Chapitre 37

N'ayant pu obtenir un passeport avec l'aide d'Alfredo à l'insu de ma mère, je fus contrainte de demander à cette dernière de me faire une attestation disant que je vivais avec elle. Elle accepta gracieusement, toujours prête à faire de fausses déclarations. Pensant aux trois ou quatre essais ratés de photomaton que j'avais tentés à Paris, je me fis faire des photos d'identité dans une boutique d'Évreux. J'avais un bouton au milieu du front et le photographe ne m'a pas traitée avec beaucoup d'égards. Sur la photo j'ai l'air de porter un poids invisible et mes yeux ouvrent sur un abîme. La demande de passeport devait transiter par la mairie du village. Le maire était un paysan du coin, un homme jovial qui connaissait bien mes parents et nous conduisit à la mairie qui ressemblait à une maison de poupée. J'eus mon passeport en une semaine. Une main méchante fit un trait au stylo bille sur mon portrait.

Mais comme je l'avais craint ma mère essaya de me faire rester. Un de ses arguments était qu'elle m'avait offert la boîte en étain pour que je la mette dans ma nouvelle habitation en France. Je devais faire sa volonté parce qu'elle avait dépensé 400 francs pour moi? Elle souhaitait aussi très ardemment que je fasse une cure de thalassothérapie, et je pourrais la faire à Roscoff, là où habitaient mon parrain et Henri car il y avait un centre de thalasso là-bas.

Je n'arrivais pas à ouvrir la bouche pour lui expliquer que tous mes frais médicaux étaient pris en charge par la Transit Authority de New York, que tous mes dossiers médicaux étaient à New York, que j'étais suivie par le chirurgien qui m'avait opérée, que j'avais déjà commencé un programme de kinésithérapie et de remise en forme avec des machines etc. Je me sentais enterrée vivante et la pierre tombale était trop lourde pour que je la soulève et crie la vérité. Tout ce que j'arrivai à dire c'était que je n'avais pas envie de rester en France. Je n'osai pas ajouter que je la trouvais, elle et mes frères et soeurs, absolument exécrables.

L'atmosphère devint irrespirable. Quand ma mère est contrariée c'est l'enfer au foyer. Mon parrain n'était toujours pas de retour, il prenait son temps sans se soucier de me faire attendre alors j'appelai Henri et acceptai son hospitalité, et l'appelai de nouveau pour lui donner mon jour et heure d'arrivée. Le même jour ma mère se rendit chez un caviste pour acheter du kirsch. Une fois sur place avec toutes ces bonnes bouteilles en vue, j'eus l'idée d'acheter quelque chose pour Henri et choisis un Calvados de bonne qualité.

Le lendemain je pris le train pour Paris et le métro de la gare Saint Lazare à la gare Montparnasse, puis le TGV jusqu'à Morlaix. Henri m'attendait à l'arrivée et nous conduisit en voiture à Roscoff. Je passai quatre jours avec lui et sa femme Monique. Pour une fois j'avais une jolie chambre et un bon lit. Je donnai à Henri la bouteille de Calvados qu'il accepta avec indifférence. Il me fallut plusieurs années pour en comprendre la raison mais un jour je me souvins que toute sa vie professionnelle il avait été grossiste en vins et spiritueux! Ma mère m'avait donc mise en situation pour que j'apporte du charbon en Lorraine, pour paraphraser une expression anglaise (to bring coal to Newcastle). Il me fallut encore longtemps pour comprendre que les caisses de champagne que mon père se vantait d'offrir aux fonctionnaires pour les corrompre, il les achetait à Henri au prix de gros!

Le premier soir Henri dit qu'il avait loué un film pour l'occasion. Je m'attendais à voir un film français récent. Il y avait une étincelle dans ses yeux, comme s'il se réjouissait à l'avance de voir un film qu'il avait eu du mal à trouver. C'était « Jules et Jim ». C'est seulement maintenant que je comprends qu'il avait peut-être voulu me faire penser au Jim de New York, pour faire semblant de ne rien savoir. En tout cas je n'avais pas envie de revoir ce film dont le succès me semblait injustifié. La psychologie, la motivation des personnages ne me semblait pas correspondre à la réalité, même en faisant preuve de largesse d'esprit pour les esthètes qui avaient trouvé l'incarnation de la Beauté. À la limite, les deux hommes étaient des homosexuels inconscients qui se baisaient par femme interposée. Quant à elle, c'était une psychopathe qui rebondissait d'un homme à l'autre comme une boule de billard sans égard pour leurs sentiments et on ne savait pas ce qu'elle cherchait à part les faire souffrir. Peut-être ne savait-elle pas non plus ce qu'elle voulait de la vie, la guerre lui avait fait perdre quelque chose, mais rien dans le film n'expliquait comment elle en était arrivée là.

