Chapitre 33

Arrivée une petite heure plus tard j'étais en gare d'Évreux. Le Café de la Gare qui avait un accès aux quais était toujours là, inchangé à part le mobilier plus moderne dans une harmonie de couleurs gris et bordeaux et de nouvelles lampes. Je commandai un express et appelai chez mes parents. Ce fut Sophie qui prit mon appel. « Brigitte! Ma chérie! Je viens te chercher tout de suite. Les obsèques de papa ont eu lieu ce matin et toute la famille est là. Nous sommes en train de finir de déjeuner. » J'avais décidé de taire mon petit séjour à Paris et de prétendre que j'arrivais de New York le matin même, tout en observant que dans ma famille, même si on ne voulait pas, on était forcé de mentir.

Depuis l'arrière du parking elle s'approcha de moi en tendant les bras, la tête levée et souriante, comme si une longue attente prenait fin. Pierre et Aurore, deux de ses trois enfants étaient assis à l'arrière de la voiture comme s'ils avaient tellement hâte de me revoir qu'ils n'avaient pas pu attendre.

Je dis que j'étais arrivée de New York le matin même et que j'étais fatiguée car je n'avais pas dormi depuis vingt-quatre heures. À l'arrivée ma mère, mon parrain et mes frères et soeurs sortirent sur le perron et me regardèrent descendre de voiture et marcher péniblement vers eux. Cela me prit un temps qui me parut très long tandis que je sentais leurs regards rivés sur moi, mais personne ne fit un geste pour m'aider. Mon neveu sortit ma valise du coffre de la voiture mais je tenais à la main un sac très lourd. Mon parrain se détacha du groupe et j'avais un pied sur la deuxième marche quand il descendit à ma rencontre et me serra dans ses bras sans rien dire, immobile pendant de longues secondes qui me parurent une éternité car il me serrait si fort que j'en avais le souffle coupé et le sac lourd me faisait mal à la main. Mais qu'est-ce qui lui prenait? On aurait dit que lui aussi il avait souffert de mon absence; pourtant nous n'avions jamais établi une relation spéciale de parrain-filleule, lui et moi. Si j'avais été sa femme ou sa maîtresse j'aurais compris qu'il me serre ainsi dans ses bras mais entre un oncle et une nièce cela me paraisait déplacé. Pendant ce temps je voyais mes frères et soeurs regarder la scène avec un sourire figé.

Enfin il me relâcha et je fis rapidement la bise à la ronde pour rattrapper le temps perdu, y compris à ma mère qui était tout en haut des marches et échappa ainsi à l'obligation de manifester de la joie et de me prendre dans ses bras puisque mon parrain venait de le faire. J'étais consciente d'un manque complet de chaleur à mon égard. Puis tout le monde rentra dans la maison. Ma mère m'offrit une chaise à la tête de la table et me proposa quelque chose à manger mais la vue des assiettes sales me coupa l'appétit. Ils avaient mangé du sanglier en sauce. Je dis à ma mère que je n'avais pas faim et que j'étais fatiguée à cause du décalage horaire. Une fois de plus j'étais en retard à une affaire de famille mais à ma surprise muette personne ne me le reprocha, alors que pendant toute mon enfance j'avais reçu ces reproches mécontents d'être toujours la dernière. Tout le monde était d'humeur assez joyeuse pour un repas funéraire, et je ne vis pas beaucoup de vêtements de deuil. Ma mère était vêtue de noir et blanc.

Dès que je fus assise les attaques verbales commencèrent. Sophie me demanda d'un ton arrogant où j'étais les six derniers jours, parce qu'elle avait appelé chez moi et un homme lui avait dit que j'étais partie. J'avais dit à Arturo de dire que j'étais sortie, pas partie. Je ne répondis pas. Puis plusieurs cousins firent des remarques négatives au sujet de New York. Un de mes cousins de Bretagne, fils de mon parrain Jean, qui vivait dans le port de pêche de Roscoff, me demanda même si c'était vrai que New York sentait le poisson. Je leur répondis que personne ne les forçait à aller y vivre.

