Chapitre 28

Il faisait encore froid en mars. J'étais sûre que le temps allait s'adoucir mais il y eut pendant environ trois semaines certains jours où la température était trop froide pour l'équipement dont je disposais. Je n'avais pas de gants et il m'en fallait absolument, alors j'ai dû retourner chez moi à mi-chemin et j'ai enfilé des chaussettes sur mes mains. Ce n'était pas commode pour freiner. Il y eut aussi des jours de pluies abondantes pendant lesquels nous devions quand même travailler. Mes pieds étaient rapidement trempés et c'était fort désagréable. Cela me gênait de voir que je laissais des empreintes mouillées sur les tapis. En fin de journée, nous les coursiers nous retrouvions au siège de l'agence et nous passions ensemble un moment de détente à côté des distributeurs de boissons avant de repartir chez nous. Nous étions une vingtaine à nous retrouver là, et il y avait à peu près autant de blancs que de noirs et d'hispaniques. J'étais la seule femme. Je les trouvais assez sympathiques, plus francs et spontanés que les Américains à qui j'avais eu affaire auparavant. Mis à part le vieux hippy occasionnel, la plupart étaient plus jeunes que moi. De retour chez moi je me débarbouillais pour ôter les centaines de taches minuscules de résidus de gaz d'échappement qui s'étaient déposés sur mon visage.

Une difficulté dont le formateur n'avait pas parlé, c'était les adresses inexactes: les immeubles qui bordaient les avenues portaient un numéro sur l'avenue mais le plus souvent l'entrée était sur une rue adjacente. Mais le dispatcher ne donnait jamais cette adresse-là, c'était à moi de la trouver et cela me faisait perdre beaucoup de temps. Bien sûr avec de l'expérience j'aurais su tout de suite que telle adresse sur telle avenue avait son entrée sur telle rue, car on arrive après un certain temps à connaître tous les clients, mais cela n'aurait rien coûté au dispatcher de me donner cette information au moment où il me donnait une course.

Les messages que nous portions en tant que messengers n'étaient pas toujours des plis au format d'une lettre standard. Il arrivait fréquemment que le message en question soit d'un très grand format qui dépassait de 40cm au-dessus de la tête. Les sacs que nous portions en bandoulière avaient la longueur qui correspondait à la largeur du plus grand format. Il arrivait aussi que l'objet soit un colis plus ou moins lourd et encombrant. En tout cas je n'ai pas le souvenir qu'un tarif spécial s'appliquait à ce type d'objet. Une de mes premières courses justement, consistait en un de ces grands formats qui penchait d'un côté et pour me donner l'air d'une pro confirmée j'ai voulu doubler un camion dans une rue étroite, et ce qui devait arriver arriva, le grand pli a frotté contre le camion, j'ai voulu redresser et je suis tombée. Aussitôt le traffic s'est arrêté. On peut reprocher aux automobilistes de démarrer en trombe mais quand ils voient quelqu'un à terre ils s'arrêtent et signalent bruyamment le problème. « Are you okay? » Je me suis relevée avec pour toute blessure, une égratignure d'amour propre.

J'avais souvent des crevaisons, et cela me faisait perdre plusieurs heures de travail car je n'avais pas le matériel de réparation. Je n'avais plus qu'à rentrer chez moi à moins qu'une âme secourable ne me fasse la réparation sur le champ. Il est en effet arrivé plusieurs fois qu'un coursier me voyant arrêtée avec un pneu à plat me fasse la réparation en cinq minutes avec son kit et reparte illico avec juste un signe de la main. J'aurais dû remplacer les pneus et les chambres à air mais quand je pris la décision de travailler avec ma bécane, je ne pouvais déjà plus me les payer.

Du côté positif, j'eus l'occasion de rentrer dans de magnifiques immeubles néo-gothiques datant du XIXème Siècle ou Art-Déco que je n'aurais jamais eu l'occasion de visiter autrement, et d'en apprécier l'architecture et la décoration: l'extérieur de l'entrée, les portes, le vaste hall d'entrée (lobby) au plafond aussi haut qu'une cathédrale, le carrelage, les volées d'escaliers, les ascenseurs aux portes de bronze ouvragé, chaque élément proclamait la richesse et l'opulence.

