Chapitre 39

Début 1991 je me mis en quête d'un psychothérapeute car je continuais à ne pas pouvoir toucher à ma guitare, je me demandais pourquoi et voulais surmonter mon blocage. Il y avait à l'angle de Central Park West et la 90ème Rue un centre de Santé Mentale. Je m'y rendis à pieds, j'expliquai mon problème, on me donna un questionnaire à remplir. Avais-je été maltraitée quand j'étais enfant? Oui. Un de mes parents ou les deux avaient-ils un problème d'alcoolisme? Oui. Avais-je été victime de viol ou autre agression sexuelle? Oui. Avais-je un problème d'addiction? Oui. Quelle était mon attente à l'issue d'un traitement avec un psychothérapeute? De surmonter le blocage que j'avais pour jouer de la guitare. Une fois le questionnaire rempli et rendu à la réceptionniste, celle-ci me dit qu'on me ferait savoir dans quelques jours le nom et l'adresse du psy qui avait été choisi pour moi. Je ne me souviens pas que le questionnaire indiquât que les renseignements que je donnais étaient confidentiels.

L'attente me parut un peu longuette, je m'attendais à recevoir une réponse d'ici la fin de la semaine. Dix ou quinze jours plus tard je reçus un courrier m'indiquant le nom et les coordonnées d'une psy qu'on avait choisie pour m'aider. Elle s'appelait Sharon Goldstein, elle était « C.S.W. » (Certified Social Worker) le diplôme qu'obtiennent tous les psychothérapeutes car il n'existe pas de diplôme pour les psys qui n'ont pas de diplôme de Médecine. Son cabinet était à l'opposé de l'île, sur Riverside Drive, et pour m'y rendre il n'y avait que la marche à pied car les bus qui la traversaient à la 96ème ou la 106ème Rue me forceraient à marcher tout autant pour les atteindre. Le quartier était nommé officieusement Shrink Row parce qu'une grande quantité de psys s'y était établie, mais le centre n'en avait trouvé aucun plus proche de mon domicile. Je ne sais pas à quoi servait ce centre, au juste. Si tout ce qu'il faisait était de nous trouver un psy, on pouvait le faire soi-même avec un annuaire. Mais d'après la description j'avais cru comprendre que certaines facilités de paiement étaient proposées aux malades désargentés.

Je lui téléphonai et nous prîmes rendez-vous. Je décidai de ne pas lui parler de mes problèmes du moment, de ce qui s'était passé récemment dans ma vie, car je voulais m'assurer auparavant que je pouvais lui faire confiance. Alors, croyant aborder un sujet facile et sans danger je lui parlai de mon enfance et, contrairement à mon attente, une foule de souvenirs me revint en mémoire: des souvenirs de délaissement, de solitude, d'ennui, de détresse et de danger à l'âge où j'étais trop jeune pour entrer au jardin d'enfants. Je fus submergée par l'émotion et fus incapable de retenir mes larmes qui ruisselaient sans arrêt le long de mes joues. La psy était assise dans l'ombre et moi directement devant la fenêtre je recevais la lumière en plein visage, ce qui n'était pas toujours confortable. Elle me laissait parler mais elle me dit qu'il y avait des Kleenex à portée de main.

J'avais lu bon nombre de livres sur la psychologie, des livres de self-help qui m'avaient permis de comprendre en partie les causes de mon mal de vivre, et je savais que le rôle du psy était de donner un support moral à son client pour l'encourager à aller de l'avant à la recherche de la cause première de son mal, de lui confirmer que ses perceptions étaient correctes, que ce qui lui était arrivé n'était pas normal et que son problème présent était une conséquence du traumatisme qu'il avait subi dans son enfance. Mais bien plus que la capacité à reprendre la guitare, je voulais devenir suffisamment forte pour accepter la réalité que ma mère ne m'avait jamais aimée. Aussi je fus déçue quand, à la fin de notre première session, la psy me dit que malgré tout, ma mère m'aimait.

