je le fis entrer et nous nous assîmes pour discuter. Il parlait doucement, d'une manière hésitante, je me demandais ce qu'il avait. Pour les deux chaises, la lampe de bureau et quelques ustensiles de cuisine qui m'intéressaient, il me demanda quinze dollars. Je les lui payai et il s'en alla.

Je fis connaissance avec les employés de l'immeuble, José qui était le concierge, un Portoricain vif et trapu approchant la quarantaine et un Dominicain qui lui ressemblait par la silhouette et l'aidait à faire l'entretien. Il y avait aussi Glenn, un noir assez corpulent et grisonnant, qui faisait les tâches ingrates: sortir les poubelles, balayer, laver les sols.

Mon voisin était un jeune homme grand et mince, un Dominicain de sang mêlé où la race blanche dominait. Je l'entendais souvent parler tout seul, il grommelait d'un ton mécontent. Le mur qui séparait sa chambre de la mienne était mince et mon lit était installé en longueur contre cette cloison. Deux jours après mon installation je réalisai que c'était un crackhead, un addict au crack. Il rentrait tard le soir et commençait à grommeler à mi-voix puis à parler à haute voix d'un ton très mécontent, répétant la même phrase à l'infini. Souvent il disait « tu maldita madre », ta maudite mère, sur tous les tons. Parfois il frappait du poing la cloison qui nous séparait. Un soir il la frappa si fort qu'elle se fissura et devint branlante. Il envoyait valdinguer le mobilier, que j'entendais se fracasser contre les murs. Il détruisit sa porte à deux reprises.

Ce qui m'incommodait le plus c'était qu'il répète sans cesse « tu maldita madre » alors un jour je pris quelques bâtons d'encens et frappai à sa porte. Je me présentai, lui dis que cela me faisait beaucoup de peine de l'entendre dire ça car j'avais des problèmes avec ma propre mère et j'aimerais qu'il cesse de le dire. Il me regarda sans rien dire avec une expression méchante. Il me dominait d'une bonne tête. Je lui tendis les quelques bâtons d'encens et lui conseillai de se détendre et de penser à des choses agréables. Il les prit et referma la porte. Il arrêta de dire sa rengaine troublante.

Durant la première semaine après mon arrivée j'entendis quelqu'un frapper à sa porte et l'appeler sur un ton urgent. Cette porte était juste à angle droit de la mienne donc le visiteur était devant ma porte et j'entendis la conversation sans même tendre l'oreille. Le voisin ouvrit et j'observai la scène par le judas. Le visiteur lui dit: « J'ai trouvé cette poudre dans le tiroir du bureau. Est-ce de la cocaïne? » C'est ainsi que je fis la connaissance du propriétaire, Sy Bonarti. Je l'entendis avant de le voir, et il demandait à un de ses locataires qu'il savait être un toxicomane d'identifier une poudre suspecte. Bizarre. Après cet incident Nancy, la femme qui m'avait loué le studio, disparut pour toujours et plus tard Jose me dit que la poudre en question lui appartenait et que le propriétaire l'avait virée à cause de ça. Ah! C'était un homme bien, ce propriétaire!

José et son acolyte vinrent faire quelques menus travaux chez moi. Je parlai Espagnol avec eux et comme j'avais vu des souris je leur en parlai, utilisant « guayabito » le nom que j'avais appris de Carlos et qui n'était peut-être pas de l'Espagnol standard car il utilisait souvent des expressions argotiques de son quartier natal à la Havane. José me donna des pièges collants et j'étais réveillée à cinq heures du matin par les hurlements minuscules des souriceaux qui se trouvaient englués. Ne supportant pas la situation j'attrappais les bestioles par la queue et tirais pour les décoller, ce qui était assez facile, et ils s'enfuyaient comme des dératés. Quand je tentai d'imiter les hurlements suraigus des souriceaux pour José, lui expliquant que c'était insupportable, il trouva cela très drôle. J'abandonnai les pièges à colle.

Un jour en fin d'après-midi son aide me rendit une visite privée. Je le laissai entrer et nous fîmes la causette et rapidement il sortit un petit paquet et m'offrit de la cocaïne. J'étais perplexe car j'avais décidé de profiter de mon installation dans un nouveau quartier pour rompre avec toutes mes connaisssances qui étaient mêlées de près ou de loin à la cocaïne. Mais j'acceptai et nous continuâmes à bavarder. Mais bientôt mon visiteur me demanda si je ne trouvais pas que la lumière du plafonnier était trop forte. Je dis que oui, en effet, elle était trop forte. J'allumai ma lampe de chevet et me levai pour éteindre le plafonnier. L'interrupteur étant à côté de la porte d'entrée je restai là et remerciai mon visiteur, lui ouvris la porte et lui souhaitai une bonne fin de soirée.

Il y avait eu un malentendu. Il m'expliqua qu'il avait cru que je lui signalais ma disponibilité sexuelle quand j'avais dit « huevitos » car en effet juste au moment où j'avais parlé des « guayabitos » il me tournait le dos et avait la tête en bas, exposant son arrière train vêtu d'une paire de jeans amples sous laquelle on pouvait imaginer, si on voulait, une paire pendante car comme chacun sait « los huevos » est un terme d'argot qui désigne les testicules, et le diminutif ito ou ita est souvent employé en signe d'affection. Allons bon! Non seulement il avait mal entendu ce que je disais, mais encore il me prêtait un caractère que je n'avais pas! Imaginez une nouvelle locataire inviter un membre du personnel d'entretien en lui parlant de ses roubignolettes! Il prenait ses désirs pour la réalité. Il sortit l'air mécontent.

