Chapitre 29

Mais dans mon for intérieur, quand je faisais le bilan de ma vie j'étais moins optimiste. Mon projet de devenir une musicienne professionnelle m'avait à nouveau échappé tandis que je le contemplais, impuissante. C'était pareil que quand j'étais enfant et voulais apprendre le piano, et quand après le bac j'avais voulu faire des études supérieures. Quand je travaillais à mi-temps chez Jim je pouvais m'exercer à la guitare mais maintenant que je travaillais à plein temps à vélo, je n'avais qu'une envie quand je rentrais chez moi: dormir.

J'étais une femme française de trente-sept ans, grande, mince et belle, je parlais trois langues couramment, j'avais beaucoup lu de la meilleure littérature, j'avais des connaissances approfondies dans plusieurs styles de musique mais au lieu de me hausser sur l'échelle sociale je venais de dégringoler jusqu'en bas. Je n'aurais jamais de quoi me payer le billet d'avion pour aller à l'enterrement de mon père, alors je serais forcée de m'humilier à demander l'argent du voyage à ma mère et lui avouer quel travail je faisais.

Combien de temps devrais-je travailler comme coursière? Quand et comment pourrais-je renouer avec mes ambitions musicales si j'étais trop fatiguée en fin de journée pour faire quoi que ce soit à part dormir? Il n'y avait pas de réponse. Je ne pouvais pas voir mon futur au-delà de ma roue avant. Puis je pensais à toute la laideur que la mort de mon père allait déclencher. L'héritage. J'étais sûre que ma mère et mes frères et soeurs allaient m'arnaquer.

Un jour je traversais la 12ème Avenue d'ouest en est et le feu passa à l'orange. Quand j'atteignis la partie de l'avenue qui circulait vers le nord, je vis une voiture sur l'avenue approcher à vive allure depuis le carrefour précédent. À mesure que je progressais elle changeait sa trajectoire comme si le conducteur me visait et voulait entrer en collision avec moi. C'était à peine croyable mais c'était bien vrai. Il me restait un mètre à franchir pour arriver de l'autre côté, et à cet instant la voiture heurta ma roue arrière et me fit tomber. Je me relevai indemne mais très effrayée. Ma roue arrière était tordue et la chaîne cassée. L'automobiliste s'arrêta et vint me voir. J'étais dans un état de choc et d'incrédulité. Il me proposa de m'accompagner où je voulais, il dit qu'il mettrait mon vélo dans le coffre. Je lui demandai de me conduire à l'agence Quick Trak. En cours de route j'étais muette. Il me demanda gentiment de ne rien dire à personne et il me donna soixante dollars pour la réparation du vélo. Cet incident m'effraya tellement que je fus incapable d'aller travailler pendant plusieurs jours. La façon dont la voiture modifiait constamment sa trajectoire à mesure que je progressais vers l'autre côté de l'avenue me prouvait que l'incident avait été intentionnel. C'était incompréhensible! Qui pouvait bien m'en vouloir?

Je passai dans un état de terreur, stupéfaction et incrédulité les quelques jours que je restai chez moi. Comme je ne pouvais pas rester sans gagner d'argent je dus reprendre le travail et une semaine plus tard à neuf heures du matin me présentai au siège de l'agence. Ed manifesta sa désapprobation en donnant des courses à tout le monde sauf moi, même à ceux qui étaient arrivés après moi. Je trouvais cette attitude mesquine. Après une heure je fis un commentaire ironique à à Ed, sur le fait qu'il me punissait de mon absence. Finalement il me donna une course et le travail reprit comme d'habitude. Mais quelques jours plus tard il y eut un nouvel incident:
Je me dirigeais vers le sud sur la 12ème Avenue et étais en train de passer le site de l'ancien embranchement ferroviaire qui sépare l'avenue de la rivière Hudson. Le site est ceint d'un grillage. Juste au moment où je passais une voie d'accès au site une voiture qui me suivait me doubla et s'engagea dans cette voie sans aucun avertissement ni signal. Mes freins fonctionnaient encore plus mal par temps pluvieux que par temps sec, et c'était un jour pluvieux alors pour éviter une collision je m'engageai moi-même dans la voie et m'arrêtai au niveau de la voiture maintenant arrêtée, et invectivai les occupants qui rièrent mais ne dirent rien.