Bref rien n'avait de sens dans cette histoire et la fin spectaculaire où elle s'engage en voiture avec l'un des deux hommes sur un pont qui a été bombardé et n'atteint pas l'autre rive, c'était encore une fois sans justification dramatique, mais du visuel pur. Le roman avait fait la fortune de son auteur, Henri Pierre Roché, dont j'eus l'infortune de connaître le fils dans les années 70. Je ne l'ai pas lu mais ce fut le seul livre qu'il écrivit et je doute que son talent ait expliqué le succès du livre. Puis François Truffaut acheta les droits pour faire le film. Il avait dû chercher un film où il pourrait donner le premier rôle à Jeanne Moreau afin de se hausser au rang des cinéastes de premier rang, et ce fut une offre qu'elle ne pouvait pas refuser.

Toujours est-il que je trouvai le choix de ce film maladroit dans les circonstances: mon père venait de mourir, j'avais failli y passer moi aussi et je n'avais pas besoin de contempler la mort pendant mes loisirs mais à la fin je me contentai de dire « Quel beau film! »

Henri sortait tous les matins et rentrait en début d'après-midi. Il dit qu'il suivait une cure de thalassothérapie pour ses rhumatismes. La nourriture était très médiocre: une tranche de jambon avec du riz à l'eau et les autres repas dans la même catégorie économico-gastronomique. C'était bien la peine d'habiter dans un port de pêche!

Pendant les repas Henri et Monique parlaient d'un projet de construction en bordure du quai qui, s'il aboutissait, les priverait de leur vue sur le port. Ils militaient contre ce projet, tandis que mon parrain qui n'habitait pas sur le port était pour. Ainsi j'étais informée d'une inimitié entre les deux et placée dans une situation inconfortable. Le soir devant la télé, Monique tricotait un pull-over en gros fil acrylique et n'ayant rien pour m'occuper les mains je me sentais vaguement inadéquate comme si un reproche muet me condamnait à chaque instant. La fille du couple avait trois enfants hors-mariage mais c'était tout-à-fait acceptable de nos jours, donc il n'y avait rien à lui reprocher mais moi qui me tournais les pouces devant le petit écran je me sentais comme une extra-terrestre.

Un de leurs deux fils, Alain ou Michel, s'était établi à Paris comme luthier. Il construisait des guitares. Ils me montrèrent son catalogue et des coupures de presse. J'étais impressionnée et ses parents étaient très fiers de lui. Les prix commençaient à 2.500€. « Oh! Je pourrais lui en acheter une! » m'exclamé-je. « Mais voyons! » répondit Monique, « ces guitares sont pour les professionnels! » Je leur avais pourtant dit que je m'entrainais à devenir guitariste professionnelle, alors pourquoi me rabaissait-elle ainsi? De toute façon qu'est-ce que cela pouvait bien faire que le client soit amateur ou pro, dès l'instant où il payait? Un instant plus tard un journaliste de la télé nous apprit que le batteur Art Blakey était décédé le jour même. « Je le connaissais! » m'exclamé-je. Le silence retomba.

Le lendemain Monique m'emmena dans une mercerie pour acheter de quoi faire une broderie. C'est la règle dans la région, de faire de la broderie au canevas. Il existe des tas de sujets imprimés en couleur et on n'a qu'à couvrir le canevas au point de croix, mais vers l'âge de douze ans j'avais fait une miniature au petit point et je préférais faire cela. Tout compte fait le canevas et la vingtaine d'échevettes de fil mouliné me coûtèrent assez cher, beaucoup plus que je n'avais prévu, et je ne me sentis jamais disposée à poursuivre le travail après l'avoir commencé. Je n'avais plus les doigts délicats de mes douze ans et mes points n'étaient pas réguliers ni lisses. C'était très affligeant. De plus les surfaces à remplir en une seule couleur étaient très petites, il fallait constamment changer de couleur de fil. Je n'avais pas la disposition mentale à accomplir la tâche et regrettai d'avoir dépensé de l'argent pour rien.

