Chapitre 43

Quand j'avais besoin d'une petite réparation, il envoyait aussitôt Jose, le superintendent, et si besoin son adjoint, résoudre le problème. D'ailleurs ces deux-là, dès que j'entrais dans le bureau, en sortaient immédiatement comme s'ils obéisssaient à une consigne et voulaient respecter ma vie privée, pour que je puisse avoir un tête-à-tête avec Sy sans être gênée par leur présence. Il y avait donc des messages contradictoires qui créaient la confusion.

Un jour je demandai à Sy de faire boucher un trou dans le mur sous l'évier, par lequel entraient les souris. Il me répondit aussitôt: « No problem, I'll plug your holes! » et il ordonna à Jose de s'en occuper d'ici demain. Je fus choquée et humiliée par son langage et le lendemain je lui dis que ce qu'il avait dit était extrèmement vulgaire. Il répondit: « Quoi? Qu'est-ce que j'ai dit? » Je lui répétai sa phrase. Il rit puis il s'excusa et changea le sujet.

Il m'invita plusieurs fois à venir le voir pendant une séance de ju-jitsu au dojo où il s'entraînait. Il disait que ce serait une bonne façon pour moi de garder ou retrouver la forme. Le dojo était dans une annexe du temple bouddhiste sur Riverside Drive. Je m'y rendis un soir vers 20 heures. Je trouvai les formalités un peu agaçantes. Je m'assis sur la seule chaise disponible et un asiatique vint me voir, l'air courroucé, pour m'en chasser car c'était la chaise du maître.

Je vis Sy parmi les élèves en file indienne, qui chacun à son tour faisait une culbute avant en se jetant à terre, une omoplate prenant contact avec le sol, et se redressant en tapant des deux pieds avec un grand bruit. Je compris que cette discipline n'était pas faite pour moi. De plus le trajet depuis chez moi jusqu'à Riverside Drive prenait une bonne vingtaine de minutes en marchant vite, et je n'avais pas envie non plus d'attendre et de prendre le bus qui traversait l'île sur la 106ème Rue. Riverside Drive avait beau être huppé avec ses vues imprenables sur le fleuve et ses jardins qui descendaient en pente douce jusqu'au parc, la contre-allée qui longeait les immeubles était plutôt sombre et déserte la nuit et je n'avais pas envie d'y aller régulièrement. Je dis à Sy que mon genou bloqué à 90° ne me permettrait pas de pratiquer cette discipline et il n'en fut plus question.

Au printemps je l'invitai à nouveau à dîner dans un restaurant du quartier. J'y étais allée plusieurs fois, c'était un restaurant sans chichi qui servait de la cuisine cubaine avec de la viande en sauce accompagnée de riz et de haricots noirs, le fameux duo des « arroz con frijoles », en anglais « rice and beans ». J'arrivai la première et me rendis compte pour la première fois que les briques du mur contre lequel la table était installée étaient fausses, c'était du papier ou du vinyl imprimé. Cela me fit une mauvaise impression. Sy donna encore des signes d'extrême nervosité pendant tout le dîner et à la fin il essaya de me faire sentir gênée de me faire offrir à dîner comme si j'abusais de sa bonté, mais il ne réussit pas parce que j'avais fait exprès de choisir un restaurant de quartier tout à fait ordinaire et bon marché, afin de prévenir tout soupçon de ce genre, et devant mon silence et mon regard fixe il n'insista pas.

Quand nous sortîmes du restaurant il faisait encore jour. Je marchai avec lui jusqu'à sa voiture et au moment où il y rentrait je lui dis: « So you're gonna drive into the sunset and that's it? » faisant référence à l'expression consacrée où le héros, à la fin des Westerns classiques, « marche seul vers le soleil couchant ». Il réfléchit un instant puis m'invita à monter à bord, il allait me déposer. Une fois assise j'allais lui donner mon adresse mais je me souvins qu'il était mon propriétaire. « Ah! You know where I live! » dis-je et cette expression avait une connotation mafieuse parce que les mafiosi qui menacent quelqu'un, c'est connu, lui disent qu'ils savent où il habite. J'avais seulement inversé la phrase et c'était comme si, de façon oblique, j'accusais Sy d'être un mafieux et l'espace d'un éclair je me demandai si je n'avais pas visé juste sans le vouloir.

Cela me fit du bien d'être passive pour une fois, de me laisser conduire. Mais Sy ne me raccompagna pas par le plus court chemin. Il gara sa voiture à un endroit désert puis, ayant coupé le contact, il se tourna vers moi et me donna un baiser sur la bouche. Mon Dieu qu'il embrassait bien! Exactement comme j'aimais. Je me laissai aller. Pendant ce temps d'une main il essayait de déboutonner mon chemisier mais je sentais qu'il avait du mal car c'était un vieux chemisier sans manches dont j'aimais les broderies mais dont les boutons de nacre étaient ébréchés et accrochaient au passage de la boutonnière.

