Chapitre 30

Il est difficile de décrire le gouffre dans lequel on se sent enfoncé quand on a été frôlé par une mort atroce et qu'on n'a personne pour nous consoler ni nous rassurer. J'avais un besoin immense de contact physique, de sentir la chaleur d'un corps vivant, que quelqu'un me serre dans ses bras et me réchauffe et me rassure que ma présence sur terre était souhaitée. Cela m'aurait aidée à revenir dans le monde des vivants. Telle que j'étais je me sentais encore dans la pénombre des Enfers et il n'y avait personne pour me tirer de là.

On me demanda si je voulais prévenir quelqu'un de ma famille. Je passai en revue chacune de mes soeurs, chacun de mes frères, ma mère, et ni les unes ni les autres n'aurait été de bonne compagnie. Je ne pouvais imaginer qu'un quelconque membre de ma propre famille me soit d'une utilité ni d'un réconfort quelconque. Ils n'auraient fait que me causer des problèmes supplémentaires au lieu de m'aider. Je dis que je ne voulais pas les prévenir.

Quand je n'étais pas distraite par ce qui m'entourait, je pensais à ma situation et je passais de l'exultation à la terreur: j'étais tellement soulagée de ne plus avoir à travailler comme coursière à vélo! Maintenant je pouvais me reposer. Je n'avais plus à compter les petites pièces pour manger: les repas m'étaient servis sur un plateau matin, midi et soir. Et cette échappée belle. J'étais vraiment fière de moi. J'avais un sentiment de triomphe, de m'en être tirée à si bon compte malgré des chances infimes d'en réchapper. Mais quand je pensais que quelqu'un, je ne savais pas qui, je ne savais pas pourquoi, voulait ma mort... je n'avais jamais causé de tort à personne... Qui avait monté ce coup diabolique pour ne pas être inquiété?.. Mais maintenant j'avais un avocat qui allait me protéger, je n'avais plus à m'inquiéter de rien... Mais tout de même, il ne m'inspirait guère confiance... on aurait vraiment dit que le chauffeur du bus essayait de me tuer, mais comment savait-il que je serais là à ce moment précis? Cela semblait impossible alors peut-être que c'était juste un accident... Ma pensée suivait ce cheminement sans arrêt comme une obsession et cela me rendait dingue alors je regardais ma montre et je réclamais ma piqûre de Démerol dès que l'heure était venue pour ne plus penser à rien.

Chaque fois que je devais être déplacée de mon lit un jeune aide soignant, un noir dont le visage était empreint de bonté et de gentillesse, venait aider. Il y avait une barre en métal au-dessus de mon lit qui servait à me hisser, mais il fallait aussi de la force physique et il était là pour ça. Cependant la procédure adoptée me semblait inutilement compliquée et cela m'impatientait. Je refusai un matin de m'y soumettre et je dis que s'il me laissait me pendre à son cou et qu'il pivotait pour me déposer sur la chaise pendant qu'on changeait les draps, cela serait beaucoup plus simple et rapide. Ainsi fut fait et je profitai de la proximité avec le jeune homme pour capter un peu de sa chaleur vitale, obtenir un tant soit peu du contact physique dont j'avais tellement besoin. Mais après cela il ne revint plus jamais dans ma chambre. Il avait dû ressentir ce contact imposé comme une atteinte.

Ed et son frère me firent une visite surprise un matin avant neuf heures. Je leur fis le récit de ce qui s'était passé, et quand je terminai en disant que le chauffeur l'avait fait exprès et essayait de m'écraser, Ed éclata d'un rire moqueur et me dit que je n'avais rien compris, que les chauffeurs de bus faisaient cela de temps en temps par jeu mais qu'il n'y avait pas de mauvaise intention, c'était seulement une plaisanterie, une taquinerie, en quelque sorte, et que je n'étais pas la seule à qui cela arrivait. Ces propos me laissèrent bouche bée. Une plaisanterie? Qui causait des blessures graves et envoyait les gens à l'hôpital? Sans mauvaise intention? Mais alors pourquoi personne ne m'avait prévenue? Mais comme je faisais confiance à Ed je crus que je m'étais trompée, que j'avais vu le mal là où il n'existait pas, que j'étais parano de me sentir visée et je ressentis une honte extrême de m'être exposée de la sorte dans mon erreur. J'aurais voulu m'enfoncer sous les couvertures pour me cacher le visage tellement j'étais gênée.

