Chapitre 41

Je cherchai un marchand de cuir dans l'annuaire et me rendis chez Atlas Leather dans le Garment District. Une fois dans la boutique je fus enthousiasmée par la variété extraordinaire de cuirs disponibles. Entourée par cette profusion de marchandise je compris que je ne me contenterais pas de faire un seul béret pour moi-même, j'en ferais beaucoup et je les vendrais. Comme j'allais faire des pièces uniques, je n'avais pas besoin de lots de peaux identiques, je pouvais acheter les peaux dépareillées qui étaient soldées.

C'est ainsi que commença une aventure qui absorba beaucoup d'énergie et de créativité pendant près de trois ans. La sensation de couper de la peau, du cuir, du buffle, du daim, du cochon, du chevreau, me procurait une grande jouissance, un sentiment de libération comme si, par ce moyen, j'évacuais une réserve inconsciente de violence. D'ailleurs mes premiers modèles reflétaient visiblement ce qui me préoccupait: l'un d'entre eux était de suède grise et j'avais découpé sur toute la surface du cercle des écailles qui, en se soulevant au hasard d'un coup de vent, laissaient entrevoir du rose vif; dans un autre, fait de daim véritable, au lieu d'éliminer la partie qui comportait le trou laissé par la balle du chasseur, je l'avais placé en évidence sur le devant, doublé de peau rouge; un troisième reproduisait les couleurs de l'asphalte avec une bande jaune; un autre, de buffle noir, faisait usage des bords de la peau comme élément décoratif, et débordait sur le côté de chevreau blanc, donnant une impression d'invasion et d'écrasement du faible par le fort. Un autre enfin illustrait le fameux dicton: « Every cloud has a silver lining ». Autrement dit, chaque épreuve de la vie a un côté positif. Pour réaliser celui-là, j'avais employé la technique d'évidement qu'on trouve sur les molas et je fis plusieurs bérets avec cette technique.

Je ne pouvais me contenter de faire des bérets tout simples, je ne voulais pas m'embêter à faire des séries. Les idées jaillissaient sans cesse dans mon imagination, des combinaisons de matières, de couleurs, des techniques de couture, d'application, d'évidement. Chaque pièce était unique.

Mais quand je voulus vendre mes pièces uniques d'art à porter (wearable art) je m'aperçus vite que personne n'avait envie de les posséder. Si elles avaient été exposées dans une vitrine avec un éclairage artistique qui les mettait en valeur, peut-être. Encore fallait-il séduire le propriétaire de la seule galerie de New York et je n'ai même pas essayé. Mes bérets étaient posés sur une table de camping, pliante et légère, couverte d'un tissu gris, exposés au tout venant sur le trottoir de Fashion Avenue, la 7ème Avenue, à proximité du F.I.T., le Fashion Institute of Technology. Une jeune femme laide s'arrêta à ma table et me dit qu'elle était étudiante au FIT. Elle me dit, comme si elle voulait que je l'envie, qu'elle étudiait le flou, comment draper le tissu sur un mannequin pour faire des robes de soirée. Je lui répondis que moi, ce qui m'intéressait c'était les tailleurs bien structurés. Elle eut l'air déçu que je ne l'envie pas.

On regardait, on admirait, on me faisait des compliments mais on n'achetait pas. À l'approche de l'hiver je ne réussis à vendre que deux bérets: un noir m'acheta celui en cuir marron dont le cercle était découpé dans l'arrière d'un jean qui incorporait la couture centrale et une partie des deux poches avec la fameuse étiquette orange, et un blanc m'acheta un béret en cuir de buffle gris avec une bande jaune. Je dus chercher la cause de cet échec commercial et petit à petit je me rendis à l'évidence: le cuir n'intéressait qu'une petite fraction de la population, et les pièces uniques qui avaient pris de longues heures à fabriquer étaient trop chères et trop insolites.

Je fis une collection d'une douzaine de bérets réversibles, où je mélangeais les tissus africains et le cuir ou la peau. Pour cette série mes tissus imprimés africains provenaient de la 125ème Rue à Harlem. Je ne savais pas encore ce qu'était le Kente et j'avais été enchantée par les tissus imprimés qui l'imitaient, jusqu'à ce qu'une Noire fasse la moue en voyant un de mes bérets et me dise que ce tissu était une imitation, mais elle ne m'en dit pas davantage et je ne découvris que longtemps plus tard, sur internet, ce qu'était le Kente véritable.

