Chapitre 32

Le 18 août je pris le métro avec ma jambe toujours dans le plâtre. J'aurais pu prendre un taxi mais comme je savais monter et descendre les marches avec mes béquilles je me dis que je pouvais aussi bien prendre le métro. Je devrais changer de ligne à Times Square et ce n'était pas un parcours très long. Mais une fois dans le système je me rendis compte que j'étais la seule personne à prendre le métro avec une jambe plâtrée. Il devait y avoir une raison à cela.

Je fus reçue par la secrétaire, une femme d'âge mûr qui me fit un sourire factice. Elle me demanda de patienter un peu et m'indiqua l'aire d'attente. J'étais contente de m'asseoir après tous mes efforts. Ira Slavit me fit entrer dans son bureau. Avant même de m'offrir un siège il resta debout et me montra une lettre dont j'eus du mal à comprendre le contenu. Elle était sans en-tête, post-datée du 22 août, adressée à son cabinet, rédigée à la première personne et en bas, mon nom était écrit au-dessus de l'espace pour la signature. Si j'avais été la rédactrice de cette lettre je n'aurais certainement pas employé ce style ni ces mots. C'était du langage d'avocat à cent pour cent.

« Messieurs,
Je reconnais par la présente que vous m'avez expliqué en détail qu'après investigation des faits de l'accident sur la Cinquième Avenue et la 41ème Rue dans le borough de Manhattan, ville de New York, dans lequel j'ai été blessée le 23 mai 1990, votre opinion est que j'ai une réclamation valable auprès de la Transit Authority fondée sur la négligence du conducteur du bus.

Il m'a aussi été expliqué en détail la possibilité d'une demande d'indemnité contre Quick Trak en vertu de la loi sur l'indemnisation des travailleurs, et que Quick Trak prétend que j'étais un travailleur indépendent et non leur employée.

J'ai pleinement conscience des problèmes pour établir un statut d'employé. Dans ces conditions je vous demande de ne pas faire de demande en mon nom auprès de la caisse de "Workers'Compensation" et de poursuivre ma demande auprès de la Transit Authority. »

Mais il ne m'avait rien expliqué, encore moins en détail! J'étais confuse et abasourdie. Tout ce que je comprenais c'était cette allusion à mon status de sans-papiers qui ressemblait à une menace voilée. Il savait! Mais ce n'était pas moi qui le lui avais dit. Alors qui? La lettre était très favorable à la société de coursiers. Ce n'était pas juste. Il avair l'air d'accepter sans discuter la prétention de mon adversaire que j'étais un travailleur indépendent.

Comme je l'appris par la suite à la lecture quotidienne du New York Law Journal, de nombreuses entreprises donnaient le statut de travailleur indépendent à leurs employés, ce qui leur épargnait les charges sociales et la cotisation obligatoire auprès de la caisse d'assurance Workers'Comp' qui indemnisait les travailleurs en cas d'accident du travail. Mais face à cette parade, si le travailleur prouvait qu'il travaillait à plein temps pour une seule entreprise comme c'était mon cas, il pouvait démolir l'argument de son employeur qui alors devait l'indemniser et payer une forte amende. Il y avait jurisprudence. Mais même sans savoir cela je fus choquée que mon avocat accepte sans broncher l'argument de mon adversaire. J'avais l'impression qu'il était de son côté, pas du mien, puisqu'il lui rendait un énorme service. Quant à l'allusion à mon état de sans-papiers, (« illegal alien ») elle ressemblait à une menace de dénonciation.

Je relus la lettre. Comment pouvait-il dire que tout m'avait été expliqué en détail alors que notre entrevue n'avait pas encore commencé? Mais l'allusion à mon statut de sans-papiers me dissuada de faire la moindre objection. De plus j'étais debout sur ma jambe droite et je n'en pouvais plus, alors pour pouvoir m'asseoir j'acceptai de signer la lettre. Dès que je fus assise il vint se tenir debout près de moi, adossé au mur, me dominant, me forçant à lever les yeux vers lui pour poursuivre le dialogue. Il me dit que je devais aller au siège social de la Transit Authority à Brooklyn le 21 prochain, et répondre à leurs question. C'est pour préparer cette audience qu'il m'avait fait venir.