Ma marraine, le frère cadet de ma mère et son épouse ainsi que d'autres membres de la famille étaient assis sur la terrasse et ne vinrent pas me voir. Plus tard je vis cet oncle Michel gagner la sortie en se baissant derrière les personnes assises pour ne pas être vu. Puis Bernard, le frère aîné de ma mère, debout devant moi me demanda d'un air incrédule si c'était vrai que j'avais eu la jambe cassée. Je me sentis insultée par cette attitude et me sentis obligée de lui montrer la cicatrice qui défigurait mon genou pour prouver que je ne mentais pas, tandis que ma mère, debout à côté de lui, me donna un regard perçant et un sourire faussement gêné comme si c'était elle qui avait des doutes mais n'avait pas osé me poser la question elle-même et avait délégué son grand frère.

Plus tard le petit ami de Sophie se comporta comme s'il était irrésistiblement attiré par moi. Il m'alpagua au sortir du salon et ne me lâcha pas le reste de l'après-midi, me posant toutes sortes de questions sur New York et m'écoutant avec un air très intéressé, et envahissant mon espace privé. Bien que je n'eus pas manifesté d'intérêt il me relançait sans cesse avec de nouvelles questions et ne me lâchait pas d'une semelle au vu de toute la famille, sans que Sophie ne le rappelle vers elle, ne serait-ce que par jalousie.

Pour la nuit ma mère m'offrit une petite chambre avec deux lits. Je choisis celui qui avait un sommier à ressorts mais une fois couchée je ne pus dormir car le moindre mouvement était amplifié par les ressorts qui me secouaient pendant de longues secondes. À bout de patience je me levai et allai me coucher dans l'autre lit, qui était un matelas à même le sol, logé entre le mur à la tête et une armoire au pied, mais ce lit était trop court, je ne pouvais pas m'étendre complètement et ne pus pas m'endormir. Excédée je me relevai et tirai sur le sol le matelas du lit à ressorts et je parvins enfin à m'endormir. Le lendemain matin je fis part à ma mère de mes problèmes de literie et elle me dit que j'avais eu « un sacré culot » (Sic) de mettre le matelas par terre. Je demandai à Agnès qui, parait-il, avait dormi dans cette chambre, et elle me jura qu'elle n'avait eu aucun problème.

Vers onze heures ce matin-là ma mère appela tous ses enfants dans la chambre parentale. Le lit n'était plus là et la pièce avec terrasse qui fait l'angle au sud-est était lumineuse et agréable et il y avait assez de sièges pour tout le monde. Avant que ne débute la réunion je vis mon frère Norbert saisir une petite bouteille d'Évian à moitié pleine et la porter lentement à ses lèvres mais ma mère se précipita et lui arracha la bouteille des mains en s'exclamant: « Mais qu'est-ce que tu fais? C'est de l'eau bénite! »

Puis ma mère annonça qu'il y a de l'argent liquide dans une valise qui ne serait pas déclaré au fisc et que nous aurions tous un million de francs chacun de cette valise en plus de la succession déclarée. Je m'exclamai et dis d'un ton cynique que j'avais toujours tiré la courte paille dans cette famille, sous-entendant que ce serait un miracle si je voyais la couleur de cet argent. Sur ce mon parrain fit son entrée. Il serrait la mâchoire avec tant de force qu'on voyait des pulsations sur ses tempes. Il porte des chemises cartonnées. Il nous explique, toujours avec la mâchoire serrée et les lèvres qui s'étiraient de côté, qu'à l'occasion du décès de mon père, notre grand-mère paternelle (pleine aux as), nous distribuait à chacun des bons. « Qu'est-ce que cela a à voir avec la succession? » me demandai-je. Il distribue les chemises qui contiennent les bons, suivant le nom inscrit dessus. Celui que je reçois arrivera à maturité dans quatre ans. Chaque fois que Mamy nous avait donné des bons j'avais toujours eu celui qui arriverait à maturité le plus tard, mais évidemment je n'ose pas demander la date de maturation de leur bon à mes frères et soeurs. Puis la séance est levée, c'est fini, et on n'a pas une seule fois parlé de la succession de mon père.