Je fis des photos de cette collection, d'ailleurs je faisais des photos de toutes mes pièces. Apprenant que le Salon de l'Accessoire de Mode allait bientôt ouvrir à New York au gigantesque Jacob Javits Center, je mis mes photos dans un album et tentai ma chance. Évidemment il n'était pas question que je loue un emplacement mais je pensais que je pourrais peut-être intéresser un acheteur si je trouvais une chance de montrer mes photos.

Toute la journée je déambulai d'un stand à l'autre, prêtant attention aux acheteurs, écoutant les conversations, essayant de discerner lequel serait éventuellement réceptif à mes créations, mais je n'en trouvai point. J'allais me diriger vers la sortie quand deux femmes passèrent près de moi en parlant avec animation et j'entendis le mot magique: « berett » (les Américains prononçaient le T de la fin). Je leur emboitai le pas et les suivis à quelque distance et par trois fois au moins je les entendis prononcer ce mot. Alors je m'adressai à elles et leur dis que je les avais entendues parler de bérets, et que justement j'étais une créatrice qui se spécialisait dans ce couvre-chef, et je pensais qu'elles pourraient être intéressées par ce que je faisais.

J'ouvris mon album et commençai à leur montrer mes photos. Il y eut un silence, elles n'avaient pas l'air d'accrocher. Puis une des femmes me dit: « Oh! We were not speaking about beretts but about BArrettes! » Ah! Je vois! Des barrettes pour les cheveux, pas des bérets! Désolée de vous avoir dérangées. Eh bien, je n'aurais jamais cru que des barrettes pour les cheveux puissent faire l'objet d'une conversation aussi longue et animée entre deux femmes. Et puis, les barrettes n'entraient pas dans la catégorie des accessoires de mode alors, était-ce un mauvais tour qu'on me jouait?

Au début de l'été j'eus l'idée de combiner le tissu éponge avec la toile pour faire des modèles d'été. Le tissu éponge était censé absorber la sueur du front, et je m'en servis pour faire la doublure de la pièce en forme d'arc et le bord dans lequel était glissée la coulisse.

Le bruit et la sensation du tissu qu'on coupe me procurait une grande satisfaction. C'est sans doute ce qui me motiva pour partir à la recherche de tissus intéressants dans tous les coins de la ville. Je me disais parfois que je gaspillais mon argent mais c'était plus fort que moi: je voyais un tissu et j'imaginais le rendu du béret fait dedans et si je l'aimais, j'achetais le tissu.

Je parlai à ma mère au téléphone de ma nouvelle activité et elle me demanda: « As-tu pensé à faire des faluches? » Des faluches? Késako? C'était, me dit-elle, des couvre-chefs aplatis que les étudiants utilisaient au XIIème Siècle. Non, le patron que j'utilisais était celui des bérets militaires. Ah, je devrais y penser, y regarder de plus près. Et soudain je me sentis en-dessous de la tâche que je m'étais assignée. J'avais omis un élément essentiel. Je me sentis ridicule et honteuse d'avoir été prise en défaut. Dorénavant je me promis de faire des recherches sur ces fameux faluches. Comment avais-je pu n'en avoir jamais entendu parler? Certes on n'était plus au XIIème Siècle, la mode avait changé, mais tout de même...

J'aimais bien l'hebdomadaire gratuit « New York Press ». Le propriétaire s'était donné la mission de promouvoir à ses frais les idéaux du parti Républicain pour contre-balancer la propagande démocrato-gauchiste qui gagnait partout du terrain. Il rédigeait un éditorial assez long que je ne lisais pas toujours car il avait un ton de polémique qui me fatiguait et je ne suivais pas de près les péripéties électorales. Mais le reste du journal me plaisait assez et il était gratuit, distribué dans des boîtes spéciales aux carrefours qu'il suffisait d'ouvrir sans y mettr de pièces: il y avait des « brèves » insolites sur la colonne de droite de la première page, et des rubriques et des comics dont les auteurs étaient encore inconnus et dont certains étaient prometteurs. Il y avait aussi quelques petites annonces gratuites au dos du journal. Ce fut là que je trouvai le guitariste et là aussi que je trouvai un groupe de discussions littéraires. Je crois même que j'avais découvert ce groupe avant le guitariste.

