Chapitre 34

Je me rendis à Paris une deuxième fois, mon frère Norbert ayant accepté de me laisser dormir chez lui. Il habitait lui aussi dans l'immeuble de mon père, dans l'appartement à côté de Véronique. J'allai à mon rendez-vous avec Me Lucille Cardonnet à Montparnasse, l'avocate dont Me Kleefield à New York m'avait donné le nom. Je lui expliquai qu'étant donné les précédents, la façon injuste dont m'avaient traitée mes parents par rapport à mes frères et soeurs, et considérant l'existence d'une valise pleine de billets qui ne serait pas déclarée dans la succession, j'avais besoin d'un avocat pour protéger mes droits qui étaient identiques à ceux de ma fratrie. Elle accepta de me prendre pour cliente, je lui versai un acompte de cinq mille francs et elle me donna un reçu. Au moment de mon départ elle offrit de m'appeler un taxi mais je déclinai, pensant trouver facilement. Je m'étais trompée et je fus rapidement épuisée après avoir attendu en vain sur le boulevard Vaugirard dans le bruit et la fumée, puis marché jusqu'à la gare.

L'apartement où habitait Norbert avec sa petite amie était lumineux car la salle de séjour était exposée au sud-est à l'angle de la rue de la Pointe d'Ivry et recevait le soleil toute la matinée. Mais je fus scandalisée par la saleté qui régnait partout. On aurait dit que le lavabo et la baignoire n'avaient pas été nettoyés depuis des mois. Des assiettes sales étaient entassées sur toutes les surfaces de la cuisine et dans la salle de séjour il y avait des canettes vides sur la moquette et des cendriers qui débordaient et aussi une paire de jolies bottines en cuir. L'odeur de mégots et de bière état répugnante. Je n'allai même pas regarder dans la chambre à coucher.

Norbert et sa copine arrivèrent bientôt. Après de brèves présentations mon frère se fit un joint de haschisch. Je me sentis mal à l'aise à force de refuser d'en fumer chaque fois qu'on m'offrait le joint et je finis par en prendre une bouffée. Mon frère parla d'une bonne affaire qui se présentait, d'un prix au gramme très intéressant si plusieurs personnes contribuaient une petite somme car la somme totale était trop grande pour lui. Après que j'eus fumé une bouffée du joint il m'inscrit d'office dans son calepin pour une contribution de cent francs comme si cela allait de soi puis il appela plusieurs personnes au téléphone. Il avait toujours un ton assuré et décontracté. Ceci fait il déclara qu'il avait envie de manger de la pizza et appela pour passer commande. Comme un gosse de riche capricieux il fit le difficile au sujet de la garniture et la conversation dura bien plus longtemps que normal. Il ne me demanda pas mon avis.

Au moment du coucher mon frère m'expliqua comment m'installer pour dormir. Il y avait un matelas à même le sol dont la moitié était adossée au mur. Mais avant de me coucher je dus faire plusieurs voyages pour apporter à la cuisine le carton de la pizza et tous les déchets qui encombraient la salle de séjour. Tandis que je faisais des allers et retours en boitant, les bras chargés de ses ordures, mon frère bavardait puis il me remit une couverture mais ni drap ni oreiller.

Une fois couchée je me rendis compte que la bibliothèque en bambou qu'il utilisait m'appartenait, de même que le grand miroir posé au sol. Je le lui fis remarquer. Il me dit qu'il ne savait pas, qu'il avait réparé la bibliothèque qui était cassée, et qu'il avait trouvé ces meubles chez nos parents et que c'était les seuls que mon père lui avait permis de sortir de la maison familiale. Après qu'il eut quitté la pièce j'éteignis la lumière et me rendis compte qu'il n'y avait pas de rideau à la fenêtre et la lumière de la rue, des appartements de la tour d'en face, empêchaient l'obscurité de s'établir. Je parvins malgré tout à m'endormir et me réveillai de bonne heure.