Au moment où j'entrais dans la salle de séjour après la réunion, Sophie me barra le passage et me demanda de contribuer deux cents francs à l'achat d'une couronne funéraire. Elle se comportait comme si j'avais la réputation d'une mauvaise payeuse, comme si je me débinais toujours devant mes responsabilités et qu'elle était décidée à ne pas me laisser échapper maintenant qu'elle me tenait. Elle était tellement agressive et menaçante, violant mon espace privé, que je fis demi-tour immédiatement et allai chercher l'argent dans ma chambre. Elle ne montra même pas la facture du fleuriste pour prouver que je devais cette somme.

Une fois que je fus assise dans la salle de séjour, la jambe gauche posée sur la table basse, Agnès choisit ce moment pour traverser la pièce vers la cuisine alors qu'elle aurait pu emprunter le couloir, puis un instant plus tard elle revint en sens inverse. Elle portait une robe très évasée en jersey, et elle roulait les hanches comme un mannequin dans un défilé de mode, tout en ayant l'air parfaitement innocent. Elle profitait de ce que je sois invalide pour remporter la compétition imaginaire de Miss Élégance.

Plus tard, de la fenêtre de la cuisine je vis ma mère et mon frère François penchés sur quelque chose. Je sortis pour voir ce qu'ils faisaient. Ils étaient tous deux en train de fouiller à mains nues dans la poubelle. Ils avaient sorti le sac de sa cuve et exposaient le contenu à la lumière. « Qu'est-ce que vous faites? » leur demandé-je. Ma mère répondit que de l'argenterie avait disparu et que peut-être elle avait été jetée par mégarde, mais son ton me dit qu'elle n'y croiyait pas vraiment. J'eus une impression horrible de déjà-vu. On aurait dit qu'elle voulait me faire croire qu'elle me soupçonnait et bien que je fusse innocente, un sentiment de culpabilité tenta de s'insinuer en moi, mais j'y resistai. Je reconnaissais la même situation qui s'était produite à plusieurs reprises dans mon enfance: il arrivait à ma mère de demander d'un ton accusateur « qui a fait ça? » et souvent ce n'était que des broutilles dont elle parlait, qui ne constituaient même pas une entrave au règlement, tout au plus une casse mineure due à la maladresse infantile. Et même si je me savais innocente je me sentais coupable. Il m'était même arrivé de m'accuser du crime pour faire cesser la torture que m'infligeait l'atmosphère de suspicion qui régnait au foyer. Alors ma mère m'avait grondée de m'être accusée. Je rentrai dans la maison sans rien dire.

Mes frères et soeurs m'évitèrent toute la journée et repartirent nerveusement l'un après l'autre. Élisabeth la première annonça « Nous partons! » au lieu de dire au-revoir car alors il aurait fallu se faire des adieux, se faire la bise et s'embrasser. Il ne resta que Véronique, ma soeur cadette.

Dans la soirée, alors que je rêvassais au coin du feu, elle me raconta sa péritonite depuis les premiers symptômes en passant par l'opération et la convalescence sans me faire grâce d'aucun détail. Ayant fini la vaisselle ma mère nous rejoignit. Elle s'assit à côté de ma soeur et l'encouragea en hochant la tête d'un air solennel, confirmant les souvenirs, apportant son soutien. Je savais que Véro avait eu une péritonite mais c'était dans les années 70, pourquoi ramener ces souvenirs maintenant? C'était la énième fois que quelqu'un depuis que j'étais sortie de l'hôpital me racontait une histoire sanglante, et avec ma soeur c'était encore pire, il y avait eu de la merde mêlée au sang, et elle avait failli mourir de septicémie. Ah, « failli mourir », je connaissais.

On aurait dit que tous ceux qui me racontaient leur histoire de maladie ou d'accident le faisaient pour diminuer l'importance de ce qui m'était arrivé. Ils ne considéraient que l'aspect purement médical et sur ce plan, il est vrai qu'une fracture du genou est bénigne comparée à d'autres problèmes médicaux, mais ils passaient complètement sous silence les conditions dans lesquelles j'avais été blessée qui, elles, étaient gravissimes. Il semblait qu'ils essayaient tous de diminuer à mes propres yeux l'importance de ce qui m'était arrivé.