Durant l'automne 91 je répondis donc à l'annonce, disant que j'aimerais participer aux discussions. La première à laquelle j'assistai était au domicile du fondateur du groupe, autour d'un écrit de Montaigne. Quand je me présentai à l'assemblée d'environ dix personnes une femme s'exclama « On aurait pu se douter qu'elle est Française, avec cet élégant foulard noué sur les épaules! » En effet je portais un grand foulard en étamine de laine imprimé cachemire dans des tons beige-marron assortis à mon gilet de laine. Je trouvai cette remarque plutôt hostile mais ne dis rien.

Nous allions discuter de Montaigne, et en l'occurrence d'un passage particulier dont parait-il il était l'auteur. Il s'agissait d'une femme qui avait cru avaler un os de poulet et qui donna tous les signes de l'asphyxie alors qu'aucun os ne fut trouvé dans sa gorge. C'était pour montrer à quel point le mental influence le physique. Je ne sais pourquoi mais je me sentis visée. Il me semblait qu'on me faisait obliquement reproche de croire à quelque chose qui n'existait pas, mais comme j'étais frappée d'amnésie sur le déroulement de mon « accident » je ne pouvais pas faire le rapprochement. D'ailleurs était-ce bien Montaigne qui avait écrit cela? Et pourquoi faire une discussion littéraire sur un auteur d'une autre langue, qui devait d'abord être traduit? Pourquoi ne pas discuter sur le sujet d'un roman d'un auteur Américain ou Anglais, puisqu'on était censés discuter de littérature, et non de philosophie ou de psychologie? Mais toutes les contradictions n'étaient pas encore claires dans ma tête. Je sais seulement que j'étais un peu sur la défensive et j'attribuai ce sentiment à mon hyper-sensibilité.

À la fin de la discussion, alors que nous nous préparions à repartir, une femme fit une comparaison entre Rabelais et Montaigne comme si elle récitait un texte qu'elle avait essayé de placer toute la soirée, car son intervention venait comme un cheveu sur la soupe. J'en fus agacée et n'ayant rien dit jusqu'à présent, je m'exclamai: « Mais Rabelais, c'était beaucoup plus tôt! » En fait j'avais tort cart les deux écrivains étaient contemporains mais personne ne me corrigea. J'avais lu quelques chapitres de Rabelais dans le texte original car il y avait une édition de la Pléiade chez mes parents, mais ce que j'avais lu de Montaigne, dans mon Lagarde & Michard scolaire, avait été modernisé. Mon erreur venait de là. Il me semblait que les styles de Rabelais et de Montaigne étaient tellement différents qu'il devait forcément y avoir un laps de temps considérable entre les deux auteurs.

Je me tournai vers le barbu et lui demandai, abasourdie: « Mais qui est cette femme? » Il me répondit qu'elle avait fait des études littéraires. Ce fut la première fois, mais pas la dernière hélas, où je me rendis compte que certaines personnes qui ont fait des études supérieures ne savent que réciter des textes appris par coeur, qu'elles sont incapables de se servir de ce qu'elles ont appris de façon créative, pour mieux comprendre la vie ou les situations qu'elles rencontrent car elles ne cherchent que l'opportunité de placer leur savoir pour en faire étalage.

Après seulement trois réunions Mary, la femme qui avait fait une remarque sur ma tenue vestimentaire, m'appela au téléphone pour m'inviter à une randonnée. L'État de New York est connu pour ses feuillages aux couleurs flamboyantes en automne, mais quand cette femme m'invita nous étions aux portes de l'hiver, toutes les feuilles étaient tombées et il faisait déjà froid. Et puis surtout, il y avait mon problème de genou! Je répondis à Mary que je j'étais très tentée d'accepter et de me joindre aux randonneurs mais que je ne me sentais pas capable de marcher longtemps à cause d'une fracture récente au genou, que j'étais inquiète, si je venais, de rester à la traîne et de retarder les autres randonneurs. Elle n'insista pas.

