Chapitre 43

Quand j'avais besoin d'une petite réparation, il envoyait aussitôt Jose, le superintendent, et si besoin son adjoint, résoudre le problème. D'ailleurs ces deux-là, dès que j'entrais dans le bureau, en sortaient immédiatement comme s'ils obéisssaient à une consigne et voulaient respecter ma vie privée, pour que je puisse avoir un tête-à-tête avec Sy sans être gênée par leur présence. Il y avait donc des messages contradictoires qui créaient la confusion.

Un jour je demandai à Sy de faire boucher un trou dans le mur sous l'évier, par lequel entraient les souris. Il me répondit aussitôt: « No problem, I'll plug your holes! » et il ordonna à Jose de s'en occuper d'ici demain. Je fus choquée et humiliée par son langage et le lendemain je lui dis que ce qu'il avait dit était extrèmement vulgaire. Il répondit: « Quoi? Qu'est-ce que j'ai dit? » Je lui répétai sa phrase. Il rit puis il s'excusa et changea le sujet.

Il m'invita plusieurs fois à venir le voir pendant une séance de ju-jitsu au dojo où il s'entraînait. Il disait que ce serait une bonne façon pour moi de garder ou retrouver la forme. Le dojo était dans une annexe du temple bouddhiste sur Riverside Drive. Je m'y rendis un soir vers 20 heures. Je trouvai les formalités un peu agaçantes. Je m'assis sur la seule chaise disponible et un asiatique vint me voir, l'air courroucé, pour m'en chasser car c'était la chaise du maître.

Je vis Sy parmi les élèves en file indienne, qui chacun à son tour faisait une culbute avant en se jetant à terre, une omoplate prenant contact avec le sol, et se redressant en tapant des deux pieds avec un grand bruit. Je compris que cette discipline n'était pas faite pour moi. De plus le trajet depuis chez moi jusqu'à Riverside Drive prenait une bonne vingtaine de minutes en marchant vite, et je n'avais pas envie non plus d'attendre et de prendre le bus qui traversait l'île sur la 106ème Rue. Riverside Drive avait beau être huppé avec ses vues imprenables sur le fleuve et ses jardins qui descendaient en pente douce jusqu'au parc, la contre-allée qui longeait les immeubles était plutôt sombre et déserte la nuit et je n'avais pas envie d'y aller régulièrement. Je dis à Sy que mon genou bloqué à 90° ne me permettrait pas de pratiquer cette discipline et il n'en fut plus question.

Au printemps je l'invitai à nouveau à dîner dans un restaurant du quartier. J'y étais allée plusieurs fois, c'était un restaurant sans chichi qui servait de la cuisine cubaine avec de la viande en sauce accompagnée de riz et de haricots noirs, le fameux duo des « arroz con frijoles », en anglais « rice and beans ». J'arrivai la première et me rendis compte pour la première fois que les briques du mur contre lequel la table était installée étaient fausses, c'était du papier ou du vinyl imprimé. Cela me fit une mauvaise impression. Sy donna encore des signes d'extrême nervosité pendant tout le dîner et à la fin il essaya de me faire sentir gênée de me faire offrir à dîner comme si j'abusais de sa bonté, mais il ne réussit pas parce que j'avais fait exprès de choisir un restaurant de quartier tout à fait ordinaire et bon marché, afin de prévenir tout soupçon de ce genre, et devant mon silence et mon regard fixe il n'insista pas.

Quand nous sortîmes du restaurant il faisait encore jour. Je marchai avec lui jusqu'à sa voiture et au moment où il y rentrait je lui dis: « So you're gonna drive into the sunset and that's it? » faisant référence à l'expression consacrée où le héros, à la fin des Westerns classiques, « marche seul vers le soleil couchant ». Il réfléchit un instant puis m'invita à monter à bord, il allait me déposer. Une fois assise j'allais lui donner mon adresse mais je me souvins qu'il était mon propriétaire. « Ah! You know where I live! » dis-je et cette expression avait une connotation mafieuse parce que les mafiosi qui menacent quelqu'un, c'est connu, lui disent qu'ils savent où il habite. J'avais seulement inversé la phrase et c'était comme si, de façon oblique, j'accusais Sy d'être un mafieux et l'espace d'un éclair je me demandai si je n'avais pas visé juste sans le vouloir.