— « Combien de temps a duré le contact entre vous et le bus? »
— « Entre vingt et trente secondes. »
— « Mais si vous dites ça, le jury va croire que vous avez essayé de vous suicider. Il vaut mieux dire que vous êtes tombée dès que le bus vous a heurtée, que le contact n'a duré qu'une seconde. Et où êtes-vous tombée sur l'avenue? »
— « Au milieu de la deuxième voie. »
— « Vous devez dire que vous êtes tombée dans la voie de bus. Et si on vous demande s'il y avait des voitures garées dans cette voie, vous devez dire qu'il n'y en avait pas. »
Je me demandai comment il savait qu'il y avait des voitures garées dans la voie de bus car ce n'était pas moi qui le lui avais dit, n'ayant pas réalisé qu'elles avaient joué un rôle important dans le déroulement de l'attentat. Ce qui me frappait comme un coup de massue, c'était que le jury pourrait méprendre pour une tentative de suicide mes efforts désespérés pour rester en vie. Et il avait l'air de le croire lui aussi. Je me demandai si c'est une infraction pénale de faire une tentative de suicide, et si je risquais des poursuites. La dernière chose dont j'avais besoin c'était bien d'être traînée dans une affaire criminelle, pendant que mon père était en train de mourir en France.

De plus j'étais indignée qu'un avocat, qui avait juré de respecter la loi, osât me demander de mentir dans une déposition. Parce que je supposais que mon témoignage serait fait sous serment. Mais je n'osais pas lui dire en face que ce qu'il me demande de faire était illégal, parce qu'il aurait pu me frapper s'il s'était mis en colère, et je ne pouvais pas m'enfuir à cause de mon plâtre. — « D'accord, » lui répondis-je, « mais pas dans les documents officiels. » (« Not for anything that is legally binding. ») Puis je me forçai à ajouter: « Et je veux des dommages punitifs parce que je pense que le conducteur de bus l'a fait intentionnellement. »

Il venait de s'asseoir. À ces mots il se releva à moitié et lança les bras en l'air en criant « Noooo! » Puis je le suivis jusqu'au bureau d'à côté. Il ouvrit la porte mais n'entra pas et ne fit pas les présentations. J'appris par la suite que l'homme aux cheveux blancs qui occupait le bureau était son père, Léonard Slavit.

Dès que je fus assise je lui demandai s'il ne pensait pas que, si j'étais tombée tout de suite après avoir été heurtée par le bus, je serais tombée sur le côté droit et ce serait ma jambe droite qui aurait été blessée. Il leva le bras d'un geste nonchalant et me dit de ne pas me faire de souci. Puis il me demanda si je portais un casque.
— « Non.»
— « Bon, il vaut mieux dire que vous en portiez un, cela fera bonne impression sur le jury. Et à quel endroit de l'avenue êtes-vous tombée? »
— « Je suis tombée sur la deuxième voie mais votre collègue m'a dit de dire que j'étais tombée dans la voie de bus. »
— « Exactement. Vous devez dire que vous êtes tombée dans la voie de bus, tout près du trottoir. » Puis il répéta deux ou trois fois sur un ton de refrain, comme pour imprimer la phrase dans ma mémoire: — « I was hit on my left and I fell to the ground. »

Le 21, j'allai d'abord en taxi au bureau de Maître Slavit en face de la gare Grand Central et de là nous allâmes ensemble à Brooklyn en métro. En cours de route je lui demandai si l'interrogatoire allait être sous serment. — « Non! Non, c'est juste pour usage interne. »

Arrivés à l'entrée du siège social de la Transit Authority je fus surprise de voir l'avocat aux cheveux blancs qui nous attendait. Nous entrâmes et à la réception mon avocat échangea quelques propos amicaux avec le garde, ce qui me choqua. Comment pouvait-il faire preuve de tant d'amitié envers l'adversaire de sa cliente?