Les coursiers forment une classe à part qui réunit des rebelles et des réfractaires qui n'ont pas les moyens ni le désir de s'intégrer à la société, ou des cyclistes de compétition qui pédalent pour le plaisir et sont capables, avec leur forme physique exceptionnelle, de bien gagner leur vie. Comme des soldats en temps de guerre ils sont unis par le danger et s'entre-aident volontiers. L'un d'entre eux s'y connaissait en mécanique et essayait de régler mes freins mais la réparation ne tenait pas longtemps. Il y avait une pièce à changer que je ne pouvai pas acheter. Un autre à qui je demandai comment garder les pieds au sec me dit que la seule façon était de s'envelopper les pieds dans des sacs en plastique avant d'enfiler ses chaussettes. Je fus choquée par cette solution radicale mais suivis son conseil. Ce qui ne m'empêcha pas de tomber une deuxième fois un jour de pluie. C'était une de ces pluies régulières qui durent toute la journée et je suis tombée. Aussitôt le trafic autour de moi s'est arrêté, on m'a demandé si tout allait bien, (« Are you okay? ») j'ai dit oui et je suis repartie, trempée comme un baba. Une autre fois ce fut moi qui fis tomber un piéton. Une histoire à dormir debout!


immeuble au 666 Broadway à droite
Bond Street à gauche
Je roulais sur Broadway dans le quartier du Flatiron. Depuis plusieurs jours déjà j'avais adopté ma ligne de conduite où je regardais la circulation deux feux plus loin. Devant moi le feu était rouge mais à l'intersection il n'y avait qu'une rue à gauche, Bond Street, vide de véhicules, alors j'ai ignoré le feu rouge et ai procédé prudemmment. À 150 mètres un piéton traversait lentement en-dehors des clous. Le soleil se reflétait sur l'asphalte et la silhouette du piéton se détachait nettement en noir sur ce fond brillant. Arrivé au milieu de la chaussée il recula puis il avança de nouveau. Alors que j'approchais il recula une deuxième fois et avança. Je passai derrière lui à moins d'un mètre de distance et je sentis un choc sur ma roue arrière. Je m'arrêtai. Il était allongé sur le sol, immobile, et il y avait une petite mare de sang autour de sa tête.

J'ai marché jusqu'au trottoir. Aussitôt une femme d'une quarantaine d'années, vêtue d'un tailleur de career woman, s'est mise à vociférer et à gesticuler contre les bike messengers en général, disant qu'ils roulaient sur les trottoirs et ne respectaient pas le code de la route. Sa virulence était surprenante, comme si cette femme avait enduré depuis longtemps sans rien dire les abus des cyclistes et que cet incident était la proverbiale goutte d'eau, et comme si elle avait observé ce qui s'était passé et avait conclu que j'étais dans mon tort. Ses invectives étaient tellement rageuses qu'on devinait une réserve de haine insondable. Je me demandai vraiment si elle avait toute sa raison pour me prendre à partie de la sorte. Elle voyait bien que j'étais une femme, que je n'étais pas un de ces cyclistes endurcis.

