Chapitre 26

J'avais donné mon nouveau numéro de téléphone à Sarah et elle m'appelait souvent, me posant des questions sur les moindres détails. Je me croyais redevable envers elle d'une dette de reconnaissance pour m'avoir hébergée trois semaines et lui promis que je l'inviterais chez moi quand je serais mieux installée.

Je travaillais la musique mais pas autant que j'aurais pu avec tout le temps libre dont je disposais. Les jours où je ne travaillais pas j'aurais pu y consacrer une grande partie de mon temps mais au lieu de ça je faisais tout sauf de la musique, comme si j'essayais de l'éviter, et je me sentais coupable, et c'est seulement en fin de journée que je faisais un effort énorme pour jouer de la guitare pendant au moins une heure. Assez souvent je ne pouvais rien faire d'autre que la regarder, incapable de franchir la distance qui m'en séparait et de m'en saisir.

Un soir en rentrant du travail je trouvai Pat Fleming qui m'attendait à l'entrée de l'immeuble. Je ne me souvenais pas de l'avoir informé de ma nouvelle adresse mais j'attribuai cela à un oubli de ma part. J'avais gardé une certaine rancune à son égard car en partant, et sans préavis de surcroît, il avait mis fin brutalement à notre liaison et à mon apprentissage méthodique de la guitare. Je fus désagréablement surprise de le voir et ne savais pas s'il était ami ou ennemi. J'étais toujours comme une bête traquée, dans cet état d'alerte où le moindre signal pouvait indiquer un danger. Je trouvai cavalier de sa part de débarquer sans m'avoir contactée auparavant. Mais je ne voulais pas lui montrer mes sentiments car il aurait pu se sentir flatté de m'avoir peinée, et l'ai invité à entrer.

Il a dit qu'il n'aimait pas mon studio, qu'il ne vivrait pas dans un endroit pareil, et il me fit peur quand il dit que j'aurais de la chance si le chauffage fonctionnait. Il aurait peur d'être agressé en marchant dans ce quartier. Je pensai qu'il devait souvent avoir cette peur, vu sa petite taille, mais moi je n'avais pas peur. Si j'avais eu peur dans le quartier je n'aurais pas pris ce studio.

Nous avons joué à la guitare les morceaux qu'il m'avait enseignés. Je jouais le rythme et lui la mélodie. Pour qu'une improvisation soit appréciée il faut d'abord avoir exposé le thème, mais lui se lança dès le début dans l'improvisation. Alors il me donna l'impression de se servir de moi car il ne se souciait aucunement de faire de la belle musique, on aurait dit qu'il voulait juste s'exercer, essayer des trucs, et qu'il avait besoin de quelqu'un pour lui jouer les accords. Il ne me laissa même pas l'occasion d'improviser. J'étais frustrée et déçue. Cette rare occasion de jouer à deux était un fiasco. J'aurais dû m'y attendre car il s'était déjà comporté en salaud à maintes reprises.

Quand nous avons arrêté de jouer il y a eu un lourd silence où nous pensions tous deux à la même chose. Comme le lâche qu'il était il attendait que je fasse le premier pas mais je ne l'ai pas fait. Après tout c'est lui qui m'avait laissée tomber, il ne pouvait pas faire cela et me reprendre quand bon lui semblait comme si j'étais à sa disposition. D'autant plus qu'il était loin de faire des prouesses en la matière. Il repartit.

Je me demande ce qui se serait passé si j'avais accepté. Comme il fallait sortir du studio pour aller aux toilettes il aurait pu y avoir un moment où la porte n'était pas verrouillée, et ce moment aurait pu servir à un intrus pour rentrer et me tuer, mais je n'avais pas ces idées à l'époque. Je ne soupçonnais pas Pat d'être un traître avec une mission, et l'idée qu'on l'avait envoyé précisément pour cela parce que la tentative de séduction de l'employé de l'immeuble avait échoué, est du domaine de la spéculation. Car comme dit l'adage, « Post hoc non propter hoc. ». Après cela n'est pas [forcément] à cause de cela. Mais quelquefois, si.


Un jour de novembre j'invitai Sarah à venir voir mon studio. Nous avons pris rendez-vous. Le lendemain en rentrant du travail, un sentiment d'horreur m'envahit au moment où j'entrai dans mon studio. Pourtant tout avait l'air normal, et je me dis que c'était parce que j'étais trop sur les nerfs. Mais au fur et à mesure que la soirée passait, le sentiment d'horreur empirait. Soudain je me suis levée de mon lit et j'ai ouvert le caisson métallique où j'avais rangé mes photos. Un des deux gros dossiers manquait. Il contenait les négatifs et les épreuves des photos prises sur plusieurs années.