Pendant tout le mois de septembre je me demandai si j'allais rester ici ou si je devais partir à la recherche d'un meilleur logement. À vrai dire je n'avais aucune envie de me remettre en recherche mais je ne pouvais pas m'empêcher de flairer un danger. De même que l'odeur de peinture neuve dans le studio ne masquait pas complètement une odeur douceâtre de pourriture, de même l'ambiance du lieu me donnait l'impression que le crime faisait partie intégrante du bâtiment même si en surface tout avait l'air normal. Certes j'avais trouvé dans le placard de la cuisine une grande éprouvette qui indiquait que le locataire précédent fabriquait du crack mais ce n'était pas ça qui m'inquiétait. Les locataires allaient et venaient. C'était quelque chose de plus profond.

Un soir, assise à ma table de bistro dans le coin repas je vis que le mur d'en face au-dessus de mon lit était criblé de petits trous. C'était les trous laissés par les accroches des cadres dont les locataires précédents avaient garni le mur, mais je les pris pour des impacts de balles. On aurait dit qu'une arme à feu automatique avait arrosé la pièce. Je regardai le mur un long moment, frappée d'horreur en imaginant la scène, et plus je la voyais, plus les trous avaient l'air de vrais trous de balles qu'on s'était contenté de repeindre. Je chassai la vision. Je cherchai à me convaincre que tout allait bien se passer. Il fallait que je me décide et si je restais je devais vider mon box avant la fin du mois pour ne pas avoir à payer un nouveau loyer, et c'est ce que je fis, avec l'aide d'un voisin qui avait une camionnette. Je mis le grand matelas debout sur le côté contre la cloison qui séparait ma chambre de celle de mon voisin. Cela faisait une isolation sonore bienvenue et aussi, au cas où des coups de feu soient tirés à travers le mur, une protection pare-balles.

Je mettais la cage de ma perruche sur le rebord extérieur de la fenêtre pour qu'elle voie et respire l'air de dehors. Entre l'immeuble et le trottoir de l'avenue il y avait un espace d'environ deux mètres qui descendait jusqu'au sous-sol, entouré par une rambarde en fer forgé. Un soir au moment de rentrer l'oiseau, je vis un cafard géant au pied de la fenêtre alors, effrayée et dégoûtée, j'attendis qu'il parte, et quand plus tard à la nuit tombée je voulus saisir la cage elle avait disparu! Je fus très affectée par la perte de mon oiseau. Le lendemain un voisin juste en face de l'entrée de l'immeuble se tenait debout, immobile sur son porche et à côté de lui était posée une grande cage cylindrique dans laquelle voletait une dizaine de perruches. Je pensai que c'était un curieux hasard et que peut-être c'était lui qui m'avait volé la mienne mais il m'aurait été impossible de la reconnaître car elle n'avait aucun signe particulier et était verte et jaune comme des millions de ses consoeurs. Je pensai que ce devait être Manuel, le Portoricain qui m'avait vendu le vélo qui avait fait le coup car j'avais vu des perruches chez lui. Je sonnai chez lui et l'engueulai furieusement. La douleur nourrissait ma colère mais il tombait des nues et sa femme s'interposa et me demanda de sortir. « You have to leave now! »

Un jour en fin d'après-midi je partis faire des courses et juste avant d'entrer dans le supermarché de la 104ème Rue je fus prise de panique en pensant à mes clefs. Je regardai dans mon sac et elles n'y étaient pas! Je fis demi-tour et regagnai précipitamment mon immeuble mais sans clefs je ne pouvais pas rentrer. Je tambourinai à la porte d'entrée jusqu'à ce qu'on vienne m'ouvrir puis José m'ouvrit la porte d'accès à l'aile du bâtiment, et je trouvai mes clefs sur la serrure de ma porte. Est-ce que je perdais la tête?

Au travail il y avait eu une nouvelle tête: c'était une Anglaise de dix-sept à vingt ans d'allure classique et modeste, et jolie sans affectation. On ne nous présenta pas mais dans l'espace restreint du bureau je compris qu'elle était stagiaire, que Jim lui enseignait le métier, y compris comment évaluer les livres anciens, et il lui prêtait son appartement de Sutton Place, un quartier très recherché et très cher sur l'East Side. Mais elle ne resta pas longtemps et repartit dans son pays. Une carte postale qui lui était adressée arriva au bureau et plus tard encore, une lettre. Mais j'ignorais l'adresse de la jeune femme pour lui faire suivre son courrier et après avoir gardé la lettre une ou deux semaines je finis par l'ouvrir et la lire. C'était une missive d'une seule page où le correspondant exhortait sa lectrice à ne pas rester dans ce pays et il employait des termes vulgaires et méprisants pour décrire les États-Unis. Je comprenais que pour un Anglais distingué, les États-Unis puissent paraître horriblement ringards. Je pensai qu'il avait peut-être raison, mais pour ma part je ne me sentais pas libre de rentrer au pays car ma famille y était et quoi qu'en dise ma marraine c'était impensable que je revienne en France sans le sou et aie besoin de leur aide.


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