Ou alors c'était du sadisme. Je savais pour ma part que si je voyais quelqu'un avec une jambe dans le plâtre, la dernière chose dont je lui parlerais en détail serait ma propre fracture, parce que la personne pourrait éprouver de l'empathie et souffrir à la seule évocation de ma propre douleur. Pourquoi la faire souffrir à nouveau en évoquant de mauvais souvenirs? Et pourtant c'est ce qu'ils faisaient tous avec moi.

Puisque je m'étais plainte des lits où j'avais dormi, ma mère m'offrit la chambre qu'Agnès venait de libérer. Elle dit qu'il n'y avait pas de raison que je dorme dans mon ancienne chambre ou dans la chambre d'amis très spacieuse au rez de jardin car je serais toute seule sur ce niveau. Cette chambre était l'ancien bureau de mon père, où elle avait dormi pendant sa maladie, qui était à côté de la cuisine. Le grand lit occupait presque tout l'espace. Il y avait aussi un bureau sur lequel étaient empilés des monceaux de papiers, des étagères à livres et une petite armoire dans laquelle je mis ma valise. La fenêtre assez petite et haute donnait sur le chemin d'accès à la propriété. La pièce était assez sombre. Maintenant allais-je installer ma protection? Le verre d'eau retourné et la bougie allumée derrière la porte? Je décidai de ne pas le faire, même si me retrouver seule avec ma mère était la situation que je redoutais le plus.

Une fois couchée je me rendis compte que les draps n'avaient pas été changés. L'odeur corporelle de ma soeur imprégnait les draps et l'oreiller comme si elle y avait dormi une dizaine de nuits. Au moment d'éteindre la lumière je remarquai une masse sombre tout en haut des étagères, juste sous le plafond.

Au matin, de mon lit j'entendis une conversation à voix basse dans le hall d'entrée puis la porte se referma doucement. Pendant le petit déjeuner je demandai à ma mère qui était le visiteur. Elle me répondit que c'était un recycleur qui récupérait le nitrate d'argent des radiographies. Elle lui avait remis toutes les radios de mon père avant même que j'aie pu les regarder, ce que j'aurais aimé faire, pour voir un cancer du poumon. Et détruire les radios de mon père si tôt après sa mort, je trouvais cela un peu raide. Mais c'était fait.

Tandis que je lavais les tasses du petit déjeuner je remarquai une bague avec un beau saphire très sombre qui appartenait à sa mère. Cette bague ne quitterait pas cet emplacement pendant toute la durée de mon séjour, comme si ma mère voulait que je la prenne sans rien dire. J'aurais aimé qu'elle me la donne car j'aimais beaucoup ma grand-mère et je n'avais aucun memento d'elle à part une passoire en fer blanc et une bague en or pas très jolie que je ne portais jamais. Mais si le seul moyen de l'avoir était de la voler alors je ne l'aurais pas car je savais que ma mère serait trop heureuse si j'agissais contre ma conscience.

Face à l'évier je lui dis que j'avais arrêté de prendre de la cocaïne depuis 1988. J'étais assez fière de moi et attendais des félicitations mais au lieu de cela elle exprima de la stupéfaction mêlée d'indignation, comme si en arrêtant de me droguer je lui avais joué un sale coup. « Mais comment as-tu fait pour arrêter? » « Bah, j'ai juste arrêté d'en prendre, c'est tout! »

Plus tard ce jour-là elle m'emmena au petit cimetière de Brosville pour me faire visiter la tombe de mon père. La tombe n'était pas dans l'alignement et ressemblait à une sépulture artisanale, pour ainsi dire, car elle était surmontée d'un monticule de terre et la croix était de bois, comme si tout l'arrangement était temporaire. Je me dis que la pierre tombale et tout le reste allait suivre bientôt. Je tentai de me recueillir et prier pour le repos de l'âme de mon père mais ma mère, tout de noir vêtue, m'en empêcha car elle s'affairait devant moi, enlevant les fleurs fanées et ré-arrangeant les bouquets, arrosant les plantes. Elle s'était retroussé les manches jusqu'aux coudes et le vent avait démoli sa coiffure. C'est peut-être parce qu'elle tenait les bras écartés de son corps pour ne pas se salir, mais dans un éclair j'eus la vision de ma mère avec les bras ruisselant de sang. Elle ne me laissa pas me recueillir sur la tombe de mon père. Elle me suggéra d'aller voir la tombe où ses parents étaient enterrés. Ils étaient venus finir leurs jours chez leur fille. Je me demande comment elle les avait traités. À l'âge de deux ans j'avais passé quelques mois seule chez eux et c'était la première et la dernière fois que je m'étais sentie aimée. Je les avais beaucoup amusés avec mes mots d'enfant et des années plus tard ils les citaient encore. Mais tout de même, j'étais venue voir la tombe de mon père et elle me rabrouait et m'envoyait voir plutôt celle de mes grands-parents. C'était insensé!