Depuis la visite d'Agnès j'avais été inquiète pour mes photos et j'avais tout fait pour les protéger car j'avais l'impression qu'elle voulait me les prendre. Carl m'avait forcée à les enlever de chez lui où elles étaient en sécurité, et ma soeur avait réussi à me les voler, non pas à main armée mais en soudoyant quelqu'un du personnel.

Dès le lendemain au travail j'ai informé Jim et Tim de ce qui s'était passé car je n'étais pas sûre que mon travail n'allait pas s'en ressentir tellement j'étais affectée par ma perte. Si je fondais en larmes tout d'un coup il ne faudrait pas qu'ils s'étonnent. Jim me proposa de venir habiter dans son appartement de Sutton Place. Il me conseilla de venir le lendemain avec ce à quoi je tenais le plus et il me conduirait là-bas. Le lendemain je vins donc au bureau avec ma guitare de jazz dans sa caisse mais je me sentis misérable de voir deux mondes si éloignés se rencontrer. Jim me conduisit à son fameux appartement, celui dont il payait le loyer sans y habiter.

L'appartement d'une pièce au mobilier et aux couleurs des années 60 était convenable d'ailleurs, et bien entretenu mais le quartier bordé par l'East River à l'est et le Queensborough Bridge au nord, tellement recherché parait-il, ne me plaisait pas du tout. C'était un quartier résidentiel pour millionnaires, il n'y avait pas d'animation piétonne ni de magasins d'alimentation alentour, et le trafic automobile s'y concentrait en direction du pont qui menait à Queens. Je laissai ma guitare dans l'appartement et nous partîmes. En route vers la boutique je remerciai Jim chaleureusement mais il ne répondit rien, comme s'il me trouvait naïve et ne voulait pas me désabuser.

De retour chez moi j'ai dit à José ce qui s'était passé. Je lui ai dit que le voleur avait eu besoin de trois clefs pour rentrer chez moi. Il eut l'air gêné. Il me dit que ce n'était pas lui, qu'il avait une famille à charge et ne voulait pas risquer de perdre son travail en commettant une pareille indiscrétion. Il ne savait pas qui pouvait être responsable. Mais cela ne pouvait être que quelqu'un qui avait un double de ma clef, et je soupçonnai l'homme à tout faire, celui qui m'avait offert quelques lignes de cocaïne et dont j'avais repoussé les avances, car depuis lors il ne me regardait plus dans les yeux. Peut-être avait-il fait cela pour se venger? Mais comment savait-il que je tenais tant à mes photos?

Dans la soirée je me trouvai désemparée sans ma guitare. Est-ce que j'allais vraiment quitter ce studio et emménager dans l'appartement de Jim? Il ne fallait pas prendre de décision hâtive. Je n'aimais pas le quartier. J'étais West Side et l'appartement était à l'extrême Est. Et puis je serais en sous-location et Jim pourrait avoir trop de pouvoir sur moi. Il n'avait pas l'air intéressé sexuellement, mais il pourrait quand même exercer des pressions, me causer des ennuis. Plus j'y pensais, plus j'avais l'impression que ce n'était pas par bonté d'âme qu'il m'offrait de m'installer dans cet appartement car il était toujours froid, avare de mots et il avait l'air de nourrir une foule d'arrières-pensées.

Je me suis souvenue que dès qu'il avait ouvert la porte, il avait regardé par terre, même sous le lit et ce fut ce détail qui me permit de comprendre entièrement la situation. Je compris que c'était pour s'assurer que le propriétaire n'avait pas glissé de lettre sous la porte. Cette éventualité était de toute évidence sa préoccupation majeure et je compris qu'il m'avait fait cette offre non pas pour m'aider mais pour que ce soit moi qui l'aide en occuppant les lieux. Cet appartement lui causait des angoisses car il n'y habitait pas mais il l'avait gardé pour son fils, pour quand il ferait des études d'ici une quinzaine d'années, et depuis qu'il en était parti une trentaine d'années auparavant il continuait à payer le loyer. En effet c'était un appartement à loyer stabilisé et les loyers étaient si chers dans Manhattan qu'il ne voulait pas perdre cette aubaine, alors il le laissai meublé et passait relever le courrier au moins deux fois par semaine et il montait jusqu'au cinquième sans ascenseur pour s'assurer que le propriétaire n'avait pas glissé de message sous sa porte et faire je ne sais quoi pour donner au logement un aspect habité. Car il imaginait que le propriétaire essayait sans relâche de prouver que Jim n'habitait pas vraiment là, auquel cas il aurait pu récupérer l'appartement et le louer au prix du marché.