Puis il redémarra et me déposa à proximité de l'immeuble. Avant de descendre de voiture je fis une brève inspection et vis que mon chemisier était ouvert jusqu'à la poitrine et mon soutien-gorge de guingois. On aurait dit que je venais d'échapper à un viol. Je me demandai dans quel état j'aurais été si les boutons avaient été lisses. Quand il fut loin je constatai que Sy jouissait de l'acte de prendre de force car même ce qu'on était prêt à lui donner librement, il s'arrangeait pour le voler. Ou alors il avait fait exprès pour me dégoûter de lui mais ça, je n'étais pas encore capable de le comprendre car j'en ignorais la raison, et je n'étais pas encore prête à renoncer à mon rêve de couple heureux.

Le règlement de la succession de mon père continuait à se dérouler d'une manière qui me privait de fonds après que j'eusse reçu la promesse du notaire, Me Laurent, qu'il serait en mesure de me verser un acompte dès que ceci, dès que cela. Il m'avait ainsi fait patienter, repoussant toujours le moment de me payer un acompte sur ma part d'héritage.

Ainsi la Ville de Pantin avait pris un arrêté de péril sur notre immeuble et il fallait faire les travaux de remise en état. Sous ce prétexte, ma mère paya (ou dit qu'elle paya) 750.000 francs à un entrepreneur mais plus tard elle me dit que ces travaux étaient des travaux de réfection de la cage d'escalier. Une municipalité ne prend pas un arrêt de péril pour de la peinture défraîchie! Mais les mensonges m'étaient décochés avec une fréquence telle que je ne pouvais pas les mettre au clair au fur et à mesure.

Et cela avait coûté les trois quarts d'un million de francs? Et ce n'était pas tout! Il y avait des malfaçons et la succession intenta un procès à l'entrepreneur. Il s'ensuivit des rapports d'experts, des courriers d'avocats et de compagnies d'assurances que le notaire me faisait suivre. Je voyais dans mon tiroir les deux dossiers actifs grossir au fil des mois: celui de mon procès contre la Transit Authority et celui de la succession de mon père. Auparavant ce bloc de tiroirs ne contenait que des dossiers de balbutiements littéraires et de photos et il était aux trois quarts vides, Maintenant ces deux dossiers d'affaires en cours avaient repoussé les autres au fond du tiroir. Je les regardais parfois avec étonnement. Ces deux affaires s'étaient déclenchées presque simultanément alors que je n'avais jamais de ma vie eu affaire à la justice. Je ne comprenais pas.

Je n'arrivais pas à croire à cette histoire de malfaçon. J'étais sûre que tout cela avait été inventé pour justifier le non-paiement de ma part d'héritage. Je commençai à soupçonner ma mère. Après tout elle avait déjà volé mon matériel de photo professionnel quand j'habitais chez elle en 1976-77, et le graphologue m'avait mise en garde.

Je pris contact avec une agence du gouvernement pour me renseigner sur l'entreprise qui avait réalisé les travaux. La société SERIMAG était une entreprise d'une seule personne, un certain nommé Da Encarnaçion, un nom bien français! La dame me dit que l'entreprise n'avait pas le label Qualibat. Ainsi ma mère avait versé les trois quarts d'un million de francs à cet individu pour qu'il rénove la cage d'escalier de quatre étages. Normalement elle aurait dû obtenir l'accord de tous les indivisaires pour débourser une telle somme, mais elle seule avait accès aux fonds et elle en disposait à sa guise et mes frères et soeurs ne faisaient rien pour s'y opposer. Je ne lui avais pas donné de procuration pour qu'elle gère la succession, mais tous mes frères et soeurs l'avaient fait, et elle passait outre mon opposition.

La fonctionnaire me donna les coordonnées de l'homme mais je ne parvins jamais à lui parler malgré plusieurs tentatives. J'eus une brève conversation avec son avocat. Ma mère me dit qu'elle avait payé trente mille francs à un des fils Perret pour qu'il surveille le bon déroulement des travaux mais il n'avait rien fait. J'avais connu Mick à l'automne 1971 quand il était gamin, quand j'habitai chez ma marraine à Levallois-Perret durant ma formation à la sténo-dactylo. Ainsi ma mère me rappelait un très mauvais souvenir et en même temps elle me montrait qu'elle préférait donner sans condition de l'argent au fils de sa cousine plutôt qu'à moi sa fille.