Dans la matinée Norbert m'emmena en promenade sur sa moto. Il voulait me montrer un livre qu'il trouvait excellent et qui, pensait-il, aurait probablement du succès aux États Unis s'il était traduit en anglais. La moto n'était pas le moyen de transport idéal pour moi car ma jambe blessée ne pouvait pas se mettre suffisamment en flexion. J'aurais aussi pu avoir un accès de panique à me retrouver en plein milieu de la circulation parisienne si tôt après avoir manoeuvré dans celle de New York. Mais je décidai au contraire de savourer l'expérience, sachant mon frère très bon motocycliste. Il ne trouva pas le livre en question chez Gibert place Saint Michel, et m'offrit Paris Pas Cher.

Je passai une deuxième soirée avec mon frère. Il me donna un petit morceau de shit et comme je n'avais pas l'intention de le fumer il ne me vint pas à l'idée de le payer. Cette fois il voulut nous inviter à dîner à un certain restaurant. Il aurait pu choisir un restaurant à proximité pour qu'on puisse y aller à pieds. Avant de partir je lui demandai si je pouvais laisser ma ceinture porte-feuille chez lui. Il dit qu'il n'y a pas de problème alors je la mis sous un coussin. Il fallut faire deux voyages avec sa moto pour que sa copine et moi puissions nous rendre au restaurant. Prendre un taxi tous les trois aurait été plus simple mais il n'en a pas été question.

Au restaurant ils s'assirent tous les deux contre la vitre et moi en face d'eux, j'étais juste à côté de la porte d'entrée et je recevais un souffle d'air froid chaque fois que la porte s'ouvrait. Norbert regardait la salle, faisant des commentaires à sa copine sur tel ou tel client qu'il reconnaissait dans la salle derrière moi. Et pendant le dîner il me demanda de lui payer sur le champ les cent francs pour le shit qu'il m'avait donné. Son ton pressant et impérieux indiquait qu'il avait peur que je me débine. J'aurais pu tout aussi bien lui rendre le petit bout de shit et lui demander de me laisser tranquille mais j'étais fragile et je préférais me plier aux exigences d'autrui plutôt que d'affirmer mes propres désirs, alors je saisis mon sac qui pendait au dossier de ma chaise et je tendis aussitôt à Norbert, au dessus de la table et de la nourriture les cent francs qu'il me réclamait, comme si cela ne pouvait pas attendre.

Au moment de repartir je dis que j'allais prendre un taxi pour éviter les complications et l'attente avec la moto, et une fois assise dans l'auto je me rendis compte que je n'avais pas d'argent pour payer la course! J'eus beau fouiller, les billets que j'étais sûre d'y trouver n'y étaient plus et je ne trouvai dans mon sac qu'un billet de cinq dollars glissé dans la couverture de mon agenda. Je dis au chauffeur que c'était tout ce que j'avais pour le payer et il fut très mécontent. Ouf! J'avais évité de justesse un gros embarras. Qu'aurais-je fait si je n'avais pas eu ce billet de cinq dollars? Aurais-je demandé au taxi de m'attendre en bas pendant que j'allais chercher l'argent dans ma ceinture? Serais-je alors montée péniblement au quatrième et aurais-je trouvé porte close? Quand je racontai ma mésaventure à Norbert il ne fit aucun commentaire.

Tout ce qui comptait sur le moment, c'était d'avoir pu payer le taxi et d'avoir ainsi échappé à de gros ennuis mais je ne m'expliquais pas pourquoi mon portefeuille était vide. Quand j'avais donné les cent francs à Norbert dans le restaurant, j'avais bien vu qu'il me restait des billets, sinon je n'aurais pas pris un taxi. Mais puisqu'il avait payé le dîner je n'avais pas ouvert mon sac au moment de payer, c'est pourquoi je ne m'aperçus de la disparition de mon argent qu'après être entrée dans le taxi. Mais j'étais confuse sur le moment et ne savais pas si j'avais donné à mon frère mon dernier billet. Ce qui s'était produit, c'était qu'après que j'eusse payé les cent francs à mon frère, quelqu'un avait volé l'argent que j'avais dans mon sac. C'était facile puisque je tournais le dos à la salle et que j'avais eu l'imprudence de pendre mon sac au dossier de ma chaise. Alors Norbert avait dû voir ce qui se passait et il avait laissé faire le voleur, qui était forcément de mèche avec lui. Mais j'étais incapable d'imaginer que mon frère fût capable d'une telle action tant elle révélait de méchanceté, de cruauté, de malhonnêteté et de calcul.