Tandis que nous marchions vers la sortie ma mère me dit d'un ton léger que quelque temps auparavant, en sortant du parking à reculons elle avait été percutée par une auto qui débouchait du tournant. D'après sa description de l'incident les deux personnes dans la voiture devaient être gravement blessées et il avait dû y avoir de gros dommages aux véhicules, mais mais mère n'en dit mot. D'un ton légèrement irrité comme si cela lui coûtait de reconnaître un tort elle dit seulement « C'était de ma faute. » Je crois qu'elle avait besoin d'avouer qu'elle était responsable de ce qui m'était arrivé à New York mais elle ne pouvait pas le faire directement, alors elle m'avait raconté cette histoire incroyable pour que je transpose son aveu à mon cas personnel. Mais évidemment je ne pouvais pas le faire, je n'avais pas l'esprit tordu comme elle. J'étais seulement choquée de son indifférence à la souffrance des passagers de l'auto qui l'avait percutée. De plus, si on s'en tient au Code de la Route je crois savoir que la responsabilité de l'accident reposait sur le conducteur de l'auto qui allait à trop vive allure dans un tournant qui lui ôtait la visibilité.

De retour à la maison, tandis que nous préparons le déjeuner il me vient le désir d'entendre le Requiem de Mozart. Je lui avais offert le disque dans les années 1970. Tandis que je le cherche dans la discothèque je remarque que tous mes disques sont rangés avec ceux de mes parents. Je les reconnais car je leur avais collé sur la tranche des étiquettes de différentes couleurs fluo suivant le style: classique, pop, jazz etc.

Jouer un requiem pour mon père me donna un sentiment profond de triomphe et d'exaltation. J'étais en vie, et pas lui, et c'est en cela que je triomphais car il avait essayé de me détruire moralement, de cela j'étais certaine. La pensée qu'il s'en était fallu de peu que je fasse moi-même l'objet d'un requiem décuplait mon sentiment de triomphe. En jouant cette musique j'affirmais que j'étais bien en vie. Peut-être avais-je un demi-sourire sur le visage en pensant à cela. Ma mère interrompit rudement ma méditation et me demanda d'un ton excédé: « Tu ne pourrais pas baisser le volume? Ou jouer autre chose? »
Mon père venait de mourir, on revenait du cimetière et ce n'était pas le moment de jouer un requiem? « Qu'est-ce qu'il y a? » demandai-je, surprise. « Je croyais que tu aimais le Requiem de Mozart! » « Je l'aime bien mais c'est ce choeur qui me tape sur les nerfs. Ils crient plus qu'ils ne chantent. »
Les voix féminines dans les notes hautes avaient certes un son un peu forcé qui pouvait agacer mais à part ça l'interprétation était excellente. J'avais acheté de mes propres deniers la meilleure version à l'époque, le Requiem dirigé par Carl Boehm, publié par Deutsche Gramofon. Ma mère se souvenait certainement que c'était moi qui lui avais offert ce disque, et en le critiquant ainsi elle m'offensait sans en avoir l'air.