Ils revinrent quelques jours plus tard et me donnèrent une enveloppe qui contenait une liasse de billets de cinq, dix ou vingt dollars. Il y avait en tout 400 dollars. Ed me dit qu'ils avaient fait la quête auprès des autres coursiers et qu'ils s'étaient tous cotisés. Ils me demandèrent si je voulais des magazines. Je dis que oui, je voudrais SCREW. Ils me regardèrent tous deux d'un air dubitatif. En effet je n'étais pas du genre à lire un magazine de cul, surtout aussi vulgaire, et d'autre part comme le mot veut dire baiser au sens sexuel mais aussi au sens figuré de se faire avoir, ils devaient se demander si je ne leur donnais pas un message codé. Mais je plaisantais, je faisais seulement référence à leur client chez qui ils m'avaient envoyée le premier jour. Je dis qu'en fait je voulais SPY Magazine et le New York Times. Ils s'absentèrent tous deux et revinrent avec ces articles de presse. Avant qu'ils ne repartent je dis à Ed: « Alors quand tu disais qu'on pouvait bien gagner sa vie en étant coursier, c'est à cela que tu pensais? » Il me regarda sans rien dire, une expression de stupéfaction sur le visage.

J'appelai Sy Bonarti, mon propriétaire, pour lui dire que je pouvais lui payer mon loyer. Je l'avais déjà prévenu de mon absence le premier jour de mon hospitalisation. Je fus surprise qu'il veuille venir chercher l'argent tout de suite au lieu d'attendre mon retour. Il vint le lendemain matin avant neuf heures, porteur d'un modeste bouquet de fleurs acheté à un épicier coréen. J'avais fait mettre l'argent en lieu sûr et je dus écrire une note autorisant la caisse à remettre une certaine somme au porteur.

Presque tous les matins des jeunes gens toujours différents me rendaient visite sans avis préalable. Ils arrivaient à mon chevet alors que je venais juste de me réveiller, ils disaient qu'ils étaient coursiers pour Quick Trak mais je ne les avais jamais vus. Et ils me racontaient tous des histoires horribles d'accidents où un coursier avait perdu la vie. Ils me donnaient des détails. Le coursier s'était accroché sur le côté d'un camion pour se faire tirer, et ensuite il s'était emmêlé avec son vélo dans le couple de roues arrières et il avait été horriblement blessé et était mort écrasé. Ma parole, c'était ce qui avait failli m'arriver!

Il y en avait un que je reconnus, et je lui racontai en détail ce qui s'était passé. « You've been sideswiped! » me dit-il. Ah! Voilà! Sideswiped était le mot juste. C'était un mot nouveau pour moi. Je ne lui connais pas d'équivalent en français, à part balayer. Comme je l'ai vu par la suite, dans un tel incident ce sont toujours deux véhicules à quatre roues (ou plus). Il n'existe pas de cas semblable au mien, donc le mot suggéré par mon collègue n'était pas tout-à-fait exact. Le vocabulaire français est riche dans ce domaine, il y a faucher et happer. Faucher, c'est ce que le conducteur du bus voulait me faire, et c'est moi qui ai transformé cela en sideswipe. Après la visite de mon collègue le mot sideswiped apparait dans mon dossier médical, de même que sideswept dû à une erreur de conjugaison là où le rédacteur croyait que l'infinitif du verbe était sidesweep. En utilisant ce mot, je n'avais plus besoin de décrire ce qui m'était arrivé. Qui sait, ma description aurait pu finir par alarmer quelqu'un, qui aurait alors prévenu la police.

Ce ne sont pas les cyclistes écrasés qui manquent, surtout dans les pays du Tiers Monde. Il suffit de taper « cyclist run over » ou « cyclist crushed by truck » dans un site de vidéos comme Liveleak pour s'en convaincre. Mais il me semble que parler de ça à une cycliste qui l'a échappée belle et se retrouve à l'hôpital, est d'une cruauté incroyable. Ou tout au moins, c'est un manque de délicatesse et savoir-vivre élémentaire. On ne raconte pas des histoires d'accident à un blessé. Mais eux, et il y en a eu à peu près cinq ou six, ne faisaient que ça. Ils me racontaient leur histoire à glacer le sang et ils repartaient. Je n'ai jamais pensé à appeler l'accueil et leur demander de ne pas laisser venir tous ces gens car je ne m'attendais jamais à ces visites.

