Chapitre 38

Ma mère m'attendait à la gare d'Évreux. Elle traversa le parking avec empressement, presque en courant, vêtue d'un pull et d'un pantalon blanc-cassé. Elle était lumineuse dans cette tenue avec son halo de bouclettes blondes. On lui aurait donné le Bon Dieu sans confession.

Au début de mon séjour elle m'avait offert de prendre des vêtements de papa. Il y en avait une dizaine étalés sur le lit dans sa chambre. Elle m'avait dit d'un ton magnanime de prendre tout ce que je voulais mais vu leur faible nombre et leur état, tous les autres s'étaient servis avant moi. Je fus surprise de cette proposition mais elle avait l'air d'obéir à une coutume et elle était tout à fait à l'aise. Pourtant a priori les vêtements de mon père ne m'iraient pas, à part peut être un pullover en laine. Malgré tout je pris ce pull, un pull marin et aussi, bêtement, un veston en tweed qui occupa une grande partie de ma petite valise.

Je donnai à ma mère une bouteille de faux champagne que Sophie m'avait donnée car la qualité incertaine du brevage avait suscité mon dégoût, elle pesait lourd et je n'allais pas transporter du liquide sous pression en avion. Elle protesta que c'était pour moi, qu'il fallait que je la garde, que je l'emporte avec moi en Amérique. J'aurais pu ouvrir la bouteille et la boire avec ma mère mais l'idée ne m'effleura pas car je n'avais rien à célébrer avec elle. J'insistai donc pour qu'elle la garde tout en étant consciente de la fausseté de la situation car j'agissais comme si je lui faisais cadeau de quelque chose de valeur alors que j'étais persuadée que le contenu était au mieux de la bibine, au pire qu'il soit empoisonné.

Elle m'accompagna à la gare et nous fîmes nos adieux. J'avais conscience d'un gouffre infranchissable entre elle et moi et j'éprouvai au moment de la quitter une immense tristesse qui me fit monter les larmes aux yeux. À travers la vitre du train qui se mit en marche, je vis qu'elle aussi avait les yeux mouillés tandis qu'elle agitait le bras pour me dire au-revoir.

À Paris je me rendis à la banque au nord de Montmartre où j'avais ouvert un compte et déposé une partie de l'argent que ma mère m'avait envoyé à New York. J'avais cru que ce compte serait alimenté par les espèces que je récolterais de la succession. Mais à part les cinquante mille francs, la pincée que ma mère avait prélevée sur le contenu de la valise, il n'y avait rien. D'ailleurs le chargé de clientèle me dit sèchement que la banque ne m'avait pas acceptée comme cliente et il me rendit mon argent après m'avoir facturé cent-cinquante francs de frais.

Je passai la nuit chez Norbert qui fut très froid avec moi et me fit sentir tolérée de justesse. Je lui dis intérieurement de ne pas s'inquiéter, que demain je partirais et qu'il ne me verrait plus. Il quitta l'appartement vers huit heures du matin avec à peine un mot d'adieu et je ne le revis pas. Au moment de partir à l'aéroport je pensai à lui écrire un mot gentil car j'avais envie d'être affectueuse mais il ne l'avait pas été avec moi alors je ne lui écrivis rien.

Nous étions le 21 octobre. J'étais restée cinq semaines à attendre que nous nous réunissions tous avec le notaire pour parler de la succession et je repartais bredouille.

De retour à New York je trouvai Arturo dans mon studio. Je voulais être seule mais il me supplia de le laisser passer la nuit et j'acceptai. Il avait forcé la serrure de mes tiroirs de bureau et mis en gage l'appareil photo qui s'y trouvait. Il me donna le ticket et je dus payer quinze dollars pour récupérer mon bien. Il avait aussé prêté à mon voisin Danny un des deux hauts-parleurs de ma radio stéréo. Il me l'avait dit au téléphone au cours d'une de nos conversations et j'avais été très mécontente de l'apprendre car je n'aimais pas que ce qui allait par paire soit séparé, et j'avais vu du coin de l'oeil que ma mère souriait de me voir en colère. Maintenant je devais récupérer ce haut-parleur et Danny rechigna à me le rendre. Alors que nous avions toujours eu des rapports cordiaux il se fit menaçant mais je tins bon et il finit par me le rendre.