J'en étais arrivée à un stade où je refusais de signer davantage de procurations pour autoriser la vente des appartements. Mes frères et soeurs avaient depuis longtemps acquis leur maison avec l'argent de leur héritage, certains même avant le décès de notre père, et à part mon petit frère qui avait tout juste vingt ans j'étais la seule à ne pas avoir reçu de quoi le faire moi aussi, et l'injustice était d'autant plus cuisante que je vivais dans des circonstances très mauvaises. L'immeuble était très mal fréquenté, il s'y vendait de la drogue à tous les étages et depuis 1985 le phénomène du crack avait atteint la côte est des États-Unis. On trouvait dans toutes les fissures des quartiers populaires ces flacons minuscules qui à l'origine servaient à contenir des pièces d'horlogerie, et qui avaient été détournés pour le trafic du crack, ou des sachets en plastique pas plus gros que l'ongle du pouce avec une fermeture à pression et on entendait parfois des coups de feu, signes de règlements de comptes entre dealers rivaux, ce qui rendait le quartier encore moins sûr. J'étais donc intransigeante car je souhaitais m'échapper au plus vite de ces circonstances.

Mais ma mère, au lieu d'être conciliante, durcissait sa position, et elle refusa de me verser davantage d'argent alors qu'auparavant, à des titres divers, elle m'avait versé des sommes qui me permettaient de vivoter. Dorénavant elle me coupa les vivres tant que je refusais de signer. Pendant plusieurs mois je tentai de l'amadouer en lui parlant au téléphone. Elle faisait durer inutilement les conversations mais n'acceptait jamais de me débloquer des fonds, seulement de loin en loin un ou deux mille dollars qui me permettaient tout juste de payer mes factures arriérées.

Je ne savais pas quel nom donner à ce qu'elle faisait et qui me faisait souffrir énormément alors j'achetai le Code Pénal de Dalloz à la librairie française du Rockefeller Center. L'édition de 1986-87 était encore au format de 115x103mm. Ce fut pour moi la porte d'entrée dans un monde où ce qui avait existé sous forme de souvenirs douloureux et confus prenait forme et recevait un nom et une punition. Ces expériences n'étaient donc pas des phénomènes purement subjectifs. La société en connaissait l'existence et les avait répertoriés dans un ordre logique:

Le Livre Premier énumérait les peines en matière criminelle et correctionnelle. Le Livre Deuxième dans un chapitre unique définissait les personnes punissables, excusables ou responsables de crimes ou de délits. Il fallait attendre le Livre Troisième pour que soient définis crimes et délits, et encore le Titre Premier concernait les crimes et délits contre la Chose Publique, au nombre desquels figurait le Faux car la fausse monnaie est une atteinte à l'État. Il fallait patienter jusqu'au Titre Deuxième, Chapitre Premier, qui commençait avec l'article 295 pour entrer dans le vif du sujet: des Crimes et Délits contre les Personnes. Le Chapitre II qui commençait à l'Article 379 concernait les délits contre les propriétés.

Je me mis alors involontairement à chercher dans mon passé les éléments constitutifs des crimes et des délits qui s'étaient esquissés quand j'avais passé en revue certains événements. La lecture du petit volume faisait surgir sans cesse de nouveaux souvenirs, même très lointains. Je sentais une délivrance en apprenant que ces blessures émotionelles avaient un nom; que ce n'était pas moi qui avais eu tort; mais ce sentiment se transformait en douleur quand je me rendais compte que mes propres parents avaient si mal agi envers moi, surtout ma mère qui avait suscité mes réflexes de protection en jouant la victime.

Debout au milieu de la pièce j'étais parfois pliée en deux par la douleur et secouée de sanglots secs. À l'issue d'une lecture intensive je finis par me demander s'il existait un crime ou un délit que mes parents n'avaient pas commis. J'avais ignoré d'emblée les premières pages concernant les crimes contre les personnes car elles traitaient d'homicide et j'étais sûre que, tout mauvais qu'ils fussent, mes parents n'étaient pas mauvais au point de tuer un être humain. Mais les coups et blessures volontaires sur mineur de moins de quinze ans par ascendant et en réunion (le terme n'existait pas encore) avec une personne chargée d'une mission de service public telle que le dentiste, là, oui. J'avais collé un si grand nombre de petits marque-pages qu'il aurait été plus simple de marquer les infractions que mes parents n'avaient pas commises, du moins à ma connaissance.

Ce que ma mère faisait en ce moment, c'était de l'extorsion pure et simple et je décidai de porter plainte. J'écrivis une lettre à la police d'Èvreux, qui me répondit en me conseillant de demander l'aide judiciaire. J'écrivis donc à l'adresse indiquée et je reçus en retour un formulaire à remplir.

