Chapitre 42

Pour la saison automne-hiver je tentai ma chance commerciale en travaillant davantage le tissu. Par exemple je coupais un tissu rayé dans le biais et le ré-assemblais de manière à ce que les rayures se rencontrent à angle droit et fassent d'autres effets que je découvris en faisant de multiples essais. Cela me prenait un temps considérable et il aurait fallu que je vende chacune des pièces à un prix inabordable.

Au début l'automne la boutiquière déjà échaudée me prit quelques bérets de cette collection de zig-zags, qui fut également un fiasco. Je m'aperçus trop tard que j'avais fait une grossière erreur, car en voulant augmenter de deux ou trois millimètres seulement la hauteur du côté tout en conservant le même diamètre au cercle du haut, j'avais forcément réduit la circonférence de l'ouverture, et à cause du facteur Pi personne n'avait pu se mettre mes bérets sur la tête pour les essayer. Quand je revins la voir elle me montra tous les bérets invendus et ce fut seulement à ce moment-là que je compris mon erreur. J'aurais dû la dédommager soit en argent soit en marchandise mais n'ayant pas l'habitude de vendre ni de négocier j'en fus incapable, d'autant plus que ma prochaine collection n'existait pas encore.

Il m'était arrivé de nombreuses fois de rentrer chez moi après plusieurs heures passées dans l'inconfort et le froid sur le trottoir de la 7ème Avenue sans avoir rien vendu ni même avoir de quoi m'acheter un café. Je fus bien obligée de m'adapter à la demande car j'avais besoin de vendre, j'étais à court de fonds. À l'automne 92 je croyais tenir le bon bout: ce que les gens voulaient, c'était des couvre-chefs qui leur tiennent chaud et qui soient assortis à leurs vêtements, sans chichi, sans tape-à-l'œil.

Entre temps j'avais créé deux nouveaux patrons: ce défi que ma mère m'avait lancé avec son maudit faluche, je l'avais relevé en créant un patron de béret bien plus volumineux que le modèle militaire, et ensuite j'en créai un intermédiaire, qui avait moins d'allure que le grand modèle mais qui était plus doux au visage que le modèle militaire. J'avais changé de quartier et installais ma table sur Prince Street dans SoHo, une rue du Village avec des boutiques de mode.

Le succès fut immédiat. Les acheteurs potentiels n'avaient plus aucune raison de ne pas acheter quand ils voyaient que les bérets pouvaient être ajustés grâce à la coulisse (drawstring). Quand un client potentiel essayait un béret je me plaçais derrière lui et je tirais doucement sur les deux bouts de la coulisse en lui disant: « Say when! », comme disent les Américains. Alors je faisais un noeud pour fixer le tour de tête. Ils se regardaient dans la glace pendant que je leur montrais différentes façons de porter leur béret et ils me payaient volontiers et repartaient tout contents, surtout quand il gelait! (Pour protéger mes pieds du froid je me tenais debout sur un carton d'emballage aplati. C'était très efficace.)

À l'automne 1992 jusqu'à la fin de l'hiver, entre 14 et 17 heures en semaine, je vendis rarement moins de trois bérets par jour et le samedi j'en vendais une douzaine. À trente dollars en moyenne la pièce, je gagnais suffisamment pour me nourrir correctement et payer mes aides. Je ré-investissais aussitôt mon argent dans les matières premières et mon petit studio fut bientôt plein à craquer. Après quelques mois j'allais acheter mes tissus avec une valise.

Je découvris avec enchantement dans le Garment District, le quartier de la confection, des boutiques qui soldaient les fins de série des grandes marques de prêt à porter: Isaac Mizrahi, Calvin Klein, Donna Karan... Ainsi je pouvais acquérir à bas prix des tissus d'excellente qualité aux nuances de couleurs introuvables dans le commerce de détail: des velours d'alpaga, des mérinos brodés ton-sur-ton, des mohairs, des cachemire... Pour ces tissus de luxe je posais une doublure en doupion de soie qui existait dans une infinité de couleurs chez les marchands Indiens ou Pakistanais dont les boutiques étaient plutôt des échoppes comme dans les pays d'Afrique ou d'Asie, avec la marchandise présentée sans vitrine et débordant sur le trottoir, et rentrée à la fermeture derrière un rideau de fer.