J'avais envoyé à Arturo à au moins deux reprises un chèque ou un virement sur Western Union de deux cent dollars et maintenant je voulais qu'il sorte de ma vie. J'avais récupéré de ma blessure et il me semblait qu'il s'était écoulé un temps considérable depuis l'événement et je me sentais différente psychologiquement. La différence était dans le fait que je n'étais plus dépendante physiquement, et je n'avais plus besoin de m'écraser pour qu'il satisfasse mes besoins essentiels, et je me savais héritière et croyais recevoir prochainement une somme considérable. Cette perspective me réconfortait et me séparait définitivement de l'état de précarité dans lequel j'avais vécu ces dernières années. J'avais avec moi une somme en liquide qui me permettait de vivre sans m'inquiéter pendant un certain temps.

Mais Arturo parti, je tombai dans une profonde dépression. Mes émotions étaient à vif. J'avais l'impression d'être couverte de napalm en feu, seulement ce n'était pas mon corps qui brûlait, c'était mon âme qui se tordait de douleur, et rien ne pouvait éteindre ce feu. J'avais l'impression que ma famille entière avait péri dans une catastrophe. Les gens que j'avais vus, bien qu'ils eussent l'apparence des membres de ma famille, étaient des entités haineuses et cruelles qui avaient fait tout leur possible pour me tourmenter, m'humilier.

Au lieu de me sentir aimée et réconfortée par ma mère, mes frères et soeurs, mon parrain, mes cousins de Bretagne, je me sentais émotionnellement essorée, encore plus épuisée qu'avant mon voyage en France. Alors je noyais ma douleur dans le whisky, je fumais de l'herbe jusqu'à ce que je sois complètement hébétée et je passais le temps prostrée sur mon lit. Seul mon dealer avait un mot gentil « Hey, Baby! »

J'avais du temps et de l'argent, les deux circonstances réunies qui m'avaient fait défaut toute ma vie et maintenant que je les avais, j'étais incapable de jouer de la guitare. Je la regardais sur son socle à l'autre bout de la pièce mais j'étais incapable de franchir la distance qui m'en séparait, de la saisir et de la jouer. Impuissante, je la voyais se couvrir de poussière. Je me faisais des reproches: « Tu te plaignais de ne pas avoir le temps, et maintenant que tu as le temps tu ne fais rien. Tu es full of shit! »

Je reçus une lettre du notaire datée du 12 décembre, qui m'invitait à une réunion de succession le 17 janvier. Évidemment je n'allais pas y assister car il était impensable de refaire le voyage moins de trois mois après mon retour. Je demandai à l'avocate que j'avais retenue à Paris, Maître Janet Cardonnet, de me représenter à la réunion. Je pris contact avec l'étude notariale Menesson etc. avenue de la Grande Armée à Paris, qui avait traité avec mon père, et demandai à être assistée par l'un des notaires de l'étude dans la succession de mon père. Maître Michel Mignard prit en charge ce dossier. Je lui écrivis plusieurs lettres où je l'informai du sentiment d'injustice que j'éprouvais car mes frères et soeurs avaient bénéficié de nombreux avantages alors que j'avais été très défavorisée: certains avaient été logés gratuitement dans un appartement appartenant à mon père, et par la suite leurs enfants avaient aussi été logés gratuitement pendant leurs études. Et puis surtout, ce qui me faisait mal,c'était qu'Agnès avait fait des études supérieures financées par mon père alors que moi, juste après mon bac j'avais dû apprendre la stén-dactylo et entrer dans le monde du travail sans autre qualification, et ceci avait eu des répercussions tout au long de ma carrière professionnelle et sociale. J'avais été volontairement forcée dans une catégorie socio-professionnelle inférieure à celle de ma propre soeur.