Après ça je sentis qu'une entité malveillante, tel un oiseau fatidique observait de haut tous mes faits et gestes. Pourtant je ne voulais pas conclure que « quelqu'un voulait ma peau » parce que cela faisait trop parano. Si je faisais part de ce souci à quelqu'un, est-ce qu'on ne me répondrait pas que je « grossisais trop » (« overreacted »)? Que j'étais hypersensible (« overly sensitive »), ou que je souffrais simplement d'épuisement mental (« mental exhaustion ») ou que peut-être je devrais « consulter » (« seek help »)? Et de toute façon je ne connaissais personne qui pourrait me vouloir du mal. Et si j'en acceptais l'hypothèse, que pouvais-je faire d'autre à part continuer à travailler? Cette situation me faisait penser au film Le Salaire de la Peur où Yves Montand, transportant des fûts de nitroglycérine sur les routes des Andes, risque à tout moment de périr dans l'explosion de son camion.

Et plus je me sentais impuissante, plus j'étais en colère contre ma mère.

Mais maintenant j'étais sur mes gardes. Je redoublais de prudence, je faisais attention à tout, les taxis qui s'arrêtaient car parfois les clients sortaient côté rue et ouvraient grand la portière comme s'ils étaient dans leur propriété, et par dessus tout je me méfiais des poids lourds qui étaient derrière moi, que ce soit des camions, des bus de la ville ou des autocars. Je ne me sentais pas tranquille tant qu'ils ne m'avaient pas doublée ou pris une autre rue, et je m'effaçais le plus possible pour leur faciliter le passage. Parce que je me disais qu'un cycliste pouvait survivre à tous les accidents sauf s'il était écrasé par un poids lourd. Alors c'est à eux que je consacrais ma vigilance la plus intense.

Le 23 mai un peu avant treize heures je suis au pied de l'immeuble sur la 57ème Rue où je dois prendre un pli. Avant de cadenasser mon vélo et monter j'ai la fantaisie d'essayer ce truc d'équilibrisme que j'ai vu faire maintes fois et qui m'épate. Il s'agit de rester à l'arrêt en équilibre debout sur les pédales. Ce n'est pas aussi facile que je croyais et pour garder l'équilibre je redresse violemment le guidon et la roue avant érafle ma jambe. Je porte sous un short noir un collant de danse qui m'arrive juste sous le genou et le reste de ma jambe est nu jusqu'aux socquettes. Aussitôt le sang commence à perler sur la surface à vif. Je sors mon mouchoir et tamponne rapidement ma blessure mais arrivée dans le hall d'entrée je vois que le sang a coulé le long de ma jambe et je l'essuie avec mon mouchoir. Arrivée devant la porte du client j'éponge à nouveau le sang qui continue de couler.

Le bureau d'accueil est capitonné comme une boîte à bijoux et la réceptioniste ressemble à une poupée de porcelaine. Je suis chez Paloma Picasso, la fille du peintre, qui est une styliste de bijouterie très en vogue. La réceptioniste informe au téléphone quelqu'un de ma présence et me prie d'attendre quelques minutes, m'invite à m'asseoir et m'offre une chaise gracile en métal doré puis elle s'absente. Je suis là dans cet écrin avec mon short poussiéreux, mes baskets en fin de vie et mon blouson noir de cuir brutal, le visage nu, les ongles courts au naturel, avec un sang obscène qui coule le long de ma jambe. Après quelques minutes qui m'ont paru longues la poupée revient et me dit que je peux repartir mais elle ne me donne rien à transporter, ni pli ni colis.

De retour à mon vélo je suis abasourdie que mon sang n'ait pas encore coagulé. Et il y en a tellement pour une si petite éraflure! C'est alors que je remarque la beauté de la couleur de mon sang sur le fond gris de l'asphalte. Très chic. Une panique poignante interrompt ma rêverie esthétique. Une voix interne me dit d'un ton très sérieux « Maintenant il n'est pas question de couleurs dans l'abstrait. Le gris c'est l'ASPHALTE DE LA RUE et le rouge c'est TON SANG. Ton sang qui s'écoule de ton corps. Tu perds ton sang, tu perds ta vie! » J'essaie de minimiser: « Bah! J'essayais juste un truc à l'écart de la circulation. » « ÇA SUFFIT! » s'écrie la voix. « Je n'ai rien dit jusqu'à maintenant mais tu saignes! TU SAIGNES! Ça passe les limites! » Je suis secouée. Oui, c'est vrai! La vie est si fragile! La peau est si mince! Mon corps. Je dois respecter mon corps. Je dois protéger mon corps comme si ma volonté était une mère et mon corps l'enfant de cette mère. Alors je décide qu'à partir de maintenant je serai très attentive, je ne laisserai pas mon attention dévier ne serait-ce qu'une seconde.