Plus tard en regardant les photos de famille mises en tableau je vis que des photos d'identité de chacun et chacune, mises dans leur petit cadre respectif, garnissaient un coin du rebord de la cheminée. Je fus très surprise de voir quelle photo de moi avait été choisie car le jeu de 24 photos que j'avais commandé à un professionnel avait d'abord été volé de son studio le jour où j'étais venue le chercher, le photographe avait refait les tirages, et une fois qu'ils étaient en ma possession ils avaient disparu du studio que je sous-louais et je n'en avais même pas un exemplaire pour moi. J'étais très belle sur cette photo, malgré mes cheveux courts hérissés en brosse. J'avais vingt-neuf ans à l'époque. Alors comment ma mère était-elle entrée en possession de ces photos si ce n'était pas elle qui les avait volées ou fait voler à deux reprises? Je fis avancer ma photo au premier rang car elle était à l'arrière.

J'allai voir ma petite soeur Véronique à Paris. Elle et ses deux fils adolescents vivaient depuis plusieurs années dans un appartement de l'immeuble qui appartenait à mon père avenue de Choisy dans le 13ème arrondissement de Paris. Le programme était de déjeuner au restaurant, bavarder, se balader dans Paris et le soir être rejointes par notre mère qui devait récupérer des espèces auprès de Guignard, un gestionnaire de fortune qui devait beaucoup d'argent à mon père.

Quand je frappai à la porte de l'appartement de ma soeur elle m'ouvrit la porte en grand et assez brusquement en portant un vêtement qui avait disparu de ma garde-robe plus de trois ans auparavant. En fait je ne me souvenais pas l'avoir porté après ma visite chez les oncle et tante de mon petit ami de l'époque en 1987, quand sa tante avait insisté pour que je retire ce vêtement et porte un vêtement à elle de couleur bleu roi à la place. Il s'agissait d'un anorak à capuche sans rembourrage qui avait langui pendant des années dans la penderie de ma mère, et que je lui avais demandé de me donner. Il était fait d'un tissu de coton imprimé artisanalement de frises d'environ 3cm de haut d'aspect ethnique, montrant des cavaliers en file indienne armés de lances, en bleu-vert et marron sur un fond ocre. La doublure était en coton ocre uni et avait une poche intérieure et une étiquette de marque américaine. C'était de toute évidence une pièce unique. J'avais beaucoup porté ce vêtement et maintenant après trois ans de disparition il réapparaissait sur le dos de ma soeur. J'étais interloquée en le voyant. Comment se faisait-il qu'elle avait en sa possession à Paris ce vêtement que j'avais perdu aux États-Unis? Elle me dit qu'elle ne savait pas qu'il m'appartenait. Elle l'avait trouvé inutilisé chez nos parents alors elle l'avait pris, mais si j'insistais elle me le donnerait. Elle laissait entendre que j'inventais cette histoire de disparition inexpliquée dans le seul but de m'approprier quelque chose qui ne m'appartenait pas mais sur le moment j'étais trop heureuse de retrouver cet anorak pour comprendre ce que ma soeur insinuait.

Elle le retira et mit une veste de laine et nous sortîmes en ville dans sa voiture. Sans me consulter elle choisit un restaurant chinois dans le 5ème arrondissement. Notre repas fut parsemé de propos légers et à la fin du repas elle se leva et me demanda de l'attendre, elle allait voir si un ami était là. Elle traversa la rue étroite et entra dans un bar et vingt minutes plus tard elle n'était toujours pas revenue. J'ai oublié comment le paiement du restaurant s'est fait. Je rejoignis ma soeur dans le bar. Elle était en conversation avec le barman et une serveuse et elle me présenta comme sa soeur, et on m'offrit un verre. Pendant que nous buvions elle continua à parler au barman sans me prêter attention et j'attendis patiemment jusqu'au départ environ trente minutes plus tard.

Dans l'après-midi elle nous conduisit dans le quartier de l'Opéra. Il y avait un magasin Repetto et comme je fantasmais plus que jamais de danser et de retrouver ma silhouette fine et déliée je voulus acheter une tenue de danse. Je choisis une combinaison intégrale en résille qui se fermait dans le dos avec un zip, ainsi qu'un collant d'échauffement en gros lainage. Je regrettai par la suite d'avoir acheté cette combinaison car elle m'était inutile. J'aurais aimé pouvoir me balader dans Paris sans me presser mais ma jambe devenait rapidement douloureuse et je dus écourter la promenade.