J'étais persuadée que mes cohéritiers voulaient me gruger et fis part au notaire de ma réflexion, que je ferais mieux de renoncer dès maintenant à mon héritage pour m'éviter de me le voir souffler, m'épargnant ainsi des tortures psychiques prolongées. Mignard me répondit que je me trompais, que mon père lui avait toujours dit qu'il avait l'intention de répartir ses biens équitablement entre tous ses enfants. Je fus rassurée et abandonnai mon idée de renoncer à mon héritage.

J'avais repris les séances de kinésithérapie au centre médical de la 86ème Rue et les visites de contrôle avec le docteur Nailor. Je m'étais entichée de lui car il était bel homme et ma solitude affective était intolérable. Alors je fantasmais à son sujet, mais chaque fois une petite voix me disait de ne pas m'emballer, cet homme d'une cinquantaine d'années était probablement marié et père de famille, et ce dont j'avais besoin c'était un homme célibataire. Mais les émotions reprenaient le dessus et je me voyais heureuse et comblée avec lui. Je lui avais envoyé une carte postale de l'Obélisque de la Place de la Concorde, symbole phallique s'il en est.

Il constata que mon état de santé était très satisfaisant, mes progrès pour regagner de la flexion et du muscle encourageants, et me prescrivit de continuer les séances de remise en forme trois fois par semaine. Je lui dis que mon père était décédé et que j'étais en passe de récolter un héritage, et fin novembre l'invitai à dîner pour célébrer un de ces soirs. Il y avait un restaurant français pas loin de son cabinet que je rêvais d'essayer chaque fois que je passais devant. Il accepta mon invitation et nous nous mîmes d'accord sur une date. Je fis une réservation et dans l'après-midi m'offris une séance chez le coiffeur pour avoir une coiffure à la hauteur de la circonstance. Je voulais juste que mes cheveux soient ondulés et qu'ils tombent naturellement sur mes épaules. Je ressortis du salon de coiffure ressemblant à une poupée Barbie tellement ma chevelure était volumineuse. Le coiffeur était un coiffeur de quartier qui n'avait rien de chic, ce n'était ni Maniatis ni Dessange et on voyait la différence, mais je n'avais pas voulu non plus payer le tarif des grands coiffeurs car je n'avais pas l'intention lors de ce dîner de séduire à tout prix, mais de m'assurer d'abord si le gentleman était libre.

De retour chez moi je me mis à l'ouvrage pour réduire un peu le volume de ma crinière mais quand je sortis plus tard pour le dîner en tête à tête, je croisai Danny dans le couloir qui ne me reconnut pas tout de suite. Puis il s'exclama: « Is that you, Brigitte? I didn't recognize you! » Je portais un tailleur en lainage fin mais bien chaud avec une veste courte et une jupe plissée dont les plis étaient fermés jusqu'aux hanches comme un kilt, et qui m'arrivait à mi-mollet. Avec cela, un chemisier vert fluo en soie et des escarpins de chez Bally à talons de 2,5cm tout à fait adaptés à mon état de convalescence.

Le docteur me fit des compliments sur mon apparence et plusieurs fois au cours du dîner il me dit qu'il n'en revenait pas de voir à quel point je m'étais si bien rétablie en quelques mois. Je ne boitais pas, on n'aurait jamais dit que j'avais eu de multiples fractures au genou. De plus il m'avait vue la première fois en tenue de cycliste avec un gros blouson de cuir et des baskets fatigués, et maintenant j'étais féminine de la tête aux pieds. Je lui dis que si j'allais si bien c'était en grande partie parce qu'il avait fait un excellent travail. Nous prîmes l'apéritif puis passâmes commande du dîner.