Maintenant je dois remettre un pli dans les Vingtaines alors de la 57ème Rue je prends la 5ème Avenue qui est à sens unique sur quatre ou cinq voies, celle de droite réservée aux bus. À la 42ème Rue le feu est rouge alors je me faufile jusqu'en tête de file. Je suis sur la voie à côté de la voie de bus et à ma gauche sur la troisième voie il y a un bus de la RATP locale, la NYCTA (New York City Transit Authority). Ce bus va donc devoir franchir la voie où je me trouve pour gagner la voie de bus à droite. Je connais bien la topographie pour y être passée maintes fois. Il y a une côte qui n'a l'air de rien mais elle dure longtemps, commençant aussitôt passé le feu, c'est-à-dire que la 42ème Rue sur toute sa largeur de quatre ou six voies est en pente transversale, et la côte continue jusqu'à la 41ème Rue et elle ralentit considérablement un cycliste de mon acabit. Aux deux tiers de la côte, je vois qu'au moins trois véhicules sont garés dans la voie de bus, juste en face de la majestueuse Bibliothèque Centrale qui occupe les deux blocks entre la 40 et la 42ème Rue.

Je me demande comment le bus va faire pour atteindre l'arrêt de la 40ème Rue. Quoi qu'il fasse, nos trajectoires vont se croiser. Le feu passe au vert et je commence ma lente ascension. Je m'attends à ce que le bus me double immédiatement car les côtes ne lui sont d'aucun effet, mais après que j'aie traversé le passage piétons au sud du carrefour il ne m'a toujours pas doublée. « Oh! » me dis-je, « il me laisse passer devant pour pouvoir gagner la voie de bus derrière moi au lieu de devant moi. » Je laisse pendre ma tête pour me relaxer les muscles du cou tout en regardant la ligne marquée sur l'asphalte à ma droite, gardant une distance d'environ trente centimètres. Des véhicules me dépassent dans la quatrième et cinquième voies, pas dans la deuxième et troisième qui restent vides.

Maintenant j'arrive au niveau du premier véhicule garé dans la voie de bus et celui-ci ne m'a toujours pas dépassée. Mais que fait-il? Je me retourne et le vois à environ cent mètres qui arrive comme un missile pointé dans ma direction sans faire le moindre bruit! Je suis prise en sandwich entre les véhicules garés, en un éclair je crois reconnaître le van de Val à sa couleur beige et ses vitres teintées, et le bus qui arrive et il n'y a pas d'échappatoire. « Je vais mourir! » je me dis, et ma seule consolation est que je mourrai en travaillant. Je laisse ma tête pendre à nouveau, n'ayant rien d'autre à faire que pédaler jusqu'à la dernière seconde de ma vie.

C'est alors que je vois apparaître le coin avant droit du pare-choc du bus au moment où il arrive au niveau de ma roue arrière. C'est l'angle de ma tête qui m'a permis de voir derrière moi. La distance entre le bus et moi est d'environ trente centimètres et se raccourcit. L'angle que forment nos trajectoires respectives est très faible, de quinze degrés peut-être. Il va entrer en collision avec ma roue avant! Au moment où il arrive au niveau de mon corps je me jette contre lui, faisant contact avec mon épaule, pour empêcher la collision. Au même moment le chauffeur embraye le moteur et l'engin émet un rugissement monstrueux. Je pèse de tout mon poids contre la paroi et garde le vélo vertical et le guidon à bonne distance car je sais depuis mes expériences d'enfant que quand quelque chose heurte le guidon on perd l'équilibre et on tombe immanquablement. Je me sers de mon corps comme d'un pare-choc, ce que je n'aurais pas pu faire sans le blouson de cuir que je porte car il peut supporter le frottement. Je vois passer la portière vitrée de l'avant contre mon épaule. « Il veut me tuer! » Maintenant il n'y a plus aucun doute possible et je pédale le plus vite possible pour réduire la friction qui pourrait me déséquilibrer. Une rage meurtrière s'empare de moi et j'ai le désir de tuer moi aussi. Je veux tuer ce type qui essaie de me faucher et de m'écraser. Je vois passer la roue avant, énorme, à quelques centimètres de moi. Je suis soulagée mais immédiatement je pense à la roue arrière, et juste avant cette roue, au creux de la portière arrière qu'il va falloir négocier. Je sens moins de résistance sous mes roues et je prends de la vitesse, pédalant toujours le plus vite possible: nous sommes en terrain plat. Comme je suis préparée mentalement je bande les muscles de mes épaules dès que je sens le creux de la portière arrière. Mon épaule tombe dans le creux et en ressort avec une secousse et maintenant je n'ai plus que la double roue arrière à éviter. Je sais que je vais tomber quand le bus aura fini de me dépasser car je suis appuyée de tout mon poids contre son flanc et je suis sûre qu'une voiture va me rouler dessus quand je serai tombée mais ça m'est égal, du moment que j'ai évité d'être écrasée par le bus.