Une question revenait sans cesse me tourmenter: maintenant que j'avais le genou cassé, comment allais-je faire pour aller en France? Pour m'assurer que le voyage était vraiment nécessaire, car je savais que ma mère m'avait menti, je voulus localiser mon père car s'il souffrait d'un cancer il devait être connu à l'hôpital. Cela me faisait drôle d'appeler un hôpital depuis mon propre lit d'hôpital. Je me demandais s'il y avait un rapport entre l'un et l'autre. L'hôpital d'Evreux me dit qu'ils n'avaient aucun patient du nom de Célestin Picart. Je demandai dans quel autre hôpital il pouvait être et on me donna une petite liste d'établissements. Je les appelai tous sans succès. Mon père n'était enregistré comme patient dans aucun d'entre eux et je mis fin à ma recherche sans toutefois être certaine que mon père n'était pas malade car je n'étais pas sûre d'avoir appelé tous les centres médicaux de la région.

Le Français venait me voir tous les jours et me saoûlait avec son verbiage, ses monologues décousus qui empêchaient toute conversation. Il restait toute la journée à mon chevet, s'absentant juste à l'heure du déjeuner et comme le goutte-à-goutte me faisait uriner fréquemment je devais lui demander plusieurs fois par jour de sortir de la chambre pour que je puisse me soulager. Il m'apporta un gros livre de bibliothèque sur la vie de la Grande Catherine. Je ne m'étais jamais intéressée à l'histoire de la Russie mais je me plongeai dans la lecture comme si c'était un devoir et je vins à bout du livre sans en avoir rien compris.

Fin mai il m'apporta ma facture de téléphone dont le montant s'élevait à plus de 500 dollars. La plupart des numéros avaient un indicatif en 900 comme tous les numéros de Live Sex. Je n'étais pas capable de faire le raisonnement sur le moment, mais le fait que quelqu'un ait appelé des numéros surtaxés depuis mon poste au cours du mois de mai et jamais auparavant indiquait que cette personne savait qu'un attentat allait être perpétré contre moi, et était persuadée que j'allais y passer, et que la compagnie de téléphone en serait pour ses frais. Je fis annuller ces charges sans difficulté.

Le personnel avait pour ordre de maintenir mon genou au froid, aussi plusieurs fois par jour on venait changer le ice pack. Cela me donnait l'occasion de regarder ma jambe. L'éraflure que je m'étais faite quelques minutes avant l'attentat était maintenant enflammée et semblait me dire quelque chose, comme un message urgent. Pour tout le monde cette éraflure n'avait rien de spécial, ils pensaient qu'elle était survenue au cours de l'incident et n'y prêtaient pas attention mais j'avais envie de leur dire qu'ils se trompaient. Non! Je me l'étais faite juste avant, dix minutes avant! Mais quelle importance cela avait-il pour eux? Aucune. C'était juste une éraflure bénigne qui allait guérir d'elle même.

Quelques jours plus tard Dr Nailor trouva mon genou suffisamment désenflé pour opérer. Il y eut des préparatifs la veille, un électrocardiogramme et l'interdiction d'avaler quoi que ce soit après minuit. Le 29 mai, date de l'opération, on me fit d'abord une piqûre d'atropine. Je n'avais plus peur, je n'étais plus inquiète, j'étais indifférente à tout.

En salle d'op l'anesthésiste me fit une injection épidurale dans le bas de la colonne vertébrale qui rendit mes jambes insensibles et je restai consciente pendant les deux heures et demie que dura l'opération. Il se mit à la tête de la table d'opération pour surveiller un écran qui lui indiquait mes signes vitaux et pendant toute la durée de l'opération il ne cessa de sifflotter à travers ses dents en envoyant le courant d'air froid droit dans mon visage, et il avait mauvaise haleine!