Tandis que nous mangions nous discutions à bâtons rompus. Je voulais voir s'il me plaisait comme compagnon, si sa conversation était agréable et intéressante. Et par dessus tout je voulais savoir s'il était marié mais je ne voulais pas lui demander overtement car il aurait pu me mentir, et je guettais ma chance. Alors profitant d'une ouverture où il était question de loisirs et de voyages, je lui dis sur un ton anodin: « Et alors vous y allez avec votre épouse... » et il laissa passer sans commentaire, ce qui me permit de conclure qu'il était bel et bien marié. Il fallait donc que je fasse mon deuil de tous mes rêves de sécurité et de bonheur conjugal avec lui, et j'avais bien fait de me renseigner le plus tôt possible.

Nous continuâmes à bavarder aimablement jusqu'au dessert. Là il prit les devants et commanda une part de gâteau au chocolat avec un coulis de framboises. Pour ma part j'aurais joyeusement fait leur affaire à des profiterolles au chocolat mais le docteur, après avoir commandé son dessert, me dit d'un ton complice: « On partagera! » Mais qu'avaient ils, tous ces bonshommes, à toujours vouloir partager le dessert?

Puis, le dessert consommé, il demanda l'addition et ne voulut rien savoir quand je lui rappelai que c'était moi qui l'avais invité. Après avoir payé il m'invita à aller prendre un pousse-café chez un ami à lui qui habitait juste à côté. Je fus d'accord et nous marchâmes jusqu'à l'immeuble en question. Il poussa un bouton de l'interphone et la porte s'ouvrit. Nous prîmes l'ascenseur et devant la porte de l'appartement personne ne répondit à la sonnette alors le docteur sortit une clé de sa poche et ouvrit la porte. Il dit que cela ne faisait rien si son ami n'était pas là car nous allions juste prendre un digestif et repartir. Nous nous assîmes sur le canapé et il nous versa un cognac. En face de nous sur la gauche, la porte de la chambre à coucher était ouverte, la lumière du chevet allumée, et on voyait le pied d'un lit à deux places.

Assez rapidement le docteur se fit entreprenant, il me passa le bras derrière le dos et commença à me toucher et à me donner des baisers. Je ne me sentis pas capable de lui résister, de me lever avec mon genou faible et lui dire non d'un ton ferme et définitif. Je cherchai dans ma tête un moyen de me tirer de là. Il continuait à me prodiguer ses baisers et ses embrassades comme s'il était follement épris de moi mais jamais auparavant il n'avait manifesté la moindre attirance. Je sentis que le lobe de mon oreille droite était nu. Une de mes boucles de'oreilles était tombée. Ce fut le prétexte que je cherchais. Je lui dis que j'avais perdu une boucle d'oreilles et je me mis à la chercher. Je ne dis pas que c'était un bijou fantaisie car cela m'ennuyait de ne plus pouvoir m'en servir s'il en manquait une, même sans valeur. Je me mis debout, soulevai les coussins du canapé, et du coup le docteur fit de même mais la boucle d'oreille n'y était pas. Nous cherchâmes sur le sol sous le canapé, et il y mettait une ferveur qui m'étonna. Partout où elle aurait pu tomber, nous cherchâmes mais en vain et au bout d'une quinzaine de minutes, nous repartîmes bredouilles, moi chagrinée que mon bijou restant était maintenant inutilisable mais soulagée d'avoir coupé court aux avances du docteur.

Tandis que nous marchions j'entendis le choc d'un petit objet qui tombait par terre. C'était ma boucle d'oreille! Elle était d'abord tombée dans mon chemisier et avait été retenue à la taille et maintenant que je marchais elle avait glissé sous la ceinture. J'étais très contente, et sans le savoir j'avais échappé à un guet-apens car le scenario, si j'ai bien compris, consistait à m'amener à avoir une relation sexuelle avec le docteur et au cours des ébats un tiers qui se cachait dans l'appartement me tuerait. Mais à ce moment-là j'étais à mille lieues de m'en douter. Ce ne fut que bien des années plus tard que je réalisai la véritable nature d'une multitude d'incidents qui m'étaient arrivés. Et je compris alors que la perte de ma boucle d'oreille avait un sens très spécial pour le docteur, car le bijou constituait une preuve que j'étais venue dans cet appartement, et il ne voulait pour rien au monde qu'on l'y trouve.