Pour les lainages en pure laine la doublure était soit en pilou imprimé, autrement dit du coton gratté (cotton flannel) pour plaire aux puristes (dont je suis) qui voulaient des matières naturelles, soit dans un velours synthétique que j'avais trouvé chez un soldeur au magasin très vieillot et caverneux. Ce tissu uni avait servi à faire des robes de chambre pour dames et il existait dans des couleurs magnifiques, des bleus foncés, des bleus-verts, des bordeaux et des roses violacés... qui augmentaient la protection thermique et donnaient au modeste béret de laine gris ou noir un attrait coloré un peu comme les géodes dont l'extérieur ne paie pas de mine mais qui recèlent des cristaux de couleur.

Je coupais les bérets sur la table de bistro où je prenais aussi mes repas, dont le diamètre ne faisait pas plus de soixante centimètres. Je n'aurais certainement pas pu couper des pièces plus grandes sur une surface aussi petite, et avant de couper je devais décatir à la pattemouille un certain drap de couleur bleu nuit qui était un de mes tissus préférés. Le lustre éliminé, la couleur de ce drap avait une profondeur où j'aimais noyer mon regard. J'approchais une chaise de la table et y posais le tissu pour le protéger des salissures et pour que son poids ne déforme pas la surface à couper.

Dans le Garment District se trouvaient d'autres ressources qui m'émerveillaient: même la mercerie pour professionnels justifiait une longue visite pour en découvrir les trésors, des articles dont on rêvait sans savoir qu'ils existaient en réalité. Jamais je n'aurais imaginé qu'une telle variété de commerces liés à la confection puisse être disponible dans un même quartier, et ce qui ajoutait au plaisir, c'était que les marchands étaient vraiment passionnés par leur métier. Ils avaient vraiment du plaisir à vendre ces marchandises et ils étaient contents qu'on les apprécie. Et pour accroître l'attrait déjà puissant, le métro était direct par la station toute proche de chez moi sur la ligne qui longeait Central Park, et le trajet ne prenait pas plus de dix minutes.

Je cherchai dans mon quartier quelqu'un qui pourrait assembler les deux pièces maîtresses du béret et de la doublure. Je trouvai une Portoricaine blanche d'une quarantaine d'années qui vivait juste à côté de chez moi. Elle me dit qu'à Porti Rico, où elle avait vécu jusqu'à son installation récente à New York avec son mari, elle avait travaillé dans la confection sur des machines industrielles. Elle me dit, pour me convaincre qu'elle pouvait faire des coutures circulaires, qu'elle avait fabriqué des parapluies et des soutien-gorges. Je n'y crus pas mais acceptai de lui confier quelques bérets à assembler. Elle ne réussit pas du premier coup à faire un travail parfait mais je savais d'expérience qu'il fallait attrapper le coup de main. Il fallait surtout prendre son temps pour faire correspondre parfaitement les deux pièces, ainsi on n'avait pas besoin de défaire et recommencer. Quand elle défaisait la couture en ma présence j'étais alarmée par sa brutalité car en tirant trop fort elle risquait de faire effilocher le tissu et rendre les pièces inutilisables. Je le lui dis et ne pouvais m'empêcher de m'écrier « Cuidado! Cuidado! » chaque fois qu'elle défaisait une couture en ma présence car elle ne tenait pas compte de mes conseils.

Nous nous parlions en espagnol car elle ne parlait pas anglais. J'écrivais des bons pour les bérets et doublures que je lui apportais, et j'écrivais son nom Tonia sur le bon. Elle me corrigea et me dit d'un ton pas très aimable que l'orthographe correcte était Toña. Au début de notre collaboration, un jour je lui apportai des bérets gris et des bérets noirs à assembler, et elle me rendit des bérets bicolores. Quand j'exprimai mon étonnement elle me dit qu'elle n'avait pas vu son erreur car chez elle la lumière était faible, alors même qu'il y avait une lampe sur toutes les machines à coudre. Elle allait devoir défaire tous ces bérets, et elle savait que je voulais éviter le plus possible d'avoir à défaire! J'eus du mal à la croire et me demandai pourquoi elle avait fait cela.

J'étais trop occupée avec les achats de fournitures, la préparation du tissu et la coupe pour encore joindre la doublure au corps, faire la surpiqûre sur le pourtour, poser la bande de finition qui exigeait deux coutures très délicates et enfin passer la coulisse dedans. Aussi je fis appel aux deux couturiers que j'avais retenus quelques mois auparavant, le jeune homme que j'appellerai Michael et la femme noire qui avait la cinquantaine, que j'appellerai Doris. Ils étaient tous deux disponibles et je pris le métro avec quelques bérets à assembler pour chacun.