Le manque de considération pour la pudeur du patient est très éprouvant. Ainsi je me retrouvai avec la jambe à opérer hissée en l'air sans porter aucun slip, le sexe exposé au regard de tous dans la lumière crue de la salle d'opération. Inexplicablement, Dr Nailor coupa une mèche de mes poils pubiens et la mit de côté, après quoi il déposa assez brusquement, comme avec mépris, un linge sur mon sexe.

Comme je ne sentais pas la partie inférieure de mon corps j'avais l'impression que ma jambe allait tomber, comme si elle n'était pas fixée assez solidement en l'air. J'imaginais qu'elle allait s'écraser au sol, pour ainsi dire, et aggraver la blessure et me faire très mal. J'exprimai cette peur au chirurgien qui me regarda d'un air agacé. Comment! Je ne lui faisais pas confiance! Il m'assura que ma jambe était solidement sécurisée.

J'avais les bras immobilisés en croix et je ne pouvais pas les serrer contre moi pour me réchauffer. En effet il faisait froid dans la salle d'opération. Il y avait cette croyance, détrompée depuis, qu'une température basse empêchait l'infection. N'y tenant plus je dis que j'étais gelée et demandai une couverture. L'anesthésiste alla chercher et déposa sur moi un dessus de lit tout droit sorti de l'étuve et ainsi je fus réchauffée. J'entendais le docteur et ses assistants se parler. Pour eux c'était la routine et ils travaillaient dans la bonne humeur, ils échangeaient même des insultes homosexuelles histoire de se taquiner. Cela dura deux heures et demie. Dr Nailor rassembla tous les morceaux d'os et comme certains étaient trop petits pour être récupérés il y avait un vide et pour le combler il préleva un morceau d'os sur ma hanche droite pour le greffer. J'entendis les coups de marteau et sentis les percussions. Il installa une plaque de métal en haut de mon tibia et la fixa avec des vis. Il s'occupa aussi des ligaments déchirés. Le ligament croisé antérieur était rompu.

Dès le lendemain de l'opération on me conduisit en chaise roulante au dernier étage où se trouvait la salle de physical therapy. Dans ce bâtiment datant des années 30 l'attente de l'ascenseur fut interminable et j'en profitai pour regarder autour de moi. Il y avait des miroirs en forme de huitième de sphère (la moitié inférieure d'une tranche d'orange) à tous les angles rentrants des couloirs, qui permettaient de voir le trafic de l'autre côté et ainsi éviter les collisions. Un jour que j'étais arrêtée en face de l'un d'entre eux, je me regardai. Je me vis toute petite en chemise d'hôpital dans une chaise roulante, entourée de corridors vert-pâle, et je me demandai, comme Antoine dans la chanson « Mais qu'est-ce que je fous ici!? »

En physical therapy c'est le patient qui fait les mouvements volontairement, alors qu'en kiné le patient est complètement passif. On ne fait pas de kiné aux États Unis. La salle sous les toits était vaste et la lumière du jour y rentrait par de grandes fenêtres. Il y avait d'autres patients, certains étaient très âgés ou atteints de maladies neuro-dégénératives. Je dus me mettre debout avec ma jambe plâtrée jusqu'en haut de la cuisse et aussitôt je ressentis une douleur fulgurante dans le pli de l'aine du côté droit, le côté qui supportait tout mon poids. J'étais incapable de bouger tandis que cette douleur me faisait monter les larmes aux yeux. On m'aida à me rasseoir. J'en parlai au docteur Nailor qui ne savait pas ce que cela pouvait être.

Le lendemain la même chose se produisit. Je voulais en connaître la cause. S'agissait-il d'un muscle étiré, d'un nerf affecté? À aucun moment ma jambe droite n'avait subi de stress ni de traumatisme. Qu'est-ce que cela pouvait être à cet endroit du corps? Je demandai au Docteur Nailor de me donner sa main et la plaçai, sous la couverure, à l'endroit précis où se situait la douleur. « C'est là! » lui dis-je, quand j'eus posé ses doigts sur l'endroit exact. Il retira sa main comme s'il avait touché une plaque brûlante et dit d'un ton exaspéré que si je continuais à me plaindre il allait ordonner un pelvic exam, un examen du bassin. J'appris par la suite que c'était un examen très invasif où les orifices étaient pénétrés et examinés. Il ne me prenait pas au sérieux, comme s'il croyait que j'inventais cette douleur pour qu'il prenne davantage soin de moi. Il faut dire qu'il y a de nombreuses malades mentales qui atterrissent à l'hôpital par le service d'urgences, et il devait être sur ses gardes contre les tentatives de séduction mais j'étais forcée d'insister car cette douleur m'empêchait de faire la thérapie.