C'était ce que tout le monde m'avait toujours dit dans la famille chaque fois que je m'étais plainte. « Mais tu sais, Brigitte, tes parents t'aiment! » C'était Alice, ma marraine, qui me disait cela, après chaque visite de mes parents qui immanquablement se terminait en algarade. Mais qu'est-ce que cela voulait dire, aimer, si la personne qui aimait ne faisait jamais rien pour prouver son amour, mais au contraire agissait comme si elle haïssait la personne qu'elle prétendait aimer? Quelle idée de l'amour pouvais-je me faire, à l'âge de me marier, si ceux qui disaient m'aimer ne faisaient jamais rien pour me rendre heureuse mais contrariaient tous mes désirs? Alors je rentrai chez moi à la fin de la session avec ce poids existentiel intact sur les épaules.

Après l'avoir entendue me répéter à la fin de chaque session que malgré tout ma mère m'aimait, je demandait à la psy ce qui lui permettait de dire cela avec autant de certitude, car sans preuve, comment pouvait-elle affirmer que ma mère m'aimait? Elle me répondit que si elle ne m'aimait pas je serais dans le pavillon du fond (« the back-ward » de l'hôpital. Je ne savais pas ce qu'elle voulait dire. « Le pavillon du fond »? Elle m'expliqua que dans les hôpitaux psychiatriques c'était le pavillon où on mettait les incurables.

Alors tous les gens qui vivaient en liberté avaient été aimés par leur mère? Il n'y avait pas parmi eux de mal-aimés qui essayaient tant bien que mal de survivre d'un jour à l'autre en se morfondant de ne pas avoir été à la hauteur des attentes de leur mère? La force de caractère ne comptait donc pour rien? Et tous ces gens qui se droguaient, ils n'avaient pas de problème avec leur mère non plus? L'explication de la psy ne me satisfaisait pas. Il me semblait qu'elle était de mauvaise foi. Même avec une professionnelle le tabou de la haine maternelle restait en vigueur. Je savais par mes lectures que j'étais en droit d'attendre d'elle qu'elle me donne un support moral, qu'elle valide mes souvenirs d'enfance et au lieu de trouver en elle une alliée elle était une ennemie supplémentaire, comme si je n'en avais pas assez!

Le comble fut atteint quand un matin elle n'était pas là à notre rendez-vous de 9 heures. Je sonnai à l'interphone et la porte resta close. Elle violait un des principes fondamentaux de la relation psychothérapeutique. Je ressentis alors en un éclair la même détresse que j'avais connue quand, enfant, j'attendais ma mère toute la matinée et tout l'après-midi, seule dans l'appartement, assise sur le sol et n'osant pas bouger. Il me semblait que la psy le faisait exprès pour me manipuler et je me retins pour ne pas céder aux émotions qui tentaient de m'envahir. Elle arriva avec dix minutes de retard et ne me présenta aucune excuse. Pourtant son cabinet était dans son appartement, elle n'avait donc pas besoin de "venir au travail", sinon en ouvrant une" porte. Elle était donc sortie avant notre rendez-vous habituel de 9 heures.

Au cours de la session elle me demanda si je ressentais à son égard les mêmes émotions que je ressentais pour ma mère. Je lui dis que non. Le fameux phénomène du transfert, clé de voûte de la psychanalyse, n'opérait pas. Je ne confondais pas ma mère et ma psy. Elle eût l'air déçue. Elle avait fait exprès de n'être pas là à l'heure du rendez-vous pour reproduire le sentiment d'abandon que j'avais éprouvé dans ma petite enfance, pour provoquer une réaction émotionnelle violente. La veille de notre rendez-vous suivant je lui téléphonai pour arrêter la thérapie. Je lui dis qu'elle ne m'aidait pas à surmonter mes difficultés. Elle me dit que c'était dangereux pour moi, à ce stade, d'arrêter et je me laissai convaincre. Mais tout continua de même et après quelques sessions supplémentaires je mis fin définitivement à ce simulacre de thérapie. D'ailleurs j'avais réussi à reprendre la guitare, donc j'avais atteint un des buts de la thérapie que je m'étais fixés.