Mais à supposer qu'il avait mis au point un attentat contre moi, j'aurais été une cible facile, debout sur le trottoir à attendre qu'il revienne, et si j'avais été tuée, la police aurait vu qu'il n'y avait pas d'argent dans mon sac et aurait conclu à un homicide lié à un vol.

Le seul échange direct que j'eus avec la petite amie de mon frère eut lieu un instant plus tard quand elle déclara que le trousseau de clés de réserve qu'elle gardait dans un petit panier près de l'entrée avait disparu. Je lui demandai comment elle pensait que ces clés avaient disparu. Elle répondit qu'elle n'en avait aucune idée. La seule explication possible, si elle disait vrai, était que quelqu'un les avait prises, mais si c'était moi, quel aurait pu être mon motif?

Quand je fus de retour chez ma mère elle me demanda comment s'était déroulé mon séjour, puis avec une voix très méprisante elle dit que l'été dernier Norbert avait travaillé comme coursier à moto dans Paris.

Un grand homme mince aux cheveux blancs vint un matin. Ma mère me dit que c'était Maître Gence, le notaire de la succession. Je dis bonjour à cet homme et lui demandai ce qu'il pensait d'une somme d'argent non-déclarée. Comment pourrais-je faire valoir mes droits si la somme n'existait pas au regard du fisc? Il me répondit: « Ah! S'il y a un bas de laine, ce n'est pas notre affaire. »

Sophie me téléphona. Elle habitait Reims et m'invitait à passer quelques jours chez elle. Son ton était si catégorique que je n'eus pas le coeur de lui refuser et un matin je pris le train pour Paris, arrivée à Saint Lazare je pris le métro pour la Gare de l'Est d'où partait le train de Reims. Elle m'attendait à la gare et m'accueillit avec les bras levés pour m'embrasser, force sourires et « ma chérie » alors que seule ma mère jusqu'alors utilisait cette expression et quand elle alluma le moteur de sa voiture de la musique classique se fit entendre à la radio.

Elle habitait dans un duplex avec les chambres à coucher et la salle de bains en bas et la cuisine salle de séjour et wc en haut. Elle alluma la télé et la même émission qui était diffusée la veille était retransmise. Il s'agissait d'une émission sur l'astronomie. Le présentateur était un très beau gosse dont la tête flottait sur un fond de nuit étoilée, tandis qu'il séduisait de sa voix hypnotique. Déjà la veille j'avais été irritée par ce manège et je dis à ma soeur que je n'allais pas regarder cette émission une deuxième fois. Elle changea de station immédiatement, montrant qu'elle voulait tout faire pour que je sois satisfaite.

Sa fille Aurore qui avait environ treize ans nous rejoignit et je lui demandai comment allait sa vie scolaire. Je ne m'attendais qu'à une réponse brève pour apprendre quelles étaient ses matières favorites mais elle me fournit une réponse très détaillée et curieusement elle ne me dit pas quels étaient ses cours préférés: elle apporta un album de photos et me décrivit les circonstances de chacune, me parla de ses activités sportives, de ses vacances, des cours qu'elle prenait en dehors du programme scolaire, si bien qu'une bonne partie de la soirée était écoulée quand elle eut fini.

Au moment de dormir ma soeur me montra une petite pièce qui avait l'air d'un débarras. Il y avait un lit d'une personne au fond de la pièce et une corde à linge au-dessus du lit dans le sens de la longueur avec du linge étendu. Elle n'enleva pas le linge bien qu'il fût sec et je dus ramper pour me coucher. Ma soeur était tout sourire et me souhaita bonne nuit. Le matelas était très dur et il y avait une gouttière au milieu. Mon rêve que ma mère m'offirait une corniche au-dessus du vide pour la nuit était donc prémonitoire! Au matin je lui dis que j'avais très mal dormi et lui demandai un autre lit. Elle me répondit d'un ton navré qu'elle avait voulu m'éviter de descendre l'escalier pour aller aux toilettes. mais il y avait d'autres chambres à coucher dont certaines étaient vacantes puisque seule un de ses trois enfants était présent. Elle aurait même pu me proposer de dormir avec elle dans son grand lit.