C'est seulement aujourd'hui en écrivant ce souvenir, que j'en comprends la cause: elle était due au prélèvement osseux qu'avait fait le docteur pendant l'opération. Il ne pouvait pas y avoir d'autre cause. Le pli de l'aine est très proche de la crête iliaque où il avait fait le prélèvement. C'était donc une douleur iatrogène. À force de se concentrer sur la blessure du genou, on ignorait le traumatisme que représentait le prélèvement osseux à la hanche, ou alors il ne comptait pas parce que c'était un docteur qui l'avait fait en chirurgie et les docteurs ne peuvent pas faire de mal. Quoi qu'on en pense l'os iliaque donneur de greffe était atteint d'une lésion sérieuse, un vide à combler, un tissu à vif à cicatriser, c'était indéniable, et il était normal qu'une réaction de réparation se produise, génératrice de cette douleur. Je suis étonnée que le docteur n'ait pas fait le rapprochement. Avec toutes ses années d'expérience, il avait fait de multiples prélèvements osseux, et il n'avait jamais reçu de plainte de ses patients avant moi! Ou alors il avait peur que je l'attaque en justice pour medical malpractice et il niait l'existence même de ma douleur et me menaçait de viol médical, en quelque sorte, pour me faire taire. Dorénavant avant chaque séance de physical therapy on me faisait une piqûre de morphine et je pouvais tenir debout et apprendre à marcher avec des béquilles. Heureusement la douleur disparut après quelque temps.

Deux jours après l'opération Dr Nailor m'informa qu'il allait devoir ré-opérer car il avait mal positionné une vis. Cette nouvelle me mit le moral au-dessous de zéro. Il allait falloir tout recommencer! Les préparatifs, le jeûne, l'anesthésie, le froid, l'immobilisation en croix, et la sortie d'anesthésie où on vous laisse crever de soif! Je ne pus penser à rien d'autre pendant toute la semaine.

La veille de la deuxième opération un grand gaillard en blouse blanche bâti comme une armoire normande vint s'asseoir à mon chevet et en me regardant fixement me récita un texte règlementaire sans faire de pause entre chaque phrase, comme s'il venait de l'apprendre par coeur. Je crus comprendre que j'avais le droit de refuser l'opération mais son regard fixe, son langage corporel et sa stature me signalaient que j'avais intérêt à l'accepter. Alors j'ai signé le formulaire de consentement, bien que la nécessité de l'opération ne fusse pas évidente. Après tout si une vis était implantée de travers, ça n'était pas bien grave. Il y en avait d'autres de chaque côté, et une plaque de métal qui assurait la cohésion de l'ensemble. J'aurais dû dire non, laissez-moi tranquille, mais j'ai accepté.

Cette fois l'anesthésiste, le même, me demanda de me mettre sur le côté en position fétale. Pourquoi voulait-il changer de position alors que la première fois il n'y avait pas eu de problème? Si je faisais ce qu'il me demandait mes fesses et mes parties intimes seraient exposées. J'étais en colère qu'il n'ait aucune considération pour ma pudeur. Je refusai énergiquement, lui dis de faire comme la première fois, où j'étais assise et penchée vers l'avant. Il n'insista pas mais il mit très longtemps à insérer le cathéter à la base de ma colonne vertébrale alors que la première fois cela avait été fait très rapidement. Il mit si longtemps, en fait, qu'à bout de patience je lui demandai si ce n'était pas encore fait.

L'opération proprement dite ne dura pas longtemps et comme il y avait un drap qui bloquait ma vue je ne vis pas ce qui se passait. Dans la salle de récupération post-opératoire, une infirmière à la mine desséchée et renfrognée faisait la garde. Je la suppliai de m'apporter un verre d'eau. Elle dit que c'était interdit jusqu'à ce que l'anesthésie ait complètement disparu. Je le savais mais je n'en pouvais plus par cette chaleur, n'ayant pas bu une goutte d'eau depuis minuit. J'insistai, je l'implorai, et finalement elle m'apporta un demi verre d'eau tiède.