J'attendais l'arrivée de la police et d'une ambulance. Je vis un policier et lui tendis ma carte d'identité et lui dis que j'étais à sa disposition pour lui raconter ce qui s'était passé. Il la regarda et me la rendit. Mon attention fut attirée par un homme grand et mince en tenue de cycliste, appuyé contre l'arrière d'une voiture et faisant face à la scène de l'accident. Après les attaques verbales de la femme j'avais besoin de sentir quelqu'un de mon côté, et j'étais sûre qu'un cycliste serait bienveillant envers moi. Il était très pâle et portait des lunettes complètement noires. Il entama une conversation sans parler de l'accident qui venait de se produire. Il me montra quelques gadgets de son vélo, m'expliqua comment ils fonctionnaient, à quoi ils servaient. Pendant ce temps, j'en étais sûre, les ambulanciers s'occupaient du blessé et j'étais tellement absorbée par la démonstration du cycliste que je ne me tournai pas une seule fois pour voir ce qui se passait. J'attendais que le policier vienne me demander de lui donner ma version des faits pour son rapport mais la conversation avec le cycliste fut ininterrompue. Un peu surprise je me retournai et vis que plus rien ne restait de l'accident. La circulation était normale, il n'y avait ni ambulance ni policiers ni badauds en vue. Je cherchai pendant plusieurs minutes la tache de sang qui devait marquer l'asphalte à l'endroit où s'était produite la collision mais j'eus beau chercher, il n'y en avait nulle trace, pas même un tache humide. Je regardai autour de moi et vis que plusieurs personnes regardaient la scène au premier étage dans les baies vitrées en arcade. Je regardai alors l'adresse pour le cas où j'aurais besoin de leur témoignage. C'était le 666, Broadway. En fin de journée je signalai l'incident à l'agence. La femme qui prit mon appel, à la nouvelle qu'un piéton avait été blessé par un cycliste, me dit de ne pas m'inquiéter.

Environ quinze jours plus tard je reçus une lettre tapée à la machine provenant d'un Rosenstein ou un nom similaire, postée de Long Island City, qui en premier lieu m'accusait d'utiliser une fausse carte d'identité car l'adresse indiquée dessus n'était pas mon adresse réelle. Comment avit-il obtenu mon nom et mon adresse? Il me disait aussi que suite à l'accident il avait eu des frais médicaux de cinq cent dollars et me demandait de les lui rembourser, le tout sur un ton très désagréable. Je fus surprise que la note soit si petite car quand on voit une mare de sang sous la tête d'un homme inerte, on pense à une fracture du crâne, une blessure ouverte d'où le sang se déverse, et les frais médicaux pour soigner ce genre de blessure sont astronomiques, de l'ordre de plusieurs dizaines de milliers de dollars. De toute façon je ne me sentais pas responsable de l'accident car après tout il avait reculé au moment où je passais derrière lui et c'était imprévisible. Et même si j'avais été fautive, je n'aurais pas pu lui payer un centime de dédommagement. Alors j'ai pensé ce que beaucoup d'Américains pensent tout haut quand on leur demande une somme injustifiée: « So sue me! » Eh bien, faites moi un procès! Cette affaire était trouble mais je n'avais pas le temps de m'arrêter pour y réfléchir.

Courant mars je reçus un appel téléphonique de Pat Fleming et lui fis part de mon nouveau job de coursière. Essayant de garder un ton optimiste je lui dis que le fait que mes freins soient très durs me faisait gagner de la force dans la main gauche, ce qui me permettait de serrer le manche de la guitare plus fort et de produire des notes plus claires. Je lui racontai ma mésaventure avec le piéton qui s'était blessé en heurtant ma roue arrière à reculons. « He was bleeding like a chicken! » dis-je d'un ton amusé. Je n'entendis plus jamais parler de ce piéton.

En tant que coursiers nous étions des travailleurs indépendents au regard du fisc, et nous recevions le montant intégral correspondant au nombre de courses effectuées au cours des sept jours précédents. Maigre consolation pour moi qui ramenai 98 dollars la première semaine! Et il fallait que je mette de côté de quoi appeler l'agence depuis les cabines téléphoniques, soit 25 centimes par appel. Mais j'étais toujours heureuse en rentrant chez moi. C'était tellement plus rapide et plus agréable de rentrer à vélo plutôt qu'en métro! Je prenais Central Park et m'offrais ainsi un petit quart d'heure de campagne, je prenais des raccourcis sur les sentiers piétons et enfin je débouchais juste à la 103ème Rue. Je n'arrivais pas à gravir à vélo la courte pente qui menait à mon immeuble mais je préférais passer par le parc. Ensuite ayant hissé mon vélo sur les quelques marches qui menaient à l'entrée de l'immeuble je m'affalais sur mon lit.