L'autre but, celui d'accepter sans me désintégrer le fait que ma mère ne m'avait jamais aimée, était à plus long terme mais il était essentiel pour ma survie, car je m'étais rendu compte que si je voulais maintenir l'illusion que ma mère m'aimait, alors je devais accepter son évaluation négative de moi. Et comme je ne comprenais pas la raison de sa haine car j'étais normale et sociable, je pensais que dans ma petite enfance j'avais fait quelque chose de mal et qu'elle en avait conclu que j'étais un être inférieur pour cette raison. Mais je ne savais pas ce que j'avais fait pour mériter cette condamnation et cela continuait à me ronger. Je finis par décider que même si j'avais accidentellement mis le feu à la maison, ce qui n'était pas le cas, je n'étais pas responsable de mes actes à l'époque, alors quoi que j'eusse fait ne pouvait pas être retenu contre moi et ma mère était injuste si elle me faisait grief d'une bévue de petite enfance.

C'était parce que, croyant qu'elle m'aimait, j'avais adopté son évaluation négative de moi que je me punissais constamment. On ne peut vivre avec le sentiment d'être mauvaise jusqu'au trognon sans se punir, et tous les actes d'auto-destruction qui jalonnaient mon passé étaient des punitions que je m'infligeais inconsciemment car j'avais l'intime conviction d'être une mauvaise personne. Mais au fil du temps, à force de lire les journaux pour améliorer mon anglais, j'avais appris que la société est infestée de voleurs, de menteurs, d'arnaqueurs, de traîtres et d'assassins et peu à peu je devins consciente que je ne méritais pas la condamnation de ma mère car je n'avais jamais fait de mal à personne, ni souhaité le faire. Cette prise de conscience me permit de relever la tête et de me délester du poids de l'infamie qui m'accablait et de poser sur ma mère un regard plus réaliste. Elle n'était pas la femme parfaite que j'avais imaginé, elle avait des travers.

La psychothérapie avait lancé un processus de pêche aux souvenirs. Dans un sens la psy m'avait rendu service sans le vouloir car plus elle m'affirmait que ma mère m'aimait malgré tout, plus je lui citais pour la convaincre du contraire, des incidents où ma mère m'avait fait défaut. Et même après que j'eusse mis fin à la thérapie les souvenirs continuaient d'affluer et peu à peu le portrait que je me faisais de ma mère changea.

Mon entreprise de remise en forme ne se limitait pas à la santé physique et mentale. Je voulais aussi améliorer mon cadre de vie dans la mesure du possible car jusqu'à présent je n'avais eu ni le temps ni le désir de le faire. Un progrès facile à accomplir était de mettre sur ma cuisinière les socles en métal adaptés car ceux sur lesquels devaient reposer mes casseroles n'étaient pas faits pour ce modèle. Le résultat était que quand je posais une casserole sur le feu, le socle glissait et la casserole penchait. Cela allait à la rigueur pour faire bouillir de l'eau mais pas pour autre chose. Aussi un matin je dis à Bonarti, le propriétaire qui avait son bureau dans le hall d'entrée de l'immeuble, de me procurer des socles adaptés. Il me demanda quelle différence cela faisait si les socles ne correspondaient pas au modèle de la cuisinière. Je le lui dis. Il eut une expression comme s'il savait exactement ce que cela faisait.

Je l'accompagnai à l'étage supérieur pour voir s'il y avait une cuisinière du même modèle que la mienne. En effet, il y en avait une. Il prit un des socles, mais celui qu'il prit avait un pied manquant, je ne sais pas pourquoi il s'obstinait à chercher quelque chose qui ne convenait pas. Mais une fois posé sur ma cuisinière il fut facile de voir que c'était le modèle adapté et Bonarti me dit qu'il allait s'occuper de me procurer les quatre socles dont j'avais besoin.

Ceci fait je lui demandai de me fournir une penderie correcte car la penderie en métal qui était dans le studio à mon arrivée était très abîmée, une porte était défoncée et ne fermait pas. Il me fournit également une penderie neuve du même modèle. Ces deux améliorations contribuèrent à m'élever le moral.

