Chapitre 36

Nous rendîmes visite à ma soeur Véronique qui, avec ses deux fils, venait d'emménager dans une maison qu'elle avait achetée à Vitry-sur-Seine. Au cours d'un court trajet en voiture avec mon neveu Maël (Matthieu Schnee) à bord, ma mère lui demanda de me répéter ce qu'il avait dit au sujet du ciel étoilé. Il dit avec une voix enfantine qui contrastait avec son physique d'adolescent, que quand il s'était rendu compte que la terre vue du cosmos n'était qu'un point lumineux comme les millions d'autres il avait eu envie de pleurer. Ah! Mon neveu était un grand sensible!

Pendant tout le dîner que nous prîmes dans la cour ou dans le jardin après la nuit tombée je fus incapable d'être présente mentalement tant mon esprit était agité par mille pensées. Le ton ordinaire des convives et leur conversation anodine était à l'opposé des angoisses et des questions qui fourmillaient dans ma tête, et je n'allais pas casser l'ambiance en les posant. C'était une impression qui me rappelait mon enfance: l'alternance du chaos avec la normalité. Alors que j'étais encore sous le choc d'un événement qui avait mis à mal mes structures psychologiques, le spectacle de la vie ordinaire s'offrait à mes yeux et je me demandais si je devenais folle.

De retour en Normandie j'espérais trouver la tranquilité quoique je craignais de m'ennuyer. L'Iton qui scintillait dans la vallée, les collines arrondies, les matins brumeux, le soleil qui brillait de tout son éclat dans l'air frisquet de la mi-journée, rien dans le monde visible ne reflétait la terreur étouffée qui jour et nuit me rongeait les tripes. Seul un orage inattendu de fin d'après-midi, qui éclata tout près de nous à travers un étrange brouillard de couleur brique, correspondit avec mon état intérieur.

Il n'y avait rien d'intéressant à lire dans la maison et pourtant ce ne sont pas les imprimés qui manquaient, mais tous avaient un thème religieux: les auteurs des livres se nommaient Teilhard de Chardin et René Clavel;lLe magazine mensuel s'appelait « Prier », l'hebdomadaire s'appelait « La Vie Catholique », le quotidien s'appelait « La Croix ». Je me rabattis sur les aventures de Tintin qui me transportèrent à l'état de joie et d'émerveillement que j'éprouvais, des décennies plus tôt, quand j'avais découvert ces albums avec ma capacité de lecture nouvellement acquise. Dans cet univers-là, on savait tout de suite qui étaient les méchants!

Surmontant ma répugnance je me hissai pour voir ce qu'était la forme sombre qui dominait ma chambrette. C'était l'ours en peluche tout amoché de ma soeur Agnès! L'ours qu'elle avait depuis qu'elle était petite fille. Elle l'avait gardé toutes ces années et l'avait placé là-haut comme si, mue par une rivalité puérile, elle voulait se rappeler à moi et affirmer sa supériorité même quand j'étais sur le point de m'endormir. J'avais déjà son odeur dans les draps, son ours en peluche complétait le tableau. Je laissai le jouet en place.

Je vainquis mes scrupules et regardai les papiers épars sur la seule table de ma chambre. Trente ans plus tard je suis tout de même étonnée par le manque de respect dont avait fait preuve ma mère envers moi, en laissant tous ces papiers sur la table. Cela pouvait seulement être pour que je les lise, mais tout le monde n'a pas envie de lire les papiers d'autrui quand ils s'offrent à la vue, c'est pourquoi j'étais restée à distance de cette table. Je reconnus l'écriture de ma soeur aînée. Dans un style emprunté aux documents officiels, il s'agissait d'un contrat d'emprunt auprès de mon père pour la somme de 200.000 francs sans intérêt, mais mon père ne l'avait pas signé. Je n'ai pas regardé davantage.

Entre l'argent déclaré et l'argent non-déclaré, l'argent qui appartenait à papa mais qui était au nom de ma soeur Élisabeth sur un compte de non-résident et l'argent dû par Guignard, il y avait de quoi n'y rien comprendre, d'autant plus que, chaque fois que j'essayais de me renseigner sur l'héritage, ma mère utilisait des mots codés: par exemple quand elle disait « trois », il s'agissait de trois millions de francs. Et quand elle disait « cent », cela voulait dire cent-mille francs.