On voyait bien que c'était une corvée pour Jim mais radin comme il était, il ne pouvait pas lâcher cet appartement dont il payait le loyer pour faire des économies dans le futur. Alors cela lui rendait service que l'appartement soit occupé.

Le lendemain je dis à Jim que j'avais réfléchi, que je n'allais pas m'installer dans son appartement et que je désirais reprendre ma guitare. Il me conduisit à nouveau à Sutton Place et je fus très soulagée de la retrouver. J'avais eu le sentiment qu'elle était gardée en otage.

J'ai porté plainte au commissariat. Des photos? La femme au bureau d'accueil m'a demandé de mettre une valeur monétaire sur l'objet dérobé. Ils n'étaient pas intéressés. J'ai parlé au propriétaire en pleurant à chaudes larmes tout le temps de l'entretien. Il était maintenant au bureau de l'immeuble tous les jours et toute la journée. Il n'en avait été absent qu'au moment où j'avais visité et loué le studio. Je m'étais présentée en le payant la première semaine. C'était une homme d'environ quarante-cinq ans, brun aux cheveux grisonnants, pas très grand. Il avait les traits durs, les yeux marron. Son prénom Sy était un diminutif de Sylvester, comme ce chat de dessins animés (Grosminet en français) qui n'arrive jamais à attrapper Tweety Bird! On avait dû le charrier à l'école et il en avait gardé une hargne contre la société. Comme son nom Bonarti l'indiquait (j'imaginais que c'était une américanisation du nom Buonarotti, comme celui de son illustre homonyme Michel Ange) il était d'origine italienne et il parlait avec l'accent de Brooklyn. Ah! Brooklyn! Le berceau de la Mafia newyorkaise!

Il n'a pas offert de m'aider à trouver qui était responsable de ce vol mais plus tard ce jour-là, m'ayant donné le temps de sécher mes larmes, il est venu frapper à ma porte et il m'a dit qu'il avait une chambre à louer dans un autre immeuble, comme si c'était une solution. Son ton était pressant, comme s'il voulait vraiment que j'aille vivre là-bas. Je lui ai répondu que je venais juste d'emménager et que je ne voulais pas vivre comme une fugitive. Il a eu l'air agacé et déçu que je ne suive pas son conseil, mais il ne pouvait pas insister sans éveiller mes soupçons.

Je suis donc restée là où j'étais, et me suis consolée en me disant que maintenant que c'était arrivé j'étais tranquille, et de toute façon les photos volées n'étaient pas celles auxquelles je tenais le plus. Ayant subi de nombreuses pertes au cours de ma vie, je m'étais trouvé ce moyen de survivre sans m'effondrer, qui me faisait dévaluer l'objet perdu. Mais cette stratégie avait ses inconvénients.

J'ai appelé Sarah et ai laissé un message sur son répondeur disant que si elle ne me rendait pas mes photos sous huitaine je mettrais une annonce dans la presse française donnant son adresse, car j'étais sûre qu'elle avait laissé des impayés en France après la faillite de Memphis Melody. Mais je n'avais aucune preuve, seulement des soupçons car j'avais découvert le vol le lendemain de l'invitation où je lui avais donné mon adresse et les explications pour venir en bus. En tout cas après cela nous cessâmes toute communication et je fus soulagée de ne plus recevoir ses appels.


Au travail je me suis aperçue que depuis presque un an que j'y étais, j'avais fait une erreur depuis le début avec la paie de Jim: quand elle m'avait formée à sa succession, Laurence m'avait dit de laisser Jim se faire son chèque, mais je devais tout de même rapporter tous les mois à Chuck, le comptable indépendent, le nombre de chèques de paie pour qu'il paie les charges de salaire. Je n'avais jamais compris pourquoi je devais faire cette communication au comptable. La paie étant bi-mensuelle, j'avais simplement compté les quinzaines depuis la dernière paie de Tim du mois précédent, et déclaré à Chuck un nombre de chèques identique pour Tim et pour Jim. Mais en réalité Jim ne se faisait pas un chèque régulièrement. En regardant les souches je vis qu'il ne se payait de salaire que de loin en loin.