C'était tentant de faire la causette avec lui car il était dans son bureau toute la journée et je me sentais seule. Pour re-muscler ma jambe, je montais les escaliers jusqu'au 6ème étage une ou deux fois tous les matins et il me voyait faire. Je lui expliquai qu'au lieu d'aller dans un gym où il fallait payer pour monter sur une machine qui simulait les escaliers, je le faisais pour de bon sans avoir rien à payer.

Un jour en lui payant mon loyer hebdomadaire je lui demandai ce qu'il en était des musiciens et des artistes. Après tout, l'annonce de location à laquelle j'avais répondu spécifiait bien « artists and musicians welcome » et j'avais cru que cet immeuble résidentiel était en quelque sorte un Chelsea Hotel de l'Upper West Side qui faisait pendant à celui de SoHo, et que j'allais y rencontrer des congénères, mais j'avais vu seulement des pauvres qui touchaient le Welfare et les allocations logement de la fameuse Section Eight. Il me regarda d'un air de ne pas comprendre mais quelque temps plus tard un homme qui se disait saxophoniste, que j'avais connu presque depuis le début de mon séjour aux States emménagea dans l'immeuble.

Autrefois il habitait dans l'immeuble en face du bar Hanratty's. C'était celui où habitait également mon petit ami trompettiste, et je savais que c'était un logement social, aussi c'était inhabituel de voir quelqu'un quitter un tel logement pour une chambre dans un S.R.O. (Single Room Occupancy) comme celui-ci. C'était un noir assez beau, avec un joli sourire dont il usait pour charmer, et une attitude optimiste. Je l'avais vu avec un sax, la bandoulière autour du cou comme s'il était juste en train de faire une pause, je l'avais même pris en photo avec son sax sur son balcon, je lui avais demandé de jouer mais en ma présence il n'avait jamais tiré une seule note de l'instrument. Je ne l'avais jamais non plu entendu parler d'orchestre dans lequel il jouait ni de gigs. Comme musicien on faisait mieux.

Je lui demandai ce qu'il faisait ici. Il me dit qu'il s'était séparé de sa femme, une blanche vulgaire aux racines de cinq centimètres sur des cheveux décolorés. Il avait l'air mal en point, déchu. Ses cheveux avaient un aspect cabossé, compressés par endroits et poussiéreux, son sourire permanent l'avait quitté et une mauvaise expression habitait son visage. Peut-être était-il devenu accro au crack, du moins c'était la transformation classique de quelqu'un qui était devenu dépendant d'une drogue dure, l'aspect d'un zombie émergeant d'une poubelle. Je n'essayai pas de le revoir.

Un peu plus tard je fis la connaissance d'un locataire qui se disait artiste-peintre. Je ne l'avais jamais vu auparavant. Il était bavard, il me rappelait Michel Jeulin. Un artiste bavard, c'était inhabituel. Un jour je l'invitai dans mon studio pour boire une bière et fumer un joint. Il fit à mon chat quelque chose que je n'aurais jamais pensé qu'un invité puisse faire: il donna des tapes rapides dans le bas du dos de Bibi juste au-dessus de la queue, et cela la fit réagir d'une manière étrange, comme si elle était à la fois excitée sexuellement et nerveusement exaspérée. Elle poussa des miaulements horribles et cela amusa le peintre. Je ne savais pas quoi dire, j'étais prise de court mais je sentais vaguement que cet acte était un manque de respect envers moi.

Il me dit qu'il habitait avec une copine au troisième étage et m'invita à venir voir ses tableaux un de ces jours, ce que je fis. Il habitait une chambrette minuscule avec une jeune femme noire qui resta coite pendant toute la durée de ma visite. Il y avait de nombreux articles de peinture dans tout l'espace, mêlés avec les objets courants. Il me montra des tableaux de petit format. C'était des tableaux abstraits et à la forme des surfaces je sus qu'il avait pris du LSD à l'époque où il les avait peints. Il ne me dit rien au sujet d'expositions ni de son travail actuel. Il m'offrit une bière et quand il ouvrit le petit frigo une odeur pestilentielle en sortit.