Tous les jours elle me disait que tous mes frères et soeurs lui avaient donné mandat pour régler la succession, sous-entendu, j'allais sans aucun doute faire de même. Bien sûr! Faire confiance à maman! La troisième fois, je lui dis « Attends! Attends! Attends! » Je lui rappelai que j'étais libre de me faire représenter par qui je voulais. En un clin d'œil la voilà allongée sur le canapé, les cheveux faisant halo autour de sa tête, le cou tendu vers l'arrière, une main sur le front, le visage d'un rouge sombre comme si elle avait subi un violent choc émotionnel. Apparemment elle avait compté sur moi pour faire comme mes frères et soeurs, pour ne pas faire de difficultés, pour lui faire confiance, et j'avais le devoir ingrat de la désabuser, parce que je voyais un conflit d'intérêt à ce qu'elle soit à la fois juge et partie, et elle ne pouvait me citer aucun exemple de s'être battue pour moi.

Le lendemain elle voulut que je l'accompagne pour voir le notaire à Rouen. En route je compris qu'elle voulait que je signe des papiers. Au prix d'un effort presque surhumain et avec une infinie tristesse je lui dis que j'avais retenu un avocat à Paris et que je ne signerais rien sans son accord.

Le notaire était un homme d'une quarantaine d'années dont les dents inférieures étaient toutes cariées à la base, ce qui était visible dès qu'il ouvrait la bouche pour parler et faisait une très mauvaise impression. Un autre notaire me tendit un mandat à remplir et signer. Je téléphonai à mon avocat à Paris, Maître Lucille Janet Cardonnet, et elle me donna son accord pour que je mette son nom dans l'espace réservé, et la formalité fut terminée.

Le lendemain ma mère me demanda si je ne voudrais pas rendre visite en Bretagne à la branche paternelle de la famille. Je pourrais résider chez mon parrain. Je dis que j'étais d'accord et elle l'appela au téléphone. Il dit qu'il était sur le point de partir pour une semaine de vacances à Ibiza avec sa femme, et qu'il serait heureux de me voir à son retour, alors je repoussai mes plans de voyage d'une semaine.

Ma mère voulut aller envoyer un fax de chez une amie car elle n'avait pas la machine, et je l'accompagnai. Cette femme vivait dans un chateau. Elle nous fit entrer dans un parloir dont les quatre murs étaient couverts jusqu'au plafond de trophées de chasse d'animaux exotiques cornus. Je fus atterée par le carnage que tous ces trophées représentait et demandai d'où ils venaient. Elle me répondit que son mari chassait le gros gibier et faisait des safaris en Afrique. Je lui demandai aussi ce qu'était cette adorable petite maison que nous avions passée sur l'allée du parc. Elle me répondit sur un ton un peu choqué comme si j'avais posé une question indiscrète, que c'était la maison où son fils dormait quand il visitait. Ce n'était pas ce que je voulais savoir. Mon intérêt portait sur l'usage originel de la maisonnette au bord du chemin.

Elle nous offrit le thé et posa une assiette de biscuits sur la table. Elle fit tourner l'assiette et ceci fait, elle la déposa devant moi et entama une conversation avec ma mère, au sujet de quelqu'un que je ne connaissais pas. J'étais laissée à moi-même comme un petit enfant, je devais garder le silence pendant que les grands parlaient de choses sérieuses, et faire preuve de retenue en ne dévorant pas les biscuits qui étaient à portée de main.

J'ai l'impression que la femme, à la demande de ma mère, avait fait exprès de placer les biscuits tout près de moi pour me tenter, parce qu'elle n'en offrit plus. Heureusement j'avais depuis longtemps guéri de mon addiction au sucre et ne fus pas tentée de me goinfrer comme une malpropre. Je n'avais rien d'autre à faire que regarder toutes ces paires de cornes symétriques aux formes d'une variété infinie et d'une beauté surprenante. La pensée m'oppressait de toutes ces morts inutiles, de tous ces animaux magnifiques et innocents tués pour le triomphe facile d'un homme riche et de sa femme cruelle. J'étais au centre d'une véritable hécatombe. Après le thé ma mère demanda à envoyer son fax et ce fut fait en une minute.