Le travail de Michael fut parfait mais celui de Doris me déçut: elle avait cousu la bande de finition, qui était faite de simili-daim non tissé, avec des points si minuscules qu'ils risquaient de faire une coupure tout le long de la bande; de plus chaque béret était parsemé à l'intérieur et à l'extérieur de nombreux fragments de 2mm de long qui resemblaient à des cheveux gris comme les siens, ou à ce qu'un rasoir aurait coupé en passant sur la joue d'un homme grisonnant.

J'avais pris le lot sans le contrôler en face d'elle car, voulant économiser un jeton de métro, je lui avais demandé de me rencontrer à la barrière pour que je n'aie pas à sortir du réseau. Ce ne fut donc qu'après mon départ que je me rendis compte de ces défauts. C'était incompréhensible qu'une femme qui avait de l'expérience en couture fasse des points aussi petits, et je ne pouvais m'expliquer comment les fragments pileux avaient pu se poser sur les deux côtés des bérets terminés, à moins d'un acte volontaire, mais alors, d'autres questions surgissaient: qui était derrière ces actes de vandalisme? Et pourquoi? Je ne voulais même pas y penser. Cependant les actes de sabotage s'accumulaient: d'abord les surpiqûres irrégulières de Michael l'été dernier, puis les bérets bicolores de Tonia, les points minuscules de Doris et le semis de fragments capillaires. Aucun de ces actes ne pouvait s'expliquer par la maladresse ou l'ignorance. Ils ne pouvaient qu'être des actes délibérés et je ne comprenais pas pourquoi ces personnes, au lieu de se réjouir de gagner de l'argent à domicile en faisant de la couture, et de bien me traiter car je les payais rubis sur l'ongle, faisaient un boulot dégueulasse.

Quand je me plaignis à Doris que les bérets qu'elle m'avait rendus étaient sales, qu'ils étaient couverts de fragments de fibres (je n'osai lui dire le fond de ma pensée) elle feignit la surprise, elle ne savait vraiment pas de quoi je parlais. Je lui rendis les bérets et lui demandai de les nettoyer. Je me rendis compte que j'avais mal choisi l'adresse de mes aides car pour prendre le métro jusqu'à la 86ème Rue il fallait déjà marcher de Manhattan Avenue jusqu'à Broadway, ce qui prenait au moins un quart d'heure en marchant vite, et ensuite prendre le métro. Mais j'avais pensé trouver dans cet immeuble des gens qui seraient intéressés par un projet de création textile et qu'ils accepteraient de faire des prototypes et des petites séries car dans mon quartier il n'y avait que des noirs et des Portoricains. Il y avait bien des blancs aussi, mais je me sentais isolée d'eux par la différence sociale car l'immeuble où je vivais avait mauvaise réputation.

Je décidai de conserver ces aides malgré leurs actes de sabotage car je pensais que la personne qui les payait derrière mon dos se lasserait à la longue. En effet sur un objet aussi petit qu'un béret, il n'y avait pas une infinité de moyens et une fois que j'eus expliqué les détails de couture avec Michael et Doris il ne restait pas grand chose à rater. L'alternative était de chercher quelqu'un d'autre et de recommencer les entretiens et les essais, et cela me prendrait beaucoup de temps, et les gens pourraient à nouveau faire du sabotage.

J'étais sur Prince Street depuis à peine une semaine, seule sur le trottoir devant une boutique à louer quand une autre femme vint s'installer à côté de moi. Elle vendait des chapeaux en feutre! Concurrence! Mais j'étais confiante qu'elle ne me piquerait pas beaucoup de clients car ses chapeaux n'étaient pas adaptés à l'esprit du quartier. Ses chapeaux n'avaient aucune classe: le feutre était de médiocre qualité, il n'avait pas l'aspect velouté ni la souplesse du bon feutre, et tout l'art de cette femme consistait à y fixer des fleurs artificielles en tissu pas très jolies non plus. Le premier jour où elle s'installa elle me regarda en souriant largement d'un air défiant comme si elle guettait ma réaction pour jouir de mon impuissance. On aurait dit que son arrivée avait pour seul but de me faire ombrage. Mais je chassai cette pensée en me disant que j'étais parano.