Je dis à Jim que j'avais déclaré à Chuck qu'il prenait une paie par quinzaine, et que par conséquent il avait payé des cotisations qu'il ne devait pas. C'est ainsi que je voyais les choses. Il fallait récupérer le trop-versé. Jim se redressa, prit une lente inspiration et ne dit rien pendant un moment. Puis il comprit mon point de vue, il vit que ce qui m'intéressait n'était pas de traquer la fraude fiscale, mais seulement de ne pas payer des sommes indues. Alors il me demanda de reprendre les souches de chèques depuis mon arrivée et de compter combien de chèques de salaires il avait reçus jusqu'à ce jour, et ainsi je pus communiquer au comptable un nombre corrigé, et il dit qu'il allait s'occuper de récupérer ou obtenir crédit pour le trop-versé. Je n'ai pas suivi l'affaire au-delà des limites de mon travail, mais elle a mis en lumière une source de revenus dont Jim voulait que j'ignore l'existence.

En effet comme je l'ai compris plus tard l'achat de livres anciens est un des moyens utilisés pour blanchir de l'argent sale, et au prix où ils se vendaient, il suffisait à Jim d'en vendre un ou deux pour se retrouver les poches pleines de billets. Et dire que pendant ce temps il mégotait à me payer neuf dollars de l'heure en chèque et quatre dollars en liquide!

Avec cet argent liquide il n'avait pas besoin de recevoir de salaire, et l'argent était exempt de toute déduction et net d'impôt. C'était seulement dans les rares cas où il n'avait pas reçu suffisamment de liquide qu'il se payait un salaire. Reste à savoir si Chuck était dans le coup, et si cette tâche que j'avais de lui communiquer par téléphone tous les mois le nombre de chèques de paie des deux hommes, n'existait que pour me tromper afin que j'ignore l'existence de l'argent liquide dans le commerce des livres rares et anciens. Je pense que c'est très probable.

Avec le recul de 28 ans il me semble tout à fait possible que ma découverte de ce système n'ait pas été fortuite, mais provoquée par Jim lui-même, car peu après il a cessé de me payer la portion en liquide de ma paie, comme s'il essayait par là de me faire croire qu'il ne recevait plus de paiement en liquide, et cette dette impayée est une des raisons pour lesquelles j'ai cessé de travailler pour lui. Ainsi la raison de ma démission avait une apparence logique et relativement bénigne, alors qu'en réalité, Jim agissait à la demande de ma famille et a commencé à me pousser à la démission une fois que toute la machination pour ma mise à mort était en place. Ceci n'est qu'une conjecture car je n'ai pas eu accès aux factures de téléphone des intéressés.

En novembre Jim fit l'acquisition des quatre premières éditions des pièces de Shakespeare à une vente aux enchères de Sotheby's, pour la somme de deux millions de dollars. Deux millions de dollars pour des bouquins! le Times of London, dans sa rubrique sur le marché de l'art du 11 novembre, en fit même la mention.

Le même mois j'ai écrit à mon père sur mon IBM à boule pour lui souhaiter un bon anniversaire mais mon ton enjoué était forcé, je lui parlais comme si nous étions affectueux l'un envers l'autre alors que c'était faux, et à la fin je lui demandais pardon de m'être rebellée contre son autorité alors que, n'ayant jamais agi de façon scandaleuse, je n'avais pas le sentiment d'avoir mal fait et n'éprouvais pas vraiment de repentir. Alors je n'ai pas envoyéla lettreet je l'ai conservée car elle donne un aperçu de l'état de ma relation avec ma famille à ce moment précis.

J'ai aussi écrit sur le MacIntosh du bureau à mon parrain Jean Picart, le frère de mon père, car j'avais besoin de me sentir épaulée dans la famille et même ma marraine m'avait fait défaut. La première lettre, non datée et inachevée, est un brouillon. En la relisant je me suis aperçue que je l'avais écrite pendant l'été, durant mon bref séjour chez Sarah. La deuxième est celle que je lui ai envoyée, avec sa réponse. Alors que dans le brouillon mon angoisse et mon appel au secours sont évidents, dans la lettre que j'ai envoyée tout cela a été gommé et il n'en reste que quelques vagues allusions, et aucun appel à l'aide n'y est formulé.