Quoi qu'il en soit cet incident de la boucle d'oreille me tira d'affaire et je pus continuer à voir le docteur dans son cabinet sans aucun embarras et mon béguin pour lui avait disparu. Mais son attitude changea et il commença à me harceler sexuellement. Par exemple il me fit asseoir sur une surface élevée et quand il s'assit en face de moi son visage était au niveau et à cinquante centimètres de mon sexe.

Dans son cabinet il y avait environ huit cabines et dès que l'une se vidait la réceptioniste appelait le patient suivant qui s'y installait et attendait, attendait. J'eus l'impression qu'il me faisait attendre trop longtemps, qu'il le faisait exprès, mais je n'aurais pas pu le prouver. Et quand il entrait je sentais dans son attitude quelque chose qui me mettait mal à l'aise et rendait ces consultations très désagréables. Heureusement elles n'avaient lieu que toutes les trois semaines.

Peu avant Noël le bon docteur m'invita à prendre un verre l'après-midi du 25 décembre. Je répondis à son invitation par une lettre indignée que je déposai à son cabinet, disant que je n'avais rien à faire avec les hommes mariés et que si son attirance pour moi continuait à interférer avec notre relation professionnelle, j'allais signaler son comportement à l'Ordre des Médecins.

Juste après cet incident, il y eut un scandale national de harcèlement sexuel quand Anita Hill, ancienne assistante de Clarence Thomas, un juge fédéral nommé à la Cour Suprême par le président Bush, témoigna devant le Congress au cours des audiences de confirmation (« confirmation hearings ») à l'issue desquelles la décision serait prise si l'homme était digne et capable de remplir la fonction. Les incidents de harcèlement étaient plutôt mesquins, il s'agissait surtout de commentaires déplacés qui mettaient l'assistante mal à l'aise, à juste titre. Ces audiences durèrent plusieurs mois, c'était l'affaire qui faisait les gros titres et le New York Times publia un article sur le harcèlement sexuel par un psy envers sa cliente ou plutôt, de nouvelles recommandation sur la conduite à suivre car c'était trop choquant de suggérer qu'un psy puisse abuser de son autorité de la sorte. L'article me donna l'idée d'écrire aux instances responsables pour me plaindre du comportement du docteur Nailor. Je reçus un formulaire à remplir mais ne poursuivis pas l'affaire car avec l'héritage et le procès contre la Transit Authority ma coupe était pleine.

Le juge fut confirmé dans son poste, qu'il continue d'occuper à ce jour, seul Noir du groupe.

Au début de l'année 1991 je pris la décision de mieux m'occuper de moi, de nourrir ma psyché qui jusqu'alors avait été pratiquement ignorée par mes parents et par moi-même. Je m'inscrivis à des cours de danse classique et de gymnastique au Studio Gélabert à l'angle nord-ouest de Broadway et la 86ème Rue. Les séances de remise en forme sur des machines au centre médical commençaient à me lasser au plus haut point mais j'étais loin d'avoir retrouvé la masse musculaire d'origine dans la cuisse gauche et la flexion dans le genou.

Les cours de danse se faisaient à la manière classique: le Professeur Gélabert, un vieil homme petit, mince et homosexuel, nous faisait faire des échauffements à la barre en jouant une musique de piano adaptée au moyen d'un disque de 33 tours et une platine Technics identique à celle que j'avais achetée peu avant de quitter la France. Les mouvements étaient faciles mais il fallait se concentrer pour bien les faire. J'avais prévenu le professeur que je relevais d'une fracture du genou pour qu'il sache que je serais incapable de faire certains mouvements. Mais dans l'ensemble il y en avait assez peu que je ne pouvais pas faire. Après les échauffements il nous montrait une suite de mouvements que nous exécutions au son du piano enregistré. C'était tout à fait ce que j'attendais et cette musique avait un effet réconfortant.