Dès mon arrivée aux États-Unis j'avais vu des annonces alléchantes qui proposaient des randonnées « upstate », c'est-à-dire au nord de l'état, où se trouvent des sites magnifiques tels que les monts des Catskills et la région des « Finger Lakes », avec des lieux portant des noms dans le langage Iroquois, ce qui ne semblait étonner personne. Mais je n'étais jamais parvenue à réaliser ce rêve. J'en avais parlé à ma mère quand elle était venue à New York en 1986, et plusieurs fois depuis elle m'avait posé la question: « As-tu fait une randonnée? » et je ne sais pourquoi, sans même que je la soupçonne de la moindre mauvaise intention, son insistence suffit à me détourner de la randonnée. Et maintenant cette femme m'invitait à en faire une avec des inconnus, sans que je sache rien des détails et alors que je relevais d'une blessure grave au genou.

J'assistai à plusieurs autres réunions qui se tenaient toujours chez l'organisateur du groupe. La pièce où nous étions réunis était apparemment une bibliothèque car ses quatre murs étaient couverts de rayonnages où des centaines de livres étaient rangés. Il avait une tête d'universitaire, barbu aux cheveux bruns un peu longs, habillé à la façon post-hippie.

Il y eut une réunion sur le roman de Joseph Conrad « the Heart of Darkness » à laquelle j'assistai sans avoir lu le livre car je trouvais le titre rébarbatif et dès les premières pages le style me parut dépassé et ennuyeux. Je n'ai pas le souvenir que la discussion ait été très intéressante.

Une autre réunion littéraire dont je me souviens concenait un philosophe actuel, et portait sur un livre dont le sujet m'intéressait. Je l'achetai donc dans une librairie de mon quartier. Le maigre volume me parut cher à vingt dollars, et je fus déçue que le contenu ait été une transcription mot pour mot d'une conférence, comme si quelqu'un avait fait un enregistrement sonore et l'avait (fait) dactylographier sans faire preuve d'aucun souci de lisibilité. Ainsi, les moindres paroles, même si c'était des à-côtés concernant le son ou la salle, les « Euh... » et autres tics, étaient intégrés au texte.

Nous étions très peu nombreux à la réunion qui, comme d'habitude, manqua d'intérêt; et quand chacun eut fait ses remarques, je fis part de ma déception que le texte ait été une transcription à l'identique, sans la moindre coupure. Personne ne me répondit. Et maintenant que je raconte cette histoire trente ans plus tard, je ne peux m'empêcher d'y voir une contre-partie à l'épisode qui s'était déroulé quelques années plus tôt quand je travaillais de nuit chez Sullivan & Cromwell, le cabinet d'avocats d'affaires. Il n'est peut-être pas superflu de mentioner, à ce stade, que cette firme gigantesque, qui occupe à elle seule un gratte-ciel de verre noir à la pointe sud de Manhattan, a employé les frères Dulles, les fondateurs de la C.I.A., à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, et qu'il a été impliqué dans de nombreuses affaires politiques et financières.

En effet, pour promouvoir les intérêts de ses clients qui étaient des conglomérats tels que des plantations d'ananas au Costa Rica ou de bananes au Guatemala, la firme dépassait les limites de la représentation juridique et fomentait l'instabilité politique dans les nations où ses clients étaient implantés, de manière à mettre au pouvoir un président corrompu ami du gros business. D'où l'expression république bananière. Ainsi pour parvenir à percer le canal de Panama, les Américains ont d'abord fait de l'agitation-propagande pour amener les habitants de l'isthme à réclamer un état indépendent car le gouvernement de la Colombie dont faisait partie la région ne voulait pas de ce canal. Je n'ai pas la preuve que la firme en question avait tout organisé mais la subversion politique, les escadrons de la mort, les assassinats étaient tout à fait le genre d'intervention dont elle était capable depuis sa fondation au XIXème Siècle, ce qui explique l'embauche des frères Dulles tout droit sortis de l'O.S.S. Et c'est dans cette boîte, comme par hasard, qu'on m'avait envoyée travailler. Mais je digresse.

La dernière réunion littéraire à laquelle je pris part eut lieu l'été 1992 environ six mois après la première et pour une fois non pas chez le chef du groupe barbu mais dans l'appartement d'un jeune quadragénaire qui, à la différence des autres participants, avait l'air très à l'aise financièrement. Je ne l'avais encore jamais vu aux réunions. Il habitait dans les premiers numéros de la Cinquième Avenue, une adresse prestigieuse. Il nous fit entrer dans son salon qui avait une vue dégagée sur Washington Square, nous invita à nous asseoir sur des canapés très confortables et nous offrit un verre. Je choisis un whisky, il me versa un Chivas Regal et la discussion littéraire ne commença pas avant que chacun ne soit servi la boisson de son choix.