Mais il y avait un problème avec le deuxième plâtre: mon pied était légèrement incliné, plus haut du côté du gros orteil comme un pied-bot, et l'impossibilité d'avoir mon pied au repos dans sa position naturelle me rendait folle. Il me semblait que cette position anormale avait un équivalent psychique, qu'on voulait me forcer à adopter une mauvaise position intellectuelle. Alors je demandai au Dr Nailor de faire quelque chose car même si je n'éprouvais aucune douleur l'inconfort était insupportable. Il fit rogner le plâtre qui entourait mon pied et le problème fut résolu.

Depuis le premier jour une jeune femme en robe de chambre courte et les jambes nues passait ses journées entières à marcher dans le couloir et devant ma porte en traînant les pieds et en même temps elle parlait continuellement en espagnol à je ne sais qui. Le bruit désagréable et prolongé de ses mules à chaque pas finissait par m'exaspérer mais je n'osais pas me plaindre. Je me demandais de quoi elle souffrait car elle avait l'air en bonne santé.

Un jour vers la fin de mon séjour le personnel ne vida pas mon bassin malgré plusieurs appels et comme le besoin de me soulager était devenu urgent je vidai le bassin dans la corbeille à papiers. Le lendemain la jeune femme en question se moqua de moi toute la journée et même les jours suivants, disant que j'avais uriné dans la corbeille à papiers: « She peed in her wastebasket! Hahaha! She peed in her wastebasket! » Elle m'accablait de moquerie et de sarcasme comme si j'étais son ennemie jurée alors que je ne lui avais jamais adressé la parole ni rien dit à quiconque à son sujet. Ce qui m'amène à conclure que toutes ses déambulations en trainant la savate devant ma porte n'avaient d'autre but que m'agacer et troubler mon repos car si elle n'avait rien connu de moi elle n'aurait pas saisi la moindre occasion pour m'attaquer verbalement. Et puis qui lui avait dit?

Le temps était passé au chaud et dans la chambre il faisait au moins 27°. Ma voisine de lit, une jeune femme, me lava les cheveux et je roulai en biais une serviette que je me mis autour de la tête et fis passer mes cheveux par-dessus pour qu'ils sèchent rapidement. Comme c'était très confortable car mes cheveux n'étaient plus en contact avec ma peau, je continuai les jours suivants à porter cette serviette en bandeau avec les cheveux par-dessus. Sans avoir considéré l'aspect esthétique, cette coiffure improvisée faisait curieusement un bel effet au point que Dr Nailor ne put s'empêcher de remarquer: « Mais je ne savais pas que vous étiez jolie! »

Dès que je fus capable de marcher avec des béquilles, durant la troisième semaine, je sortis sur le balcon. Cela faisait si longtemps que je n'avais pas mis le nez dehors! De l'air frais, enfin! La journée était chaude et ensoleillée. Je n'avais pas vu la ville depuis le 23 mai. Je sentais de l'énergie dans l'air. C'était le printemps. Les gens avaient laissé leurs manteaux sombres et portaient des vêtements légers. Je cherchai des yeux un repère pour m'orienter. Je reconnus au nord-ouest dans le lointain les pignons de style hollandais du John Jay College of Criminal Justice que j'avais passé tous les jours à vélo sur Amsterdam Avenue. Je le pointai du doigt au jeune thérapiste « Oh! Look over there, it's the College of Criminal Justice! » Il eut une expression inattendue, une expression de gêne et de dépit. Il resta assis et me fixa des yeux quelques secondes sans rien dire.

Puis vinrent les préparatifs de ma décharge. L'hôpital voulait organiser mon retour au foyer et s'assurer que je ne serais pas sans aide, mais je n'avais aucune famille ni ami sur qui compter pour m'aider au quotidien. C'était quand on laissait la case vide sur le questionnaire qu'on se rendait vraiment compte à quel point on était seul. J'étais heureuse de partir mais en même temps j'avais peur. Quelqu'un voulait ma mort et hors de l'hôpital personne ne me protégerait.