Vers Noël j'avais acheté une autre perruche et une grande cage, et la laissais voler librement dans le studio. Elle ne rentrait dans sa cage que pour manger et dormir. Je l'avais eue très jeune, je l'avais transportée dans une petite boîte en carton fournie par le vendeur et quand en chemin j'avais regardé à l'intérieur elle avait l'air excité par l'aventure. Lentement je l'avais accoutumée à ne pas avoir peur de ma main et elle avait fini par se percher dessus. Elle manifestait de la joie à me voir quand j'arrivais, elle faisait plusieurs fois le tour de la pièce en volant et se perchait sur ma tête ou mon épaule. Elle me remontait le moral car elle était toujours joyeuse et joueuse.

Cependant j'avais besoin de fumer de l'herbe le soir pour tenir le coup car je ne supportais pas la pensée que j'avais dégringolé tout en bas de l'échelle sociale et me trouvais dans une situation sans issue. Aussi après les frais de téléphone et d'herbe il me restait très peu pour manger. Je me souviens d'avoir demandé à un vendeur de fruits en pleine ville combien coûtait une pomme, il m'avait répondu que c'était « One quarter » (un quart de dollar) et c'était trop cher pour moi. Comme je ne pouvais pas acheter de nourriture dans la journée, je me préparais chez moi quelque chose à emporter, et me faisais des crêpes de sarrasin à la mélasse car c'était tout ce que j'avais en réserve. De temps en temps j'allais vérifier mon solde bancaire dans l'espoir assez faible que ma mère m'avait envoyé la somme dont elle avait parlé aux alentours de Noël mais il restait à sec.

Un jour j'étais dans le West Village à la recherche d'une adresse. Ce quartier est de ceux qu'il faut connaître pour s'y retrouver, ou alors il faut un plan, que je n'avais pas. Je me suis donc arrêtée à un carrefour et juste à ce moment un coursier, un noir d'une vingtaine d'années m'a vue et s'est arrêté devant moi pour me demander si j'avais besoin d'aide. Je lui ai demandé mon chemin, il m'a expliqué le trajet puis il m'a demandé pour quelle agence je travaillais, combien je gagnais par course et si j'en étais satisfaite. J'ai répondu oui, oubliant les inconvénients particuliers de l'agence Mobil, les adresses inexactes, les longues attentes au téléphone. Il me dit qu'il travaillait pour Quick Trak, qu'il aimait travailler pour eux (il ne me dit pas pourquoi) et me dit que je devrais téléphoner à Ed et dire que c'était Georges qui m'envoyait. Il m'écrivit tout ça sur un bout de papier et me fit un très beau sourire puis nous repartîmes chacun de son côté. Pensant que toutes les agences se valaient je n'ai pas donné suite.

Après cela les ennuis commencèrent à Mobil. Quand je téléphonais pour avoir une nouvelle course on me disait qu'il n'y avait rien pour le moment et de rappeler dans un quart d'heure. Je perdais beaucoup de temps et sans mouvement je me refroidissais, ce qui rendait le re-démarrage plus difficile. Ou alors on me mettait en attente pendant de longues minutes; une voix féminine venait en ligne: « Please deposit five cents or your call will be terminated. » Je devais remettre des pièces dans le téléphone pour rester en ligne. Mais le pire c'était les adresses qui n'existaient pas. Je me retrouvais face à une parcelle vacante ou un immeuble condamné, je perdais du temps à vérifier, je téléphonais pour avoir une rectification, on me mettait en attente, etc.

Une autre course mémorable m'envoya dans un cabinet d'avocats dans un immeuble moderne. La réceptionniste passa un appel pour annoncer ma présence. Ayant raccroché elle me dit que le document que je devais livrer n'était pas encore prêt et elle me montra un siège. Je regardai autour de moi l'espace ouvert qui était à la fois sombre et lumineux. Dans cet espace un homme grand aux cheveux blancs et à la mine patibulaire, portant un costume sur mesure et une cravate gris perle assortie à sa chevelure, apparaissait et disparaissait. Il y avait quelque chose de très séduisant dans son apparence, un air de luxe et de richesse et j'eus honte en tant que femme d'être si mal vêtue. Et comme l'attente se prolongeait mon humiliation était ravivée à chaque apparition de cet homme. Je téléphonai à Mobil pour leur dire ce qui se passait. Ils me dirent d'attendre encore. Ce n'était pas seulement la perte de gain qui me causait problème, mais encore la rupture de rythme de travail, et le refroidissement de mes membres. Et l'humiliation. L'homme continuait de se montrer, il restait visible une ou deux minutes pendant lesquelles il parlait à une personne invisible, probablement une secrétaire assise à son ordinateur, puis il repartait, entrait dans un bureau. Pas une seule fois il ne posa son regard sur moi, me donnant l'impression d'être inexistante.