La réponse de mon parrain m'a déçue elle aussi. Sa lettre commence avec une formule sophistiquée sur laquelle il a dû réfléchir dix minutes: « Ce serait mentir que de dire que ta lettre ne nous a pas surpris... » Comme si l'honnêteté était son souci primordial. Il dit qu'il est agréablement surpris car ma lettre est rassurante mais il ne mentionne pas du tout le problème de famille dont je lui ai parlé et qui n'est pas rassurant du tout. Un peu plus loin il dit qu'il ne savait pas que j'avais toujours voulu être musicienne, que certes il se souvenait que nous chantions en faisant la vaisselle mes soeurs et moi, mais qu'il ne savait pas que j'avais voulu faire des études de musique. Comment aurait-il pu le savoir puisque nous nous voyions tout au plus un après-midi par an à la plage de Roscoff, durant lequel d'ailleurs il était trop occupé à jouer à la pétanque pour prendre de mes nouvelles? Et puis ce n'est pas vrai que mes soeurs et moi chantions en faisant la vaisselle. Nous chantions seulement durant les longs trajets en voiture pour partir en vacances. Et quand bien même nous l'eussions fait, comment aurait-il pu le savoir puisqu'il n'avait jamais pris de repas avec nous? Je soupçonnais ma mère de lui avoir dicté ce qu'il devait me répondre, et je fus offensée par cette association d'une corvée ménagère à l'art auquel je consacrais ma vie, comme s'il y avait eu un désir de me ramener brutalement sur terre. Tout ce qu'il m'écrivait n'était que mensonges.

Mon anxiété était aussi due à la réalisation qu'à l'approche de la quarantaine j'en étais au point zéro de la sécurité financière. Je n'avais jamais pu mettre de l'argent de côté pour mes vieux jours alors que les médias ne cessaient de nous parler de produits financiers spéciaux pour la retraite tels que les I.R.A.s (Individual Retirement Account) ou les 401-ks, un programme d'épargne et de défiscalisation pour les employeurs, dont le nom est celui de l'article pertinent du Code des Impôts. On aurait dit que tout le monde préparait sa retraite sauf moi. J'avais, dès le début de ma vie active, estimé que travailler toute sa vie pour la même boîte dans le seul but de toucher une retraite confortable était un mauvais calcul car le sacrifice des meilleures années de sa vie ne valait pas la récompense, surtout qu'il était illusoire de croire que la pension tomberait au bon moment dans son intégralité. Je flairais l'arnaque. En plus Jésus ne nous avait-il pas dit de ne nous inquiéter de rien, de faire comme le lys des champs ou l'oiseau qui ne sème ni ne moissonne, que tout nous serait donné par surcroît, du moment qu'on faisait sa volonté de nous aimer les uns les autres et glorifier le Père tout-puissant? Si on y croyait on était délivré de cette inquiétude corrosive.

Moi très tôt dans ma vie active j'avais pensé que le salariat n'était pas la bonne voie à suivre pour se mettre à l'abri du besoin. Il valait mieux gagner sa vie avec des royalties ou des droits d'auteur, être inventeur ou artiste. Mais l'Education Nationale et nos parents nous avaient poussés dans la voie du salariat comme s'il n'existait pas d'autre solution. Bien sûr il y avait les professions libérales mais si on n'était pas né dans ce milieu c'était presque hors de question.

J'avais misé sur la musique mais je voyais bien que depuis le début rien ne s'était passé comme je l'avais souhaité. Il y avait un piano à la maison et j'avais voulu apprendre le piano à un très jeune âge et je voyais les années passer comme du temps perdu et du retard pris par rapport aux connaissances théoriques et pratiques que je brûlais d'acquérir, alors que mes contemporaines lisaient la musique sans peine et étaient déjà capables d'exécuter des oeuvres splendides. Ce désir inassouvi colora toute mon enfance d'une teinte de tristesse. La privation d'instruction en musique fut l'une des injustices qui me rendit le plus consciente d'être dans une catégorie à part.

Maintenant j'avais certes acquis un niveau technique à la guitare qui me permettait de me produire en public, mais étant donné la situation de la musique dans les clubs de New York et du Jazz en général, je ne croyais pas que le succès était à portée de ma main. Cependant je continuais mes études en autodidacte parce que je sentais que la musique m'aidait à guérir de mes blessures psychologiques, et parce que j'espérais pouvoir jouer avec d'autres musiciens même en amateur.