Je me fis une raison, je ne pouvais pas l'empêcher d'installer sa table juste à côté de la mienne, et j'eus ma revanche dès le premier jour en constatant que c'était moi qui faisais le plus de ventes. Mais rapidement nous fûmes rejointes par Steve, un vendeur de livres d'occasion qui se mit entre nous et étala son stand sur une surface assez vaste. Je remarquai que tous les deux, la chapelière et le libraire, étaient juifs mais cela n'avait peut-être aucune importance.

Un samedi cette chapelière me demanda si je pouvais lui prêter cinquante dollars pour une heure ou deux. Je ne compris pas pourquoi elle en avait besoin mais je pouvais le faire alors je lui dis oui et elle vint prendre les billets. Les heures passèrent et à l'approche de dix-sept heures elle ne m'avait toujours pas rendu mon argent alors je le lui réclamai en donnant de la voix: « Give me back my fifty dollars! » car je ne pouvais pas me déplacer, la clientèle n'ayant cessé d'affluer. Je crois qu'elle espérait que, dans le feu de l'action, j'oublierais lui avoir prêté de l'argent, mais au contraire je l'avais attendu et elle vint me le rendre en se frayant un passage dans la foule qui se pressait à ma table.

Un jeune couple vint me voir et ils me demandèrent si je pouvais faire un béret dans un tissu qu'ils me fourniraient car ils voulaient offrir un ensemble écharpe-béret à leur mère/belle-mère et l'écharpe était déjà faite. J'acceptai. Je leur donnai un prix pour la confection seule qui après coup me parut bien trop bon-marché car c'était une fabrication spéciale et je devais fournir tout le reste: la doublure, la bordure en simili-daim, la coulisse... et je fus grandement surprise de constater que la pièce de tissu qu'ils me fournirent mesurait exactement, au centimètre près, la quantité nécessaire, comme s'ils connaissaient le patron. Cela me fit une mauvaise impression.

Un jour une femme âgée vint me voir à la nuit tombée. Elle me demanda si je pourrais lui faire un béret sur mesure. Sa tête était énorme. Je lui dis qu'il faudrait que je fasse un patron spécial pour elle et que cela me prendrait trop de temps et lui coûterait trop cher. Elle s'en alla sans rien dire.

Je ne vendais pas qu'à des femmes: les hommes, eux aussi, aimaient mes bérets et ils constituaient environ un tiers de ma clientèle. J'étais particulièrement fière d'un béret en velours côtelé noir dont les côtes faisaient environ 4mm de large. Il y avait un terme spécial pour ce genre de velours: wide wale corduroy. Les côtes qui étaient horizontales sur le devant, étaient inclinées à 45° sur les côtés et à l'arrière elles étaient verticales. C'était l'effet que produisait la pièce en forme d'arc-en-ciel et en noir le jeu de lumière sur les côtes était subtil mais très attrayant. Je l'avais doublé avec une fausse fourrure rase de coton marron clair du genre des doublures de parkas anciennes et il était très beau. J'en vendis un à une jeune femme noire et ce fut un homme grand et costaud qui m'en acheta un autre.

Je fis une série de bérets en mérinos noir, ils étaient tous identiques à l'exception de la doublure en doupion qui était de couleur vive au choix: vert pomme, fuschia, cobalt... Une autre série en mohair noir ou marine dont le halo ne plaisait pas à tout le monde, mais qui tôt ou tard trouvaient un acheteur ravi. À l'occasion d'Halloween j'en fis un en mohair noir doublé de doupion orange et une femme en fut enchantée et me l'acheta avec empressement.

J'avais trouvé du tissu de mérinos brodé ton-sur-ton de feuillages en arabesques, en noir et en vert kaki. Je doublai le kaki de doupion rose fuschia, et le noir de doupion noir. Une femme qui admirait le béret kaki brodé me demanda ce que c'était. C'était, lui dis-je dans un anglais qui empruntait tout au français, du « camouflage de luxe ». Elle aima ma réponse et la répéta comme un mantra et m'acheta le béret.