Elle m'offrit le canapé-lit de la salle de séjour. Dans le débarras elle me montra fièrement une machine à écrire électronique que j'avais remarquée la veille, et me dit que c'était notre père qui la lui avait offerte. Dieu sait combien de fois je lui avais fait, en vain, la même demande! Puis elle ajouta d'un ton indifférent qu'elle ne s'en servait jamais. C'était sans doute pourquoi elle était dans le débarras où j'avais passé la nuit. elle voulait que je l'envie.

Elle me propose de déjeuner au restaurant mais comme Véronique et Norbert avant elle, elle ne me demande pas de quoi j'ai envie. J'aurais aimé un bistro confortable avec de la lumière douce, et de la cuisine simple et traditionnelle. Elle nous emmène au restaurant de l'école de cuisine locale. La salle a davantage l'air d'une salle de banquet que du bistro dont je rêvais. Les serveurs étaient des apprentis. Ils nous interrompaient constamment avec leurs attentions et ne nous laissaient pas seules. Ils accomplissaient chaque petite tâche avec une concentration farouche comme si c'était une question de vie ou de mort. Leur anxiété me mit de mauvaise humeur et je perdis l'appétit.

Ma soeur me parla de son petit ami, un agriculteur qui possédait beaucoup de terres mais dont elle n'était pas follement amoureuse. Elle veut un homme qui soit riche et qui ait de la classe. Elle a rompu plusieurs fois avec lui mais il a toujours voulu renouer. Je ne sais pas ce qui la rend tellement attachante.

Je parlai de la visite d'Agnès à New York, de son comportement intolérable. Je dis qu'elle avait l'air d'avoir un plan secret et qu'elle m'avait fait tellement peur que j'avais annulé un dîner avec elle chez son hôte, dans un vaste appartement très sombre. Je dis que je ne voulais jamais plus lui parler. Sophie me répondit qu'Agnès était comme ça, elle ne pouvait pas s'en empêcher et qu'il fallait la prendre comme elle était.

Sophie choisit aussi quel film nous allions voir. C'était un film avec Nathalie Baye qui fuiyait son mariage et entraînait ses enfants dans une fuite sans but précis, et tout le temps du film je me sentis très mal à l'aise en pensant au traumatisme que la mère infligeait à ses enfants. Pendant les cinq premières minutes, la caméra voyeuse s'attarda longuement sur les jambes parfaites de l'actrice. J'eus l'impression que c'était la seule raison du choix de ma soeur.

Le dimanche matin alors que j'étais encore au lit Sophie sortit faire des courses. Le téléphone sonna. C'était son ami. Je lui demandai s'il voulait laisser un message mais il était très heureux de me parler et il fit durer la conversation une vingtaine de minutes. Quand ma soeur fut de retour je lui dis que son ami avait téléphoné. Elle me répondit qu'elle n'était pas pressée de le rappeler. Elle mit un roast-beef au four et commença à faire un gâteau. Elle me dit que c'était un gâteau économique, fait avec de l'huile, pas du beurre, et que c'était notre mère qui lui avait donné la recette. « Comme c'est mignon! » m'exclamai-je, « la fille qui fait la recette transmise par sa mère! » Mais je me demandai à quoi bon faire un gâteau si on ne pouvait supporter la dépense de 125 grammes de beurre, alors même que nous étions en passe d'hériter une somme coquette.