L'impression que m'avaient fait ses tableaux était plutôt négative et je ne cherchai pas à le fréquenter mais quelques mois plus tard, aux alentours de la rentrée universitaire, il m'invita dans un endroit qu'il avait repéré sur la 72ème Rue, où la bière n'était pas chère. Un vendredi en fin d'après-midi nous y allâmes donc par le métro express qui longe Broadway. Il n'y avait qu'une seule station. Le bar en question était juste à l'approche du carrefour de Broadway, du côté sud-est. Je suivis le peintre au sous-sol où une vaste pièce vide de tout mobilier était équipée sur toute sa longueur par un comptoir. Nous étions les seuls clients.

Mon compagnon dit bonjour au barman comme s'ils étaient de vieux amis et commanda deux bières, qui nous furent servies à la pression dans des gobelets en plastique translucide qui devaient bien faire un demi litre. L'addition fut en effet très modique. Il fit la causette avec le barman car moi qui découvrais les lieux je n'avais rien à dire et je me contentai d'observer. Je n'étais pas très contente de devoir rester debout, la bière était de cette marque américaine très médiocre et peu à peu mon alarme interne se manifesta et je sus que nous étions arrivés en avance et que d'un instant à l'autre une foule d'étudiants surexcités et assoiffés allait envahir la pièce, se bousculer et se presser au bar, que je serais coincée de toutes parts et incapable de me frayer un chemin vers la sortie.

Posant mon gobelet encore à moitié plein sur le comptoir je dis à mon compagnon « I'm out of here » et me dirigeai vers la sortie. Il protesta que je n'avais pas fini ma consommation etc. De retour à l'air libre il me demanda « But why...? » Sans lui faire part de mon pressentiment pour ne pas l'alarmer, je lui répondis que je préférais payer plus cher et avoir un minimum de confort, un siège pour m'asseoir, un vrai verre.

Je ne cherchai pas à comprendre pourquoi ce soi-disant artiste m'avait entraînée dans ce piège dont je m'étais extraite in extremis mais je lui en gardai rancune. Il avait déjà abusé de mon chat, cela faisait trop et je n'eus plus de contact avec lui.

Un autre artiste, un musicien cette fois, se fit connaître. Je l'avais vu depuis quelques mois avec sa compagne. Il avait un physique qui ne s'intégrait pas à la population car il était américain, jeune et blanc, des caractéristiques qui faisaient de lui un privilégié. Un jour il m'approcha et se présenta, il me dit qu'il était guitariste et je ne sais plus comment on en vint à cette situation; j'avais dû l'inviter chez moi à boire une bière et faire plus ample connaissance. Alors sans y être invité il saisit ma guitare et me fit une démonstration de ses connaissances. Il jouait bien mais j'avais prévu que sa visite serait assez brève car j'avais l'intention de faire quelque chose à ce moment précis et j'étais dans un état d'esprit peu disposé à l'écouter. Aussi je fus extrêmement irritée qu'il s'impose et m'accapare une heure sans préavis. Quand il reposa ma guitare je n'avais aucune envie de discuter. Je lui dis que j'avais à faire et il s'excusa, gêné. Il avait cru... Je fus sur le moment très étonnée et me demandai pourquoi il avait tant tenu à me faire la démonstration de son talent de guitariste.

D'autres personnes dont je fis la connaissance à cette époque entre 1991 et 1993 n'étaient ni peintres ni musiciens:

Un autre homme apparut sur la scène. Son âge était voisin du mien, sa taille d'environ 1,75m de corpulence mince; il était blanc et blond aux cheveux lisses. Il sortait son chien tous les matins et tous les soirs. C'était un berger allemand presque blanc. Chaque fois que je les rencontrais sur mon chemin l'homme disait à son chien « Who do you love? » (il aurait dû dire « Whom » pour être grammaticalement correct) et invariablement le chien -ou plutôt la chienne- répondait avec un double aboiement bref et joyeux. Je les voyais souvent monter ou descendre l'escalier, toujours ensemble.

