Chapitre 35

Michel Guignard, le chargé de clientèle de la BNP de Neuilly, était attendu dans la soirée. C'était lui qui avait géré le compte de mon père. Il s'agissait d'un compte de non-résident au nom de ma soeur Elisabeth qui vivait en Allemagne, et qui bénéficiait d'avantages fiscaux. Mon père avait aussi confié environ deux millions de francs à investir à cet homme, et c'était cette somme que ma mère essayait de récupérer. Ma soeur Agnès faisait le voyage avec lui. Je trouvai cet arrangement suspect car il donnait l'apparence de collusion.

Ma mère ne se tenait plus d'excitation à mesure que l'heure approchait. Elle me dit que Guignard était un ancien séminariste. Elle avait toujours eu une attirance malsaine pour les « curés », non seulement les actifs mais encore et surtout, les défroqués et les déviants. L'abbé Ritz qui posait des devinettes obscènes à la table où il était invité, et l'abbé Morel étaient deux de ceux qui venaient assez fréquemment visiter ma mère quand nous habitions Annecy-le-Vieux. Il y en avait un troisième, un vieux dont j'ai oublié le nom, et un quatrième, Serge Mingot, que ma mère avait connu à Servoz quand j'étais trop jeune pour savoir ce qu'elle faisait là-haut, et qui venait souvent au début de notre installation à Annecy-le-Vieux, c'est-à-dire, au début des annés Soixante. C'était à l'époque un fort beau jeune homme qui devait tenter les femmes et j'avais appris par la suite qu'il avait quitté les Ordres, il était donc défroqué comme on dit, et il s'était marié et installé à Mantes-la-Jolie, pas loin de là où mes parents habitaient en Normandie.

Donc ce Guignard était pour l'heure l'invité d'honneur et ma mère prépara des verres à Porto sur un plateau couvert d'un napperon brodé. Enfin il arriva et ma mère le conduisit au salon. Nous nous assîmes avec lui. Cet homme avait des goûts de luxe. Sa coupe de cheveux à elle seule valait une petite fortune. Ses ongles étaient soignés et impeccables. Chaque élément de son habillement était d'un goût exquis: sa veste, sa chemise, sa cravate, ses chaussures, tout exprimait le luxe, la première qualité, le sur-mesure. Ma mère était aux petits soins, le traitait comme un roi, s'assura qu'il était confortable, lui offrit du Porto et lui s'épanouissait dans cette atmosphère. Je ne pus m'empêcher de remarquer la différence de traitement que lui et moi recevions. Moi on me traitait plutôt comme un chien dans un jeu de quilles, on me faisait dormir dans des draps sales, dans un débarras sous le linge étendu.

Il y eut un moment de silence. Il se pencha en avant comme pour faire une confidence et se mit à décrire un projet immobilier dans lequel il nous conseillait, sans le dire ouvertement, d'investir l'argent qu'il nous devait. Il s'agissait d'un immeuble résidentiel qui allait être construit près de la banque où il travaillait, sur la même avenue que celle où habitait ma grand-mère. La seule documentation qu'il nous présenta était un dessin de l'immeuble. Aucun document financier, aucun détail sur le nombre d'appartement ni la surface de chacun, aucune preuve que ce projet existait vraiment, et je voyais avec stupéfaction ma mère et ma soeur boire ses paroles car ma mère, avant de l'inviter, s'était plainte amèrement de ses manoeuvres dilatoires. Maintenant elles avaient l'air d'être toutes deux sous le charme de ses airs précieux et son zozotement discret.

C'était à cet homme, un homosexuel de toute évidence, que mon père avait confié deux millions de francs à faire fructifier à l'abri du Fisc, lui qui avait toujours professé une haine virulente pour les homosexuels. Au bout d'une heure de gazouillis sur le projet immobilier, notre homme se leva pour partir sans avoir remis la moindre somme à ma mère. Du moins c'est ce qui parut, mais il est tout à fait possible qu'il ait remis de l'argent à ma soeur à l'occasion de leur trajet ensemble. Le projet immobilier devait être un attrape-nigaud qu'elles avaient mis au point pour moi, et il s'était prêté à la comédie.

Pendant le déjeuner le lendemain je demandai à Agnès si elle se souvenait, quand nous étions enfants, quand ma mère demandait à mon père comment allaient les affaires au magasin, il répondait souvent « le procès... » sans donner d'explication. Pendant toutes ces années il y avait eu un sentiment d'oppression à cause de ce procès. « Peut-être que ce procès était la raison pour laquelle nous n'avions que le strict nécessaire à la maison, » ajoutai-je pensivement. Quand je levai la tête pour regarder ma soeur, elle me fixait les yeux écarquillés et elle me souriait en pressant ses lèvres l'une contre l'autre comme pour s'empêcher de me révéler la vérité sur cette affaire. Peut-être n'y avait-il jamais eu de procès. Peut-être mon père parlait-il d'un procès dans le seul but de nous dissuader, nous enfants ou bien seulement moi, de lui faire des demandes qui coûtaient de l'argent, pendant qu'il empilait les billets de cinq cents francs dans sa cachette, et j'avais été la seule dupe.

Après le déjeûner Agnès dit qu'elle allait faire une promenade avec sa fille. Gabrielle était l'enfant qu'elle avait eu en 1986 avec Michel Girot, son deuxième mari. La fillette était venue chez ma mère pendant que j'étais à Reims chez Sophie, et elle y restait pour une durée indéterminée. Sa présence donnait à ma mère un prétexte pour être toujours occupée et ainsi échapper aux questions que je n'aurais pas manqué de lui poser si nous avions été seule à seule. Elle insista pour que j'accompagne ma soeur et ma nièce alors j'obéis et sortis avec elles en m'aidant d'une canne.

Pendant toute la promenade Agnès resta cinquante mètres devant moi. Nous marchions lentement pour accommoder sa fille. Je ne tentai pas de la rattrapper. Le souvenir de la terreur qu'elle m'avait inspirée lors de sa visite à New York seize mois auparavant était encore frais et cuisant, et tant que je ne savais pas quel était le but réel de son voyage je n'allais pas faire comme si tout était normal. Sa fille trottinait d'elle à moi et je lui parlai gentiment. Nous arrivâmes à un cognassier très ancien et très grand, dont les fuits énormes et dorés jonchaient le sol parmi les feuilles mortes. C'était une vision d'abondance qui était peut-être le seul but de la promenade, comme pour me donner un sentiment de richesse sans bourse délier. Je montrai les fruits à ma nièce et nous nous baissâmes mais n'en récoltâmes aucun, faute de savoir comment les préparer. Ma soeur pendant ce temps restait à l'écart et nous fûmes de retour chez ma mère sans qu'aucune parole de l'une à l'autre n'ait été échangée.

Tandis que nous prenions le thé elle me demanda quels étaient mes projets. Je pensai à la rééducation, au procès contre la Transit Authority, et mon besoin le plus pressant était de retrouver ma mobilité mais comme elle ne m'avait pas posé de question directe à ce sujet je fis le choix de prendre la question de ma soeur pour une interrogation sur mon travail. J'étais loin d'avoir atteint un niveau professionnel en musique, et j'allais devoir générer des revenus avec une autre activité dans l'intervalle. Et après ce qui m'était arrivé en faisant un boulot de survie j'avais décidé de ne plus jamais de ma vie faire un travail que je n'aimais pas. Mais je n'avais pas encore pensé à ce que j'allais faire pour gagner de l'argent. Je n'avais pas l'impression que c'était un problème urgent.

Je répondis sans enthousiasme que je ne savais pas, que j'aimais les langues, j'aimais traduire. « Oh! Tu sais, il y a une excellente école de traduction à Paris, » me dit-elle à peine avais-je fini de parler. Puis faisant une référence oblique à mon état de santé, elle me dit que je devrais voir un docteur. Je n'eus pas envie de lui dire que j'étais suivie par mon chirurgien à New York, que j'avais un programme de rééducation intensif, que je le reprendrais dès mon retour. Je sentais une pesanteur énorme à la seule pensée de parler de ça. Je la laissai poursuivre. Elle me donna l'adresse d'un homéopathe et d'un ostéopathe à Paris. Elle ajouta que l'ostéopathe était excellent, mais qu'au cours de son traitement il devait glisser un doigt dans l'anus du patient. « Quand j'ai dit ça à Éléonore elle n'a pas voulu y aller » ajouta-t'elle avec un sourire indulgent, comme si c'était une délicatesse de jeunesse que nous, adultes, avions dépassée. Elle ne me dit pas de quoi souffrait sa fille.