Une dizaine de jours après son appel à mon parrain, ma mère l'appela de nouveau. Après avoir raccroché elle me dit que lui et sa femme avaient prolongé leur séjour d'une semaine. Je me sentis humiliée que mon parrain montre si peu d'empressement à me voir, alors que j'habitais si loin et n'étais de passage que rarement.

Nous allâmes visiter le château de Beaumesnil que j'avais déjà visité longtemps auparavant. Ma mère savait très bien que l'entrée du public n'était pas l'entrée principale du château, et pourtant elle me laissa marcher plusieurs centaines de mètres sur l'allée jusqu'à cette entrée, alors que je boîtais, que je m'aidais d'une canne, et qu'il tombait une pluie fine. Trouvant la porte fermée je fus obligée de revenir sur mes pas. L'entrée du public était à l'arrière.

Une fois à l'intérieur nous visitâmes les salons majestueux avec leurs meubles magnifiques et leurs lustres de cristal gigantesques, mais ce qui excitait le plus ma curiosité c'était ce qui était interdit au public: le labyrinthe de passages et d'escaliers de service d'antan, que les domestiques empruntaient pour se déplacer rapidement d'une pièce à l'autre. J'avais une envie presque irrésistible d'ouvrir une de ces portes qui marquées d'une pancarte « Interdit au Public », de me glisser discrètement derrière le décor d'apparat et d'explorer les entrailles du château. Je n'étais pas d'humeur à m'extasier sur le raffinement.

Ce château contenait une exposition permanente de livres anciens aux reliures remarquables, et dès que je me penchai sur la première vitrine je fus envahie de lassitude et de dégoût, m'en détournai, disant à ma mère que j'avais vu assez de livres anciens pour le reste de mes jours et quittai la salle. Nous redescendîmes par un grand escalier de pierre et nous étion à mi-hauteur quand ma mère s'arrêta et commença à se mordre compulsivement l'ongle du pouce, absorbée dans ses pensées. J'attendis un moment puis lui demandai si elle allait bien, puis nous repartîmes vers le rez-de-chaussée. Quand nous sortîmes la nuit tombait et je me trouvai face à face avec une sculpture qui représentait Pan, avec ses pieds et ses jambes de bouc et une érection spectaculaire. Il avait un sourire goguenard éclairé par la lumière rasante du couchant.

Maintenant je me demande si ma mère n'avait pas prévu de me faire un sale coup avec un complice pendant que je regardais les belles reliures, et je reste admirative de ma prémonition inconsciente, car ce panneau « Interdit au public » sur une petite porte de service m'avait avertie de l'existence de passages dérobés qui m'avaient obsédée pendant toute la visite, et ils auraient certainement été utiles si, assommée par derrière tandis que j'étais penchée sur les vitrines dans la salle d'exposition, on avait voulu m'achever à l'abri des regards. Et il est fort possible que ma mère ait eu pour complice le propriétaire même du château, car elle m'avait déjà montré qu'elle était amie avec une autre châtelaine. Elle ne s'était pas attendue à ce que je boude l'exposition, elle avait compté sur l'opposé. Elle devait avoir rendez-vous avec un complice dans le château et elle ne pouvait pas le prévenir que le plan avait échoué, ce qui expliquait son moment de perplexité intense dans le grand escalier. Ce scénario devait avoir été imaginé par ma soeur Agnès car depuis ma plus tendre enfance elle était fascinée par les souterrains, les passages secrets etc., tout ce qui permettait à un individu de se déplacer sans être vu à l'intérieur d'un bâtiment. Je ne m'étais jamais demandé quelle pouvait être la motivation d'une telle personne.