Et voilà, le bus s'éloigne avec un pet de fumée noire, je reste en l'air une ou deux secondes, le temps de choisir quelle partie de mon corps sacrifier dans la chute. J'offre mon genou gauche et entends les os se fracasser sous l'impact. Me voilà allongée sur le côté au milieu de la deuxième voie et je regarde le bus poursuivre sa route en me demandant qui a bien pu le payer pour me tuer. Il s'arrête un block plus loin à son arrêt régulier. Je vois une vieille dame descendre et personne d'autre. Je trouve ça curieux à cette heure. Je regarde ma montre: il est 13H13. Je pense à deux femmes, Adela Dalto et l'épouse de Carlos, mais les écarte aussitôt car je ne présente une menace ni pour la carrière de l'une, ni pour le mariage de l'autre, et même si cela avait été le cas, je doute qu'aucune ait pu mettre au point un plan aussi sophistiqué.

Je tente de me relever pour me mettre à l'abri de la circulation mais un coursier est à mes côtés, il me dit de ne pas bouger. Comme c'est l'heure du déjeuner de nombreux salariés sont dehors et mangent leur sandwich assis sur les marches de la bibliothèque, d'autres marchent sur le large trottoir. Une foule s'amasse en demi cercle autour de moi et au premier rang je reconnais le cycliste grand et pâle avec ses lunettes noires. Au moment où je le vois il fait un pas en avant et me demande ce que je vais faire avec mon vélo. Il offre de le cadenasser à un poteau. Cela m'est égal. Je lui tends mes clefs sans rien dire mais un ambulancier qui est en train de me déposer sur une civière dit qu'il va mettre mon vélo dans l'ambulance et le cycliste me rend mes clefs. Tandis que les secouristes me roulent vers l'ambulance un policier s'approche de moi et me demande quelle partie du bus m'a heurtée. « Était-ce l'avant? » Il faudrait que je lui explique que le verbe « heurter » n'est pas correct en l'occurrence, mais ce n'est pas le moment de discuter de sémantique et je ne connais pas le mot exact. « Non. » « Était-ce l'arrière? » Comme c'est l'arrière du bus avec lequel j'ai été en contact en dernier, je dis oui.

Les secouristes m'enfournent dans leur véhicule et laissent la portière ouverte. Mon genou est maintenant très enflé et j'éprouve une douleur diffuse. Le conducteur du bus entre dans mon champ de vision à une vingtaine de mètres et parle au policier pendant quelques minutes. Il a la quarantaine et les cheveux noirs. Il fronce les sourcils. Au moment où il me regarde je détourne les yeux car j'ai peur de croiser son regard. L'ambulance reste immobile pendant un temps considérable mais le policier ne vient pas me parler. Enfin les secouristes, deux noirs pas pressés, ferment la portière et se mettent en route. Je les entends bavarder d'un ton calme et rouler sans se presser alors que je suis en proie à de violentes émotions. Je viens d'échapper à une mort atroce, à un assassinat déguisé en accident de la circulation. Mais comment savait-il? Je suis sûre que mon genou est irrécupérable et qu'il va falloir m'amputer. On dirait que l'ambulancier au volant a choisi le trajet avec la chaussée la plus abîmée car je suis secouée comme une salade et je ressens chaque cahot dans mes os brisés.