Vers la fin du mois de mars j'étais dans Midtown quand je tombai nez à nez avec Georges. Je le reconnus de suite car il était noir et très beau gosse. Il me fit à nouveau ce beau sourire chaleureux, me demanda si j'avais appelé Ed à Quick Trak. Je dis non. Il me dit que je devrais les appeler, que c'était une bonne agence. J'ai dit que j'avais perdu le papier où il m'avait inscrit les infos. Il écrivit à nouveau les coordonnées et dans la façon insistente dont il m'exhorta à appeler ce numéro, il y avait une pointe d'exaspération, presque de la menace.

Je n'étais pas très motivée pour changer mais les fausses adresses se multipliaient et j'ai fini par appeler Quick Trak, demandai à parler à Ed. Il me demanda de passer à l'agence. Elle était sur la 18ème Rue, près du carrefour avec la 8ème Avenue. Toute proche de l'ancien studio de Jorge Dalto. Ed avait environ trente-cinq ans, il était grand et mince, d'allure athlétique, les cheveux blonds coupés court, les yeux bleus. Je lui dis que je n'étais pas très satisfaite de l'agence pour laquelle je travaillais actuellement et cherchais une autre agence. Il me dit qu'il avait un poste de coursier disponible et demanda à voir une preuve d'identité et ma carte de Social Security. J'avais une carte d'identité délivrée par le bureau d'immatriculation des véhicules, qui portait la mention NON DRIVER car aux États-Unis on n'est pas obligé de porter sur soi des papiers d'identité, et il n'existe pas d'organisme de délivrance de carte d'identité, mais si on veut rester anonyme on a du mal à mener une existence normale. J'eus beau fouiller mon sac de fond en comble, ma carte de S.S. resta introuvable. Je dis à Ed que je l'avais perdue. Il me dit de m'en faire refaire une et de revenir le voir quand je l'aurais. La situation s'était retournée car au début c'était le cycliste noir qui voulait que j'aille travailler pour Ed alors que je n'en voyais pas l'intérêt, et maintenant avec cette carte de sécu manquante c'était moi qui devenais la demandeuse et Ed qui faisait le difficile.

Je dus prendre une matinée et aller à Harlem car c'est là que se trouvait l'administration. Je dus remplir un formulaire et répondre à la question si j'avais le droit de travailler ou non. En effet depuis la loi passée en 1986, pour lutter contre l'emploi de travailleurs sans papiers, l'administration devait signaler sur la carte de S.S. "NOT FOR WORK" si le titulaire de la carte n'avait pas établi son droit de travailler. Il était rappelé en tête du formulaire que c'était une grave atteinte à la Nation passible de peine de prison et d'une lourde amende, que de faire une fausse déclaration à une agence fédérale. J'ai donc coché la case "NON" en me demandant ce que j'allais devenir et ai attendu qu'on appelle mon numéro. Quand j'ai remis mon formulaire à la préposée elle l'a relu et a coché toutes mes réponses avec un gros feutre rouge, mais là où j'avais répondu NON elle a coché la case OUI et sous 48 heures je reçus un nouvelle carte de sécu. Je suis retournée voir Ed à Quick Trak le vendredi 30 avril, lui ai montré ma carte de sécu et il m'a dit que je pouvais commencer le lundi suivant.

Dimanche 1er avril je reçus un appel téléphonique de ma mère. Elle m'annonça que mon père était atteint d'un cancer du poumon inopérable et que ses jours étaient comptés. J'étais abasourdie. Le choc était multiplié par dix à cause du ton de ma mère: on aurait dit qu'elle mentait. Est-ce qu'elle me faisait un poisson d'avril? Je ne voulais pas y croire, mais j'étais certaine qu'elle mentait. Mais alors, quelle était la vérité?