Un autre jour elle m'emmena visiter une église souterraine dans les environs, à Conches je crois. L'entrée était dissimulée dans la grange d'une ferme convertie en magasin d'artisanat et d'art, et pour accéder à l'escalier il fallait se baisser. Une fois en bas on se trouvait dans une pièce circulaire qui avait tout d'une église sauf qu'aucune lumière n'y entrait. On pouvait visiter librement. Sur le côté il y avait des cellules minuscules qui servaient à emprisonner les indésirables. Cela me fit une mauvaise impression. L'église faisait place à une galerie qui menait à des pièces qui se succédaient dans des directions toujours différentes si bien qu'on était rapidement désorienté, et dans chaque pièce des objets d'artisanat et d'art étaient exposés.

Après avoir traversé un grand nombre de pièces et regardé des objets d'art à en avoir la nausée, nous arrivâmes à l'extrémité de la galerie ouverte au public. Au-delà d'une chaîne qui barrait le passage et avertissait le visiteur de ne pas aller plus loin, on distinguait un cloître faiblement éclairé mais un cloître souterrain est une absurdité qui me laissa perplexe. Ma mère ne disait rien. Si j'avais voulu passer outre la limite elle m'aurait laissé faire mais je n'avais pas le désir de braver systématiquement les interdictions. En regardant l'heure je m'aperçus que nous avions marché pendant plus d'une heure et je fus alarmée de m'être tant éloignée de la sortie. Je désirais me retrouver à l'air libre et me sentais oppressée par la profondeur minérale qui m'entourait. Ma mère vit que j'étais inquiète mais elle ne fit rien pour me rassurer. Je dis que je voulais repartir et me mis à marcher d'un bon train. Nous fîmes donc le trajet en sens inverse et mon impatience de me retrouver à l'air libre était toujours déçue car les pièces n'en finissaient pas de se succéder. Plus j'avançais plus je marchais vite et je finis par me mettre à courir. Ma mère me suivait à distance. Arrivée à l'escalier je l'attendis et elle me rejoignit bientôt.

De retour à la surface nous visitâmes le magasin d'artisanat. Ma mère m'offrit ce que je voulais. Il y avait des boîtes en étain qui m'intéressaient. Je voulais quelque chose qui ne prenne pas beaucoup de place dans mon petit bagage et l'une de ces boîtes ferait l'affaire. Des deux qui m'intéressaient le plus il y en avait une oblongue et une ronde. Pour une raison obscure, la boîte oblongue était beaucoup moins chère que la boîte ronde, mais la ronde me plaisait le plus et je dis à ma mère que c'était celle que je voulais. Elle coûtait 400 francs. Je savais que si je prenais celle qui me plaisait le moins parce qu'elle était moins chère, je m'en voudrais toujours, je regretterais toujours de n'avoir pas choisi celle qui me plaisait vraiment, et je ne l'aimerais pas. Au lieu d'accepter mon choix et passer à la caisse ma mère resta muette et immobile un long moment. C'était son comportement habituel quand quelque chose ne lui plaisait pas, de se figer et d'attendre que la personne se ravise, mais j'avais beaucoup changé depuis que je vivais aux États-Unis. J'avais acquis plus de confiance, de respect et d'estime pour moi-même et au moment de prendre ma place au rang des héritiers je me sentais campée de pied ferme. Comme elle s'éternisait à rester muette et immobile je lui dis que si c'était trop cher pour elle je pouvais contribuer à l'achat. Pourtant cette boîte n'était pas l'objet le plus onéreux du magasin! Ma mère sortit de son état et dit que ce n'était pas la peine, et nous fîmes la queue pour payer l'achat. Je demandai au patron des lieux qui tenait la caisse ce qu'il y avait dans le souterrain au-delà de la chaîne qui barrait le passage. Il me répondit d'un ton bourru et mécontent qui me surprit et me laissa perplexe.

Puis nous primes le chemin du retour. J'étais impressionnée de la connaissance intime des raccourcis de la campagne normande dont ma mère faisait preuve. À la nuit tombante, arrivée à un embranchement elle s'engageait sans hésitation sur une petite route comme si c'était son trajet quotidien.