Puis elle m'apporta la photo d'une maison et m'expliqua qu'elle venait de l'acheter. C'était une grande et vieille maison située dans l'Aveyron près de Rodez. Elle ne me dit pas combien elle l'avait payée ni avec quel argent. Je dis que c'était une belle maison.

Agnès repartie, ma mère m'annonça la visite dans la journée de Lucien Sautreuil. C'était, me dit-elle, un ami d'enfance qu'elle avait connu quand il était boy-scout et elle girl-scout. Elle n'avait jamais parlé de lui. Il était expert comptable, il vivait au Neubourg tout près d'ici, et il allait l'assister pour le règlement de la succession.

Dès son arrivée ma mère passa en mode pré-adolescent, elle le tutoyait et lui disait « mon vieux ». Lui ne disait rien et avait un grand sourire qui dut à la longue lui donner des crampes dans les zygomatiques car il ne s'en départit pas une seconde. Elle me montra trois chèques que Guignard avait remis à mon père en contrepartie de l'argent liquide qu'il lui avait confié. L'un était pour quatre cent mille francs, le second pour six-cent mille et le troisième pour presque un million de francs. Je fus tellement stupéfaite que je pensai aussitôt que le troisième chèque annullait et remplaçait les deux autres car je n'arrivais pas à imaginer que deux millions de francs en liquide puissent passer ainsi de main en main. Ma mère me demanda ce qu'à mon avis elle devait faire. Je lui dis de mettre le plus petit des chèques à l'encaissement et s'il était sans provision, d'attaquer Guignard en justice. Après un bref échange sur le sujet entre ma mère et moi, elle remit les trois chèques à Sautreuil pour qu'il les garde en sûreté, fidèle à sa coutume de me demander mon avis seulement pour la forme et de faire ce qu'elle avait déjà décidé.

Ayant épuisé le sujet des affaires comptables, ma mère apporta des rafraîchissements. Elle parla d'un couple qui avait monté une affaire, et avec son sens de l'humour particulier dit que la femme « couchait avec son patron », ce qui ne manqua pas de me rappeler un épisode pénible de ma propre vie. Le faisait-elle exprès? Elle le savait pourtant car je lui en avais parlé à l'époque, et elle avait été témoin de ma souffrance. Sautreuil souriait toujours et ne disait rien.

Le lendemain matin nous eûmes la visite d'un homme que ma mère disait être le notaire qu'elle avait choisi pour régler la succession, Maître Gence. C'était un homme aux cheveux blancs, grand et maigre, aux allures de croque-mort dans un complet noir. Contrairement à mon attente la réunion fut très brève et informelle: à aucun moment nous ne fûmes assis tous les trois et aucun document ne fut présenté si bien qu'après son départ je restai dans l'ignorance de la composition officielle de la succession. Ma mère quitta la salle un instant et j'en profitai pour demander au visiteur ce qu'il pensait de l'argent qui n'était pas inclus dans la composition de la succession. Ce que je voulais savoir, c'était comment faire valoir mes droits à l'argent qui restait dans l'ombre à l'abri du fisc. « Ah, » me répondit-il, « s'il y a un bas de laine, cela ne nous concerne pas. » Un bas de laine! Ceci dit il repartit.

Après cela il fut question d'aller en Suisse pour voir le compte en banque où mon père avait planqué de l'argent. Ma mère dit qu'elle voulait prendre rendez-vous avec l'interlocuteur habituel de mon père, mais qu'elle préférait l'appeler d'un autre numéro au cas où celui de la maison serait sur écoute. Elle s'absenta pendant une heure et fut de retour avec un rendez-vous à Genève mais elle ne me dit ni le jour ni l'heure. J'appréhendais de faire un si long voyage par la route et proposai d'aller à Genève en avion depuis Paris, et de louer une voiture à Genève. Mais comme à son habitude chaque fois que je proposai quelque chose qui contrariait ses plans secrets ma mère s'écria instinctivement: « Ah ben non! » Nous allions donc traverser la France d'ouest en est, une longue journée de route.

Nous sommes donc parties le matin du 10 octobre. La dernière chose que fit ma mère avant de quitter la maison fut de mettre quelques objets de valeur dans une cachette (mais pas la valise de billets, ni les trois chèques qu'elle avait remis à son ami comptable pour qu'ils soient en sûreté!) au cas où la maison serait cambriolée, et je me joignis à elle et mis dans la cachette le bon que j'avais reçu de mon parrain. Pour la même raison elle se para de tous ses bijoux, un assemblage hétéroclite de colliers, bagues et bracelets. J'aimais bien un certain bracelet très sobre en mailles d'or plates qui se fermait par une boucle comme un bracelet montre. Pendant tout le voyage j'eus le privilège de l'admirer car elle le portait au poignet droit. Elle savait que j'aimais bien cette pièce. Peut-être voulait-elle me tenter et me pousser à lui demander de me la donner ou me la réserver en héritage. Je savais que si je faisais cela elle poserait des conditions inacceptables alors je ne dis rien.

À Paris elle sortit à la Porte d'Orléans et elle me demanda d'acheter des provisions pour la route pendant qu'elle faisait le plein. J'achetai des biscuits et un pack de douze petites bouteilles d'eau. Avant de repartir il y eut un lourd silence durant lequel je savais qu'elle attendait que je lui demande de me rembourser mais je n'en fis rien.

Une fois sur l'autoroute A6 je me détendis. Ma mère était excellente conductrice et sa Peugeot Turbo était à la hauteur de la tâche. La journée était fraîche et ensoleillée et j'anticipai avec plaisir de traverser les diverses régions aux noms familiers. Je sentais un lien viscéral avec mon pays. Les noms des villes, les paysages, les essences des arbres, les races bovines, l'architecture des vieux châteaux, leurs pierres dorées par la lumière oblique de l'après-midi, tout cela, je m'en rendais compte, faisait partie des fondations de mon être. J'avais mon appareil photo à bord et je pris plusieurs clichés.

Nous passâmes une route dont une partie était parallèle à l'autoroute. Elle était bordée d'arbres dont les feuillages alternaient régulièrement entre le jaune, le violet sombre, l'orange et le vert. C'était une friandise visuelle. « Je suis sûre que celui qui a planté ces arbres l'a fait exprès! » m'exclamai-je. C'était faire preuve d'un savoir particulier, et d'une tournure d'esprit spéciale, un sens de l'humour pour les gags visuels, que de planter des arbres dans le seul but d'obtenir à l'automne une certaine harmonie de couleurs. Ainsi on ne remarquait rien de spécial pendant neuf mois de l'année, et c'était seulement à l'automne que l'intention devenait apparente. Sans que j'en sois consciente, mon esprit était occupé à discerner le fortuit et l'intentionnel et mon excitation à la vue de ce feuillage en était la preuve. Ma mère ne répondit rien.

Quand elle voulait un biscuit elle ne le demandait pas simplement, directement; elle disait « Je veux bien que tu me donnes un biscuit », comme si elle cédait, condescendait à accepter ce que je lui offrais. C'était le « bien » dans « Je veux bien... » qui changeait tout, transformant un ordre en un consentement, c'est-à-dire, inversant la relation de pouvoir, comme si elle mangeait des biscuits pour me faire plaisir. Elle et mon père avaient au fil des ans usé abondemment de cette entourloupe linguistique, pour nous faire faire ce qui nous déplaisait, ce qui avait fait naître en moi un certain ressentiment.

La nuit tombait quand nous traversâmes la Bourgogne et je lus avec amusement les noms de vins célèbres: Beaune, Nuits Saint-Georges... et je pris des photos du ciel au crépuscule parce que le ciel français était tellement différent du ciel américain. Puis nous arrivâmes dans les Alpes, la Haute-Savoie où j'avais grandi et où mes trois plus jeunes frères et soeur étaient nés, et je sus que nous étions presque arrivées. Genève était juste de l'autre côté de la frontière et maintenant une autoroute coupait à travers monts et vallées ce qui permettait d'avancer à vive allure, contrairement aux années Soixante où la nationale faisait des lacets et où il fallait une heure pour faire le trajet depuis Annecy.