Le contrebassiste Andy Gonzales à qui j'avais demandé où je pourrais apprendre à jouer le Latin-Jazz à la guitare, m'avait plusieurs fois incitée à assister à ses cours. Le seul guitariste grand-public de musique latine était Carlos Santana, mais on ne pouvait pas imiter son style très rock'n roll pour jouer les standards du jazz. Là où les guitaristes de musique folklorique faisaient des effets avec la main droite (rasgueado etc) le guitariste de Jazz devait trouver une autre voie car l'instrument n'avait pas la même importance en Jazz qu'en musique folklorique.

Andy m'expliqua qu'il donnait des cours de Latin-Jazz à New York University, et que je n'avais pas besoin d'être inscrite pour assister aux cours. Par chance la salle où il enseignait était non loin de la boutique alors un jour je suis venue au travail avec ma guitare et à la sortie je suis allée à cette salle où Andy enseignait.

La salle équipée d'un piano à queue et d'une paire de congas était petite et il n'y avait pas plus d'une dizaine d'étudiants. L'enseignement d'Andy consistait à donner une saveur Latine aux standards du Jazz. Je connaissais par coeur les progressions d'une soixantaine de standards et je pouvais les jouer instantanément, aussi je m'attendais à passer un bon moment. Mais à mon grand dépit, au lieu de jouer les standards que tout le monde connaissait il alla chercher au fin fond du répertoire des pièces obscures que je n'avais jamais entendues et que l'étudiante pianiste n'arrivait pas à déchiffrer. Il y eut entre autres un morceau sur un rythme de 6/8 (en gros, un rythme de valse) que j'aurais eu du mal à jouer même si j'en avais connu les accords. Bref, au lieu de pouvoir me lancer dans l'accompagnement au signal donné et m'en donner à coeur joie, je restai debout silencieuse, ma guitare en bandoulière, écoutant les balbutiement pénibles et les silences malvenus de la pianiste.

De plus des amis d'Andy venaient lui rendre visite assez souvent et le cours était alors interrompu. On assistait à des embrassades sans fin. Je n'ai rien contre deux bons amis qui s'étreignent affectueusement après une longue séparation, mais il y a des limites. Ces étreintes n'en finissaient pas et nous étions forcés d'y assister. Pour quelqu'un comme moi que personne ne touchait jamais, ni par affection ni par amour, c'était particulièrement cruel d'être forcée d'assister à ces effusions. Je ne comprends pas qu'un musicien professionnel qui enseignait dans une université permette à ses amis de lui rendre visite pendant les cours et les interrompe de cette façon. C'était un manque de respect envers les élèves.

Comme je ne pouvais pas jouer avec ma guitare je me suis mise aux congas et me suis amusée un peu avec d'autres étudiants qui en jouaient aussi, mais l'objet premier de ma présence à ces cours étant d'adapter le jeu de la guitare aux rythmes afro-cubains, je restai sur ma faim et après quelques cours je cessai de venir.

Andy Gonzalez était l'un des contrebassistes les plus demandés dans le milieu du Latin-Jazz. Il jouait dans les meilleurs orchestres comme celui d'Eddie Palmieri, de Ray Barretto, de Tito Puente etc. Avec son frère Jerry qui était un grand ami de Carlos car il jouait de la conga, il avait formé un groupe dans les années 70, appelé « The Fort Apache Band ». Il faut être newyorkais pour comprendre le sens de ce nom. « Fort Apache » était le nom du poste de police du South Bronx, à cause de l'activité criminelle mondialement connue qui se déroulait dans ce quartier. Le commissariat était isolé dans cette jungle comme un fort... Donc Andy n'était pas un nobody, et il s'était abaissé, tout comme son confrère Joe Santiago avant lui, à me jouer un sale tour pour me décourager de poursuivre mes études musicales. Mais à la demande de qui?


Je pris contact avec un conseiller financier pour qu'il me dise ce que je pouvais faire pour améliorer ma situation mais son annonce était trompeuse, il n'était pas désinteressé, il ne faisait que vendre les produits financiers d'une certaine banque sur lesquels il touchait une commission, donc il fallait déjà avoir de l'argent à investir. J'ai alors pris contact avec un avocat que j'avais connu par Robert Smith deux ans plus tôt. J'avais le sentiment grandissant d'être victime d'une injustice et d'avoir le droit de recevoir de l'argent de mes parents. C'est une chose que de vouloir se débrouiller seule, avoir le droit à de l'argent de ses parents en est une autre. L'une n'exclut pas l'autre, et quand on n'arrive pas à s'en sortir seule, on devrait pouvoir faire valoir ses droits. C'était ce que je commençais à comprendre. Mes parents m'avaient si bien dressée à préférer la pauvreté la plus abjecte plutôt que de réclamer mon dû, que j'avais presque oublié et maintenant j'étais prise d'une certaine colère car j'en avais plus qu'assez de vivre dans la misère.