J'ai téléphoné à mon parrain Jean à Roscoff. Je lui ai dit que j'avais du mal à croire ce que venait de m'annoncer ma mère, que ce ne serait pas la première fois qu'elle me mentait, et lui demandai ce qui en était exactement de la santé de mon père. Il m'a répondu que c'était vrai, que mon père était réellement atteint d'un cancer du poumon, mais le ton de sa voix sonnait faux comme s'il me mentait lui aussi ou plutôt, comme si lui et ma mère ne me donnaient que la première moitié de l'information. La deuxième moitié restait en suspens dans l'ether comme une terrible menace qui pouvait s'abattre sur moi à tout instant, et c'est cette cachotterie qui me mit au comble de la terreur. Que me cachaient-ils?

Le lendemain je commençai à travailler pour Quick Trak. Pour ma première course Ed me demanda si j'avais une objection morale (« compunction ») à faire une course pour le magazine de sexe SCREW. Je dis que non. La course fut très facile, l'adresse du magazine étant dans la même rue quelques numéros plus loin. Je devais m'adresser à la jeune femme blonde. Elle était blonde en effet, blond-platine, mais cette cascade de blondeur était faite d'extensions mal entretenues qui donnaient à sa tignasse un aspect emmêlé, mais elle était jolie. Je me dis qu'il était dommage qu'une jolie fille se considère privilégiée de travailler pour un torchon comme SCREW.

Cette première course facile terminée, on passa aux choses sérieuses mais j'étais tellement troublée que je n'arrivais pas à me concentrer. Je tremblais de tous mes membres. Les tickets s'envolaient de mes mains et je me baissais sans cesse pour les ramasser, à l'étroit dans les cabines fermées. Je perdais les tickets où j'avais inscrit les deux adresses d'une course, je devais téléphoner à nouveau pour les redemander et m'excuser. Vers onze heures je faillis avoir un accident. Je téléphonai pour dire que j'avais reçu une mauvaise nouvelle de ma famille en France, que mon père avait un cancer « terminal » et à cause de cela je n'arrivais pas à me concentrer. Ed me dit de rentrer chez moi, que ce n'était pas raisonnable de continuer dans l'état où j'étais, que je risquais un accident.

Le lendemain je repris le travail mais la pensée que mon père était mourant m'obsédait. Je pensais à tout ce qui devait se passer dans la famille à cause de ce décès imminent. Il aurait fallu que je fasse le voyage pour voir mon père avant qu'il ne meure, mais il était hors de question que je demande l'argent du voyage à ma famille, et je n'allais pas pouvoir le payer moi-même, alors j'allais rater cet événement important. Il fallait que j'accepte cette réalité inévitable: tandis que ma famille, mes six frères et soeurs, leurs conjoints et leurs enfants et tous les oncles, tantes, cousins etc. seraient réunis pour l'enterrement, je serais en train de pédaler dans les rues de New York. J'essayais d'imaginer le futur mais il s'arrêtait à ma roue avant. Je n'avais pas de futur au-delà de la course que j'étais en train de faire. Cette pensée revenait me tourmenter plusieurs fois au cours de la journée. Je l'oubliais pendant une heure ou deux et elle revenait. « Ah,oui! Mon père est mourant en France et je suis à New York, si pauvre que je ne peux pas aller le voir. » Puis soudain j'avais un doute. Ma mère et mon parrain me cachaient quelque chose. La vérité qu'ils me cachaient était horrible, aucun doute là-dessus, et il fallait que je sache ce que c'était. Je devins rapidement convaincue que ma mère avait en fait l'intention de tuer mon père. Cette vérité qu'elle me cachait ne pouvait être autre chose qu'un meurtre, un assassinat. Cependant il était improbable que si mon père était vraiment condamné par sa maladie, elle cherche à l'assassiner, mais j'étais incapable de pousser le raisonnement au-delà.