Un autre jour Monique m'emmena rendre visite à ma grand-mère qui vivait dans l'EHPAD de Kerlena, où elle s'était installée après s'être fracturé le col du fémur. Vêtue d'un tailleur bleu roi sur sa chaise roulante elle était en pleine forme et pimpante avec des cheveux fraîchement colorés et mis en plis. Ne sachant quoi lui dire mais grattant les recoins de ma pensée pour lui annoncer une bonne nouvelle, je lui dis que j'allais épouser un médecin. En effet j'avais le béguin pour Dr Nailor, le chirurgien qui m'avait opérée et qui suivait mon rétablissement. Mais de là à annoncer les noces prochaines il y avait un gouffre! « Mais il faut être riche pour épouser un docteur! » me répondit-elle. J'eus envie de lui rappeler que son fils venait de mourir et que j'allais hériter de lui, mais elle avait l'air tellement convaincue que j'étais pauvre et allais le rester, que je ne répondis pas.

Le quatrième jour mon parrain et son épouse Marie-Louise vinrent me chercher. Ce n'était pas trop tôt! Je commençais à me sentir indésirable chez les Quéguiner. « Il était temps que vous veniez! » dis-je à Marie-Louise dès sa sortie de voiture. « J'avais l'impression qu'ils allaient me jeter à la rue d'un moment à l'autre! » Mon parrain et Henri se dirent à peine bonjour comme s'ils étaient fâchés.

Nous allâmes chez eux. Marie-Louise Cabioch' avait racheté à sa fratrie la ferme de ses parents dite le Verger rue Laënnec qui se présentait comme un enclos, protégée de la rue par de hauts murs de pierre. Passé le portail on se trouvait dans une cour carrée. L'habitation était à gauche, les étables, écuries et granges à droite, converties en chambres pour les enfants et petits-enfants en vacances. La maison d'habitation avait été entièrement rénovée, de grandes baies vitrées percées de façon à laisser entrer la lumière du jour et à mettre en valeur les atouts de l'architecture d'origine. La surface satinée du sol sombre accrochait la lumière tandis que des tapis, des tapisseries et des meubles anciens réchauffaient l'atmosphère. On s'attendait à ce qu'un magazine d'architecture appelle d'un instant à l'autre pour faire un reportage.

Au rez-de-chaussée se trouvait une grande salle à manger avec une table de ferme qui pouvait accueillir une vingtaine de convives. Ce fut sur cette table que nous trois prîmes tous nos repas. Il y avait aussi un petit salon avec un canapé en cuir capitonné style Club. La cuisine ultra moderne donnait sur la cour par une porte vitrée coulissante qui laissait entrer la lumière à flots. Elle était peinte en gris et jaune avec des accents d'acier brossé. Le frigo géant, comme je le vis par la suite, était bourré à craquer, ce qui n'était guère surprenant vu la tendance du couple au surpoids. L'équipement semi-professionnel avait de quoi rendre envieux les amateurs comme moi. Malou n'avait plus qu'à se mettre au piano!

Au premier étage se trouvait la suite parentale, une pièce minuscule dans laquelle mon parrain avait installé son bureau, et deux chambres d'amis, une grande et une petite. « Celle-ci est la chambre de Bruno, » me dit ma tante devant la porte ouverte de la grande chambre. Autrement dit, il n'était pas question que je m'y installe. (Mais alors, et les chambres d'amis dans les anciennes granges?) Il restait la petite chambre. Mon parrain y déposa mon bagage. Pendant le dîner il demanda à Malou de préparer un dîner spécial en mon honneur, avec des araignées de mer et des crabes qui faisaient partie de la gastronomie locale. Sous la peau de ses tempes et devant ses oreilles les tendons et ligaments de ses mâchoires se contractaient et se relâchaient spasmodiquement car il serrait et desserrait les dents comme c'était son habitude quand il était stressé. Je l'avais toujours vu nerveux en ma présence.

Le soir assis sur le canapé en cuir très confortable, nous regardâmes une série policière allemande complètement débile que mon parrain n'aurait ratée pour rien au monde, puis il me montra les photos de vacances à Ibiza. Visages bronzés et rigolards, verres remplis de boissons délicieuses avec de petites ombrelles décoratives en papier, plages, corps dénudés absorbant les rayons du soleil, parasols etc. Des photos de vacances sans surprise. À mon tour je montrai les photos que j'avais prises dans mon quartier et dans Central Park peu avant mon départ, ce qui ne provoqua aucune question ni observation mais plutôt un silence gêné. Au coucher, j'eus du mal à me mettre au lit car l'espace autour était insuffisant pour ma jambe affectée encore raide.