Mais dès les premiers cours de danse, voilà que le prof nous mêla à sa vie privée en parlant de sa mère. Nous avions la semaine précédente entrevu une petite vieille à l'autre bout du studio, à moitié dissimulée derrière un rideau, et maintenant il nous disait qu'elle était morte et il était inconsolable. Et les semaines se suivaient et à chaque cours de danse il ne ratait jamais l'occasion de nous dire à quel point il souffrait de la disparition de sa mère, écrasant de temps en temps une larme au coin de l'œil. Or chaque fois qu'il parlait de sa mère je souffrais car je ne pouvais m'empêcher de comparer l'amour qui unissait le prof à sa mère, à la relation que j'avais avec la mienne.

La souffrance devenait intolérable et une des premières lettres que j'écrivis sur mon premier ordinateur (un IBM-compatible avec une puce 286 qui fonctionnait sous DOS 5.1) fut celle où je le suppliai d'arrêter de parler de sa mère car ma relation avec ma propre mère était très mauvaise et je souffrais trop de l'entendre parler de cet amour qui m'était à jamais refusé. Je lui remis la lettre en main propre dès mon arrivée au cours suivant et après cela il arrêta son cinéma.

Mais le plaisir de la danse ne resta pas longtemps sans mélange car l'arrivée successive de deux nouvelles élèves et un homme vint troubler le calme psychique dont j'avais besoin. La première était une grande blonde maquillée qui me choisit pour amie. Elle m'invita à prendre un café après le cours, et pendant notre entrevue elle me raconta qu'elle était mariée avec un Cubain beaucoup plus âgé qu'elle. Elle ne me disait rien de plus sur lui, ni sa profession, ni comment ils s'étaient rencontrés, ni ce qu'elle lui trouvait de si attrayant. Évidemment je fis le rapprochement avec ma situation personnelle. Son histoire était cependant difficilement crédible. Pourquoi une Américaine avec son physique aurait-elle épousé un vieux Cubain, s'il n'était pas musicien et si elle n'appréciait pas spécialement la musique cubaine?

Et puis elle me parla de maquillage, de produits, d'ombres à paupières et de blush, et elle me dit sur un ton affectueux qu'elle allait me donner du blush qu'elle venait d'acheter car la couleur ne lui convenait pas, et la fois suivante elle me le donna, il était dans un boîtier défraîchi et je me sentis vaguement humiliée qu'on me donne un truc usagé avec autant d'apparente bienveillance que si c'était un objet neuf de qualité. Le message était « C'est de la merde mais c'est assez bon pour toi! » Ceci me fit prendre conscience qu'à part cette femme, j'étais la seule à me maquiller. Toutes les autres élèves n'avaient pas le moindre grain de poudre sur leur visage.

Progressivement j'étais devenue consciente du fait qu'il y avait deux sortes de femmes: celles se maquillaient et celles qui affrontaient le regard du monde sans la moindre couverture. J'avais imité ma mère et pour moi se maquiller était un signe qu'on était « grande » et je n'avais jamais remis en question le bien-fondé du maquillage. Se mettre du fond-de-teint après la toilette du matin allait de soi, de même que de l'ombre à paupières, du crayon à sourcils, du mascara pour épaissir et recourber les cils et du rouge à lèvres, au minimum. Et maintenant il m'arrivait d'envier ces femmes adultes à la peau nue et parfaite qui ne perdaient pas tout ce temps à se maquiller et ne dépensaient pas leur argent dans ces artifices qui coûtaient cher.