Un jour l'homme m'approcha et nous fîmes les présentations mais je ne sus rien d'autre que son nom. Je ne savais pas ce qu'il faisait dans la vie ni d'où il venait. Il n'était ni peintre ni musicien sinon il me l'aurait dit. Il était tout à fait aimable mais il y avait dans son regard un certain éclat qui m'avertissait du danger. Il m'invita à aller visiter the Cloisters. C'était une reconstitution datant de d'un cloître médiéval, située dans un parc à la pointe nord de Manhattan. Comme le type ne m'inspirait pas confiance je lui donnai une réponse évasive pour ne pas lui donner un Non que j'aurais dû adoucir avec des explications. Je n'étais pas parano mais je ne me voyais pas non plus me balader seule avec lui et son chien dans un parc désert. Et s'il disait à son chien de m'attaquer? Il renouvela l'invitation plusieurs fois au fil du temps mais je n'acceptai jamais et il finit par abandonner puis il disparut.

Il y eut encore un habitant de l'immeuble avec qui je fis connaissance, et contrairement aux autres, notre relation dura plusieurs années. C'était un Cubain de petite taille qui emménagea un beau jour. Il était de sang africain mélangé, et il avait de nombreuses taches claires sur tout le visage. Ses cheveux noirs étaient bouclés mais pas crépus. Il passait le plus clair de son temps debout sur le trottoir devant l'immeuble. Je le fréquentais, je crois, surtout parce que j'aimais entendre parler l'espagnol à la façon cubaine, avec des expressions particulières que je trouvais amusantes et poétiques. Mais pour ce qui est du bonhomme en particulier, je ne saurais dire. En tout cas il était aimable et c'était facile de s'arrêter en chemin pour faire la causette cinq minutes avec lui. J'appris que c'était un « Marielito ». Un ou deux ans plus tôt il était parti du port de Mariel à Cuba avec un groupe de repris de justice et autres indésirables dont Fidel Castro était content de se débarrasser, et il avait fait la traversée dans un petit bateau jusqu'à la Floride aux USA. Je crois que le gouvernement US leur avait donné le statut de réfugiés politiques car si Fidel n'en voulait pas, ce devait être de braves gens, selon le raisonnement des autorités.

Quand je lui demandais de quoi il vivait il était évasif. Il me saluait en m'appelant « Francesa » et il avait un talent spécial pour me faire raconter par le menu ce que je faisais. Il se montrait toujours intéressé et me poussait à lui en dire plus. Quelques années plus tard quand j'ai commencé à le soupçonner de m'espionner, je me suis demandé comment il faisait pour obtenir autant d'information de ma part, et j'ai compris que c'était sa façon de répondre à ce que je lui disais qui m'incitait à lui en dire plus: en effet il répétait toujours la fin de la phrase que je venais de dire comme s'il attendait la suite. C'était subtil et cela fonctionnait comme un charme, surtout auprès de quelqu'un comme moi qui menait une vie solitaire. C'était une occasion unique de s'exprimer, d'être entendu par quelqu'un qui manifestait de l'intérêt.

Cette galerie de portraits ne serait pas complète sans l'addition d'un homme avec qui j'avais fait connaissance avant ma visite en France. Je l'avais rencontré dehors alors que je passais les heures chaudes de la journée assise sur le perron avec ma jambe plâtrée. C'était un métis aux cheveux châtains et crépus et aux yeux verts. Sous son T-shirt moulant il avait les muscles de quelqu'un qui fréquente assidument les salles de musculation. Il essaya de me charmer. Il me fit les yeux doux. Il employait des expressions françaises comme le jour où il me raconta une anecdote et termina en disant qu'il avait eu une impression de « déjà vu ». Il me disait qu'il était séparé de sa femme et qu'il avait la garde de ses cinq enfants. Apparemment il comptait là-dessus pour m'attendrir. À mon retour de France il avait disparu. JOHN CAMPO

Une annonce dans l'hebdomadaire gratuit New York Press avait attiré mon attention. C'était un guitariste de jazz qui faisait savoir qu'il était disponible. J'ai oublié ce qu'il disait exactement, mais je me souviens très bien qu'il n'offrait pas de donner des cours. Je pris contact avec lui et il accepta de me rencontrer chez lui sur la Bowery, une artère dans le Lower East Side autrefois connue pour être fréquentée par les alcooliques, les sans-logis et les criminels de tous poils. Mais les temps changent et la réhabilitation urbaine ayant fait son œuvre, le quartier était maintenant habité par des gens qui avaient les moyens.