Avec ma première maigre paie de coursière à vélo chez Quicktrak j'avais, mue par une compulsion, acheté en solde au Barnes & Noble de Times Square une anthologie intitulée « The Literary Journalists - The New Art of Personal Reportage ». Le premier article avait été écrit par John McPhee et s'intitulait « Voyages en Georgie ». Il racontait la vie d'une femme qui mangeait les animaux écrasés sur les routes. Cette femme travaillait à la conservation des sols pour le Department of Agriculture dans le secteur du Marais de Okeefenokee. L'article commencait avec la description d'une rencontre avec un tel animal:

Au même moment, deux kilomètres plus loin, une tortue fut écrasée par un véhicule. [Il s'agissait d'une de ces grosses tortues d'environ 100kg appelées snapping turtle ou tortue-alligator. (ndlr)] Sa carapace aplatie ressemblait à une couverture d'égout. Elle n'était pas morte mais restait immobile. Elle avait dû être écrasée par un véhicule. (« Dead On the Road »). Sam fut le premier à l'apercevoir. « D.O.R. » dit-il simplement.

Le Shériff qui passait par là s'arrêta. À la demande de la femme il acheva l'animal d'un coup de pistolet, après quoi la femme le découpa:

Carol déposa la tortue sur le dos sur une planche, elle se mit à genoux, dégaina son couteau de chasse et avec des gestes précis elle découpa le plastron et dégagea les jambes et les détacha, faisant des tranches épaisses de viande rouge qu'elle déposa dans un sac en plastique.

Chaque fois qu'ils trouvaient un animal écrasé (« roadkill ») ils donnaient le signal « D.O.R. » et s'arrêtaient pour voir. Si la mort était récente, la femme découpait l'animal et emportait sa chair pour la manger chez elle. Elle mangeait toutes sortes d'animaux, même les belettes.

« Cette pratique de manger des animaux écrasés, j'ai trouvé ça un peu dégoûtant mais le style de vie de cette femme est tout de même extraordinaire! » dis-je à ma mère sous une impulsion mystérieuse, alors que nous étions dans la voiture, prêtes à partir en ville faire des courses de ravitaillement. Elle ne répondit rien. Je lui parlai du journalisme litéraire. Je me souvins que dès les premiers jours de ma carrière de coursière à vélo, je voulais écrire mon expérience et je dis à ma mère que je voudrais écrire le récit de ma vie mais sous forme de roman, et tout ce que j'aurais à faire serait de changer les noms. Elle ne répondit toujours rien. On ne pouvait pas dire que la communication était florissante entre nous quand c'était moi qui choisissais le sujet de conversation.

Ma mère savait que j'aimais la cuisine française traditionnelle et j'avais espéré que durant mon séjour elle cuisinerait quelques uns de mes plats favoris, ou me proposerait de les cuisiner moi-même, mais je n'eus pas l'idée d'en faire la demande. Ce que nous mangions était déprimant: la même soupe en boîte tous les soirs, des crevettes si petites qu'on ne pouvait pas les décortiquer et qui vous râclaient la gorge au passage, des baguettes industrielles emballées sous cellophane...

Un jour elle me demanda de préparer des bricks à l'oeuf. Je n'en avais jamais fait. Elle dit qu'il fallait les cuire à feu vif. Le résultat fut désastreux: les crêpes étaient brûlées et l'oeuf à l'intérieur pas assez cuit. Tandis que je mangeais tristement cete cuisine de la haine elle me regarda en plissant les yeux dans un sourire factice, faisant semblant de se régaler pour ne pas me faire de peine.

Au début de la semaine de vacances supplémentaire de mon parrain, un des cousins de mon père nous rendit visite. C'était le fils d'une des douze soeurs de ma grand-mère, il s'appelait Henri Queguiner et comme mon parrain il vivait à Roscoff avec son épouse. Il nous dit qu'il revenait de vacances et que nous étions sur sa route alors il passait nous voir. C'est fou tous ces gens qui prenaient leurs vacances en octobre! Il ne resta qu'une heure ou deux et juste avant de repartir, devant son coffre de voiture ouvert il me tendit une boîte de caviar de belle taille, environ dix centimètres de diamètre, et sur le ton de quelqu'un qui se débarrasse d'un objet indésirable il me dit « Tiens, prends ça! » Il me donna aussi un paquet de blinis qui était ouvert mais complet. Un des blinis était en deux morceaux mais entier. Je crus qu'il nous donnait les restes de son picnic avant que le caviar ne se gâte mais comme le paquet de blinis était complet j'étais incertaine. Il me dit que si je voulais aller en Bretagne, j'étais la bienvenue chez lui. Je lui dis que je devais aller passer quelques jours chez mon parrain mais que je serais heureuse de lui rendre visite.