Pour autant la discussion littéraire ne fut pas plus intéressante que les précédentes mais c'était notre hôte qui l'était: bien habillé, souriant et jovial, prêt à se lever au moindre signal pour que ses invités soient parfaitement à l'aise. J'aurais pu facilement l'appeler les jours suivant la réunion car j'avais son numéro de téléphone mais c'était si facile que cela éveilla ma méfiance. Même sans savoir la vérité sur ce qui m'était arrivé, je me méfiais de ce qui avait l'air trop beau et trop facile. De plus il n'était pas du genre que je cherchais et pourtant l'abondance qu'il affichait était très tentante. Il me sembla que cette réunion était la conclusion de la série et je quittai le groupe sans m'être fait aucun ami masculin, mais je restai en contact avec Mary et avec elle je fis deux sorties pour visiter des musées.

La première sortie, alors que nous émergions du musée et que je m'attendais à prendre un verre avec elle dans un bar proche, elle me demanda si je pouvais lui prêter un token. Sans comprendre je lui en donnai un, elle se mit à courir en me disant que son bus arrivait et qu'elle ne voulait pas le rater. Ainsi je me retrouvai le bec dans l'eau, toute seule sans pouvoir parler de mes impressions sur ce que nous venions de voir et je n'eus plus qu'à rentrer chez moi.

La deuxième fois nous visitâmes le Musée d'Histoire Naturelle sur Central Park West. À force de nous enfoncer toujours plus loin dans le bâtiment, entraînées par des panneaux alléchants, nous nous retrouvâmes loin de la sortie et je fus soudain prise de claustrophobie comme lorsque j'avais visité l'église souterraine en Normandie avec ma mère. Je dis à Mary que j'avais besoin d'être à l'air libre et je me mis à marcher rapidement puis à courir. Comme si j'avais le diable à mes trousses je traversai des salles vides aussi vite que mon genou me le permettait, cherchant des yeux le petit panneau vert lumineux au-dessus des portes et enfin j'atteignis la porte d'entrée principale.

Ma compagne m'avait suivie à la même allure car je la retrouvai avec moi sur le parvis. La nuit tombait. Je vis que mon bus arrivait alors je rappelai à Mary qu'elle me devait un token (un jeton). Elle m'en donna un. Je lui dis que je devais me dépêcher pour attraper mon bus et la laissai plantée là. Et maintenant, toutes ces années plus tard, je me rends compte en écrivant ceci que tout avait été calculé pour rendre impossible une discussion entre amies. Si mes ennemis avaient pu faire en sorte qu'un bus de New York essayât de m'écraser à un endroit et à une heure précise, peut-on écarter l'hypothèse que les deux bus en question aient eux aussi été synchronisés avec nos deux sorties de musées? Sur le moment j'avais éprouvé la satisfaction de « rendre la pareille » à Mary pour me venger de son impolitesse, mais je vois maintenant que ma réaction avait été anticipée, le but recherché étant de m'empêcher de raconter à quiconque mes mésaventures et mes douleurs.

L'été 92 je téléphonai à Me Kleefield, l'avocat pour qui j'avais travaillé. J'étais partie fâchée mais j'avais besoin de lui de temps en temps, c'était lui qui avait fait mon divorce, une simple formalité qui m'avait coûté 200 dollars. Je lui avais demandé l'adresse d'un avocat en France pour m'aider avec la succession, et cette fois je lui demandai l'adresse d'un avocat à New York pour la même affaire. Il me recommanda Me Nicole Montalette.

Cette femme avait son cabinet sur l'East Side au plein coeur de Midtown. Je lui expliquai ce que j'avais compris de la situation, c'est-à-dire pas grand chose. La seule chose que je comprenais c'était la difficulté à obtenir des fonds à chaque fois que je les réclamais, et le protocole que je n'avais pas signé et qui servait de prétexte à me les refuser.