Une nouvelle élève arriva: c'était une asiatique d'une trentaine d'années, une Japonaise parait-il, mais elle était grande et elle avait un gros derrière, ce qui était très inhabituel pour une Japonaise. Quand elle baissait une jambe après l'avoir levée, elle la laissait retomber sans la retenir et au moment où son pied touchait le sol ses fesses que le justaucorps ne couvrait qu'à moitié étaient secouées de tremblements. Monsieur Gélabert avait l'air de bien la connaître car il se permettait des moqueries affectueuses au sujet de son postérieur, lui disant le plus souvent qu'elle mangeait trop de spaghettis, et chaque fois elle riait d'un air niais, découvrant des dents irrégulières.

Environ six mois plus tard un homme se joignit à nous. Il était petit et il portait la tenue règlementaire du danseur classique, y compris la coque qui enrobait son sexe. Je gardais mes distances avec lui mais sa présence me gênait.

Je continuai pendant un an à prendre des cours de danse à ce studio mais j'étais déçue en fin de compte. J'avais espéré me faire des amies parmi les femmes qui suivaient ces cours. L'une d'entre elles, je suis presque certaine qu'elle s'appelait Susan, avait environ dix ans de plus que moi et elle était tout ce qu'il y a de plus normal, elle était mince et bien proportionnée, les cheveux longs en queue de cheval, elle avait l'air d'une femme de la classe moyenne plutôt aisée, elle était aimable et réservée, et elle avait une compagne au faciès de bouledogue qui devait être une voisine car elles arrivaient au cours et repartaient toujours ensemble.

Bref un jour de printemps je demandai d'un ton léger à Susan si elle ne pourrait pas me mettre en relation avec un célibataire de mon âge, et aussitôt sa compagne fit irruption dans la conversation et nous raconta qu'elle même avait rencontré son mari de telle ou telle façon, d'un air de dire qu'il n'y avait qu'une seule bonne manière de rencontrer son futur mari, et ignorant le fait que j'étais une étrangère sur le territoire, que je n'avais pas un réseau de famille et d'amis pour me soutenir.

Quand je me mis à faire des bérets Susan m'en acheta un qu'elle mit sur un porte-manteau à titre décoratif, et elle me conseilla de faire en sorte que les coutures se défassent après un laps de temps assez court, et ainsi les clients reviendraient m'acheter un nouveau béret. Elle me prodigua ce conseil d'un ton un peu confidentiel. Ah! C'était ce qu'on appelle l'obsolescence programmée! J'étais déçue qu'elle me donne ce conseil.

Une autre fois elle parla des Latinos, des « Hispanics » comme on dit là-bas, sur un ton qui impliquait qu'ils étaient une race inférieure, disant que ce qui n'était pas assez bon pour nous les blancs, était assez bon pour eux. Je n'ai pas le souvenir exact mais j'étais choquée qu'elle généralise son mépris à l'ethnie entière. Je veux dire, c'est une chose que de considérer que le Porto-Ricain qui garde l'entrée de l'immeuble, ou le Mexicain qui met en rayon les fruits et légumes, n'est peut-être pas une lumière intellectuelle, encore que cela soit discutable car je peux témoigner que tout le monde ne travaille pas au sommet de ses capacités, mais de là à penser qu'ils sont tous intellectuellement inférieurs aux « Anglos », il y a un gouffre. Bref je réalisai que cette femme avait une mentalité de petite bourgeoise gâtée et je compris que nous ne pourrions jamais être amies.

La goutte d'eau qui fit déborder le vase fut une nouvelle élève qui arriva au printemps 1992. C'était une Porto-Ricaine assez jolie et potelée. Elle avait une façon de jouer de ses doigts, de les disposer pour ainsi dire, à chaque mouvement, qui m'exaspérait au plus haut point. C'était une façon très maniérée, comme si chaque doigt était placé de façon très étudiée, et elle en changeait l'arrangement à chaque mouvement. Je n'en ai jamais parlé avec un danseur ou un professeur, mais pour moi la position des doigts est très importante car à l'extrémité du bras ils parachèvent le mouvement et ajoutent une note importante de grâce. Le problème avec cette élève c'est qu'elle essayait trop d'être gracieuse. Et une fois la leçon terminée nous nous retrouvions toutes au vestiaire, à l'étroit, et là elle changeait le petit tampon de propreté au fond de son slip, ce qui me dégoûtait au plus haut point. Je finis donc la série de leçons que j'avais payée d'avance et ne la renouvelai pas.