John Campo, qui avait passé l'annonce, était un homme grand et mince d'une quarantaine d'années, les cheveux grisonnants et un peu dégarnis. Il m'accueillit devant l'entrée de son immeuble et me fit monter jusqu'à son loft, un espace au plancher clair aménagé comme dans un magazine de décoration. J'aurais aimé jouer à deux en-dehors d'une relation de maître à élève car on pouvait apprendre tout aussi bien sinon davantage en jouant ensemble tout simplement, sans qu'il soit nécessaire de donner des explications. Mais cela ne se passa pas comme je l'espérais et nous tombâmes immédiatement dans cette relation inégale où il y a celui qui sait et celui qui apprend. J'aurais pu m'en tenir là et ne pas poursuivre mais comme j'avais besoin de contact humain et comme j'espérais que les choses allaient évoluer, je me contentai de ce qu'il m'offrait. Il ne me demandait pas d'argent. Je trouvai cela anormal, puisqu'il agissait comme mon professeur, et lui payai 15 dollars par séance. Il était hors de question pour moi de considérer une relation amoureuse car il habitait avec une femme, qui vaquait discrètement derrière moi dans le loft. Mais s'il avait été libre je l'aurais trouvé tout à fait convenable.

John était amical, souriant, il avait l'air bienveillant. Un jour un cafard sortit par l'un des trous enf de ma guitare. Je fus extrêmement gênée, et il me dit de ne plus l'apporter et de jouer sur une des siennes, ce qui était compréhensible. Dorénavant je jouai sur une Fender de jazz, archtop, hollow body comme la mienne mais en mieux Je n'avais rien perdu au change mais cela me chagrinait un peu de ne plus transporter ma guitare dans le métro. J'avais aimé que les voyageurs sachent que j'étais guitariste.

C'était John qui choisissait les pièces que nous allions jouer ensemble et je découvris de nouveaux accords. Un soir quelques semaines après le début de nos séances hebdomadaires, il m'invita à rester pour dîner et j'acceptai. Durant le repas que sa compagne avait préparé je parlai avec légèreté de mes problèmes d'héritage et, histoire d'animer la conversation, annonçai fièrement avoir mis le notaire de mon père dans mon camp, car je considérais que c'était une manœuvre habile qui allait garantir le respect de mes droits.
BERETS

Début 91 je décidai de reproduire un béret en cuir que j'avais acheté à Paris, car il était très défraîchi. Pour la petite histoire, je noterai que le béret faisait partie de mon accoutrement habituel et comme il était vert foncé Bruce, qui était un habitué du bar que je fréquentais autrefois, m'appelait Green Beret. Je l'ignorais à l'époque mais c'était le surnom qu'on donnait aux Forces Spéciales de l'armée américaine.

En décousant ce vieux béret je pourrais copier le patron et le couper dans du cuir. Je fus surprise de voir que le patron, à plat, avait la forme d'un arc-en-ciel et d'un soleil. La circonférence externe de l'arc correspondait à la circonférence du cercle, et la circonférence interne au tour de tête. Je méditai longuement sur la géométrie de ce patron et je découvris des constantes et des facteurs de multiplication qui me conduisirent dans le monde abstrait des mathématiques, où je fis quelques pas de fourmi avec un émerveillement enfantin. La découverte des constantes rendit possible la conception de volumes différents.

Dans la même période j'achetai auprès d'un vendeur de rue un livre de cuisine sauvage pour les aventuriers qui fréquentent la nature vierge. Ce livre était très complet, il disait comment cuisiner certains mammifères que dans le monde civilisé on n'aurait pas idée de manger, certains oiseaux qui n'étaient pas connus pour être comestibles, le saumon et autres poissons de rivière, quelles herbes sont bonnes en salade ou en légume, et comment faire du pain au levain ou du bannock, le pain que faisaient les chercheurs d'or, cuit sans four.