Elle me demanda de jouer du piano. « Tu sais, cela fait des années que je n'ai pas joué du piano. C'est la guitare que j'étudie maintenant. » « Ça ne fait rien! Tu arriveras bien à te débrouiller! » Et comme j'adorais de piano de toute façon, je m'assis devant le clavier et jouai quelques morceaux lents dont j'avais mémorisé les accords: Misty, My Funny Valentine et quelques autres. Pour quelqu'un qui n'avait pas joué du piano depuis des années, je m'en tirai plutôt bien et j'étais contente de moi. J'avais réussi à transposer les morceaux que je n'avais joué qu'à la guitare. Mais je fus déçue et irritée que ma soeur ne fasse aucun commentaire ni me donne le moindre remerciement ou compliment. « Tu n'as pas idée comme Maman est jalouse qu'Aurore joue du piano! » J'eus un bref sentiment de dissonnance cognitive. En effet ma nièce m'avait décrit en détail toutes ses activités para-scolaires mais elle n'avait pas parlé de cours de piano, sinon je lui aurais demandé d'en jouer. Mais ce malaise ne dura que le temps d'un éclair, et je répondis que cela ne m'étonnait guère, notre mère avait toujours voulu être la seule musicienne de la famille, la seule à recevoir les applaudissements.

Son fils Pierre Viaud qui faisait ses études dans une ville proche vint déjeûner. Il me montra des photos expérimentales qu'il avait faites sous lumière stroboscopique et m'expliqua les détails techniques avec une minutie et un enthousiasme qui n'étaient pas justifiés par les résultats car les photos étaient sans intérêt en tant que composition et sujet, montrant mon neveu debout dans une pièce vide, et la lumière stroboscopique faisait que chaque photo était teintée par un filtre de couleur différente.

Nous passâmes à table et quand je vis le rôti de boeuf si rouge j'en fus dégoûtée, en proie à une horreur dont je ne connaissais pas la cause. Je refusai d'en manger et craquai des noix fraîches en guise de protéines, que j'avais achetées le matin même au marché. Pendant le déjeûner j'exprimai des doutes que le million de francs en liquide viendrait entre mes mains.

Après le déjeûner ma soeur voulut me faire visiter les caves d'un fabricant de champagne et tandis que nous attendions dans un hall gigantesque le début de la visite guidée, elle me raconta par le menu ses ennuis de santé quand dix ans auparavant elle avait été opérée d'un kyste aux ovaires. Puis une voix invita les visiteurs à se diriger vers les ascenseurs et dans l'étroit habitacle tandis que nous descendions aux caves et en présence d'inconnus elle continua son récit sans me faire grâce des détails les plus dégoûtants, et elle n'arrêta d'en parler qu'après que nous eussions monté à bord du petit train qui allait nous promener dans l'immense labyrinthe.

Cette visite était ponctuée d'arrêts devant des écrans qui montraient des photos en fondu-enchaîné, donnant l'illusion de mouvement, tandis qu'une voix sortant de hauts parleurs nous expliquait tout. Cette technique d'audio-visuel remontait aux années Soixante et était très ennuyeuse mais la direction n'avait jamais adapté sa présentation aux techniques plus modernes. Il est certain que les diapositives coûtent moins cher que le film celluloïd, et le seul mouvement que les visiteurs purent observer à l'écran furent à la dernière station du train, les bulles de champagne s'élevant dans une flûte. Je me sentis abusée et déçue qu'on prenne ainsi les visiteurs pour des « cons de touristes ». Nous avions bien passé deux heures sous terre et maintenant la journée tirait à sa fin.

Dans la soirée ma soeur me donna une bouteille de faux champagne d'une marque inconnue. Elle me fit des tas de manières et de sourires comme s'il s'agissait d'un millésime de Cristal ou de Dom Pérignon. Je refuse mais elle insiste comme si elle me considérait comme l'invitée de marque digne d'un sacrifice. Ce n'est pas seulement que le champagne est du faux, la bouteille est lourde et je ne me vois pas voyager avec ça dans ma valise.

Pendant que j'étais seule dans l'appartement je lus un livre destiné aux jeunes garçons qui avait dû appartenir à mon neveu. C'était un récit à la première personne d'un homme qui avait été convaincu par un ami d'aller chercher fortune dans la forêt amazonienne. Il avait investi toutes ses économies dans l'expédition, la dernière étape se faisait en avion de deux places, et son ami lui avait faussé compagnie et était reparti sans lui, l'abandonnant dans la jungle.