Quelle ne fut ma surprise, lors de la présentation de la collection Haute Couture suivante, de voir que de nombreux créateurs avaient utilisé du tissu de camouflage. Ainsi on vit des tenues de jour mais aussi des robes de soirées très élégantes coupées dans du tissu imprimé camouflage. Il est tout à fait possible que la femme qui m'avait acheté le béret kaki brodé ait travaillé dans la mode et qu'elle ait été à la recherche d'idées et de tendances en regardant la marchandise en vente dans Prince Street, qui est une des rues les plus connues pour la mode avant-garde de New York. Elle aurait donc répété mon expression « camouflage de luxe » sur son lieu de travail et celle-ci aurait fait son chemin jusqu'aux créateurs, qui l'interprétèrent à leur manière. Cependant ils ne firent pas preuve de créativité dans l'imprimé lui-même, alors qu'il en existe une variété incroyable, car tous les modèles, quel que fût le créateur, utilisaient le même imprimé classique de l'armée U.S. avec des tons verts et marron. C'était avant la première guerre d'Irak et le camouflage désert n'existait pas encore.

(*!*)

Pendant toute la période entre 91 et 94 je fus plus ou moins amoureuse de mon propriétaire, Sylvester (Sy) Bonarti. Il faut dire qu'il m'avait cherchée: d'abord, quand j'avais la jambe dans le plâtre, il m'avait dit « Ça doit être difficile de faire l'amour avec une jambe dans le plâtre! » Puis après mon retour de France il m'avait demandé comment se passait ma ré-éducation. Je lui avais répondu qu'elle se passait bien. Il avait alors dit: « You'll see, you'll be kicking in no time! » à quoi j'avais répondu sans réfléchir « I might have to! » et ma réponse l'avait fait sursauter. Une autre fois il m'avait demandé comment allait mon procès contre la Transit Authority et je lui avais répondu que je m'estimerais veinarde si je récoltais dix centimes. Ce n'étais donc pas moi qui m'étais inventé une romance à l'eau de rose: je croyais qu'il m'avait posé ces questions par bienveillance.

Sinon je ne l'aurais jamais considéré comme un parti mais j'avais raisonné que maintenant que j'étais héritière d'une somme considérable ma pauvreté ne serait plus un obstacle. Aussi je devins plus ambitieuse et comme Bonarti (c'est ainsi que tout le monde l'appelait) faisait le même métier que mon père, qu'il était divorcé, qu'il n'était pas vilain et d'un âge compatible au mien, et qu'il semblait s'intéresser à moi je me mis à nourrir des espoirs d'union.

Quand j'achetai mon premier ordinateur en 1991 je lui en parlai et lui fis part de mon enthousiasme pour ce nouvel appareil. Je l'encourageai à en acheter un lui aussi et un jour il me demanda de l'accompagner au magasin que je connaissais. Nous prîmes un taxi et tandis que nous longions Central Park une guêpe entra par la vitre ouverte et vola de-ci, de-là dans l'habitacle puis elle bourdonna autour de Sy. Il la chassa de la main énergiquement. Ne la voyant plus il se croyait débarrassé mais je la vis se poser sur sa nuque, marcher comme ivre et entrer dans sa chemise par le col. Je dis à Sy de ne pas bouger pendant que la guêpe faisait des zig zags sur sa peau et dès que la guêpe réapparut je la chassai à mon tour, et elle finit par sortir par la fenêtre. Sy était très ému, très effrayé. Comme tous les Américains il avait une peur bleue des insectes, de tout animal sauvage. J'estimais que je lui avais évité d'être piqué. J'imaginais le drame s'il avait senti la guêpe dans son dos et qu'il avait essayé de la faire sortir en se contortionnant, il aurait été piqué à coup sûr et il me devait une fière chandelle. J'attendis qu'il me remercie mais il était tout à son effroi et il répéta plusieurs fois: « He almost bit me! » À l'entendre donner à la guêpe un pronom masculin et parler de morsure j'eus envie de rire et oubliai sa goujaterie. Dans le magasin je lui montrai l'ordinateur que j'avais acheté et il se renseigna auprès du vendeur puis nous rentrâmes.