Au service juridique, on nous montra la salle d'attente. C'était un endroit très vaste divisé en quelques cellules pour permettre les entretiens privés. Slavit Senior me conduisit à l'un d'entre eux et là il me fit répéter les réponses mensongères qu'il voulait que je fasse. La séance de questions-réponses se transforma en une répétition automatique, la répétition en lavage de cerveau, le lavage de cerveau en viol mental jusqu'à ce que je réponde comme un robot. Mais une partie de moi restait lucide et consciente et je faisais ce qu'il me demandait pour voir où il voulait en venir. Je croyais qu'il n'y en aurait que pour un petit quart d'heure mais après presque une heure nous étions toujours là et il ne cessait de m'assaillir avec toujours les mêmes questions:

— « Est-ce que vous portiez un casque? Quelle partie du bus vous a heurtée? Combien de temps a duré le contact entre vous et le bus? Où êtes-vous tombée sur l'avenue? Y avait-il des voitures garées à proximité? » Et à chaque réponse mensongère je sentais une main froide m'agripper les tripes et serrer de plus en plus jusqu'à ce que mon Moi véritable soit éclipsé par ce corps étranger, ce tissu de mensonges qui avait envahi mon âme.

Quand on appela mon affaire Slavit Senior s'en alla. Je ne savais pas qu'il viendrait et quand je croyais qu'il allait rester il s'en allait! Ni l'un ni l'autre ne me disait jamais rien au-delà du strict nécessaire et je ne pouvais pas avoir une vision globale de la situation. Ils appliquaient la doctrine de la C.I.A., de fournir le minimum d'information nécessaire à l'exécution d'une tâche (need-to-know).

On nous fit entrer dans une très vaste salle de classe. À droite de la porte un tableau noir était fixé au mur et un gros bureau sur une estrade dominait la classe. À notre gauche s'alignait rangée après rangée de tables et de chaises, et une allée étroite longeait le mur de gauche. Je suivis un jeune homme qui, à mi-distance s'arrêta et tira deux chaises de leur place, et nous invita, moi et mon avocat, à nous asseoir. Puis il tira une table minuscule, pas plus grande qu'une table de dactylo, et la plaça devant nous. Il tira deux autres chaises et l'avocat de la Transit Autority qui venait d'entrer s'assit sur l'une d'elle, et le jeune homme s'assit un peu à l'écart et installa une machine à sténographie. Ainsi nous étions tous les quatre serrés épaule contre épaule, genou contre genou dans cette allée étroite dans cette immense salle pleine de tables et de chaises. Cela n'avait aucun sens!

La séance commença sans que je sois mise sous serment. Je répondis aux questions comme mes avocats me l'avaient ordonné et quand l'avocat adverse me demanda si j'avais vu le bus avant qu'il ne me heurte, j'eus la vision de l'instant où j'avais, en laissant pendre ma tête, vu le bus au niveau de ma roue arrière sur le point de me heurter mais j'eus peur que si j'en parlais cela contredirait ce que j'avais déjà dit, et c'en fut trop, quelque chose lâcha, et soudain la vision disparut et un écran blanc s'interposa entre moi et ce souvenir. « I don't remember. » J'avais oublié que j'étais à la droite du bus au feu rouge de la 42ème Rue, j'avais oublié que je m'étais retournée et l'avais vu foncer sur moi en silence dans la côte, et avais vu par-dessous mon bras son coin avant-droit une fraction de seconde avant l'impact. E que mon épaule avait glissé contre la porte vitrée. La preuve de l'intention meurtrière du chauffeur s'était effacée. J'allais vivre les trois prochaines années en croyant que ce n'était qu'un accident.