Ma mère me demanda d'ouvrir une carte et je suivis notre itinéraire soigneusement. Je ne m'étonnai pas que cela fût nécessaire alors que nous circulions sur une autoroute, comme si par extraordinaire les autorités routières eussent omis d'indiquer la direction de Genève. Quand nous passâmes un signe indiquant la direction d'Annemasse, ma mère dit que c'était par là mais d'après la carte c'était faux et je le lui dis, mais elle insista qu'il fallait passer par là pour aller à Genève, et elle se mit dans la voie qui menait à l'embranchement pour Annemasse. J'étais inquiète que nous manquions l'embranchement pour Genève et sentis la colère monter en moi mais au dernier moment ma mère changea de voie et prit la route que je lui avais indiquée. Cet incident ainsi que plusieurs autres qui se produisirent plus tard et le lendemain, resta incompréhensible pendant plusieurs années, mais je finis par comprendre que ma mère faisait semblant de ne pas connaître les lieux pour que je croie que le compte en Suisse était rarement visité et pratiquement inactif.

Ainsi, après avoir quitté l'autoroute nous nous trouvâmes dans un petit village obscur et ma mère s'arrêta devant un hôtel dont la pancarte était à peine lisible, et me demanda d'aller voir s'il y avait une chambre libre. L'hôtel était complet. Nous avançâmes un peu plus loin et ma mère s'arrêta devant un autre hôtel miteux et le manège se répéta trois ou quatre fois, et à chaque fois je devais sortir et rentrer dans la voiture avec difficulté à cause de ma jambe raide. Pas de place à l'auberge. Cela me rappelait la naissance du Christ.

Je commençais à désespérer quand je vis dans la distance un bâtiment récent aux allures de chalet alpin, de plusieurs étages et très bien éclairé comme si c'était lui qui pompait tout le courant du village, laissant le reste dans l'obscurité. C'était un hôtel et là, bien sûr, il y avait des chambres disponibles.

Après le dîner nous montâmes nous coucher. Ma mère avait pris une chambre avec deux lits, un grand et un petit. Elle prit le grand lit qui avait une lampe de chevet et je n'eus plus qu'à prendre le lit d'enfant, un lit d'une personne, sans lampe, disposé perpendiculairement. Ainsi quel que soit mon âge et mon état de santé ma mère conservait la hiérarchie parent-enfant ce qui rendait impossible une relation d'égale à égale entre adultes. Tout à coup sa voix fut très enrouée et elle fut incapable de faire une phrase complète. Hillary Clinton, lors de sa campagne pour la présidence des États-Unis en 2017 avait les mêmes enrouements subits au cours d'un discours de campagne. Elle devait s'éclaircir la gorge à maintes reprises sans toujours y parvenir. Ma mère continua même après avoir éteint la lumière. Cela aurait pu m'agacer et m'empêcher de dormir mais j'étais fatiguée, heureuse d'être en vie et je m'endormis aussitôt.

Au matin il y eut un moment de malaise quand je vis ma mère saisir ma brosse à cheveux pour se coiffer sans m'avoir demandé. Je réalisai à cet instant la répulsion que m'inspirait sa chevelure avec sa couleur et ses boucles artificielles. J'avais vu sur des photos de jeune fille que ses cheveux étaient châtain et lisses mais je l'avais toujours connue blonde et bouclée au moyen de ces traitements agressifs. Maintenant ses cheveux très fins comme les miens étaient comme de l'étoupe. Je fis un bond en avant et lui arrachai ma brosse des mains. Elle insista qu'elle n'en avait besoin qu'un tout petit peu mais je lui opposai une vigoureuse résistance pour laquelle je ressentis immédiatement une grande honte.

Puis elle me dit que je devrais prendre en photo le coteau planté de vignes que nous voyions de la fenêtre mais je ne voyais rien d'intéressant à photographier, alors je lui demandai de se tenir debout à droite de la fenêtre et elle se mit de profil, la tête un peu relevée et les yeux baissés dans une attitude hautaine comme à son habitude.

Le soleil brillait dans un ciel bleu quand nous nous mîmes en route. On sentait dans l'air un parfum de pommes mûres et de vaches et d'herbe grasse. Une fois à Genève ma mère fit semblant de ne pas connaître l'itinéraire pour se rendre à la banque. Elle s'arrêta deux ou trois fois, baissa la vitre pour parler à un passant et lui demander où se trouvait l'avenue X. Enfin nous y arrivâmes et nous étions à l'heure au rendez-vous à 9H du matin.

On nous fit entrer dans une pièce nue où il n'y avait qu'une table et quelques chaises. Un homme entra avec une liasse sous le bras qu'il offrit à ma mère et qu'elle refusa au motif qu'en cas de fouille par les douaniers français ils trouveraient ce document compromettant. En fait il y avait plusieurs comptes. J'appris que mon père spéculait sur les devises, qu'il avait des actions en bourse et des investissements en bons à long et à moyen terme et un compte d'épargne porteur d'intérêt. J'étais très surprise d'apprendre cela car mon père avait toujours professé ne pas faire confiance aux investissements de ce genre, qu'il ne croyait qu'en la pierre.

Tout cela m'intéressait beaucoup mais j'avais des remous étranges dans l'intestin qui détournèrent mon attention. Un besoin impérieux d'aller me soulager s'empara de moi et j'y résistai car je ne voulais rien perdre de ce qui se disait, alors je me retins. Je vis que le 5 janvier 1989 il y avait eu un retrait de 400.000 francs et en avril un de 300.000 francs. Je notai cela dans un petit calepin. C'était juste avant la visite d'Agnès à New York. Elle m'avait annoncé sa venue en mai, comme si le retrait d'avril constituait une étape indispensable à son voyage. D'ailleurs elle m'avait bien dit que papa lui payait son voyage.

Je serrais les dents, essayant de me contrôler mais malgré moi des gaz s'échappèrent en silence et l'odeur nauséabonde se répandit dans la petite pièce. J'étais au comble de la honte mais ni le banquier ni ma mère ne semblait avoir remarqué. J'avais des sueurs froides. Cette réunion n'en finissait pas! Le banquier parlait sur un ton monotone qui m'exaspérait. Je n'ai pas eu connaissance des soldes. J'avais des sueurs froides. Enfin la réunion se termina. J'eus envie de demander au banquier où étaient les toilettes mais je n'osai pas. Ma mère à la sortie se dirigea vers un bar-restaurant juste en face du Crédit Suisse et arrivées là elle dit qu'elle avait besoin d'aller aux toilettes. Je dis que moi aussi et je me précipitai au sous-sol pour être la première. Elle avait une expression amusée. Je n'avais jamais eu de dérangements intestinaux de ce genre et la seule explication possible est que ma mère avait mis un laxatif dans mon dîner ou ma boisson pour qu'au moment d'examiner le compte suisse je sois dans l'incapacité de me concentrer, de poser des questions, de demander un retrait. Ma mère ne fit aucun retrait. Nous étions venues voir mais pas toucher.

Nous passâmes la journée en Haute Savoie, où nous avions vécu seize ans et où mes frères et ma soeur cadette étaient nés. Pour le déjeûner nous fîmes halte dans un petit village haut perché, où nous prîmes une assiette de charcuterie locale avec du bon pain et du vin de pays. C'était délicieux. Le patron, souriant naturellement et heureux de vivre avait une mine de Savoyard typique et j'en fis la remarque à ma mère qui marqua de l'étonnement. Nous redescendîmes vers Annecy, au passage fîmes le tour de notre ancienne maison à Annecy-le-Vieux. À l'emplacement du verger que mes parents avaient fait planter et dont ils ne s'occupèrent jamais, il y avait maintenant une piscine, que nous aurions été heureuses d'avoir, enfants, durant ces étés très chauds que nous passions là. Sinon tout était pareil, mis à part les arbres d'ornement qui avaient beaucoup grandi. Je les avais connus quand ils n'étaient que de jeunes arbres maigres et très espacés, et maintenant ils avaient atteint la taille adulte, semblaient plus proches les uns des autres et lançaient dans le ciel un feuillage exubérant et sur le sol une ombre intense.