Elle écrivit à Me Laurent pour faire le point. Le ton ferme de sa lettre me donna espoir qu'elle allait se battre pour moi. Mais la deuxième fois que je vins la voir elle me dit que je devrais me contenter de ce que j'avais déjà reçu, qui n'était qu'une miette par rapport à ce qui m'était dû. Cette fois je me sentis trahie et seule à nouveau avec ce problème.

Je cherchai de l'aide autour de moi pour les bérets et déposai une annonce dans un hôtel résidentiel sur Broadway vers la 86ème Rue et une autre dans mon ancien quartier de la 96ème Rue. Quatre personnes me répondirent et je rencontrai chacune d'elles. L'un était un jeune homme homosexuel, l'autre était une femme noire d'une cinquantaine d'années, la troisième une jeune femme blanche qui vivait en couple, la quatrième une autre femme noire plus âgée.

La jeune femme blanche faisait pousser un pied de tomate dans son studio. Je lui expliquai en quoi consistait le travail, elle réalisa un modèle très satisfaisant mais à ma seconde visite elle se méfia de moi car je lui avais demandé son numéro de Sécurité Sociale, et elle eut peur que je l'utilise à mauvais escient. L'idée ne m'aurait jamais effleurée. Je ne le lui avais demandé que pour pouvoir déclarer l'argent que je lui payais car je voulais démarrer en posant les bases d'une entreprise sérieuse. Nous ne nous revîmes pas. Si j'avais eu la présence d'esprit je lui aurais dit que je n'avais pas vraiment besoin de son numéro pour le moment, je lui aurais montré ma propre carte pour la rassurer et nous aurions tout de même collaboré, mais je voulais donner une impression de sérieux et n'ayant pas anticipé cet obstacle je ne pus déroger à la règle que je m'étais imposée.

La femme noire qui avait la cinquantaine me fit bonne impression, elle fit un test satisfaisant avec un béret à doublure en éponge, et je lui dis que je ferais appel à elle à l'automne.

La troisième femme, une noire à la retraite, passa la plupart du temps de notre entrevue à essayer de me convaincre que je devais nommer ma marque TAM-BERET. Je fus choquée qu'elle s'arrogeât le droit de nommer ma marque car c'était la prérogative du créateur, alors que je voulais seulement savoir si elle pouvait coudre en rond proprement à la machine et de combien de temps elle disposait pour travailler à mes bérets. De plus je n'avais jamais entendu le mot tam, qui désigne un genre de béret différent, les bérets écossais à pompon, qui sont tricotés et foulés. Alors entendre cette femme me parler de tam m'agaça au plus haut point, surtout qu'elle répéta plusieurs fois comme un jingle publicitaire avec une satisfaction évidente ce nom qu'elle avait inventé: TAM-BERET TAM-BERET TAM-BERET.

Le seul homme qui répondit à l'annonce était très jeune, il habitait un grand studio lumineux avec un homme d'un âge certain. Il avait une machine à coudre et une machine à surjeter. Je lui expliquai comme aux autres ce qu'il fallait faire avec un béret à doublure en éponge. Son test fut satisfaisant mais il me déçut beaucoup quand les surpiqûres décoratives sur le pourtour des bérets que je lui avais apportés par la suite, dont la couleur était assortie à celle du tissu éponge, avaient des points de longueurs différentes. Je lui demandai pourquoi les points n'avaient pas tous la même longueur, il me dit que c'était à cause du « dog », je suppose qu'il parlait de l'entraînement, mais si sa machine était incapable d'assurer une fonction aussi essentielle je ne vois pas comment il pouvait se porter candidat!

Pourtant je tentai de travailler avec lui et lui donnai plusieurs bérets d'été à assembler. Je lui avais dit que je voulais que la demi-doublure en éponge soit arrêtée au point zig-zag avec un fil de même couleur mais il était très fier de sa surjeteuse et il s'en servait malgré mes instructions, et le surjet n'était jamais assorti à la couleur de la doublure ce qui donnait à l'objet un air de confection de masse qui était précisément ce que je voulais éviter. Avec un point zig-zag invisible, en revanche, on avait l'impression que le bord de la doublure était vif et pourtant il ne s'effilochait pas. Je voulais que mes bérets aient l'aspect du « fait-maison » au sens noble du terme.