Et pour comble d'incongruité, alors que nous allions sortir à la fin de la séance, l'avocat de la T.A. posa un pied sur une chaise, releva sa jambe de pantalon et me montra une cicatrice à son genou, en me disant que lui aussi avait été blessé au genou. Je trouvai cela très inconvenant. Voir la jambe nue de l'avocat adverse était une atteinte à la dignité de l'entretien et une insulte personnelle. Peut-être faisait-il cela pour briser le formalisme, et donner l'impression que malgré notre position d'adversaires, nous étions unis lui et moi par la même souffrance.

Quand je reçus un exemplaire de la transcription, avec une lettre de mon avocat me demandant de la signer devant un notary public et de la lui retourner au plus vite dans l'enveloppe timbrée jointe, je crus comprendre que je m'étais trompée toutes ces années, qu'une signature devant un notary public ne voulait pas dire qu'on jurait sur la véracité du contenu, seulement qu'on prouvait son identité. Comment pouvait-il en être autrement puisque je n'avais pas prêté serment au début de l'entretien?

Puis à la fin du mois d'août on m'enleva mon plâtre. J'appris plusieurs mois plus tard que je l'avais gardé un mois plus longtemps que normal. On aurait dû me l'enlever fin juillet. Le muscle de ma cuisse avait fondu, c'était vraiment laid et affligeant de voir cette cuisse maigrichonne et ce genou enflé avec une cicatrice de trente centimètres en plein milieu. Et mon articulation n'avait plus la flexibilité d'autrefois mais le Dr Nailor m'assura qu'avec la thérapie tout cela allait rentrer dans l'ordre. Je pouvais enfin me mouiller le corps complètement. Il était temps, par cette chaleur! J'avais soulagé les démangeaisons en glissant un cintre en fil de fer sous le plâtre et il y avait beaucoup de peau morte à la surface, qui s'en alla au premier bain.

Trois fois par semaine on me mit sur des machines pour muscler ma cuisse et regagner de la flexion. C'était douloureux mais peu à peu je retrouvai un angle de flexion de 45° qui me permettait de marcher presque normalement. Ce qui me faisait rager le plus, c'était que ces problèmes de flexion étaient dus non pas aux fractures proprement dites mais à l'immobilisation dans le plâtre. Avec tous les progrè de la médecine, comment était-ce possible que personne n'ait trouvé un moyen d'épargner ce problème aux patients? Était-ce pour maintenir le gagne-pain des thérapeutes? Je me demandais cela en forçant sur ma cheville et mon genou. En effet, ma cheville ayant été immobilisée elle aussi, était devenu très grippée et il fallut beaucoup de séances pour lui rendre sa mobilité normale. Quant à mon genou, il ne progressa jamais au-delà d'un angle d'environ 100°, ce qui m'empêchait de m'accroupir alors qu'on peut faire tant de choses dans cette position. C'est d'ailleurs la position qu'adoptent tous les artisans dans les pays pauvres qui n'utilisent pas le mobilier occidental. Ils travaillent à même le sol, et de surcroît s'aident de leurs pieds pour tenir en place leur travail. Adieu aussi à la cuisine sur un feu de camp, et à certains plaisirs. Je ne pouvais pas non plus me relever rapidement d'une position assise au sol.

Sophie continuait de m'appeler plusieurs fois par semaine, me répétant toujours la même chose, que je devais me dépêcher de venir si je voulais voir mon père encore en vie. elle faisait semblant de ne pas entendre mes arguments. Ma mère, quant à elle, ne m'appelait plus et elle ne m'avait pas encore demandé de lui raconter par le menu ce qui m'était arrivé. Elle aussi faisait semblant de ne pas me croire car après m'avoir envoyé la deuxième somme d'argent elle m'envoya un mot par la poste daté du 3 septembre, où elle disait « Que cet argent te serve à démarrer un projet... » comme si elle ne savait pas que j'étais dans l'incapacité de me mouvoir.