Quand aux prairies qui entouraient la maison dans mon enfance, et que je franchissais habituellement pour aller vers les bois, elles avaient été couvertes de bâtiments à l'architecture ambitieuse, de pavillons, et il subsistait encore au milieu de tout cela de vieilles fermes aux lignes familières, celle des Delettraz, celle des Mermillod, celle des Balançat, la pension de famille des Mermoz. Ces noms me revenaient en mémoire que je n'aurais jamais imaginé évoquer à nouveau si longtemps après. Et le ruisseau qui longeait la Montée des Chapelaines, et qui m'enchantait autrefois avec ses bonds joyeux et son murmure confidentiel, il coulait maintenant à l'abri des regards et des oreilles dans une canalisation.

Arrivées en bas de la montée des Chapelaines nous vîmes mon ancien professeur de gymnastique dans la cour de sa maison. Il vivait donc toujours là! Je demandai à ma mère de s'arrêter et je sortis pour lui dire bonjour. Il avait beaucoup vieilli. Tout sportif qu'il était autrefois il marchait maintenant avec peine. Je pensais qu'il me reconnaîtrait aussitôt car nous étions voisins à l'époque mais mon nom n'eut pas l'air de provoquer un déclic. Je lui dis que j'habitais à New York et il me répondit aussitôt qu'il avait des amis dont un des enfants vivait sur la Côte Ouest et il me parla d'eux et ne me laissa pas lui parler de moi. Je fus très déçue par cette rencontre.

En fin d'après-midi ma mère dit que nous allions passer la nuit chez Jean Nicolas et elle acheta un gros bouquet de fleurs. Elle avait probablement un accord préalable avec lui mais elle ne m'avait rien dit et elle fit comme si nous débarquions à l'improviste et nous imposions, aussi quand Jean ouvrit la porte je fus horriblement gênée. Cet homme avait été l'ami de mes parents pendant toute notre période annécienne. Sa fille Michèle était dans la même classe que moi aux Tilleuls. Plusieurs années après le décès (en 1966) de Denise son épouse et la mère de ses cinq enfants, il s'était remarié avec une religieuse défroquée nommée Marie Antoinette. Je n'avais jamais entendu ma mère parler en tons élogieux de cette femme, et maintenant elle lui faisait la bise et lui prodiguait de l'affection comme à une vieille amie. Je ne l'avais jamais rencontrée et la trouvai aimable, d'aspect soigné, grande et très mince avec un chignon blond qui lui dégageait le visage.

Pendant l'apéritif Jean évoqua la mémoire de mon père. Il dit au passage qu'il avait assisté à ses obsèques mais je ne l'avais pas vu dans la maison familiale. Il parla avec admiration d'un événement qui remontait au début des Années Soixante, quand mon père s'était cassé la jambe dans un accident de ski. Il raconta que mon père, qui ne cotisait à aucune assurance-santé même pour ses six enfants, avait attendu le lundi suivant pour déclarer son accident comme un accident du travail et ainsi faire prendre en charge ses frais médicaux par son assurance de travail. Je trouvai très curieux que cet ami de mon père évoque une fraude à l'assurance pour en faire l'éloge, et je me sentis visée aussi, un peu comme s'il faisait semblant de ne pas savoir que c'était en travaillant comme coursière à vélo que j'avais été blessée, et non pas en me promenant.

Ils parlèrent de tout de monde: des cinq enfants de Jean, de leurs conjoints et leurs enfants, de mes frères et soeurs, leurs conjoints et leurs enfants, de tous sauf de moi qui étais la seule présente de toute cette génération! Personne ne me posa aucune question sur ma vie à New York. J'avais l'impression d'être invisible. Quand je demandai un troisième whisky à Jean il me jeta un regard surpris.

Après le dîner Marie-Antoinette me raconta un voyage qu'elle avait fait récemment avec Jean, dans le Hoggar. Je lui demandai comment elle avait organisé ce voyage. Elle me dit que c'était une agence qui vendait un forfait tout compris. Elle ajouta que ce n'était pas à la portée de toutes les bourses. Elle me raconta que dans le désert il y avait des pierres qui ne payaient pas de mine mais quand on les coupait en deux on découvrait à l'intérieur des poudres colorées et on ne savait jamais quelle allait être la couleur. Elle me parlait comme on parle à un enfant, comme si elle me racontait un conte de fées et mon intérêt fut piqué, je ne pus m'empêcher de dire que je voulais y aller moi-même et à nouveau elle me répéta que ce n'était pas à la portée de toutes les bourses. Mais j'étais confiante qu'avec mon héritage je pourrais me payer de beaux voyages et me demandai pourquoi elle insistait tant sur ce point.

Pour la nuit nous dûmes ma mère et moi partager un grand lit. Cela me fit une étrange impression d'être à la fois si proches et si lointaines. À nouveau elle eût un accès d'enrouement et fut incapable de parler. On aurait dit qu'elle choisissait les moments où j'aurais pu lui poser des questions car son enrouement rendait toute conversation impossible. Ou si elle ne pouvait pas déclencher volontairement ces crises, elles étaient une réaction à des émotions qui l'envahissaient à ces moments de tête à tête.

Au matin à la fin du petit déjeuner je demandai au couple de poser avec ma mère pour une photo. Ils se tinrent près de la fenêtre. On voyait un petit portrait de Denise sur une étagère. Je reculai pour faire mon cadrage et j'avais fait mes réglages et m'apprêtais à appuyer sur le bouton quand ma mère m'interrompit: « Tu n'as pas le bouquet dans la photo! » me dit-elle d'un ton de reproche. Je lui expliquai que comme je n'avais pas de flash je devais me débrouiller avec la lumière du jour et ne pouvais pas prendre des photos n'importe où dans l'appartement mais elle ne voulut rien entendre, elle agissait comme si j'avais omis d'inclure son bouquet dans le seul but de la contrarier. Alors pour l'apaiser je lui proposai de prendre une photo comme elle voulait avec mon appareil. Sur la photo que je pris ensuite, elle était à nouveau de profil, fixant du regard le bouquet qui n'était pas dans la photo, tandis que Jean souriait d'unn air paisible, et Marie-Antoinette, les yeux baissés, souriait d'un air crispé.

Au moment de quitter la chambre avec mon bagage, je vis ma mère tirer sur les draps et les ôter du lit d'un air résolu. Sur ces entrefaites Marie-Antoinette entra dans la chambre et, voyant ma mère en train de défaire le lit, elle lui dit: « Ce n'est pas la peine! » Sur quoi ma mère répondit d'un ton catégorique: « Ah si! Ah si! » Autrement dit, les amis des Nicolas valaient la peine qu'on leur offre des draps qui sortaient de la blanchisserie, mais moi, en revanche, je pouvais me contenter de draps puants dans lesquels ma soeur avait dormi pendant plusieurs semaines.

Nous prîmes la route et à peine une heure après notre départ, alors que nous n'avions pas encore quitté les Alpes, ma mère sans rien me dire prit une certaine direction, et elle s'arrêta sur le bas-côté une centaine de mètres avant un pont. Elle sortit de voiture et m'invita à la suivre. Nous y arrivâmes et y marchâmes jusqu'à mi-chemin. Un abîme impressionnant s'offrait à notre regard, et un souffle frais en remontait. C'était le Pont de l'Abîme! A quelques centaines de mètres se trouvait l'ancien pont, où quelques promeneurs donnaient à ce gouffre gigantesque une échelle humaine. Le nouveau pont avait été construit en même temps que l'Autoroute des Neiges.

Tandis que je scrutais le fond du ravin et observai le cours d'eau qui bruissait avec un son lointain, j'entendis ma mère me dire sur un ton un peu nostalgique: « J'ai toujours eu de l'admiration pour ceux qui avaient le courage de sauter dans le vide. » Elle appuya sur le mot « courage ». C'était avant la mode du parapente et du saut à l'élastique alors elle ne pouvait parler que de suicide. Je lui répondis sur le même ton: « Tu sais, chaque fois que j'ai pensé au suicide il y a toujours eu une pensée qui m'a arrêtée: c'était de me dire qu'après avoir commis l'irréparable, je comprendrais dans un éclair la cause de tous mes problèmes et il serait trop tard, et je mourrais pour rien. » Elle eût une expression de colère et de dépit, poussa un soupir et pinça les lèvres pour s'empêcher de rien dire. J'étais un peu gênée de m'être ainsi confiée. Une partie de moi voulait l'intimité, l'autre savait que ma mère m'avait toujours trahie. Je fus tout de même surprise qu'elle ne réponde rien quand je lui confiai avoir été tentée par le suicide. Nous fîmes demi-tour et reprîmes la route.