Un peu plus tard il me dit qu'il avait acheté un ordinateur lui aussi, dans le magasin où nous étions allés, mais il avait pris un modèle plus puissant, un 486 alors que le mien était un 286. Le chiffre indiquait la capacité de RAM (mémoire vive) en kilobytes. Je lui proposai de travailler pour lui à temps partiel, disant que nous pourrions échanger les disquettes, mais il n'était pas du tout intéressé. XXX

Fin 91 j'écrivis à mes avocats pour leur demander des éclaircissements car il y avait plusieurs choses que je ne comprenais pas dans mon affaire contre la Transit Authority. Je commençai par leur souhaiter une bonne année et leur dis que je voulais démarrer l'année sur un bon pied. Il y avait de quoi n'y rien comprendre. J'avais fait une déposition mais je n'avais pas prêté serment et je continuais à attendre qu'on devienne sérieux et qu'on me laisse raconter sous serment le déroulement des faits tel que je m'en souvenais. J'avais demandé une copie de la déposition de Pizzimenti, le conducteur du bus, car dès l'instant où je ne disais pas la vérité, j'avais peur que sa version des faits soit trop en conflit avec la mienne. Mes avocats me l'avaient envoyée. Le chauffeur disait qu'au moment de l'accident je roulais dans la voie de bus avec plusieurs autres cyclistes, qu'il avait klaxonné pour que les cyclises s'écartent et qu'ils l'avaient tous fait sauf moi. Mais je ne pouvais pas savoir s'il disait vrai ou faux car mon amnésie avait complètement oblitéré l'instant crucial. Cependant, comme c'était un cycliste qui était venu à mes côtés une fois que j'étais tombée, je pensai que le chauffeur disait peut-être vrai.

J'avais aussi dû me soumettre à des examens médicaux, un pour la partie adverse (« defendant ») avec le docteur Kulak, qui s'était plaint que la copie du rapport du chirurgien était trop sombre et illisible, un autre examen médical pour moi, la plaignante (« plaintiff »), avec le docteur Balensweig. J'essayais d'avoir une vue d'ensemble du procès pour en comprendre les étapes jusqu'au jugement au tribunal mais il ne me disaient toujours que le strict minimum. Ils employaient des termes techniques sans me les expliquer: « Notice of Claim » « Bill of Particulars » « Examination Before Trial » etc. Je leur demandai pourquoi ils voulaient toujours que je dise autre chose que la vérité. Ainsi, en plus des réponses incorrectes qu'ils m'avaient fait faire concernant le déroulement des faits, ils avaient dit que j'avais changé de chirurgien pour avoir une seconde opinion, alors que la vérité telle que je la comprenais, était que le Dr Nailor s'était rendu coupable de harcèlement sexuel. Je leur demandai: « What's wrong with the truth? »

Un peu plus tard mon ordinateur ne répondit plus, comme si le disque dur avait été formaté. Je savais que les données n'avaient pas été effacées, mais seulement le moyen d'y accéder. Je pris un taxi jusqu'au magasin qui m'avait vendu l'appareil. Le vendeur me dit qu'un virus était responsable de la panne, et il ajouta d'un ton réprobateur, comme si j'avais fait preuve de promiscuité, en quelque sorte, que je ne devais pas introduire n'importe quelle disquette dans mon lecteur. Il me dit qu'on allait formater le disque dur et réinstaller le système d'exploitation et que je devrais revenir la semaine suivante, ce que je fis.

Je ré-installai WordPerfect 5.1, mon logiciel de traitement de texte qui occupait cinq « floppy discs » ainsi qu'une barrière pour empêcher tout intrus d'accéder à mes dossiers. Il fallait un mot de passe et celui que je choisis disait « Bonarti keep off! ». Malgré cela, au cours des mois suivants, en marchant dans la rue, de parfaits inconnus m'abordèrent sous un prétexte futile et me parlèrent en employant un mot spécial que j'avais écrit la veille, ou me répétèrent textuellement des bribes de phrases j'avais écrites récemment, comme si quelqu'un voulait que je sache que rien de ce que j'écrivais n'était à l'abri de la surveillance.

J'en conclus qu'un mouchard électronique avait été installé dans mon ordinateur pendant son séjour d'une semaine chez le marchand, et que la barrière que j'avais installée ne servait à rien. Je revins le voir et, très en colère, l'accusai de ce méfait. Il nia faiblement, je lui expliquai que depuis que je lui avais confié mon ordinateur à réparer, des gens me répétaient ce que j'avais écrit. Il me dit qu'il ne suffisait pas d'accuser, il fallait prouver. Pour moi c'était comme une admission. Je lui demandai aussi si toutes les serrures des ordinateurs qui contrôlaient la mise sous tension étaient différentes ou identiques. Il me répondit qu'elles étaient toutes identiques. Ainsi il ne servait à rien de fermer l'ordinateur à clé puisque Bonarti pouvait l'ouvrir avec sa propre clé.