Le 5 septembre, à mon insu, Maître Slavit enregistra une assignation au tribunal de Grande Instance (Supreme Court) de Manhattan à l'encontre de la Transit Authority, basée sur la négligence du chauffeur qui avait failli m'écraser. Normalement c'est le plaignant qui doit signer l'assignation, mais la signature qui porte mon nom n'est pas de ma main, c'est un faux! Et plusieurs années s'écoulèrent avant que je réalise l'importance de ce faux. Comme j'avais dit à mon avocat que je ne voulais pas mentir dans les documents officiels et que j'étais sûre que le chauffeur avait essayé de me tuer, il savait que je ne serais pas d'accord pour agir en justice sur la base de la négligence, mais il voulait quand même commencer l'action pour pouvoir garder le contrôle.

Maintenant que je pouvais marcher à peu près normalement je ne pouvais plus remettre beaucoup plus longtemps mon voyage en France, mais je n'étais toujours pas convaincue que mon père était vraiment malade et mourant. Si j'avais pu être certaine qu'il n'était pas malade, alors je n'aurais pas eu besoin de faire le voyage! Lors d'une consultation au cabinet du docteur Nailor je me trouvai dans une pièce avec lui et le docteur Goldenberg. Je lui demandai ce qu'il pensait de l'état de mon père. On m'avait dit qu'il était hospitalisé. Il y eut un long silence pendant lequel il échangea un regard lourd de sens avec Dr Goldenberg, puis il me dit que quand un malade du cancer était hospitalisé, cela voulait dire qu'il n'en avait plus pour très longtemps sur cette terre. Ce furent ces mots qui me décidèrent à faire le voyage et je réservai une place sur un vol d'Air France New York-Paris le vendredi 13 septembre.

Mais je n'informai personne de ma famille que je venais en France. Je voulais passer quelques temps à Paris pour m'accoutumer en sécurité au changement horaire et me tenir prête à aller à Évreux au dernier moment. Évreux n'était qu'à une heure de train de Paris. Je téléphonai à Alfredo Rodriguez, un pianiste cubain ami de Carlos que j'avais bien connu à Paris l'année précédant mon départ. Je lui demandai de réserver pour moi une chambre dans un petit hôtel pas trop cher. Je le rappelai le lendemain et il me donna l'adresse d'un hôtel rue Lepic à Montmartre. Je lui demandai s'il voudrait bien que j'utilise son adresse pour que je puisse me faire faire un nouveau passeport. J'obtins aussi de Maître Kleefield, l'avocat pour qui j'avais travaillé quelques années auparavant, l'adresse d'un avocat à Paris qui pourrait m'assister avec la succession de mon père. Il me conseilla de consulter avec Maître Janet Cardonnet et me donna son adresse.

J'avais toujours peur à la pensée de me retrouver en famille. Je rencontrai Carlos et lui demandai une amulette de protection. Il me fit des reproches, ce n'était pas bien d'avoir peur de sa famille. Mais il me donna quand même une babiole, un bracelet en perles de verre avec une médaille ovale de la Vierge en fer blanc. Dans la Santeria, chacune des divinités telles que Chango, Obatala, Ochun, Yémaya etc. a reçu un nom de saint de l'Église Catholique afin que les fidèles puissent pratiquer en paix leur religion. Cette pratique remonte à la Conquête des Amériques par les Espagnols qui tentèrent de gré ou de force, de convertir les autochtones au Catholicisme, et persécutèrent les adeptes de l'ancienne religion africaine. C'est pourquoi chez les prêtres et prêtresses de la Santeria on trouve des statues en plastique moulé polychrome de Sainte Barbara, de Saint Lazare etc. et pourquoi les Santeros célèbrent certains saints avec des défilés et des fêtes publiques, comme c'est le cas pour « la Caridad del Cobre » Mais je ne sais pas quel santo se cachait sous les apparences de la Vierge Marie.