Je résumai la situation en disant que ma mère voulait me forcer à signer des procurations pour la vente des biens de la succession en me coupant les vivres, alors que je relevais d'une blessure grave et étais en situation irrégulière aux USA, et que je voulais porter plainte pour extorsion; que je n'avais aucun revenu et que j'étais à bout de ressources. Je joignis un ticket de distributeur de billets qui montrait un solde de 20$.

Un mois plus tard je reçus une lettre du bureau de l'aide judiciaire. Un certain Meykuchel me disait que je n'étais pas qualifiée pour recevoir l'aide car j'étais héritière d'une somme importante. Il était bouché ou quoi? « Mais puisque je vous dis que ma mère m'empêche de recevoir mon héritage! Et veut me forcer à signer des procurations pour vendre les biens de la succession! Je vis dans la misère! Dans un studio miteux avec des cafards et des souris, des murs criblés de trous, des voisins qui font du trafic! C'est justement à cause de l'obstruction de ma mère et de son extorsion que je veux porter plainte! » Voilà en substance ce que je lui répondis. J'ajoutai que j'étais désespérée et pensais au suicide.

Alors que le bureau de l'aide judiciaire doit donner sa réponse sous un mois, ce que j'ignorais à l'époque, Meykuchel fit traîner l'affaire sur six mois! Je recevais chaque lettre avec un regain d'espoir mais il ne m'annonçait jamais que le bureau avait statué sur ma demande. Le cinquième mois après ma demande il m'envoya même une copie de sa lettre précédente sans rien ajouter et j'eus vraiment l'impression qu'il se fichait de moi.

Enfin au bout de six mois il m'annonça que je bénéficiais de l'aide judiciaire à 100% et que l'avocate Me Billard avait été désignée pour me représenter. Mais j'étais tellement dégoûtée que je ne vis rien de bon dans cette nouvelle et ne donnai pas suite. Meykuchel m'avait eue à l'usure! Il avait espéré qu'en faisant traîner la procédure et en me répondant avec mauvaise foi il me pousserait à passer à l'acte. C'était à se demander s'il ne travaillait pas pour ma mère!

planche anatomique de la dentition
caduque - dents de lait en bleu,
dents d'adulte en jaune

dentition permanente ici
Ces séances chez le dentiste quand j'avais environ trois ans continuaient de me tracasser. Pour quelle raison ma mère m'avait-elle emmenée plusieurs fois chez le Dr Capron rue Royale à Annecy quand nous habitions rue Carnot? Peu à peu je compris que les problèmes de carie dentaire dont je souffrais depuis l'âge de sept ans étaient forcément liés à ces séances dont je ne comprenais pas l'objet. Je savais seulement qu'il se servait beaucoup de ses fraises, une lente et une rapide, et que quand mes molaires définitives ont commencé à pousser j'ai vu que celles du bas avaient un trou minuscule, pas plus gros qu'une pointe d'épingle, et qu'à l'âge de onze ans la plupart de mes molaires et prémolaires s'effritaient en gros morceaux. Tout d'un coup je sentais quelque chose de dur dans ma bouche, et c'était un morceau de dent dont le côté interne était tout noirci. En passant la langue sur mes dents je sentais un relief inhabituel, et c'était de cet endroit que le fragment s'était détaché. Et la surface nouvellement découverte était complètement cariée, marron foncé. Mes dents pourrissaient de l'intérieur et il arrivait un moment où l'émail, ne tenant plus à une structure solide, se détachait, entraînant avec lui une partie de la dent.

Je demandai à mon dentiste de New York, le Dr Herbin, s'il lui arrivait de soigner des enfants, s'il rencontrait des cas de carie chez les enfants de moins de cinq ans. Il me répondit que cela arrivait rarement, que la carie se produisait quand les enfants gardaient dans la bouche la tétine d'un biberon qui contenait du jus de pomme par exemple, alors les dents de devant étaient attaquées par l'acide qui se formait à partir du sucre de la boisson. Cela n'avait rien à voir avec mon propre cas.

J'en arrivai à établir une relation de causalité entre ces trous minuscules et la carie de mes dents, car ces trous qui étaient déjà là quand mes molaires sortaient de mes gencives ne pouvaient provenir que des séances chez le Dr Capron car depuis, je n'avais jamais reçu de soins dentaires avant l'âge de onze ans environ. Cela voulait dire que Capron avait pénétré sous mes gencives ou sous mes dents de lait jusqu'à mes dents d'adulte qui n'existaient encore qu'à l'état de germes.

- Fin de la Première Partie -


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