Rentrée chez moi je commençai à écrire une lettre à un avocat imaginaire, lui expliquant ce que ma mère s'apprêtait à faire pour pouvoir l'empêcher à temps, et un historique de la famille, et ce que je savais de la vie professionnelle de mon père. Je ne pouvais rien faire d'autre. Mon sentiment d'impuissance m'emplissait de frustration et de désespoir.

Au moins une fois par semaine je devais transporter des bobines de film. Chaque bobine de format 35mm faisait au moins 30cm de diamètre et pesait quatre ou cinq kilos dans sa boîte en métal, et il n'y en avait jamais moins de trois. Je n'ai jamais eu le réflexe de demander un tarif spécial pour les objets lourds. Je pensais que l'agence était de mon côté et aurait répercuté le prix plus élevé de la course sur ma paie. En fait je n'y pensais même pas, j'avais trop de préoccupations pour m'arrêter à ces détails mais à la longue je trouvais pénible de me charger de la sorte, surtout que l'adresse de livraison était en haut d'une côte. Pourquoi était-ce toujours à moi, une faible femme, de faire cette corvée?

D'autre fois le pli consistait en une enveloppe brune qui contenait du cannabis, à en juger par le poids et le toucher du pli. Quand j'en fis l'observation à Ted il eut l'air très inquiet alors que pour moi ce n'était qu'un détail amusant.

Maintenant que je travaillais pour Quick Trak je recevais un appel téléphonique de l'agence avant de sortir de chez moi et je prenais note d'une course à faire dans mon quartier, ce qui rentabilisait mon trajet. Un autre avantage c'était la possibilité de se faire faire de petites réparations sans bourse délier dans un atelier où l'agence avait un compte. Dans cette boutique obscure il y avait un petit livre de bandes dessinées dont l'action se déroulait dans le milieu des bike messengers de Manhattan. Je n'eus jamais le livre entre les mains, je ne pouvais qu'imaginer une histoire. C'était certainement un sujet qui offrait de nombreuses possibilités de péripéties. Ah! Comme j'aurais aimé être à la place du scénariste et inventer moi-même les aventures d'un coursier new-yorkais!

Un matin à l'agence je vis une femme aux cheveux blancs, assise d'une fesse sur une table à l'arrière et parlant à Ed d'un ton familier. Il me dit plus tard que c'était sa mère et qu'elle était mannequin. Il est vrai que les personnes âgées constituaient une catégorie de consommateurs très importante alors il fallait bien des mannequins pour leur vendre tous les produits qui leur étaient destinés!

Vers midi et en fin de journée nous nous retrouvions fréquemment à l'agence. Il y avait un comptoir qui formait un angle droit auquel Ed et ses deux assistants étaient assis. L'un des deux était son frère, qui m'agaçait au téléphone car il prononçait souvent des syllabes dépourvues de sens, comme le faisait cette vedette de la sérié télévisée Seinfeld. Alors que j'attendais qu'il me donne des adresses j'entendais « Cha-ba-da, cha-ba-da ring-a-ling doo ding » et c'était moi qui payais la communication. L'autre se nommait Larry (Lawrence) et avait un visage ingrat et hypocrite. Quelque temps après mes débuts une carte fut collée sur le comptoir. Ce n'était pas une carte de Manhattan, c'était une carte de Death Valley en Californie. Pourquoi cette carte à cet endroit? Et pourquoi une carte avec le mot « death » écrit en gros caractères?

Avec le retour des beaux jours je pris l'habitude de faire une pause d'une demie-heure pour me reposer. Cela ne dura pas car Ed me demanda pourquoi telle course avait été livrée quarante-cinq minutes plus tard alors que la distance était courte. Je dis que les livraisons étaient garanties dans l'heure qui suivait et j'étais dans les temps, je m'étais arrêtée pour faire une pause. Il m'a dit que je ne pouvais pas faire ça, il fallait que je travaille sans arrêt de neuf à dix-sept heures. On avait le statut de travailleur indépendent mais on n'était même pas libre de s'arrêter à la mi-journée!