Mais cela ne me suffisait pas. Je demandai à mon voisin Danny s'il connaissait un rituel de Santeria pour se protéger. Le lendemain il me dit que je devais remplir un verre d'eau à ras bord, poser une soucoupe dessus et le retourner, et le poser au pied de la porte d'entrée côté charnière à côté d'une bougie blanche allumée. Dans ma petite valise il y avait donc tout ce matériel: verre, soucoupe et une grande bougie blanche dans son cylindre de verre.

Je mis sous clef un de mes deux appareils photo et emportai l'autre. Je donnai à Arturo de l'argent et des consignes: pour le chat il devait lui donner un « brushee-bruchat » plusieurs fois par semaine; et pour ma famille, si quelqu'un appelait il devait dire « Elle est sortie. » Je lui fis répéter la phrase plusieurs fois et il s'en tira bien. La dernière nuit avant le départ je rêvai qu'après le décès de mon père ma mère avait emménagé dans un appartement dans une tour, et je lui rendais visite pour la première fois. Elle ne me fit pas visiter l'appartement, nous restâmes dans le salon, et au moment de se coucher elle ouvrit la fenêtre, me montra une corniche qui passait sous la fenêtre. Elle me dit que c'était là que j'allais dormir et une fois debout sur l'étroite surface je recueillis le sac de couchage qu'elle me tendait. Je m'allongeai pour dormir et la lumière du salon qui m'éclairait s'éteignit. Mais le trafic aérien était incessant: une centaine de mètres au-dessus du sol je voyais des hélicoptères tournoyer, des avions quittant ou approchant l'aéroport, et leurs feux et leurs bruits m'empêchaient de dormir. Après plusieurs heures je décidai de chercher un meilleur endroit pour dormir et rentrai dans l'appartement.

J'ouvris une porte, allumai la lumière, et vis une chambre aux couleurs douces qui sentait la peinture fraîche. Un grand lit prêt à l'emploi avec des oreillers frais et un édredon bien bombé répondaient à mon besoin. Le lendemain je demandai à ma mère pourquoi elle ne m'avait pas offert cette chambre. Elle me répondit que c'était la chambre de Norbert, sous-entendu, personne d'autre que lui n'avait le droit d'y dormir.

Au comptoir d'enregistrement à l'aéroport, la préposée me fit remarquer que mon passeport était périmé depuis plusieurs années. Je lui répondis qu'elle ne pouvait pas m'empêcher de retourner dans mon pays natal. Le couloir était interminable. Des centaines de voyageurs pressés me dépassaient tandis que, ma petite valise en bandoulière, je marchais avec mes béquilles en me posant l'éternelle question: « Pourquoi est-ce à moi que cela arrive? » suivie aussitôt de l'exclamation mille fois entendue de ma mère : « Il n'y a qu'à toi qu'il arrive des choses pareilles! » Je regrettai amèrement d'avoir décliné l'offre du Dr Nailor, qui avait proposé de mettre à ma disposition un fauteuil roulant à l'aéroport.

Heureusement à Roissy, vers 6 heures du matin le samedi 14 septembre, il y en avait un qui semblait m'attendre. Je m'y assis sans rien dire et le jeune homme qui se tenait debout derrière se mit aussitôt à me pousser vers la sortie. Le douanier jeta un bref coup d'oeil à mon passeport et me laissa passer. Je pris un taxi et arrivai à mon hôtel vers 8H du matin. Ma chambre était au 4ème étage sans ascenseur. Je n'avais donc pas dit à Alfredo que je relevais juste d'une fracture au genou? Non seulement la rue Lepic était en pente raide, mais encore il me fallait gravir quatre étages pour gagner ma chambre! Je voulus faire un somme et m'aperçus que le matelas était dur, comme s'il avait été compressé au-delà de toute fonction par les années d'usage. Si Alfredo avait voulu être méchant avec moi il n'aurait pas pu en faire davantage. J'aurais pu dire que la chambre ne me convenait pas et demander une chambre au premier étage mais je faisais confiance à Alfredo et n'eus même pas l'idée.