Le lendemain matin mon parrain offrit de me montrer le port en eau profonde qui accueillait les hovercrafts faisant la liaison avec l'Angleterre. l'endroit était plutôt désert en cette saison mais à peine sortis de la voiture nous fumes accostés par un homme qui proposa de nous prendre en photo avec mon appareil. Au ton de sa voix il croyait que nous formions un couple et il se comportait comme s'il était une aubaine pour nous, venu immortaliser une réunion touchante avant le départ. Alors je pris la pose à côté de mon parrain, passant un bras affectueux derrière son dos, la main reposant sur son épaule.

Le soir je regardais un magazine de mode qui me faisait penser au style de photos que je m'étais fait faire à Paris huit ans plus tôt, mêlant le manteau de cuir masculin à la lingerie sexy, mais les photos du magazine avaient une connotation sado-masochiste que les miennes n'avaient pas. Tandis que je tournais les pages mon parrain me demanda à brûle pourpoint ce qu'était un Levi's 501. « C'est un jean qui a une braguette à boutons, » lui répondis-je aussitôt. Il supprima un sursaut. Ma tante me demanda comment s'était passée la visite au port. Je lui parlai de cet individu qui avait voulu nous prendre en photo, ajoutant: « Il avait l'air de nous prendre pour des amants mais on s'en fout. » Et je vis mon parrain à nouveau supprimer un sursaut. Il s'approcha de moi et se lanca dans un monologue en grommellant de façon que seul le mot « maman » était compréhensible. Je le laissai faire.

Le lendemain matin comme tous les jours depuis mon arrivée en Bretagne ma mère téléphona et me demanda si j'avais trempé ma jambe dans l'eau de mer. Il se trouvait qu'à cette période la mer était basse dans la matinée. Chaque fois que je m'étais baladée sur le port après le petit déjeûner les bateaux étaient au sec. Et puis qu'est-ce que cela aurait changé si je m'étais trempé la jambe dans l'eau? La mer n'avait pas des propriétés si miraculeuses qu'il suffisait de quelques effusions pour que mon genou retrouve sa fonction d'antan.

Je lui répondais chaque fois que non, je n'avais pas baigné ma jambe (comme si on pouvait ne baigner qu'une seule jambe à la fois!) parce que la marée était basse, il n'y avait pas d'eau dans la journée. Elle avait l'air contrarié comme si elle se souciait de ma santé davantage que moi, comme si cette marée au mauvais moment faisait obstacle à ma guérison, comme si seule l'eau de mer pouvait me soigner et d'une certaine façon elle me faisait reproche que la marée fût basse. C'était sa tenaille favorite: elle décidait ce dont j'avais besoin (quelque chose d'inaccessible) dans le seul but de me rendre responsable de sa frustration simulée. Elle usurpait, puis elle accusait.

Après ces appels mon parrain me parlait en utilisant le mot « maman » mais je n'arrivais pas à comprendre de qui il parlait. Cela ne pouvait pas être de sa mère car il disait toujours « mamy » et je n'étais pas un petit enfant pour qu'on parle de ma mère en disant « maman ».

Ce matin-là je demandai à ma mère d'arrêter de me harceler avec ces questions de bains de mer parce que je n'avais pas le contrôle des marées. Il fallut réellement que je lui dise cela! Et agacée je demandai à mon parrain qui avait recommencé son monologue: « Quand tu dis "maman", tu parles de ta mère ou de la mienne? » Il sursauta et ne répondit pas à ma question.

Mon parrain nous invita au restaurant avec un couple d'amis. Ce n'était pas un vrai restaurant, c'était une crêperie. L'humeur était joyeuse après l'apéritif et au moment de commander nous discutions les diverses crêpes du menu, et moi un peu pompette je dis que la crêpe dite « Écossaise » était « la crêpe radin » (à cause de la réputation des Écossais d'être près de leurs sous) et à ces mots je vis une expression de stupeur sur le visage de mon parrain. Sans le savoir j'avais touché le point sensible: il croyait que je lui reprochais de m'avoir invitée à dîner dans une crêperie où le plat le plus cher ne dépassait pas les dix euros.