J'en étais là de mes réflexions quand je fis la rencontre, dans des circonstances que j'ai oubliées, d'une Française un peu plus jeune que moi, qui elle aussi habitait sur la 103ème Rue mais proche de Broadway. Elle m'invita à dîner chez elle un soir et j'apportai le nécessaire pour faire un bannock. Au moment où elle me fit entrer dans le salon le téléphone sonna dans l'entrée. Anne s'excusa et alla prendre la communication. Sous le canapé une toile de très grandes dimensions était accrochée au mur. C'était davantage un ramassis de graffitis et de coups de pinceau malhabiles qu'un tableau composé. Mon instinct m'avertit de ne pas essayer de déchiffrer les mots qui étaient écrits sur la toile et je m'assis. Anne fit preuve d'un manque de respect choquant quand elle resta plus de dix minutes au téléphone, me laissant seule. Peut-être voulait-elle me donner le temps de déchiffrer les messages inscrits sur sa toile? Je me demande maintenant si ce n'était pas un guet-apens car si je m'étais occupée à déchiffrer les mots épars sur la grande toile, j'aurais tourné le dos à la porte et il aurait été facile pour un assassin d'entrer sans bruit et de m'assommer. La longueur de la communication avait peut-être pour but de m'inciter à me lever pour déchiffrer ces mots, histoire de passer le temps.

Elle me rejoignit enfin dans le salon et s'excusa. Je lui parlai de ce qui m'occupait à ce moment précis de ma vie: la géométrie des bérets et la cuisine en milieu sauvage. J'étais passionnée par les deux sujets en lui en parlai avec animation mais je vis que son esprit était ailleurs et que je l'ennuyais.

Elle me dit qu'elle allait préparer le dîner. Je lui dis que j'avais apporté les ingrédients pour faire un bannock, qu'on le faisait cuire dans une poêle et que c'était rapide à faire. Elle n'avait rien d'autre à me proposer pour la cuisson qu'une petite casserole en fer émaillé et elle eut une expression déconfite quand elle vit que la casserole avait un peu bruni pendant la cuisson du pain.

Je l'observai préparer le dîner: au menu, une omelette et des pommes de terre. Elle coupa les pommes de terre en dés minuscules et elle passa rapidement sous son nez chaque œuf après l'avoir cassé et elle le renifla. Je lui demandai pourquoi elle faisait cela. C'était pour s'assurer que les œufs étaient frais. Elle ne faisait donc pas confiance à la date inscrite sur l'emballage? Et s'il avait une odeur inquiétante, aurait-elle pu la déceler en une fraction de seconde? Il me sembla qu'elle faisait semblant de se préoccuper de mon bien-être et cela renforça ma méfiance déjà éveillée par sa longue conversation téléphonique juste après mon arrivée.

Elle mit les pommes de terre à cuire en même temps que les œufs et évidemment au moment de servir elles n'étaient pas cuites. Mon bannock était réussi mais il n'y avait pas de beurre. C'était à se demander si cette jeune femme habitait réellement dans cet appartement où rien ne traînait et qui était d'ailleurs tout à fait à mon goût à ce que j'en vis, avec un plancher bien ciré, une entrée, une cuisine moderne et bien équipée, un salon... Nul doute que le loyer devait coûter facilement 1.500 dollars par mois, mais je n'eus aucune indication de la façon dont Anne gagnait sa vie.

Environ un mois plus tard nous nous croisâmes dans la rue. Elle m'appela. Je lui dis bonjour en souriant mais sans ralentir et continuai vers ma destination. Elle fit encore une ou deux tentatives mais à chaque fois je lui dis bonjour sans m'arrêter. Anne fut la première personne qui me fit soupçonner que ma famille me faisait surveiller par des agents qui, pour m'approcher, feignaient l'amitié ou l'intérêt.


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