En fin d'après-midi Véronique voulut faire une course et à la sortie du magasin elle dit qu'elle avait oublié où elle avait garé sa voiture. Je ne me voyais pas arpenter le parking à la recherche de sa voiture alors que lui dis que j'allais l'attendre ici. Il y avait justement une chaise unique devant un bar qui semblait m'être destinée et je m'y assis et suivis ma soeur des yeux tandis qu'elle s'éloignait, en me demandant combien de temps cela allait durer; en effet la nuit tombait, il y avait une fraîcheur dans l'air et j'étais exténuée.

Mon attente ne dura pas longtemps, mais elle dura suffisamment pour que j'aie le temps de sentir de l'anxiété à la pensée que j'étais seule dans Paris, dans un quartier inconnu à la nuit tombante, et de me demander si ma soeur allait vraiment revenir me chercher. Elle m'ouvrit grand la porte, un sourire amusé sur les lèvres comme si elle jouissait secrètement de l'inquiétude qu'elle avait provoquée.

De retour chez elle elle nous fit un whisky on the rocks et m'offrit de ses cigarettes, des Peter Stuyvesant, la marque que fumait ma camarade de classe quand nous suivions des cours de sténo-dactylo en 1971-72 et travaillions ensuite toutes les deux au siège social de la marque Philips, avenue Montaigne. C'était étrange comme une marque de cigarettes à elle seule pouvait évoquer des souvenirs. En l'occurrence ce n'était pas de bons souvenirs.

Je vis une guitare de jazz dans sa chambre et lui demandai si elle jouait du jazz. Elle me dit que la guitare était en réalité une imitation d'une guitare Morris. La pensée que l'instrument est une contrefaçon me dégoûta d'y toucher et de parler musique avec ma soeur.

Quand le retard de ma mère atteignit quarante-cinq minutes je pris un second whisky. J'étais un peu nerveuse mais ma soeur était très calme. Finalement quand ma mère arriva elle avait une heure et-demie de retard et elle était tout sourire, pas la moindre expression de regret pour son retard ne franchit ses lèvres. J'étais à la fois soulagée que l'attente ait pris fin et en colère qu'elle n'ait pas tenu son engagement et n'exprime aucun regret. Elle nous raconta par le menu comment elle n'était pas sortie du train à la dernière station et était allée jusqu'au dépôt, la même histoire que notre grand-mère paternelle nous avait racontée. Mais elle en rajouta, elle nous donna des détails et mima parfaitement les cahots qui secouent le passager quand le train franchit des aiguillages, à la nuance près qu'il n'y a pas d'aiguillages dans le métro. Elle nous expliqua qu'une fois au dépôt elle avait dû, dans un tunnel faiblement éclairé, grimper une échelle de fer et marcher sur une coursive étroite pour regagner un train qui repartait, tout cela avec l'aide d'un gros noir, tout en transportant une grosse somme en espèces dans son sac à dos. Je lui demandai si Guignard lui avait remis de l'argent, ce qu'elle nia. Ah bon, elle avait pris tous ces risques, mais au moins pas le risque d'être volée.

Pendant toute la durée de mon séjour elle rendit visite à Guignard environ cinq fois, toujours avec son sac à dos, mais elle ne dit pas une seule fois qu'il lui avait remis de l'argent. Elle parlait souvent de lui comme s'il l'obsédait: Guignard ceci, Guignard cela, Guignard, Guignard, Guignard. Je devins consciente par la suite qu'elle avait toujours des sentiments positifs, de l'affection même, à l'égard des gens qui lui devaient de l'argent: ses locataires, ses débiteurs. On peut aisément comprendre qu'envers ses créanciers, dont je faisais partie, elle avait les sentiments opposés.

Mais d'abord que faisait-elle à l'autre bout de la ligne de métro où elle était allée chercher de l'argent? La BNP où travaillait Guignard avant d'être licensié était au Pont de Neuilly, alors pourquoi ma mère au retour avait-elle pris la ligne jusqu'au bout à Chateau de Vincennes? Elle aurait dû changer à Chatelet pour prendre la ligne qui la déposait à la Porte de Choisy. Elle ne dit pas pourquoi.

Quand je repartis Véronique me donna l'anorak d'un sourire timoré, comme si elle redoutait de ma part une réaction imprévisible.


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