Cet avocat s'occupait de successions, justement, et avait son cabinet dans une tour moderne sur la 3ème Avenue, pas loin de la boutique de Jim. C'était un bel homme, grand et mince, d'attitude réservée et de bonne famille, et célibataire. Mon souvenir est un peu vague sur le déroulement exact, comment il m'a invitée à dîner alors que je voulais qu'il me conseille sur mes finances. Je crois que je l'avais appelé bien avant de chercher des conseils, juste pour faire sa connaissance. Il m'avait invitée à dîner et j'avais dû ne pas lui plaire car il ne m'avait pas rappelée pour me revoir. Mais maintenant j'avais besoin de ses conseils alors je lui ai écrit une longue lettre lui exposant ma situation. C'était juste avant Noël et au lieu de poster la lettre j'ai voulu la lui remettre personnellement. Puis, arrivée au pied de la tour où il avait son cabinet, j'ai vu un jeune noir d'allure correcte qui faisait les cent pas sans but apparent. Il avait une mine sympathique et j'ai pensé que ce serait plus élégant si la lettre était remise par un messager, car j'étais un peu gênée de la remettre moi-même, alors je l'ai appelé et il est venu en souriant. Je lui ai demandé si moyennant un pourboire il voulait bien porter la lettre à tel étage et tel bureau, et il a bien voulu alors je lui ai remis la lettre et je n'ai jamais reçu de réponse de l'avocat. Je crois maintenant que ce jeune noir avait été placé là précisément pour intercepter ma lettre, et ainsi ma famille a pu prendre connaissance de son contenu et de mes intentions.

De même que j'avais écrit la lettre à mon parrain sur l'ordinateur du bureau, de même j'avais écrit la lettre à l'avocat, sans me douter que Tim observait mes faits et gestes et faisait suivre l'information aux intéressés. J'avais une disquette nommée "Legal" que je gardais dans mon sac et sur laquelle j'enregistrais ma lettre. Tim a pu suivi son progrès jusqu'à ce que je l'imprime et la mette sous enveloppe c'est pourquoi il fut possible, au moment précis où j'allais la remettre à son destinataire, de la détourner.


J'avais pris l'habitude, quand j'allais à la banque, de visiter quelques librairies sur le chemin du retour. Il y en avait plusieurs sur la 5ème Avenue et on pouvait passer de longs moments à lire un livre sans être inquiété par le personnel, alors j'en profitais, et Jim ne me disait rien quand je rentrais une heure plus tard que normal.

Ce fut lors d'une de ces visites que je découvris parmi les livres qui venaient de sortir au format poche un livre intitulé « The Ultimate Evil » par le journaliste d'investigation Maury Terry. Il s'agissait d'une enquête sur les dessous de l'affaire Berkowitz: durant l'été 1977 à New York il y avait eu une série de meurtres sans mobile apparent. Parmi les victimes étaient de jeunes couples assis dans leur voiture la nuit tombée. Le tueur les surprenait et il disparaissait sans que personne ne se soit aperçu de rien. La presse lui avait donné le nom de Son of Sam car il avait signé de ce nom une lettre qu'il avait envoyée à la police. L'enquête du journaliste a révélé que l'auteur de ces crimes était manipulé par une secte satanique et qu'il croyait entendre des ordres précis dans les aboiements d'un berger allemand.

L'enquête a approfondi la piste de la secte et a révélé l'existence d'une église satanique composée de membres de la société d'apparence respectable, des hommes et des femmes de la classe moyenne qui menaient une vie rangée. Il y avait aussi des policiers, des militaires, des juges, des avocats, des fonctionnaires du Renseignement, des politiciens etc. qui constituaient un réseau de malfaiteurs dont les crimes et délits restaient impunis. Seul était mis en cause le lampiste, pour ainsi dire, alors que ceux qui vénéraient Satan et lui faisaient des offrandes pour obtenir ses faveurs (on a vu qu'il s'agit souvent de bébés ou de petits enfants mis à mort durant les rituels) se livraient au trafic d'êtres humains, au trafic d'organes et à d'autres trafics, n'étaient jamais inquiétés. On a effleuré le sujet au cours d'affaires similaires chez nous en France: affaire Allègre, affaire Fourniret entre autres.