Je voulais des recommendations diététiques pour que ma nutrition favorise la guérison. Je demandai que la diététicienne vienne me voir et je l'attendis toute la journée en vain. Je me mis à pleurer en silence en pensant à mon sort et j'avais déjà perdu espoir quand elle se montra peu avant dix-sept heures. Elle me trouva le visage mouillé de larmes mais elle resta debout, raide, et ne fit aucun commentaire. Elle ne portait pas de blouse de travail comme le reste du personnel. Elle était laide et mal habillée. Tout ce qu'elle put me recommander c'était de manger du poisson, et elle avait un défaut de prononciation qui lui tordait la bouche quand elle disait « fish ». C'était tout ce qu'elle pouvait me dire. Elle ne me parla pas de calcium ni de fromage ni de fruits et légumes riches en vitamine C ni d'autres vitamines, minéraux ni quoi que ce soit. Je ne crois pas que c'était une vraie diététicienne. La vraie, employée par l'hôpital, n'était pas au parfum, et « on » avait peur que je lui raconte mon histoire alors « on » m'avait envoyé une de ces créatures qui sont prêtes à jouer un rôle dès qu'on le leur demande.

J'avais dit au personnel que je pouvais marcher avec des béquilles mais ils voulaient s'assurer qu'aucun accident ne pouvait m'arriver entre ma chambre et la porte de sortie. Michel fut d'accord pour m'aider à sortir de l'hôpital. Je lui demandai de préparer mon studio pour que je n'aie qu'à m'alllonger sur mon lit en arrivant et il fut d'accord, et le 14 juin ce fut lui qui poussa ma chaise roulante jusqu'à la sortie. Tandis que nous longions les couloirs et passions du personnel et des patients qui se parlaient à voix basse, il ne cessa de parler en français à voix très haute, ce qui me mit très mal à l'aise.

L'hôpital, comme son nom l'indique, était à l'origine une entreprise de charité et de nombreuses filles-mères y ont accouché. Il a connu de nombreux problèmes financiers et a fermé définitivement en 2007 mais les panneaux indicateurs dans la station de métro n'ont pas été enlevés. Il a été racheté par un investisseur qui l'a rasé et a construit à sa place un immeuble résidentiel pour les riches. De nombreux hôpitaux portant le nom d'un saint ont connu le même sort à New York et ailleurs. Plus besoin d'hôpitaux pour les pauvres puisque les loyers empêchent les pauvres d'habiter en ville! La photo de la façade avec l'entrée des visiteurs au 426, 9ème Avenue, atteste de l'origine chrétienne de l'hôpital et montre les issues condamnées. Mais je digresse.

Michel appela un taxi et nous fîmes le long trajet vers le nord. Arrivée devant chez moi je reconnus au coin de la rue Arturo, le Portoricain qui m'avait vendu de la brocante quand j'avais emménagé quelques mois plus tôt. Il prenait l'air comme nombre des voisins car l'intérieur des appartements était irrespirable et la compagnie d'électricité augmentait ses tarifs pendant la saison chaude.

Puis le Frenchie m'accompagna jusqu'à mon studio au rez-de-chaussée. Quand j'ouvris la porte je vis qu'il n'avait rien fait pour préparer mon retour. Le sol, le bureau, le lit étaient jonchés de duvet et de petites boules de fiente. La cage était très sale, l'eau aussi. On aurait cru que personne n'était venu depuis mon départ. Ma perruche me fit fête. Elle fit plusieurs fois le tour de l'espace et se posa sur mon épaule puis repartit. Elle poussait de petits cris excités. Je sautillai vers la cuisine et saisis un balai puis m'assis en le tenant tandis que le Frenchie restait debout à la porte. Il n'était plus si bavard maintenant. Il me demanda ce que j'allais faire avec le balai, comme si cela ne sautait pas aux yeux. Peut-être avait-il peur que je lui assène des coups avec! « Je vais balayer dès que tu seras parti. » Il ne proposa pas de le faire à ma place et il s'en alla. Il ne m'appela plus jamais. C'était normal, il avait accompli sa tâche de traître, il n'avait plus besoin de feindre l'amitié.

Voir aussi Un Regrettable Attentat pour plus de détails.


[ACCUEIL] - [SOMMAIRE] - [CONTACT] - [Sommaire du Livre] - [Chapitre précédent] - [Chapitre suivant]