BNNY-35 Visite de Guignard, Agnès, Sautreul, Gence,

Michel Guignard, le chargé de clientèle de la BNP de Neuilly, était attendu dans la soirée. C'était lui qui avait géré le compte de mon père. Il s'agissait d'un compte de non-résident au nom de ma soeur Elisabeth qui vivait en Allemagne, et qui bénéficiait d'avantages fiscaux. Mon père avait aussi confié environ deux millions de francs à investir à cet homme, et c'était cette somme que ma mère essayait de récupérer. Ma soeur Agnès faisait le voyage avec lui. Je trouvai cet arrangement suspect car il donnait l'apparence de collusion.

Ma mère ne se tenait plus d'excitation à mesure que l'heure approchait. Elle me dit que Guignard était un ancien séminariste. Elle avait toujours eu une attirance malsaine pour les « curés », non seulement les actifs mais encore et surtout, les défroqués et les déviants. L'abbé Ritz qui posait des devinettes obscènes à la table où il était invité, et l'abbé Morel étaient deux de ceux qui venaient assez fréquemment visiter ma mère quand nous habitions Annecy-le-Vieux. Il y en avait un troisième, un vieux dont j'ai oublié le nom, et un quatrième, Serge Mingot, que ma mère avait connu à Servoz quand j'étais trop jeune pour savoir ce qu'elle faisait là-haut, et qui venait souvent au début de notre installation à Annecy-le-Vieux, c'est-à-dire, au début des annés Soixante. C'était à l'époque un fort beau jeune homme qui devait tenter les femmes et j'avais appris par la suite qu'il avait quitté les Ordres, il était donc défroqué comme on dit, et il s'était marié et installé à Mantes-la-Jolie, pas loin de là où mes parents habitaient en Normandie.

Donc ce Guignard était pour l'heure l'invité d'honneur et ma mère prépara des verres à Porto sur un plateau couvert d'un napperon brodé. Enfin il arriva et ma mère le conduisit au salon. Nous nous assîmes avec lui. Cet homme avait des goûts de luxe. Sa coupe de cheveux à elle seule valait une petite fortune. Ses ongles étaient soignés et impeccables. Chaque élément de son habillement était d'un goût exquis: sa veste, sa chemise, sa cravate, ses chaussures, tout exprimait le luxe, la première qualité, le sur-mesure. Ma mère était aux petits soins, le traitait comme un roi, s'assura qu'il était confortable, lui offrit du Porto et lui s'épanouissait dans cette atmosphère. Je ne pus m'empêcher de remarquer la différence de traitement que lui et moi recevions. Moi on me traitait plutôt comme un chien dans un jeu de quilles, on me faisait dormir dans des draps sales, dans un débarras sous le linge étendu.

Il y eut un moment de silence. Il se pencha en avant comme pour faire une confidence et se mit à décrire un projet immobilier dans lequel il nous conseillait, sans le dire ouvertement, d'investir l'argent qu'il nous devait. Il s'agissait d'un immeuble résidentiel qui allait être construit près de la banque où il travaillait, sur la même avenue que celle où habitait ma grand-mère. La seule documentation qu'il nous présenta était un dessin de l'immeuble. Aucun document financier, aucun détail sur le nombre d'appartement ni la surface de chacun, aucune preuve que ce projet existait vraiment, et je voyais avec stupéfaction ma mère et ma soeur boire ses paroles car ma mère, avant de l'inviter, s'était plainte amèrement de ses manoeuvres dilatoires. Maintenant elles avaient l'air d'être toutes deux sous le charme de ses airs précieux et son zozotement discret.

C'était à cet homme, un homosexuel de toute évidence, que mon père avait confié deux millions de francs à faire fructifier à l'abri du Fisc, lui qui avait toujours professé une haine virulente pour les homosexuels. Au bout d'une heure de gazouillis sur le projet immobilier, notre homme se leva pour partir sans avoir remis la moindre somme à ma mère. Du moins c'est ce qui parut, mais il est tout à fait possible qu'il ait remis de l'argent à ma soeur à l'occasion de leur trajet ensemble. Le projet immobilier devait être un attrape-nigaud qu'elles avaient mis au point pour moi, et il s'était prêté à la comédie.

Pendant le déjeuner le lendemain je demandai à Agnès si elle se souvenait, quand nous étions enfants, quand ma mère demandait à mon père comment allaient les affaires au magasin, il répondait souvent « le procès... » sans donner d'explication. Pendant toutes ces années il y avait eu un sentiment d'oppression à cause de ce procès. « Peut-être que ce procès était la raison pour laquelle nous n'avions que le strict nécessaire à la maison, » ajoutai-je pensivement. Quand je levai la tête pour regarder ma soeur, elle me fixait les yeux écarquillés et elle me souriait en pressant ses lèvres l'une contre l'autre comme pour s'empêcher de me révéler la vérité sur cette affaire. Peut-être n'y avait-il jamais eu de procès. Peut-être mon père parlait-il d'un procès dans le seul but de nous dissuader, nous enfants ou bien seulement moi, de lui faire des demandes qui coûtaient de l'argent, pendant qu'il empilait les billets de cinq cents francs dans sa cachette, et j'avais été la seule dupe.

Après le déjeûner Agnès dit qu'elle allait faire une promenade avec sa fille. Gabrielle était l'enfant qu'elle avait eu en 1986 avec Michel Girot, son deuxième mari. La fillette était venue chez ma mère pendant que j'étais à Reims chez Sophie, et elle y restait pour une durée indéterminée. Sa présence donnait à ma mère un prétexte pour être toujours occupée et ainsi échapper aux questions que je n'aurais pas manqué de lui poser si nous avions été seule à seule. Elle insista pour que j'accompagne ma soeur et ma nièce alors j'obéis et sortis avec elles en m'aidant d'une canne.

Pendant toute la promenade Agnès resta cinquante mètres devant moi. Nous marchions lentement pour accommoder sa fille. Je ne tentai pas de la rattrapper. Le souvenir de la terreur qu'elle m'avait inspirée lors de sa visite à New York seize mois auparavant était encore frais et cuisant, et tant que je ne savais pas quel était le but réel de son voyage je n'allais pas faire comme si tout était normal. Sa fille trottinait d'elle à moi et je lui parlai gentiment. Nous arrivâmes à un cognassier très ancien et très grand, dont les fuits énormes et dorés jonchaient le sol parmi les feuilles mortes. C'était une vision d'abondance qui était peut-être le seul but de la promenade, comme pour me donner un sentiment de richesse sans bourse délier. Je montrai les fruits à ma nièce et nous nous baissâmes mais n'en récoltâmes aucun, faute de savoir comment les préparer. Ma soeur pendant ce temps restait à l'écart et nous fûmes de retour chez ma mère sans qu'aucune parole de l'une à l'autre n'ait été échangée.

Tandis que nous prenions le thé elle me demanda quels étaient mes projets. Je pensai à la rééducation, au procès contre la Transit Authority, et mon besoin le plus pressant était de retrouver ma mobilité mais comme elle ne m'avait pas posé de question directe à ce sujet je fis le choix de prendre la question de ma soeur pour une interrogation sur mon travail. J'étais loin d'avoir atteint un niveau professionnel en musique, et j'allais devoir générer des revenus avec une autre activité dans l'intervalle. Et après ce qui m'était arrivé en faisant un boulot de survie j'avais décidé de ne plus jamais de ma vie faire un travail que je n'aimais pas. Mais je n'avais pas encore pensé à ce que j'allais faire pour gagner de l'argent. Je n'avais pas l'impression que c'était un problème urgent.

Je répondis sans enthousiasme que je ne savais pas, que j'aimais les langues, j'aimais traduire. « Oh! Tu sais, il y a une excellente école de traduction à Paris, » me dit-elle à peine avais-je fini de parler. Puis faisant une référence oblique à mon état de santé, elle me dit que je devrais voir un docteur. Je n'eus pas envie de lui dire que j'étais suivie par mon chirurgien à New York, que j'avais un programme de rééducation intensif, que je le reprendrais dès mon retour. Je sentais une pesanteur énorme à la seule pensée de parler de ça. Je la laissai poursuivre. Elle me donna l'adresse d'un homéopathe et d'un ostéopathe à Paris. Elle ajouta que l'ostéopathe était excellent, mais qu'au cours de son traitement il devait glisser un doigt dans l'anus du patient. « Quand j'ai dit ça à Éléonore elle n'a pas voulu y aller » ajouta-t'elle avec un sourire indulgent, comme si c'était une délicatesse de jeunesse que nous, adultes, avions dépassée. Elle ne me dit pas de quoi souffrait sa fille.