J'ai acheté le livre. Le titre correspondait bien à mon état d'âme de la période et le texte de couverture m'avait décidée. Je n'avais jamais lu de livre de ce genre. Jamais lu d'enquête criminelle ni en reportage (genre appelé True Crime) ni en fiction. Je croyais rester spectatrice mais je fus piquée au vif quand je reconnus que certains détails décrivant la vie des membres de la secte correspondaient à certains souvenirs de l'époque entre 1959 et 1970 quand nous vivions à Annecy-le-Vieux en Haute Savoie. Ces souvenirs concernaient entre autres, nos deux chiens bergers allemands Capi et Franky. Il y avait d'autres détails que j'ai oubliés, qui correspondaient avec notre vie d'alors et plus je lisais plus j'étais frappée d'horreur car je reconnaissais certains comportements de ma mère dans les pages du livre.

Un détective privé spécialisé dans les sectes sataniques du nom de Ted Gunderson avait contribué abondamment à l'enquête du journaliste. Je voulus lui parler. Le livre disait qu'il était un ancien policier du FBI et vivait à Los Angeles alors j'ai demandé son numéro de téléphone aux Renseignements (411) et on me l'a donné. C'était un numéro vert. Pour lui parler je suis allée à un garage sur la 100ème Rue qui avait un téléphone public à l'entrée, et je n'ai eu aucune difficulté à parler à cet homme. Je lui ai expliqué que j'avais reconnu dans les pages du livre certains détails de ma vie quand j'étais enfant. J'aurais aimé qu'il me dise, comme ma marraine avant lui, que je devais me tromper, que c'était très improbable, que je devais traverser une mauvaise période, que j'imaginais des choses... mais il n'exprima aucun doute sur la véracité de ce que je lui disais. Il me confirma que des gens bien sous tous rapports menaient une double vie et dans l'intimité du foyer familial révélaient leur véritable nature et mêlaient leurs enfants à ce style de vie pour ne pas avoir à se cacher d'eux. Cela me réconforta d'une part, tout en augmentant mon inquiétude d'autre part. Notre conversation dura environ vingt minutes et le garagiste qui s'affairait dans la distance me laissait tranquille mais je me demandais s'il entendait ce que je disais. Je parlais avec animation, je m'exclamais, je posais des questions, il y avait de quoi attirer l'attention. Mais c'était le dernier de mes soucis. Je suis repartie bouleversée par ce que je venais d'apprendre. La musique de Noël s'entendait partout, intempestive comme le vol d'un moustique quand on veut dormir.

J'ai envoyé une carte de vœux à mes parents en citant la phrase de l'Évangile « ...et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté » précisément parce que je doutais de leur bonne volonté.

J'avais besoin de parler à quelqu'un et seul Julio Santana, mon ami cubain, pouvait faire l'affaire. D'ailleurs, depuis mon départ du quartier de la 96ème Rue j'avais perdu tous contact avec mes anciennes connaissances. Deux jours avant Noël je lui rendis visite, tout de noir vêtue. J'étais tellement atterrée par ma découverte que seul le noir pouvait me convenir.

Je n'ai pas parlé du livre à Julio. Je voulais plutôt me changer les idées mais le coeur n'y était pas, je n'arrivais pas à écouter de la musique et à fumer et boire comme si de rien n'était. Pendant notre conversation sur les traditions folkloriques de son pays et de son peuple, je crus entendre Julio dire traïción (trahison) au lieu de tradición. Je laissai passer, croyant avoir mal entendu, mais dans le courant de la soirée il a encore à plusieurs reprises omis de prononcer le D de tradición, ce qui suffit à changer le sens du mot, et je ne pouvais pas croire qu'il s'agisse d'un hasard. Dieu sait que la trahison est un thème favori de la chanson cubaine, car c'est ainsi qu'ils désignent l'infidélité, et il était impossible que Julio ait fait plusieurs fois la même erreur de prononciation. Finalement je lui ai demandé s'il était conscient de ce qu'il faisait. Il m'a donné un sourire énigmatique mais n'a rien dit. Je suis rentrée chez moi dans un état d'alarme encore plus pressant que quand j'étais partie voir mon ami. J'ai passé les fêtes de fin d'année la mort dans l'âme.


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