Le lendemain de la visite d'Henry, ma mère me demanda de mettre le couvert pour quatre dans la salle à manger et elle sortit une belle nappe, des verres à pied et des couverts en argent. Elle me dit qu'elle avait invité les Delattre à déjeûner. Ah! Madame Oui-oui! Elle avait beaucoup d'admiration pour eux car un de leur fils s'est suicidé.

Quand ils arrivèrent nous prîmes l'apéritif dans le salon. Ma mère avait prévu de servir du kir et on n'avait pas le choix, mais le vin était tiède! J'étais horrifiée. Je protestai vigoureusement, je n'arrivais pas à croire que c'était par accident, mais ses deux amis firent comme si de rien n'était et sirotèrent le mélange avec des airs contents.

Ils parlèrent de l'évêque d'Évreux dont la position sur l'homosexualité faisait scandale et dont les méthodes d'œcuménisme faisaient jaser. En effet il avait donné une interview au magazine Lui, expliquant qu'il n'y a pas de mauvais endroit pour répandre la parole de Dieu. Chaque fois que je disais quelque chose ma mère et ses deux amis faisaient mine de ne pas m'avoir entendue. Après que l'homme eût dit à trois reprises que l'évêque en question était lisse je lui demandai ce que ce mot voulait dire mais il m'ignora.

Dans la cuisine je vis que ma mère avait invité ses amis pour manger le caviar, parce qu'elle était en train d'ouvrir la boîte et la boîte était pleine après tout, ce n'est pas un reste comme je l'avais cru quand Henri me l'avait remise. Je demandai à ma mère pourquoi il nous avait donné cette boîte de caviar mais elle fit semblant de n'avoir pas entendu.

Tandis que nous mangions le caviar avec les blinis et la crême aigre, le mari de Madame Oui-oui me demanda comment mon accident s'était produit. Je dis que j'avais été renversée par un bus et il ne demanda pas de détails. Il me demanda si j'avais beaucoup souffert. Je dis que la douleur était diffuse et modérée tout de suite après ma chute, que ce n'était pas une douleur aigüe. Il eut l'air déçu. Il me demanda quel type d'anesthésie j'avais reçu. Je répondis « épidurale ». « Péridurale » corrigea-t'il. Je lui expliquai que la péridurale était administrée aux femmes qui accouchaient et que pour la chirurgie du genou l'épidurale suffisait. Il me demanda quel était le site de l'injection et quelle partie de mon corps avait été anesthésiée. Tous ces détails déplaisants en mangeant du caviar! Ma mère me demanda si j'avais été bien traitée par le personnel hospitalier. Je dis que oui, j'avais été dorlotée. Elle eut l'air déçu. Pour une fois Madame Oui-oui resta coite.

Quand toutes les assiettes furent vides, il restait encore une jolie quantité de caviar sur le plat, de même que des blinis et de la crème, et j'en repris. L'homme me dit « Allez-y, je comprends! » comme s'il me faisait une faveur alors qu'il était un invité. Ceci fut la seule et unique fois que quelqu'un me posa des questions au sujet de mon accident, et encore, les questions portaient non pas sur le déroulement de l'événement proprement dit mais sur le traitement que j'avais reçu à l'hôpital. J'avais attendu le moment où quelqu'un me demanderait que je raconte ma mésaventure car auparavant, chaque fois qu'il m'était arrivé quelque chose, on m'avait écoutée avec intérêt, surtout ma soeur Agnès, avec des yeux brillants et en pinçant les lèvres pour s'empêcher de parler. Et là ce n'était même pas un membre de ma famille qui m'avait posé des questions, et le soulagement d'un poids immense n'était pas venu.


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