Enfin nous arrivons et je suis admise aux Urgences de St Clare Hospital. Encore un nom qui me rappelle ma mère, dont le prénom est Claire. Il y avait déjà eu l'hôtel Belleclaire où j'avais séjourné, et maintenant un hôpital qui portait son nom. Le docteur qui s'est occupé de moi a eu un geste étrange: j'étais dans une cabine séparée des autres par un rideau, et je voyais cet homme en blouse blanche debout près de mon lit qui me tournait le dos, les mains sur le visage, immobile dans une attitude de recueillement. Puis il a baissé les mains et s'est tourné vers moi. C'était un noir au visage sympathique d'environ cinquante ans. Tout s'est passé très vite. Je n'ai pas le souvenir qu'il m'ait mise sous anesthésie car je ne pense pas avoir perdu connaissance mais dans mon dossier il est question d'une anesthésie et chirurgie. En un éclair il a manuellement remis les os à leur place car mon fémur s'était disloqué de plusieurs centimètres. Ceci fait j'ai demandé qu'on me roule vers un pay-phone que j'avais aperçu sur le mur du fond, et j'ai appelé l'agence. Ce fut Ed qui prit mon appel. Je lui dis que j'étais aux urgences de St Clare Hospital avec des fractues au genou et lui demandai d'envoyer un coursier prendre la relève car je n'allais pas pouvoir livrer le pli que je transportais au moment de l'incident. Il ne semblait ni étonné ni inquiet ni surpris. Il me parla comme s'il savait déjà. Il ne me demanda pas ce que j'avais comme blessure, comment j'allais, si je souffrais beaucoup et n'offrit aucune phrase de sympathie, pas même une phrase banale. Il dit qu'il m'envoyait quelqu'un et dans les dix minutes un coursier se présenta. C'était un jeune homme qui avait la beauté de la fraîcheur. J'étais gênée qu'il me voie de si près, couchée sur un lit d'hôpital et je me sentis vieille et laide en comparaison mais il y avait de la bonté dans son regard et cela me fit comprendre que la mort qui m'avait frôlée de si près avait laissé une empreinte sur mon visage.

Le pli à livrer étant en bonnes mains je fus tranquille et je me laissai faire, me soumis aux divers tests, prises de sang, radiographies, répondis aux multiples questions. On me mit dans une chambre avec une autre femme, et une eau spéciale fut injectée en intraveineuse au goutte-à-goutte. Le docteur qui m'avait traitée aux urgences était le chirurgien-chef de la section orthopédique et ce fut lui qui s'occupa de moi. Il ordonna qu'on sur-élève mon genou et qu'on place un paquet de glace dessus en permanence. Il voulait que les tissus désenflent pour pouvoir opérer. Une infirmière me demanda si je voulais prévenir quelqu'un et je dis non, je dis que toute ma famille était en France et je ne souhaitais pas les informer. Je me rappelais de la manière dont avaient agi mes sœurs quand elles étaient venues me voir à New York, Sophie en 86, Élisabeth en 88 et Agnès en 89 et comment elles avaient empiré depuis notre enfance. Leur hostilité envers moi n'avait pas diminué avec l'âge et la maturité, elle s'était accrue! Alors elles étaient les dernières personnes que je souhaitais voir à mon chevet en ce passage difficile de ma vie.

Vers 16 heures une infirmière vint me voir et elle me posa de nombreuses questions pour évaluer mon état physique et mental. Elle nota que ma famille vit en France et n'est pas au courant. (« Family lives in France, unaware »). Que mon père a un cancer du poumon et ma mère de l'hypertension et que je n'ai pas de maladie chronique. Je lui fis le récit détaillé de l'attaque sans lui dire ce que je pensais car je voulais qu'elle tire ses conclusions sans que je l'influence. J'aurais aimé qu'elle bondisse et s'exclame « Mais il l'a fait exprès! Il a essayé de vous faire tomber et de vous écraser! Il faut prévenir la police! » Mais elle n'en fit rien et se contenta de noter que j'étais une bonne narratrice « good historian ».