Il fut question de pêche et curieusement chaque fois que j'avais passé du temps avec lui, mon parrain avait parlé de la pêche au congre sans donner de détails mais il avait à nouveau cette contraction nerveuse des mâchoires qui lui faisait onduler les tempes et étirer la bouche et ses tics nerveux indiquaient une certaine gêne de prendre du plaisir à ce jeu barbare. J'appris bien plus tard que les congres se cachent dans les rochers à marée basse et que pour les déloger il faut employer un harpon après avoir coincé l'animal, ce qui n'est pas une mince affaire car ces poissons longs se débattent farouchement. Donc mon parrain aimait faire cela, coincer le poisson qui se débattait comme un beau diable et le transpercer avant de le tirer de sa cachette. Il pouvait imaginer sa taille à l'énergie qu'il mettait à se débattre, mais le découvrir après l'avoir tué, c'était le couronnement de l'opération.

Un matin mon parrain m'emmena à Morlaix pour dire bonjour à de la famille. Je ne savais pas quel était exactement le degré de parenté. Monique de Plouénan, qui dans mon enfance tenait le bistrot de la gare avec son mari, et où, enfants, nous jouions au baby-foot, et ce cousin éloigné, un bel homme trapu d'à peu près mon âge qui tenait un bistrot sur la rue principale. Mon parrain nous présenta et le cousin m'offrit une consommation. Je pris un café-calva. Il n'était pas très gai, il avait l'air pensif. Peut-être que mon parrain lui avait dit ce qui s'était passé à New York, et que j'avais survécu, et maintenant que nous étions face à face il ne pouvait rien dire mais n'en pensait pas moins. C'était jour de marché à Morlaix. Je vis un étalage de vannerie et malgré ma relation tendue avec ma mère j'achetai pour elle un panier à bois de forme gracieuse, un cercle relevé sur les deux côtés opposés, d'où partait l'anse qui laissait beaucoup d'espace pour empiler le petit bois.

Je m'étais acheté un cardigan bleu marine à col marin de la marque Busnel, une marque de vêtements marins de qualité aujourd'hui disparue. J'aurais aimé acheter le pantalon assorti mais la somme dépassait mon budget alors mon parrain m'en fit cadeau, toujours en étirant les lèvres et en affichant ces tics nerveux qui agitaient ses tempes, comme s'il essayait de maîtriser des arrières-pensées inavouables.

Le dernier jour de mon séjour, ma tante m'emmena faire les courses. Nous entrâmes dans un supermarché et je fus impatientée par sa façon de faire. Je lui dis que je la rejoindrais dans dix minutes et je partis au rayon des produits d'hygiène regarder les myriades de shampooings, savons, laits pour le corps etc. avec lesquels je n'étais pas familière du tout, puis je rejoignis ma tante et nous rentrâmes à la maison. Au déjeûner nous eûmes des carrés de poisson surgelé entourés d'une petite mare de margarine au lieu des fruits de mer que mon parrain lui avait demandé de préparer en mon honneur. À la question de mon parrain elle répondit d'un air indifférent qu'elle n'avait pas eu le temps d'aller chez le poissonnier. Acheter du poisson surgelé dans un port de pêche, c'était le comble de la paresse et de la stupidité en temps normal mais envers moi qui étais de passage, c'était du mépris et de la méchanceté.

En milieu d'après-midi mon parrain et ma tante me proposèrent d'aller voir les Hurlevents, la résidence secondaire que mes grand-parents avaient fait construire à la fin des années 50 à l'emplacement de l'ancienne ferme. Ils y passaient six mois de l'année, l'autre moitié à Neuilly/Seine dans un petit appartement facile à chauffer. Maintenant cette maison était un bien de la succession de mon père.

Mon grand-père n'avait jamais abandonné le jardinage. C'était un homme qui parlait peu mais il était très actif car il produisait d'excellents légumes et des fruits en espalier dans le jardin à l'arrière de la maison, et il avait un appentis assez spacieux où il rangeait ses outils et ses récoltes de pommes de terre. Il était resté paysan et j'aurais aimé apprendre de lui à jardiner mais pour nous qui étions de la deuxième génération née hors-sol, il y avait un interdit inexprimé contre le travail de la terre. J'étais noyée dans ces pensées quand ma tante me dit: « Tu te souviens du Bambi en peluche qu'on t'avait offert pour Noël? Dès que tu l'as déballé tu l'as serré dans tes bras et as posé la tête contre lui. » Je ne me souvenais pas que c'était eux qui me l'avaient offert, mais je me souvenais très bien en effet de ce jouet. C'était une petite biche d'environ 40cm de long avec un bout de langue en feutrine rouge et de beaux yeux et c'était peut-être mon jouet favori quand j'avais cinq ans car elle avait l'air gentil. « Ah bon! C'était vous qui me l'aviez offert! Je ne savais pas. Agnès m'a forcée à m'en séparer, pour la donner aux pauvres, mais je l'adorais. » À ces mots le sourire disparut du visage de Malou et elle se retourna d'un air sombre pour faire face à la route.