De retour chez moi je libérai de l'espace et dévissai la quantité de vis qui fermaient le capot, je l'ouvris et scrutai les entrailles du CPU mais je n'y connaissais rien. Un mouchard devait sûrement se fondre dans le reste, ce n'était pas un gadget tout rouge qu'on pouvait identifier d'un coup d'œil. J'achetai un livre de vulgarisation coûteux avec beaucoup de croquis en couleur qui expliquait le rôle et le fonctionnement de chaque composant mais n'appris rien d'utile, et le fait qu'on appelle « motherboard » la carte sur laquelle venaient se ficher toutes les autres me mit en colère. Même en informatique, alors que j'étais loin d'y penser, on me rappelait ma mère!

Mais je n'avais aucune preuve irréfutable que mon propriétaire était responsable de ces attaques informatiques et je lui donnai le bénéfice du doute car mon besoin d'homme était plus fort que la prudence. J'allais le voir dans son bureau de temps en temps, ou je m'attardais pour faire la causette quand je lui payais mon loyer hebdomadaire. Je ne peux pas dire qu'il ait encouragé mes avances discrètes car souvent il mettait fin à notre conversation en disant « Talk to you later » ou « I have work to do » et je devais sortir de son bureau le coeur lourd, me sentant éconduite par l'être cher. Mais je persistais, je lui posais des questions personnelles.

S'il m'avait complètement ignorée je n'aurais pas insisté mais dès que je me repliais sur moi-même il faisait quelque chose qui me faisait penser que je l'intéressais, après tout. Par exemple il se garait devant ma fenêtre et il s'affairait dans sa voiture pendant dix minutes sans rien faire de précis comme s'il voulait que je le regarde. Si c'était le cas, n'était-ce pas un signe que je comptais pour lui? Cependant il ne faisait jamais aucune ouverture comme l'aurait fait tout homme réellement attiré par une femme. Alors un jour, alors que je revenais du supermarché et qu'il était arrêté au volant dans la montée de la 103ème Rue je l'invitai à dîner en toute simplicité un soir prochain dans un restaurant du quartier, car il me semblait que c'était la seule façon de savoir si oui ou non je l'intéressais.

Il accepta et nous nous retrouvâmes au restaurant. Mais au lieu du tête à tête que j'espérais, il se comporta d'une façon ahurissante. Sa chaise était située à côté d'un arbre en pot, et il ne cessa pendant tout le repas d'en saisir les branches comme s'il voulait y grimper. Son corps entier était détourné de la table et il portait toute son attention sur cet arbre. À la fin du dîner je n'en savais pas davantage sur sa vie personnelle et je restai sur ma faim. J'aurais dû comprendre que si un arbre l'intéressait davantage que moi qui étais en face de lui, c'était mauvais signe pour moi mais je n'étais pas prête à l'accepter.

On peut penser que j'étais légèrement atteinte dans la tête, que j'étais érotomane, mais j'eus quarante ans au mois de novembre 1992 et à cet âge une femme est plus ardente que jamais. C'est l'espèce qui se manifeste dans un dernier effort avant l'extinction définitive de la capacité reproductive. Nous n'avons pas toujours le contrôle de nos instincts. À quarante ans le besoin sexuel est d'une intensité inimaginable et la solitude est très cruelle, le manque de rapport sexuel à la limite du supportable. Aussi le seul homme de ma connaissance qui fut plus ou moins compatible recevait mes attentions, voilà tout. Sans parler du fait que j'avais besoin de me marier avec un Américain pour obtenir le permis de séjour.

Je me souviens très bien qu'en pleine saison des bérets, tandis que je regardais alentour en attendant le client derrière ma table pliante, je ne pouvais m'empêcher de guetter les voitures qui passaient dans l'espoir que la Ford Explorer bleu marine de Sy apparaitrait. Oui! J'attendais qu'il vienne me voir, qu'il me dise un petit bonjour en passant, qu'il aille me chercher un thé pour me réchauffer, qu'il me montre que j'existais pour lui autrement que comme locataire. J'avais besoin de croire que je n'étais pas toute seule, que quelqu'un m'aimait, et cette pensée me donnait du courage et de l'énergie. Je n'aurais jamais pu subir tout ce que je subissais ni faire tout ce que je faisais sans ce réconfort, même illusoire.


[ACCUEIL] - [SOMMAIRE] - [CONTACT] - [Sommaire du Livre] - [Chapitre précédent] - [Chapitre suivant]