J'avais fait des progrès depuis mes débuts. Le métier commençait à rentrer. Je connaissais quelques trajets par cœur, les adresses de livraisons des clients étaient souvent les mêmes semaine après semaine. J'arrivais parfois à ne pas mettre le pied à terre sur toute une course. Je crois que c'est ce que tous les coursiers s'efforcent de faire, cela devient un jeu. Certains noirs étaient vraiment d'excellents équilibristes. Ils pouvaient rester immobiles debout sur les pédales à un feu rouge, et repartir sans avoir touché le sol de leur semelle. Moi je m'arrangeais autrement, je ralentissais à l'avance pour arriver au feu au moment où il tournait au vert. Quand il fallait traverser une avenue je me mettais à l'extrême gauche et je me fondais dans le trafic tout en manoeuvrant pour franchir les voies et ainsi je traversais malgré le feu rouge. Je vis plus tard que d'autres coursiers utilisaient aussi cette astuce. La vidéo à gauche montre la façon de conduire un vélo ayant une ressemblance au mien: une seule vitesse et sans freins (mais dans la vidéo le pignon est fixe.) Noter en particulier comment les cyclistes passent à travers la foule de piétons qui traversent, et comment à 2'39" pour traverser une rue à sens unique venant de droite, ils font semblant de prendre cette rue et une fois de l'autre côté ils font volte face pour rejoindre la voie initiale. Tout ceci je le faisais car mes freins ne fonctionnaient pas.

Je rencontrai Michel Jeulin, un Français qui vivait dans mon quartier. Nous nous connaissions depuis plusieurs années et nous voyions de temps en temps pour fumer un joint. J'appréciais l'occasion de parler français mais à part ça nous n'avions pas grand chose en commun. Il vivait chez sa petite amie, une noire nommée Darla, dans le grand immeuble qui faisait face au départ de Manhattan Avenue sur la 100ème Rue. Du moins c'est ce qu'il disait. Quand j'habitais sur la 96ème Rue j'étais venue le voir plusieurs fois dans cet appartement mais je n'avais pas l'impression qu'il y habitait vraiment, ni que Darla était sa petite amie. Ce n'était pas une certitude bien définie, seulement une vague impression que je ne cherchais pas à approfondir.

Michel était un combinard qui n'avait pas de métier établi. Il disait avoir une formation de cuisinier. Il m'avait fait venir chez lui une fois, pendant qu'il préparait un grand plat de charcuterie dans la kitchenette de sa copine, c'était, disait-il, une commande pour un client. Il m'avait reçue en tenue réglementaire de cuistot, avec la tunique blanche et la toque, et un pantalon à micro pied-de-poule marine et blanc, et il me mit à contribution pour disposer des tranches de salami sur le plat. Comme pour me prouver qu'il était un vrai cuisinier. Ou un vrai traiteur, c'est presque pareil, ça se mange. Mais je n'étais pas convaincue. Il vivait de je ne sais quoi. Il avait une cicatrice sous le nez qui lui déformait la lèvre supérieure, indication d'un bec de lièvre. Je l'avais mis en colère une fois sans faire exprès, je crois que je l'avais traité de loubard pour rire, et j'avais découvert son véritable caractère avant qu'il ne reprenne le contrôle de ses émotions. Pendant ce bref instant l'expression de son visage m'avait fait peur, j'avais vu qu'il était capable de violence.

Vers la mi-mai nous nous sommes croisés dans la rue. Il m'invita à dîner. En me rendant chez lui j'anticipais un petit repas bien mijoté à la française mais mon espoir fut déçu quand juste après mon arrivée il décrocha le téléphone et commanda quelques plats au take-out chinois du quartier. Bien la peine d'être un cuisinier français à New York si c'était pour servir du riz frit à vos invités! Sa petite amie, que je rencontrais pour la première fois, était une noire très coiffée et soignée. Elle avait l'apparence d'une employée municipale de niveau moyen. Elle fut très courtoise, presque obséquieuse envers moi, mais ne prit pas part à la conversation. Je tentai de rester optimiste au sujet de mes nouvelles circonstances, j'étais sûre qu'avec un peu d'expérience et de remise en forme j'arriverais à gagner ma vie correctement.


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