Ce récit me fit penser à l'aventure que m'avait proposée mon frère François en 1979 ou 1980 quand il était, à ce qu'on disait dans la famille, revenu d'Amérique. Il avait voulu que je parte avec lui faire le commerce de montres de grandes marques contrefaites. Il était certain qu'en voyageant d'un village à l'autre et en étalant ces contrefaçons les villageois allaient s'arracher notre bimbeloterie et nous ferions fortune. Il faudrait acheter un « pick-up ». Pour moi, un pick-up c'était un tourne-disque des années 60 et je ne comprenais pas qu'il s'agissait d'un véhicule utilitaire. Pour ma part, si je voyageais dans des contrées lointaines et sous-développées, ce serait pour étudier les tribus indigènes, en particulier leur musique et leurs textiles. Il nous faudrait du matériel d'enregistrement de qualité, mais nous n'avions pas d'argent ni lui ni moi et comme en plus nous n'étions pas d'accord sur le but du voyage mon frère cessa de parler de ce projet. Le livre me força à me demander si l'intention véritable de mon frère n'était pas de me larguer dans la nature en Amérique Centrale ou du Sud comme l'ami du narrateur l'avait fait.

Le jour de mon départ Sophie m'informa qu'elle allait à Évreux elle aussi et qu'on irait dans sa voiture. Au péage elle prit deux tickets et dit qu'elle se les ferait rembourser par maman. En chemin Je lui dis qu'on devrait faire faire des agrandissements de la photo de papa sur son lit de mort. On m'en avait donné un exemplaire. C'était une photo de profil et pour un mort il avait plutôt bonne mine c'est pourquoi je trouvais que la photo était bonne, sans me poser davantage de question. À mon étonnement Sophie me déconseilla énergiquement de le faire.

Elle me demanda si j'avais des orgasmes quand je faisais l'amour. C'était une question choquante mais malgré tout comme c'était ma soeur qui me la posait je lui répondis. Je lui dis que je n'avais eu d'orgasmes qu'avec un seul homme, et c'était à chaque fois, automatique et rapide, nul besoin de faire des tas de préliminaires ni de chatouilles spéciales, et c'était un homme, un Colombien que je méprisais car il vendait de la cocaïne, alors je me sentais confuse par cette expérience et par mes ressorts psychologiques.

Nous arrivâmes à l'heure du dîner et plus tard, tandis que ma mère s'affairait à la cuisine et que j'étais en train de préparer un feu dans la cheminée, Sophie vint me chuchoter à l'oreille qu'il y avait une valise pleine de billets au sous-sol, qu'elle voulait trouver la cachette et qu'elle avait besoin que je lui tienne une bougie pour l'éclairer. Je fus brutalement ramenée à la réalité: cette famille était une famille de fous et les règles de monde extérieur n'y avaient pas cours.

Je demandai à ma soeur pourquoi elle voulait trouver cette valise. Voulait-elle prendre de l'argent? Elle me dit que non, elle voulait simplement la trouver, et elle me pressa encore pour que je l'accompagne. Elle saisit une bougie dans un chandelier, la boîte d'allumettes avec laquelle je venais d'allumer le feu et les mis dans mes mains. Comme toujours j'ai cédé pour éviter une confrontation et la suivis. Elle alluma la bougie en haut de l'escalier et nous descendîmes. C'était ridicule de marcher sur la pointe des pieds car l'escalier était très grinçant et il était impossible de passer inaperçu. À la lumière de la bougie qui vacillait dans l'escalier je me demandai si ce que je vivais à cet instant était bien du domaine du réel. Ma soeur ouvrit la porte d'un débarras qui était plein à craquer de meubles, pendant une vingtaine de secondes elle fit mine de chercher mais ne toucha ni ne déplaça rien, puis elle arrêta sa recherche, sortit et referma la porte.