Puis elle m'apporta la photo d'une maison et m'expliqua qu'elle venait de l'acheter. C'était une grande et vieille maison située dans l'Aveyron près de Rodez. Elle ne me dit pas combien elle l'avait payée ni avec quel argent. Je dis que c'était une belle maison.

Agnès repartie, ma mère m'annonça la visite dans la journée de Lucien Sautreuil. C'était, me dit-elle, un ami d'enfance qu'elle avait connu quand il était boy-scout et elle girl-scout. Elle n'avait jamais parlé de lui. Il était expert comptable, il vivait au Neubourg tout près d'ici, et il allait l'assister pour le règlement de la succession.

Dès son arrivée ma mère passa en mode pré-adolescent, elle le tutoyait et lui disait « mon vieux ». Lui ne disait rien et avait un grand sourire qui dut à la longue lui donner des crampes dans les zygomatiques car il ne s'en départit pas une seconde. Elle me montra trois chèques que Guignard avait remis à mon père en contrepartie de l'argent liquide qu'il lui avait confié. L'un était pour quatre cent mille francs, le second pour six-cent mille et le troisième pour presque un million de francs. Je fus tellement stupéfaite que je pensai aussitôt que le troisième chèque annullait et remplaçait les deux autres car je n'arrivais pas à imaginer que deux millions de francs en liquide puissent passer ainsi de main en main. Ma mère me demanda ce qu'à mon avis elle devait faire. Je lui dis de mettre le plus petit des chèques à l'encaissement et s'il était sans provision, d'attaquer Guignard en justice. Après un bref échange sur le sujet entre ma mère et moi, elle remit les trois chèques à Sautreuil pour qu'il les garde en sûreté, fidèle à sa coutume de me demander mon avis seulement pour la forme et de faire ce qu'elle avait déjà décidé.

Ayant épuisé le sujet des affaires comptables, ma mère apporta des rafraîchissements. Elle parla d'un couple qui avait monté une affaire, et avec son sens de l'humour particulier dit que la femme « couchait avec son patron », ce qui ne manqua pas de me rappeler un épisode pénible de ma propre vie. Le faisait-elle exprès? Elle le savait pourtant car je lui en avais parlé à l'époque, et elle avait été témoin de ma souffrance. Sautreuil souriait toujours et ne disait rien.

Le lendemain matin nous eûmes la visite d'un homme que ma mère disait être le notaire qu'elle avait choisi pour régler la succession, Maître Gence. C'était un homme aux cheveux blancs, grand et maigre, aux allures de croque-mort dans un complet noir. Contrairement à mon attente la réunion fut très brève et informelle: à aucun moment nous ne fûmes assis tous les trois et aucun document ne fut présenté si bien qu'après son départ je restai dans l'ignorance de la composition officielle de la succession. Ma mère quitta la salle un instant et j'en profitai pour demander au visiteur ce qu'il pensait de l'argent qui n'était pas inclus dans la composition de la succession. Ce que je voulais savoir, c'était comment faire valoir mes droits à l'argent qui restait dans l'ombre à l'abri du fisc. « Ah, » me répondit-il, « s'il y a un bas de laine, cela ne nous concerne pas. » Un bas de laine! Ceci dit il repartit.

Après cela il fut question d'aller en Suisse pour voir le compte en banque où mon père avait planqué de l'argent. Ma mère dit qu'elle voulait prendre rendez-vous avec l'interlocuteur habituel de mon père, mais qu'elle préférait l'appeler d'un autre numéro au cas où celui de la maison serait sur écoute. Elle s'absenta pendant une heure et fut de retour avec un rendez-vous à Genève mais elle ne me dit ni le jour ni l'heure. J'appréhendais de faire un si long voyage par la route et proposai d'aller à Genève en avion depuis Paris, et de louer une voiture à Genève. Mais comme à son habitude chaque fois que je proposai quelque chose qui contrariait ses plans secrets ma mère s'écria instinctivement: « Ah ben non! » Nous allions donc traverser la France d'ouest en est, une longue journée de route.

Nous sommes donc parties le matin du 10 octobre. La dernière chose que fit ma mère avant de quitter la maison fut de mettre quelques objets de valeur dans une cachette (mais pas la valise de billets, ni les trois chèques qu'elle avait remis à son ami comptable pour qu'ils soient en sûreté!) au cas où la maison serait cambriolée, et je me joignis à elle et mis dans la cachette le bon que j'avais reçu de mon parrain. Pour la même raison elle se para de tous ses bijoux, un assemblage hétéroclite de colliers, bagues et bracelets. J'aimais bien un certain bracelet très sobre en mailles d'or plates qui se fermait par une boucle comme un bracelet montre. Pendant tout le voyage j'eus le privilège de l'admirer car elle le portait au poignet droit. Elle savait que j'aimais bien cette pièce. Peut-être voulait-elle me tenter et me pousser à lui demander de me la donner ou me la réserver en héritage. Je savais que si je faisais cela elle poserait des conditions inacceptables alors je ne dis rien.

À Paris elle sortit à la Porte d'Orléans et elle me demanda d'acheter des provisions pour la route pendant qu'elle faisait le plein. J'achetai des biscuits et un pack de douze petites bouteilles d'eau. Avant de repartir il y eut un lourd silence durant lequel je savais qu'elle attendait que je lui demande de me rembourser mais je n'en fis rien.

Une fois sur l'autoroute A6 je me détendis. Ma mère était excellente conductrice et sa Peugeot Turbo était à la hauteur de la tâche. La journée était fraîche et ensoleillée et j'anticipai avec plaisir de traverser les diverses régions aux noms familiers. Je sentais un lien viscéral avec mon pays. Les noms des villes, les paysages, les essences des arbres, les races bovines, l'architecture des vieux châteaux, leurs pierres dorées par la lumière oblique de l'après-midi, tout cela, je m'en rendais compte, faisait partie des fondations de mon être. J'avais mon appareil photo à bord et je pris plusieurs clichés.

Nous passâmes une route dont une partie était parallèle à l'autoroute. Elle était bordée d'arbres dont les feuillages alternaient régulièrement entre le jaune, le violet sombre, l'orange et le vert. C'était une friandise visuelle. « Je suis sûre que celui qui a planté ces arbres l'a fait exprès! » m'exclamai-je. C'était faire preuve d'un savoir particulier, et d'une tournure d'esprit spéciale, un sens de l'humour pour les gags visuels, que de planter des arbres dans le seul but d'obtenir à l'automne une certaine harmonie de couleurs. Ainsi on ne remarquait rien de spécial pendant neuf mois de l'année, et c'était seulement à l'automne que l'intention devenait apparente. Sans que j'en sois consciente, mon esprit était occupé à discerner le fortuit et l'intentionnel et mon excitation à la vue de ce feuillage en était la preuve. Ma mère ne répondit rien.

Quand elle voulait un biscuit elle ne le demandait pas simplement, directement; elle disait « Je veux bien que tu me donnes un biscuit », comme si elle cédait, condescendait à accepter ce que je lui offrais. C'était le « bien » dans « Je veux bien... » qui changeait tout, transformant un ordre en un consentement, c'est-à-dire, inversant la relation de pouvoir, comme si elle mangeait des biscuits pour me faire plaisir. Elle et mon père avaient au fil des ans usé abondemment de cette entourloupe linguistique, pour nous faire faire ce qui nous déplaisait, ce qui avait fait naître en moi un certain ressentiment.

La nuit tombait quand nous traversâmes la Bourgogne et je lus avec amusement les noms de vins célèbres: Beaune, Nuits Saint-Georges... et je pris des photos du ciel au crépuscule parce que le ciel français était tellement différent du ciel américain. Puis nous arrivâmes dans les Alpes, la Haute-Savoie où j'avais grandi et où mes trois plus jeunes frères et soeur étaient nés, et je sus que nous étions presque arrivées. Genève était juste de l'autre côté de la frontière et maintenant une autoroute coupait à travers monts et vallées ce qui permettait d'avancer à vive allure, contrairement aux années Soixante où la nationale faisait des lacets et où il fallait une heure pour faire le trajet depuis Annecy.