Début 1991 je me mis aussi en quête d'un psychothérapeute car je continuais à ne pas pouvoir toucher à ma guitare et je me demandais pourquoi et voulais surmonter mon blocage. Il y avait à l'angle de Central Park West et la 90ème Rue un centre de Santé Mentale. Je m'y rendis à pieds, j'expliquai mon problème, on me donna un questionnaire à remplir. Avais-je été maltraitée quand j'étais enfant? Oui. Un de mes parents ou les deux avaient-ils un problème d'alcoolisme? Oui. Avais-je été victime de viol ou autre agression sexuelle? Oui. Avais-je un problème d'addiction? Oui. Quelle était mon attente à l'issue d'un traitement avec un psychothérapeute? De surmonter le blocage que j'avais pour jouer de la guitare. Une fois le questionnaire rempli et rendu à la réceptionniste, celle-ci me dit qu'on me ferait savoir dans quelques jours le nom et l'adresse du psy qui avait été choisi pour moi. Je ne me souviens pas que le questionnaire indiquât que les renseignements que je donnais fussent confidentiels.

L'attente me parut un peu longuette mais dix ou quinze jours plus tard je reçus un courrier m'indiquant le nom et les coordonnées d'une psy qu'on avait choisie pour m'aider. Elle s'appelait Sharon Goldstein, elle était « C.S.W. » (Certified Social Worker) le diplôme qu'obtiennent tous les psychothérapeutes car il n'existe pas de diplôme pour les psys qui n'ont pas de diplôme de Médecine. Son cabinet était à l'opposé de l'île, sur Riverside Drive, et pour m'y rendre il n'y avait que la marche à pied car les bus qui traversaient à la 96ème ou la 106ème Rue me forceraient à marcher tout autant pour les atteindre.

Je lui téléphonai et nous prîmes rendez-vous. Je décidai de ne pas lui parler de mes problèmes du moment, de ce qui s'était passé récemment dans ma vie, car je voulais m'assurer auparavant que je pouvais lui faire confiance, alors, croyant aborder un sujet facile et sans danger je lui parlai de mon enfance, et contrairement à mon attente je fus submergée par l'émotion et fus incapable de retenir mes larmes qui ruisselaient sans arrêt le long de mes joues. La psy était assise dans l'ombre et moi directement devant la fenêtre je recevais la lumière en plein visage, ce qui n'était pas toujours confortable. Elle me laissait parler mais elle me dit qu'il y avait des Kleenex à portée de main.

La réunion de succession avec le notaire avait été reportée au mois de mars 1991. Elle devait avoir lieu dans l'immeuble de l'avenue de Choisy et je demandai à Me Cardonnet de m'y représenter, ce qu'elle accepta. Elle me fit un compte-rendu très bref où elle me dit que mes cohéritiers avaient signé sous seing privé un protocole pour établir les droits de chacun, selon lequel notre mère renonçait à l'usufruit sur la totalité des biens auquel son contrat de mariage lui donnait droit, en échange de la toute propriété sur une fraction des biens qui me parut bien plus grande que ce à quoi elle avait droit. Mes frères et soeur pour leur part devenaient propriétaires à part entière du reste. Et comme je n'avais pas signé ce protocole je restais nue-propriétaire de mes biens, et ma mère en était usufruitière. Il y avait par ailleurs des sommes en liquide non-déclarées au fisc, sur lesquelles il serait difficile de faire valoir mes droits.


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