Nous étions à peine de retour dans le salon quand ma mère sortit de la cuisine. Elle nous invita à la suivre au bureau de mon père et nous redescendimes l'escalier. J'étais mal à l'aise car l'odeur de la bougie éteinte flottait dans l'air et comme une enfant coupable j'avais peur que ma mère s'en aperçoive et nous demande qui était passé là quelques instants auparavant. Mon père s'était installé un bureau plus grand au rez-de-jardin. Une fois arrivées, ma mère nous laissa un instant et revint en portant une petite valise en cuir d'aspect ancien. À cette vue j'éprouvai un choc car c'était ce que Sophie et moi cherchions deux minutes plus tôt et je fus envahie par un sentiment de honte et de culpabilité.

La valise faisait environ 65 sur 40 cm. Ma mère la posa sur le bureau et l'ouvrit. Il y avait à l'intérieur quatre rangs serrés de billets de banque dont on ne voyait que la tranche, et il n'y avait aucun vide, comme si la valise avait été faite sur mesure. Elle dit que la valise contenait un million de francs à partager entre les sept enfants. L'autre jour elle avait dit qu'il y avait un million par enfant mais je ne dis rien car je me sens coupable. Elle me demanda si je voulais calculer combien cela faisait par enfant. Je fis le calcul, qui donnait 142.857,40 francs par enfant. Ma mère me demanda alors si je voulais en prendre une partie tout de suite et j'accepte de prendre cinquante mille francs. Elle prit alors cinq paquets de billets et me les tendit. C'était des billets de cinq cent francs, ces billets très grands et très fins à l'effigie de Pascal. Pauvre philosophe! C'était sûrement une insulte pour lui que d'être manipulé par des mains avides, des mains de criminels. J'étais confuse et muette à la vue de l'extrême minceur de chaque paquet. Elle m'expliqua qu'il y avait vingt billets de cinq cents francs dans chaque paquet, ce qui faisait dix mille francs, et elle me proposa de les compter. Je déclinai. J'étais confuse parce que si un paquet de dix mille francs ne mesurait pas plus de deux millimètres d'épaisseur, il devait y avoir beaucoup plus d'un million de francs dans cette valise. En fait s'il y avait quatre rangées de soixante centimètres de long, la valise contenait douze millions de francs, et s'il y avait trois rangées cela faisait neuf millions, ce qui correspondait davantage à ce que ma mère avait dit le jour de la réunion de famille.

Après m'avoir donné l'argent ma mère changea de sujet. Elle ouvrit un tiroir dans lequel se trouvaient le dossier de chaque enfant. Je ne savais pas ce que chacun contenait. Ma mère me laissa voir le contenu de celui qui portait mon nom. Il y avait cette lettre que j'avais écrite peu de temps après avoir commencé à travailler comme secrétaire débutante chez Philips en 1972. La lette était écrite au stylo plume sur du beau papier vergé ivoire. J'y exprimais mon insatisfaction du tour qu'avait pris ma vie et ma décision de quitter mon travail et de me mettre au chômage pour pouvoir poursuivre mes intérêts véritables qui étaient la musique et la danse. Il y avait aussi dans mon dossier des carnets de notes de quand j'étais enfant. Tout au début de ma scolarité aux Tilleuls à Annecy, certains professeurs avaient noté « élève intelligente ». C'est le souvenir de cette évaluation qui m'avait à plusieurs reprises au cours de ma vie, donné le courage de ne pas céder au désespoir. Mais pourquoi n'y avait-il que des choses anodines, je veux dire aucun compte financier? Il est vrai que mon père n'avait jamais rien fait pour moi après mon bac, tout au plus m'avait-il permis d'habiter un appartement pendant quelques mois avant de m'en expulser sans raison apparente. J'aurais tout de même, à trente-sept ans, pensé que mon dossier contiendrait davantage que ces documents anciens.

Sophie repartit à Reims le lendemain. Elle n'avait pas, elle, reçu cinquante mille francs en même temps que moi.


[ACCUEIL] - [SOMMAIRE] - [CONTACT] - [Sommaire du Livre] - [Chapitre précédent] - [Chapitre suivant]