J'appelai Michel avec qui j'avais dîné la semaine dernière et lui dis où j'étais. Il vint me voir dans l'heure qui suivit. Il me dit que le métro était direct, que c'était très facile pour lui de venir me voir. Je lui racontai en détail le déroulement de l'attaque et lui dis que j'étais certaine que le chauffeur du bus avait essayé de m'écraser. Comme s'il obéissait à un signal, il se lança immédiatement dans un monologue décousu et inepte comme si ce que je venais de lui raconter ne méritait aucun commentaire ni aucune question. Il me noya dans ce verbiage qui finit par me saoûler et après une heure ou deux de ce traitement il se prépara à partir et au moment où il tenait la poignée de la porte et avait déjà un pied dans le couloir, une idée lui vint subitement et il me dit que j'allais avoir besoin d'un avocat.

Je le rappelle dans la chambre et lui demande s'il peut me recommander quelqu'un. Il me dit que le seul avocat qu'il connait est un avocat d'affaires mais il lui demanderait de lui recommander un avocat pour moi.

Le lendemain matin mon docteur, John Nailor, vint me voir accompagné d'un interne, un noir lui aussi, nommé Cruikshank. Quelle coïncidence! Quand je travaillais chez Jim j'avais appris l'existence d'un dessinateur satirique anglais du XVIIIème Siècle qui portait ce nom, et ce n'est pas un nom très courant. Ce dernier me posa encore des questions parmi lesquelles « When was the last time you had your period? » Mes règles avaient commencé le matin même et je ne savais pas comment lui répondre car de la façon dont la qestion était formulée, il aurait fallu répondre avec un nombre de jours ou de semaines et dire ago à la fin. Je lui fis répéter la question, ce qui provoqua une expression de surprise comme s'il doutait de mes facultés mentales, et je répondis enfin: « Today. » Quand il eût fini son questionnaire je lui demandai s'il connaissait le dessinateur qui portait le même nom que lui. Il ne le connaissait pas. « He's very funny! » lui dis-je en souriant au souvenir des scènes que l'artiste avait croquées en s'amusant des faiblesses humaines.

Michel m'appela et me donna le nom et le numéro de téléphone de la firme Levine & Slavit. Il me dit qu'ils étaient des avocats de personal injury. Blessures corporelles. J'appelai le numéro et l'un des avocats me dit qu'il viendrait me voir le lendemain. Je lui fournis le numéro de ma chambre à l'hôpital St Clare's.

Je demandai une serviette hygiénique à une aide soignante mais il fallut attendre plusieurs heures et finalement elle m'en apporta une. Une seule! C'était étonnant que dans un établissement hospitalier qui consommait des produits absorbents et jetables en quantités industrielles il n'y ait pas de serviette hygiénique pour les patientes qui en avaient besoin, ne serait-ce qu'en dépannage. Il y avait de quoi absorber le sang des blessures et des incisions mais pas le sang menstruel. Nuance! Il allait falloir que je m'en fasse apporter de l'extérieur et il n'y avait à ma connaissance que Michel qui était libre de venir me voir.

Ira (Israel) Slavit était un homme d'une quarantaine d'années. Il avait les yeux couleur d'huître et les cheveux chatains bouclés. Je lui racontai ce qui s'était passé et à la fin de mon récit, contrairement à mon attente qui était de répondre à de nombreuses questions, il me présenta sans rien dire un contrat pré-imprimé dont je n'étais pas en mesure d'apprécier les termes. Il y était question de « personal injury », et d'un « motor vehicle accident » (accident de la circulation). En voyant ce mot j'ai pensé que je m'étais trompée jusqu'à présent, et que le terme incluait non seulement les accidents fortuits mais aussi les violences volontaires avec un véhicule. Je lui demandai combien de temps j'avais pour assigner en justice le transporteur et le chauffeur. Il me répondit que j'avais trois mois.

Il y avait un paragraphe où était détaillé le mode de rémunération. J'avais entendu parler de ces contrats dits « contingency agreements » où la rémunération de l'avocat était contingente de son succès, auquel cas il prenait un pourcentage de la somme obtenue. En général la part de l'avocat était d'un tiers mais dans ce contrat il y avait plusieurs tranches de sommes d'argent et plusieurs pourcentages. Cela me parut très compliqué et je lui dis que pour simplifier je voulais qu'il prenne un tiers de la somme globale obtenue. Il accéda à ma demande, annulla le paragraphe et ajouta à la main la mention « one third ». Je n'avais plus qu'à signer et je signai sans toutefois mettre la boucle au P de Picart car j'étais épuisée et il repartit sans m'avoir donné la moindre explication ni le réconfort que j'attendais de lui.