Je lui téléphonai pour lui dire que j'étais arrivée. Il me donna rendez-vous le lendemain matin Place du Tertre où il habitait avec sa compagne française. La place était plus haut que l'hôtel et je gravis la pente en m'appuyant sur mes deux béquilles. Je le reconnus de loin, il m'attendait debout au milieu de la rue, les bras croisés. Ses yeux étaient dans l'ombre et il fronçait les sourcils. Ma parole, il n'avait pas l'air content de me voir! Il me fallut une bonne minute pour arriver à son niveau et pendant tout ce temps il garda la même attitude.

Il me conduisit dans son appartement, m'offrit le canapé pour m'asseoir à côté de lui. La télévision était allumée et ses yeux ne quittaient pas l'écran. Je voulais qu'il me donne un mot disant que j'habitais chez lui, afin de pouvoir me faire faire un passeport et ouvrir un compte en banque. Je lui fis cette demande en lui expliquant que je ne voulais pas demander à ma mère car j'avais peur qu'elle refuse, qu'elle veuille me forcer à rester en France. C'était difficile de lui dire tout cela pendant qu'il avait l'air tellement absorbé par CNN, qui diffusait des actualités en anglais 24/7. Il me répondit que le bail de l'appartement était au nom de sa compagne et ce serait à elle de me faire la lettre, plutôt que lui. Je lui demandai s'il pouvait m'indiquer une banque dans le quartier, et il me donna l'adresse d'une agence de la BNP au nord-ouest de Montmartre. Il me dit qu'il allait demander à sa compagne de me faire le mot dont j'avais besoin pour mes formalités.

Cette femme avait été la compagne d'Alfredo dès le début de son séjour en France circa 1981 et à cause de la collaboration de Carlos avec Alfredo, je l'avais rencontrée de multiples fois mais nous n'avions jamais parlé seule à seule. Elle avait acheté une péniche et l'avait convertie en club pour y donner des concerts. J'étais allée à bord en mars 1982 à l'occasion d'un dîner cubain où Carlos avait cuisiné de la queue de boeuf à la sauce piquante (« rabo encendido », et à l'inauguration du club à peine un mois avant mon départ aux USA. L'impression d'être au fond de la péniche ne m'avait pas beaucoup plu. Et maintenant j'avais besoin qu'elle me rende un service.

Alfredo me rendit visite à l'hôtel le lendemain ou le surlendemain, pour me remettre le mot en question. Dès qu'il entra il remarqua le verre d'eau retourné et la bougie allumée, que j'avais installés dès mon arrivée dans la chambre. Il fronça les sourcils et me demanda pourquoi je faisais cela, de quoi j'avais peur? Il me remit le mot et s'en alla. On aurait pu parler de beaucoup de choses, de New York où il avait vécu longtemps après avoir fui Cuba, de la scène musicale là-bas, mais il évita tout le temps que s'installe une atmosphère de détente où nous aurions pu bavarder tranquillement.

Une fois en possession du précieux papier je me rendis à l'agence de la BNP pour y ouvrir un compte, où j'avais l'intention de déposer mon héritage plutôt que de l'emporter aux États-Unis. Il fallut que je prenne le bus et c'était ahurissant de faire ce trajet dans les rues étroites et pentues. On avait des points de vue vraiment insolites, des vues plongeantes sur des escaliers et des rampes en fer, des jardins suspendus, des murs de pierres centenaires, de la végétation foisonnante. La banque m'ouvrit un compte, j'y déposai plusieurs milliers de francs, mais avant que je reparte l'employé me dit que je n'aurais pas de chéquier avant deux ou trois semaines. Il ne fut pas question de carte bancaire.