Je m'investis profondément dans la recherche et j'achetai de nombreuses serviettes éponge car les combinaisons de matières et de couleurs m'enchantaient. Pour le tissu éponge je me rendis compte que la qualité faisait une grande différence dans l'aspect final, surtout dans les noirs: les marques bon marché avaient un noir faiblard, tandis que les grandes marques avaient un noir intense qui était ce que je recherchais. Pendant un certain temps on me vit débarquer au rayon Bain d'un certain grand magasin où je cherchais fébrilement comme une maniaque les couleurs qui me plaisaient. Il m'arriva d'acheter un drap de bain de la marque Ralph Lauren seulement parce que le rouge me plaisait et parce que les serviettes plus petites n'étaient plus disponibles, alors que je n'avais besoin que de la surface d'une petite serviette d'invité.

J'avais découvert un marchand de toile qui me plaisait beaucoup dans le Lower East Side. Pourtant à première vue ces toiles (canvas) de pur coton, qui commençait à se faire rare, n'avaient rien de spécial, mais elles avaient des teintes minérales subtiles qui enchantaient mon regard. Elles étaient en 2,60 mètre de large car elles étaient destinées à la fabrication d'auvents, de bâches, de stores ou la tapisserie de mobilier de jardin ou marin, et comme c'était des fins de rouleaux, elles étaient à très bas prix.

Je fis aussi des bérets d'été avec le tissu africain et le tissu éponge. Un de mes modèles les plus réussis dans cette collection fut un béret dont le tissu était un imprimé tacheté comme un pelage de léopard, dans les tons marron et beige, et la doublure et la bande étaient en tissu éponge beige, ce qui donnait l'impression que le tissu éponge était de la fourrure provenant du ventre du léopard.

Mais ceux-ci ne se vendaient pas car en été à New York les gens portaient des chapeaux à larges bords ou des casquettes de base ball. Il fallait un couvre-chef qui protégeât les yeux de l'intensité aveuglante du soleil et cela, le béret ne le faisait pas, mais avec sa sweat band incorporée il absorbait la sueur comme nul autre couvre-chef.

J'installais ma table de camping à la périphérie des fêtes africaines dans les parcs et recevais la visite des curieux mais le prix que je demandais, qui était déjà bas, était encore trop élevé pour eux. Dans les boutiques de Harlem, on trouvait des toques cylindriques en tissu africain, faites en série sur des machines industrielles pour 5 dollars, et j'en demandais quinze pour mes bérets.

La propriétaire d'une boutique sur Broadway dans mon quartier aima ces bérets en cotonnade aux imprimés africains bordés de tissu éponge noir et m'en prit une douzaine. Mais six mois plus tard elle n'en avait pas vendu un seul. Quand je lui rendis visite pour lui proposer ma collection d'automne-hiver elle me montra mes bérets dans un bac à soldes, qui même à cinq dollars ne partaient pas. Quelle humiliation!

Pensant que mes ex-collègues cyclistes pourraient m'acheter des bérets je me rendis à Quick-Trak avec quelques modèles. Plusieurs mois auparavant, à l'aide de mon ordinateur récemment acquis, je leur avais envoyé une lettre de remerciement pour leur aide financière à l'occasion de mon accident. Mais lors de cette visite en personne je fus très surprise par l'accueil: les employés de l'agence m'évitèrent. Larry me fit un sourire horrible d'hypocrisie, le petit frère de Ted se cacha sous le comptoir et Ted lui-même n'était pas disponible, je le voyais dans une pièce du fond dont la porte était ouverte, en train de parler à quelqu'un, assis sur une table. Un peu plus tard il m'accueillit dans une arrière-salle. Il y avait une femme aux cheveux gris avec lui. Elle resta un moment sans rien dire puis elle s'en alla. Après son départ Ted me dit que c'était sa mère et qu'elle était mannequin. C'est vrai qu'il y avait des mannequins de tous âges! Mais je n'ai as compris pourquoi il jugeait utile de me fournir ce renseignement.

Je montrai mes bérets à quelques coursiers de passage à l'agence, dont un noir avec qui j'avais sympathisé. Je le laissai essayer le modèle imprimé léopard. Il lui allait à merveille. Le gars, qui avait un léger enbonpoint, ressemblait à un chef Africain. « You look like Bokassa! » lui dis-je, mais il me regarda d'un air d'incompréhension car il ne savait pas qui c'était. Je repartis sans avoir fait de vente et avec une impression de malaise à cause du comportement gêné des employés de l'agence.


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