Après son départ j'eus l'impression que je venais de faire une erreur monumentale mais je ne savais pas laquelle. J'étais catastrophée, au désespoir. Je pressai la sonnette à mon chevet et demandai un analgésique (« pain killer ») car depuis mon arrivée on ne m'en avait donné aucun et si la douleur de mon genou était à la rigueur supportable, mon tourment moral était intolérable et je voulais m'abrutir pour ne plus penser à rien.

On me fit une piqûre de morphine et quand je sus à quelle fréquence je pouvais en demander je la réclamais dans le quart d'heure qui suivait.

J'appelai Michel et le priai de m'apporter des tampons. Le lendemain matin il était de retour avec une grosse boîte. Comme à sa première visite il était très bavard, sautait du coq à l'âne et il me saoûlait. Il resta longtemps, au moins deux heures. De son côté ma voisine recevait trois ou quatre jeunes gens tantôt tous ensemble tantôt séparément et ils parlaient Arabe entre eux d'une voix assez forte. J'ai cru comprendre que c'était ses fils et eux aussi restaient plusieurs heures et il n'y avait pas moyen de les éviter. Je demandai à Michel de s'occuper de mon oiseau, de lui donner à manger et de l'eau fraîche et de nettoyer sa cage de temps en temps, et de m'apporter mon courrier. Je lui remis les clés de mon studio.

Dérogeant brièvement à l'ordre chronologique que je suis dans ce récit afin que le lecteur puisse mieux apprécier l'énormité de la tromperie dont je fus victime dans la phase juridique qui a suivi la tentative d'assassinat à laquelle j'avais réchappé de justesse (« by the skin of my teeth », je vais maintenant livrer l'information essentielle que j'ai découverte plus de quatre ans après les faits: c'est que le terme « personal injury » est un terme technique utilisé par les compagnies d'assurance, qui désigne les dommages corporels, de même que « property damage », qui désigne les dommages matériels. Or nous savons que les actes de violence volontaire ne sont pas couverts par les assurances. Mais du point de vue de la victime qui lit un mandat pré-imprimé, quand elle voit « personal injury » elle croit que l'avocat est compétent pour s'occuper de son cas.

Dans la ville de New York les avocats spécialisés dans les accidents de la circulation, qu'on appelle en argot des suiveurs d'ambulance (« ambulance chasers ») sont de surcroît familiers avec un secteur de la législation qui s'appelle « Municipal Law » car les réclamations concernant les accidents où la Ville est impliquée doivent observer une procédure spéciale, en l'occurrence pas plus tard que trois mois après la date de l'accident, la victime doit soumettre un avis de réclamation (« Notice of Claim »). C'est pourquoi Ira Slavit, l'avocat qui est venu me voir m'a dit que j'avais trois mois pour agir, mais en réalité, j'avais un an pour assigner en justice le chauffeur et la régie, dans l'hypothèse d'un accident banal bien sûr. Mais dans mon cas, cet avocat n'était pas compétent puisque toutes ses connaissances en assurances étaient inutiles, et les termes utilisés étaient inadéquats, et visaient seulement à maquiller le crime en accident au niveau juridique.

Dans le cours normal d'une réclamation auprès de la Ville et en l'occurrence la régie de transports en commun, qu'à partir de maintenant je nommerai la « Transit Authority » ou « TA », la victime soumet une réclamation dans les trois mois après l'accident, puis la TA fait venir la victime dans ses locaux et l'interroge sous serment et un sténographe enregistre la déposition, comme le requiert la Section 50-H de la Municipal Law. La déposition est ensuite transcrite et signée sous serment par le sténographe, et la victime en reçoit copie qu'elle doit approuver, modifier si nécessaire et signer devant un notary public, une personne ayant pignon sur rue et licence de l'État pour administrer les signatures sous serment et vérifier l'identité des signataires. Si l'évidence ainsi obtenue est convaincante, l'assurance de la TA paie les dommages. Sinon la victime assigne la TA en justice et c'est le jury qui rend son verdict en attribuant la part de responsabilité et en décidant du montant des dommages, mais en matière de négligence il n'est jamais question de préjudice moral car ce dernier n'existe que dans les cas où l'acte était intentionnel.

En me faisant suivre la procédure qui gouverne les accidents, l'avocat m'orientait dès le départ dans la mauvaise direction.


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