La maison était en vue. mon parrain arrêta la voiture et nous descendîmes. Il ouvrit la porte d'entrée et ne sachant quoi faire, j'ouvris le placard qui se trouvait sous l'escalier. Il y avait un sac en croco noir que je pris en main. Il avait l'air neuf, avec un fermoir doré ouvragé comme un bijou. Je tentai de l'ouvrir mais il y avait un secret que je ne connaissais pas. J'insistai compulsivement puis j'eus honte de moi. Je me retournai pour regarder mon parrain et ma tante qui, debout dans le hall d'entrée, me regardaient d'un air sombre sans rien dire. Je reposai le sac et sortis du placard. Je n'avais pas envie de faire le tour du propriétaire. « Tu veux qu'on aille faire un tour à Porsmern? » C'était la plage où nous allions tous les jours quand nous passions nos vacances chez mes grands-parents. À pieds il nous fallait une bonne demie-heure mais nous étions en voiture maintenant, et même si le temps était gris et humide et la nuit proche, je ne pouvais pas refuser l'occasion de revoir la plage de mon enfance tant d'années après.

En route je dis que la plage de Perharidy où il allait avec sa famille près de Roscoff était très différente de celle où nous autres allions. Autant Perharidy était chaude, avait beaucoup de sable clair, une grande plantation de thuyas qui l'abritaient du vent, autant elle était animée et visitée par de nombreux vacanciers, autant Porsmern où nous allions avec mes soeurs était déserte et inhospitalière, exposée aux vents changeants, avec peu de sable et beaucoup de cailloux. Je trouvai cette différence frappante et presque injuste car sur une bonne plage nous aurions passé de bien meilleures vacances mes soeurs et moi.

Nous arrivâmes par l'extrémité de la plage éloignée du chemin habituel, et mon parrain s'engagea sur le chemin qui longeait la plage. Ce fut alors que je découvris que la mer était exceptionnellement haute. En temps normal elle arrivait à mi-hauteur de la plage. Par temps de grande marée elle arrivait au pied ou à mi-hauteur des rochers qui protégeaient la côte de l'érosion. Mais ce jour-là la mer arrivait à ras des champs, elle avait complètement avalé la plage et les rochers. Je n'avais jamais vu ça. Nous étions silencieux. Mon parrain roulait lentement sur le chemin de terre qui séparait les champs de la côte et regardait fréquemment de côté comme s'il cherchait quelque chose dans la mer puis il arrêta la voiture et nous sortîmes. Le plus surprenant est que c'était une mer d'huile. On entendait juste des vaguelettes lécher avec des bruits mouillés les touffes d'herbe sur le bord du chemin. Et juste à l'endroit où nous étions, l'eau était si boueuse qu'elle avait perdu toute transparence. Ce n'était vraiment pas un bon endroit pour admirer le paysage! Je fis quelques pas, restai immobile au bord de l'eau, imaginant la plage en contrebas telle que je l'avais connue. Je dis à mon parrain en élevant la voix que nous avions un endroit favori, et je pointai le doigt dans la direction comme si la plage n'était pas sous trois mètres d'eau. J'étais debout devant le nez de la voiture et eux étaient devant le coffre arrière. Il n'y avait plus rien à voir. Cette eau boueuse gâchait vraiment le paysage et l'absence de vagues enlevait beaucoup de charme à la promenade. Je m'apprêtais à rentrer en voiture quand, levant les yeux vers le couple, je vis sur leur visage une expression d'horreur. Je ne dis rien et pris place sur la banquette arrière, et ils rentrèrent en voiture à leur tour.

Au matin mon parrain me conduisit à la gare de Morlaix ou je pris le TGV pour rentrer à Paris. En attendant l'arrivée du train je lui demandai quelques adresses, y compris la sienne, avec le numéro de téléphone, mais j'avais l'impression d'obéir à un rituel vide de sens, de faire ça pour meubler le silence car nous n'avions rien à nous dire.


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