Ma mère me demanda d'ouvrir une carte et je suivis notre itinéraire soigneusement. Je ne m'étonnai pas que cela fût nécessaire alors que nous circulions sur une autoroute, comme si par extraordinaire les autorités routières eussent omis d'indiquer la direction de Genève. Quand nous passâmes un signe indiquant la direction d'Annemasse, ma mère dit que c'était par là mais d'après la carte c'était faux et je le lui dis, mais elle insista qu'il fallait passer par là pour aller à Genève, et elle se mit dans la voie qui menait à l'embranchement pour Annemasse. J'étais inquiète que nous manquions l'embranchement pour Genève et sentis la colère monter en moi mais au dernier moment ma mère changea de voie et prit la route que je lui avais indiquée. Cet incident ainsi que plusieurs autres qui se produisirent plus tard et le lendemain, resta incompréhensible pendant plusieurs années, mais je finis par comprendre que ma mère faisait semblant de ne pas connaître les lieux pour que je croie que le compte en Suisse était rarement visité et pratiquement inactif.

Ainsi, après avoir quitté l'autoroute nous nous trouvâmes dans un petit village obscur et ma mère s'arrêta devant un hôtel dont la pancarte était à peine lisible, et me demanda d'aller voir s'il y avait une chambre libre. L'hôtel était complet. Nous avançâmes un peu plus loin et ma mère s'arrêta devant un autre hôtel miteux et le manège se répéta trois ou quatre fois, et à chaque fois je devais sortir et rentrer dans la voiture avec difficulté à cause de ma jambe raide. Pas de place à l'auberge. Cela me rappelait la naissance du Christ.

Je commençais à désespérer quand je vis dans la distance un bâtiment récent aux allures de chalet alpin, de plusieurs étages et très bien éclairé comme si c'était lui qui pompait tout le courant du village, laissant le reste dans l'obscurité. C'était un hôtel et là, bien sûr, il y avait des chambres disponibles.

Après le dîner nous montâmes nous coucher. Ma mère avait pris une chambre avec deux lits, un grand et un petit. Elle prit le grand lit qui avait une lampe de chevet et je n'eus plus qu'à prendre le lit d'enfant, un lit d'une personne, sans lampe, disposé perpendiculairement. Ainsi quel que soit mon âge et mon état de santé ma mère conservait la hiérarchie parent-enfant ce qui rendait impossible une relation d'égale à égale entre adultes. Tout à coup sa voix fut très enrouée et elle fut incapable de faire une phrase complète. Hillary Clinton, lors de sa campagne pour la présidence des États-Unis en 2017 avait les mêmes enrouements subits au cours d'un discours de campagne. Elle devait s'éclaircir la gorge à maintes reprises sans toujours y parvenir. Ma mère continua même après avoir éteint la lumière. Cela aurait pu m'agacer et m'empêcher de dormir mais j'étais fatiguée, heureuse d'être en vie et je m'endormis aussitôt.

Au matin il y eut un moment de malaise quand je vis ma mère saisir ma brosse à cheveux pour se coiffer sans m'avoir demandé. Je réalisai à cet instant la répulsion que m'inspirait sa chevelure avec sa couleur et ses boucles artificielles. J'avais vu sur des photos de jeune fille que ses cheveux étaient châtain et lisses mais je l'avais toujours connue blonde et bouclée au moyen de ces traitements agressifs. Maintenant ses cheveux très fins comme les miens étaient comme de l'étoupe. Je fis un bond en avant et lui arrachai ma brosse des mains. Elle insista qu'elle n'en avait besoin qu'un tout petit peu mais je lui opposai une vigoureuse résistance pour laquelle je ressentis immédiatement une grande honte.

Puis elle me dit que je devrais prendre en photo le coteau planté de vignes que nous voyions de la fenêtre mais je ne voyais rien d'intéressant à photographier, alors je lui demandai de se tenir debout à droite de la fenêtre et elle se mit de profil, la tête un peu relevée et les yeux baissés dans une attitude hautaine comme à son habitude.

Le soleil brillait dans un ciel bleu quand nous nous mîmes en route. On sentait dans l'air un parfum de pommes mûres et de vaches et d'herbe grasse. Une fois à Genève ma mère fit semblant de ne pas connaître l'itinéraire pour se rendre à la banque. Elle s'arrêta deux ou trois fois, baissa la vitre pour parler à un passant et lui demander où se trouvait l'avenue X. Enfin nous y arrivâmes et nous étions à l'heure au rendez-vous à 9H du matin.

On nous fit entrer dans une pièce nue où il n'y avait qu'une table et quelques chaises. Un homme entra avec une liasse sous le bras qu'il offrit à ma mère et qu'elle refusa au motif qu'en cas de fouille par les douaniers français ils trouveraient ce document compromettant. En fait il y avait plusieurs comptes. J'appris que mon père spéculait sur les devises, qu'il avait des actions en bourse et des investissements en bons à long et à moyen terme et un compte d'épargne porteur d'intérêt. J'étais très surprise d'apprendre cela car mon père avait toujours professé ne pas faire confiance aux investissements de ce genre, qu'il ne croyait qu'en la pierre.

Tout cela m'intéressait beaucoup mais j'avais des remous étranges dans l'intestin qui détournèrent mon attention. Un besoin impérieux d'aller me soulager s'empara de moi et j'y résistai car je ne voulais rien perdre de ce qui se disait, alors je me retins. Je vis que le 5 janvier 1989 il y avait eu un retrait de 400.000 francs et en avril un de 300.000 francs. Je notai cela dans un petit calepin. C'était juste avant la visite d'Agnès à New York. Elle m'avait annoncé sa venue en mai, comme si le retrait d'avril constituait une étape indispensable à son voyage. D'ailleurs elle m'avait bien dit que papa lui payait son voyage.

Je serrais les dents, essayant de me contrôler mais malgré moi des gaz s'échappèrent en silence et l'odeur nauséabonde se répandit dans la petite pièce. J'étais au comble de la honte mais ni le banquier ni ma mère ne semblait avoir remarqué. J'avais des sueurs froides. Cette réunion n'en finissait pas! Le banquier parlait sur un ton monotone qui m'exaspérait. Je n'ai pas eu connaissance des soldes. J'avais des sueurs froides. Enfin la réunion se termina. J'eus envie de demander au banquier où étaient les toilettes mais je n'osai pas. Ma mère à la sortie se dirigea vers un bar-restaurant juste en face du Crédit Suisse et arrivées là elle dit qu'elle avait besoin d'aller aux toilettes. Je dis que moi aussi et je me précipitai au sous-sol pour être la première. Elle avait une expression amusée. Je n'avais jamais eu de dérangements intestinaux de ce genre et la seule explication possible est que ma mère avait mis un laxatif dans mon dîner ou ma boisson pour qu'au moment d'examiner le compte suisse je sois dans l'incapacité de me concentrer, de poser des questions, de demander un retrait. Ma mère ne fit aucun retrait. Nous étions venues voir mais pas toucher.

Nous passâmes la journée en Haute Savoie, où nous avions vécu seize ans et où mes frères et ma soeur cadette étaient nés. Pour le déjeûner nous fîmes halte dans un petit village haut perché, où nous prîmes une assiette de charcuterie locale avec du bon pain et du vin de pays. C'était délicieux. Le patron, souriant naturellement et heureux de vivre avait une mine de Savoyard typique et j'en fis la remarque à ma mère qui marqua de l'étonnement. Nous redescendîmes vers Annecy, au passage fîmes le tour de notre ancienne maison à Annecy-le-Vieux. À l'emplacement du verger que mes parents avaient fait planter et dont ils ne s'occupèrent jamais, il y avait maintenant une piscine, que nous aurions été heureuses d'avoir, enfants, durant ces étés très chauds que nous passions là. Sinon tout était pareil, mis à part les arbres d'ornement qui avaient beaucoup grandi. Je les avais connus quand ils n'étaient que de jeunes arbres maigres et très espacés, et maintenant ils avaient atteint la taille adulte, semblaient plus proches les uns des autres et lançaient dans le ciel un feuillage exubérant et sur le sol une ombre intense.