En attendant, chaque fois que je trouvais une cabine automatique de photos d'identité j'y entrai pour obtenir une photo pour mon nouveau passeport mais le résultat était toujours inacceptable. Après plusieurs essais infructueux je me rendis à l'évidence, j'avais sur le visage quelque chose qui m'enlaidissait mais c'était difficile de dire quoi. Puis me vint à l'esprit l'expression américaine: « like death warmed over ». Comme la mort réchauffée. Cela correspondait exactement à ce qui émanait de mes portraits. J'abandonnai la partie.

Je mangeais de la cuisine française, faisant attention à éviter les pièges à touristes. J'achetais plutôt des denrées dans de petites boutiques et les mangeais dans ma chambre avec du bon pain. Je n'étais pas difficile, tout était mille fois meilleur que de là où je venais! Le matin je prenais un café-crème à la terrasse d'un café voisin. Un jour un homme d'un certain âge entama une conversation. J'étais contente de pouvoir bavarder avec un compatriote mais j'étais sur mes gardes malgré tout, prête à me refermer si la conversation devenait trop personnelle. Il me dit qu'il était peintre, ce qui n'était pas insolite à Montmartre, et il me demanda si j'accepterais de poser pour lui. Je me demandai s'il plaisantait.

Un soir j'allai dans un bar nocturne du quartier. Il y avait un duo qui jouait du jazz. Je m'assis au bar et au bout d'une heure je dis que moi aussi je jouais de la guitare jazz. La patronne aussitôt claironna à la ronde qu'il y avait une invitée-surprise qui allait jouer. Il me fallut un moment avant que je réalise qu'elle parlait de moi. Je n'avais jamais demandé à jouer! J'étais gênée, et finalement je lui dis que j'étais seulement étudiante, pas professionnelle, et que je n'avais pas le niveau suffisant pour jouer en public. Ceci dit il y a de nombreux amateurs qui montent sur scène à l'improviste et exécutent une prestation très médiocre, et sont applaudis avec enthousiasme, mais je n'en faisais pas partie. J'entamai une conversation avec le barman, un jeune homme d'une trentaine d'années. Je lui dis que je vivais à New York et que j'étais de passage en France. Je lui parlai de quelques problèmes, d'immigration entre autres. Il me dit qu'il avait vécu en Guyane française et qu'il avait beaucoup aimé. Il me conseilla d'essayer ce pays. La Guyane française avait beau être du même côté de l'Atlantique que les États-Unis, la distance était tout de même de plusieurs milliers de kilomètres! Mais c'était un petit bout de la France et là-bas au moins je n'aurais pas de problème d'immigration!

Je me promenai dans les environs. Je descendis la rue Lepic jusqu'à la Place Pigalle. Connue mondialement pour ses loisirs érotiques elle marquait aussi le point de départ du quartier de la musique. De nombreux magasins vendaient des instruments le long du boulevard et dans les rues adjacentes. Je prenais des cafés-crème ou des demis à la terrasse des cafés et m'imprégnais de l'ambiance parisienne, obervant avec curiosité les garçons tout de noir vêtus avec leur grand tablier blanc, écoutant ce qu'ils disaient. « Et un sec-beurre, un! » Quelquefois le service était courtois, quelquefois il était insolent, et à chaque fois je me disais que c'était tellement typique de Paris!

Mais chaque fois que je mettais le nez dehors quelqu'un me demandait l'heure ou me demandait des indications. « Où se trouve le Marché Saint Pierre? » Ah, je connaissais, j'y étais allée de nombreuses fois, dans le temps. « À la station Anvers. Vous prenez la rue qui monte et c'est en haut. » Mais ils voyaient bien que je marchais avec des béquilles, alors pourquoi me demandaient-ils, à moi?

Le 18 septembre j'en eus assez ma chambre d'hôtel et je pris une chambre dans un hôtel voisin bien plus moderne et confortable. Le lendemain, ayant passé une bonne nuit j'appelai mon numéro à New York. Arturo répondit. Il me dit que mon père était décédé le 14 et que ses obsèques avaient lieu le jour même. Je pliai bagage, me rendis à la gare Saint-Lazare et pris le prochain train pour Évreux.


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