Quand aux prairies qui entouraient la maison dans mon enfance, et que je franchissais habituellement pour aller vers les bois, elles avaient été couvertes de bâtiments à l'architecture ambitieuse, de pavillons, et il subsistait encore au milieu de tout cela de vieilles fermes aux lignes familières, celle des Delettraz, celle des Mermillod, celle des Balançat, la pension de famille des Mermoz. Ces noms me revenaient en mémoire que je n'aurais jamais imaginé évoquer à nouveau si longtemps après. Et le ruisseau qui longeait la Montée des Chapelaines, et qui m'enchantait autrefois avec ses bonds joyeux et son murmure confidentiel, il coulait maintenant à l'abri des regards et des oreilles dans une canalisation.

Arrivées en bas de la montée des Chapelaines nous vîmes mon ancien professeur de gymnastique dans la cour de sa maison. Il vivait donc toujours là! Je demandai à ma mère de s'arrêter et je sortis pour lui dire bonjour. Il avait beaucoup vieilli. Tout sportif qu'il était autrefois il marchait maintenant avec peine. Je pensais qu'il me reconnaîtrait aussitôt car nous étions voisins à l'époque mais mon nom n'eut pas l'air de provoquer un déclic. Je lui dis que j'habitais à New York et il me répondit aussitôt qu'il avait des amis dont un des enfants vivait sur la Côte Ouest et il me parla d'eux et ne me laissa pas lui parler de moi. Je fus très déçue par cette rencontre.

En fin d'après-midi ma mère dit que nous allions passer la nuit chez Jean Nicolas et elle acheta un gros bouquet de fleurs. Elle avait probablement un accord préalable avec lui mais elle ne m'avait rien dit et elle fit comme si nous débarquions à l'improviste et nous imposions, aussi quand Jean ouvrit la porte je fus horriblement gênée. Cet homme avait été l'ami de mes parents pendant toute notre période annécienne. Sa fille Michèle était dans la même classe que moi aux Tilleuls. Plusieurs années après le décès (en 1966) de Denise son épouse et la mère de ses cinq enfants, il s'était remarié avec une religieuse défroquée nommée Marie Antoinette. Je n'avais jamais entendu ma mère parler en tons élogieux de cette femme, et maintenant elle lui faisait la bise et lui prodiguait de l'affection comme à une vieille amie. Je ne l'avais jamais rencontrée et la trouvai aimable, d'aspect soigné, grande et très mince avec un chignon blond qui lui dégageait le visage.

Pendant l'apéritif Jean évoqua la mémoire de mon père. Il dit au passage qu'il avait assisté à ses obsèques mais je ne l'avais pas vu dans la maison familiale. Il parla avec admiration d'un événement qui remontait au début des Années Soixante, quand mon père s'était cassé la jambe dans un accident de ski. Il raconta que mon père, qui ne cotisait à aucune assurance-santé même pour ses six enfants, avait attendu le lundi suivant pour déclarer son accident comme un accident du travail et ainsi faire prendre en charge ses frais médicaux par son assurance de travail. Je trouvai très curieux que cet ami de mon père évoque une fraude à l'assurance pour en faire l'éloge, et je me sentis visée aussi, un peu comme s'il faisait semblant de ne pas savoir que c'était en travaillant comme coursière à vélo que j'avais été blessée, et non pas en me promenant.

Ils parlèrent de tout de monde: des cinq enfants de Jean, de leurs conjoints et leurs enfants, de mes frères et soeurs, leurs conjoints et leurs enfants, de tous sauf de moi qui étais la seule présente de toute cette génération! Personne ne me posa aucune question sur ma vie à New York. J'avais l'impression d'être invisible. Quand je demandai un troisième whisky à Jean il me jeta un regard surpris.

Après le dîner Marie-Antoinette me raconta un voyage qu'elle avait fait récemment avec Jean, dans le Hoggar. Je lui demandai comment elle avait organisé ce voyage. Elle me dit que c'était une agence qui vendait un forfait tout compris. Elle ajouta que ce n'était pas à la portée de toutes les bourses. Elle me raconta que dans le désert il y avait des pierres qui ne payaient pas de mine mais quand on les coupait en deux on découvrait à l'intérieur des poudres colorées et on ne savait jamais quelle allait être la couleur. Elle me parlait comme on parle à un enfant, comme si elle me racontait un conte de fées et mon intérêt fut piqué, je ne pus m'empêcher de dire que je voulais y aller moi-même et à nouveau elle me répéta que ce n'était pas à la portée de toutes les bourses. Mais j'étais confiante qu'avec mon héritage je pourrais me payer de beaux voyages et me demandai pourquoi elle insistait tant sur ce point.

Pour la nuit nous dûmes ma mère et moi partager un grand lit. Cela me fit une étrange impression d'être à la fois si proches et si lointaines. À nouveau elle eût un accès d'enrouement et fut incapable de parler. On aurait dit qu'elle choisissait les moments où j'aurais pu lui poser des questions car son enrouement rendait toute conversation impossible. Ou si elle ne pouvait pas déclencher volontairement ces crises, elles étaient une réaction à des émotions qui l'envahissaient à ces moments de tête à tête.

Au matin à la fin du petit déjeuner je demandai au couple de poser avec ma mère pour une photo. Ils se tinrent près de la fenêtre. On voyait un petit portrait de Denise sur une étagère. Je reculai pour faire mon cadrage et j'avais fait mes réglages et m'apprêtais à appuyer sur le bouton quand ma mère m'interrompit: « Tu n'as pas le bouquet dans la photo! » me dit-elle d'un ton de reproche. Je lui expliquai que comme je n'avais pas de flash je devais me débrouiller avec la lumière du jour et ne pouvais pas prendre des photos n'importe où dans l'appartement mais elle ne voulut rien entendre, elle agissait comme si j'avais omis d'inclure son bouquet dans le seul but de la contrarier. Alors pour l'apaiser je lui proposai de prendre une photo comme elle voulait avec mon appareil. Sur la photo que je pris ensuite, elle était à nouveau de profil, fixant du regard le bouquet qui n'était pas dans la photo, tandis que Jean souriait d'unn air paisible, et Marie-Antoinette, les yeux baissés, souriait d'un air crispé.

Au moment de quitter la chambre avec mon bagage, je vis ma mère tirer sur les draps et les ôter du lit d'un air résolu. Sur ces entrefaites Marie-Antoinette entra dans la chambre et, voyant ma mère en train de défaire le lit, elle lui dit: « Ce n'est pas la peine! » Sur quoi ma mère répondit d'un ton catégorique: « Ah si! Ah si! » Autrement dit, les amis des Nicolas valaient la peine qu'on leur offre des draps qui sortaient de la blanchisserie, mais moi, en revanche, je pouvais me contenter de draps puants dans lesquels ma soeur avait dormi pendant plusieurs semaines.

Nous prîmes la route et à peine une heure après notre départ, alors que nous n'avions pas encore quitté les Alpes, ma mère sans rien me dire prit une certaine direction, et elle s'arrêta sur le bas-côté une centaine de mètres avant un pont. Elle sortit de voiture et m'invita à la suivre. Nous y arrivâmes et y marchâmes jusqu'à mi-chemin. Un abîme impressionnant s'offrait à notre regard, et un souffle frais en remontait. C'était le Pont de l'Abîme! A quelques centaines de mètres se trouvait l'ancien pont, où quelques promeneurs donnaient à ce gouffre gigantesque une échelle humaine. Le nouveau pont avait été construit en même temps que l'Autoroute des Neiges.

Tandis que je scrutais le fond du ravin et observai le cours d'eau qui bruissait avec un son lointain, j'entendis ma mère me dire sur un ton un peu nostalgique: « J'ai toujours eu de l'admiration pour ceux qui avaient le courage de sauter dans le vide. » Elle appuya sur le mot « courage ». C'était avant la mode du parapente et du saut à l'élastique alors elle ne pouvait parler que de suicide. Je lui répondis sur le même ton: « Tu sais, chaque fois que j'ai pensé au suicide il y a toujours eu une pensée qui m'a arrêtée: c'était de me dire qu'après avoir commis l'irréparable, je comprendrais dans un éclair la cause de tous mes problèmes et il serait trop tard, et je mourrais pour rien. » Elle eût une expression de colère et de dépit, poussa un soupir et pinça les lèvres pour s'empêcher de rien dire. J'étais un peu gênée de m'être ainsi confiée. Une partie de moi voulait l'intimité, l'autre savait que ma mère m'avait toujours trahie. Je fus tout de même surprise qu'elle ne réponde rien quand je lui confiai avoir été tentée par le suicide. Nous fîmes demi-tour et reprîmes la route.


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