Cela me fit du bien d'être passive pour une fois, de me laisser conduire. Mais Sy ne me raccompagna pas par le plus court chemin. Il gara sa voiture à un endroit désert puis, ayant coupé le contact, il se tourna vers moi et me donna un baiser sur la bouche. Mon Dieu qu'il embrassait bien! Exactement comme j'aimais. Je me laissai aller. Pendant ce temps d'une main il essayait de déboutonner mon chemisier mais je sentais qu'il avait du mal car c'était un vieux chemisier sans manches dont j'aimais les broderies mais dont les boutons de nacre étaient ébréchés et accrochaient au passage de la boutonnière.

Puis il redémarra et me déposa à proximité de l'immeuble. Avant de descendre de voiture je fis une brève inspection et vis que mon chemisier était ouvert jusqu'à la poitrine et mon soutien-gorge de guingois. On aurait dit que je venais d'échapper à un viol. Je me demandai dans quel état j'aurais été si les boutons avaient été lisses. Quand il fut loin je constatai que Sy jouissait de l'acte de prendre de force car même ce qu'on était prêt à lui donner librement, il s'arrangeait pour le voler. Ou alors il avait fait exprès pour me dégoûter de lui mais ça, je n'étais pas encore capable de le comprendre car j'en ignorais la raison, et je n'étais pas encore prête à renoncer à mon rêve de couple heureux.

Le règlement de la succession de mon père continuait à se dérouler d'une manière qui me privait de fonds après que j'eusse reçu la promesse du notaire, Me Laurent, qu'il serait en mesure de me verser un acompte dès que ceci, dès que cela. Il m'avait ainsi fait patienter, repoussant toujours le moment de me payer un acompte sur ma part d'héritage.

Ainsi la Ville de Pantin avait pris un arrêté de péril sur notre immeuble et il fallait faire les travaux de remise en état. Sous ce prétexte, ma mère paya (ou dit qu'elle paya) 750.000 francs à un entrepreneur mais plus tard elle me dit que ces travaux étaient des travaux de réfection de la cage d'escalier. Une municipalité ne prend pas un arrêt de péril pour de la peinture défraîchie! Mais les mensonges m'étaient décochés avec une fréquence telle que je ne pouvais pas les mettre au clair au fur et à mesure.

Et cela avait coûté les trois quarts d'un million de francs? Et ce n'était pas tout! Il y avait des malfaçons et la succession intenta un procès à l'entrepreneur. Il s'ensuivit des rapports d'experts, des courriers d'avocats et de compagnies d'assurances que le notaire me faisait suivre. Je voyais dans mon tiroir les deux dossiers actifs grossir au fil des mois: celui de mon procès contre la Transit Authority et celui de la succession de mon père. Auparavant ce bloc de tiroirs ne contenait que des dossiers de balbutiements littéraires et de photos et il était aux trois quarts vides, Maintenant ces deux dossiers d'affaires en cours avaient repoussé les autres au fond du tiroir. Je les regardais parfois avec étonnement. Ces deux affaires s'étaient déclenchées presque simultanément alors que je n'avais jamais de ma vie eu affaire à la justice. Je ne comprenais pas.

Je n'arrivais pas à croire à cette histoire de malfaçon. J'étais sûre que tout cela avait été inventé pour justifier le non-paiement de ma part d'héritage. Je commençai à soupçonner ma mère. Après tout elle avait déjà volé mon matériel de photo professionnel quand j'habitais chez elle en 1976-77, et le graphologue m'avait mise en garde.

Je pris contact avec une agence du gouvernement pour me renseigner sur l'entreprise qui avait réalisé les travaux. La société SERIMAG était une entreprise d'une seule personne, un certain nommé Da Encarnaçion, un nom bien français! La dame me dit que l'entreprise n'avait pas le label Qualibat. Ainsi ma mère avait versé les trois quarts d'un million de francs à cet individu pour qu'il rénove la cage d'escalier de quatre étages. Normalement elle aurait dû obtenir l'accord de tous les indivisaires pour débourser une telle somme, mais elle seule avait accès aux fonds et elle en disposait à sa guise et mes frères et soeurs ne faisaient rien pour s'y opposer. Je ne lui avais pas donné de procuration pour qu'elle gère la succession, mais tous mes frères et soeurs l'avaient fait, et elle passait outre mon opposition.

La fonctionnaire me donna les coordonnées de l'homme mais je ne parvins jamais à lui parler malgré plusieurs tentatives. J'eus une brève conversation avec son avocat. Ma mère me dit qu'elle avait payé trente mille francs à un des fils Perret pour qu'il surveille le bon déroulement des travaux mais il n'avait rien fait. J'avais connu Mick à l'automne 1971 quand il était gamin, quand j'habitai chez ma marraine à Levallois-Perret durant ma formation à la sténo-dactylo. Ainsi ma mère me rappelait un très mauvais souvenir et en même temps elle me montrait qu'elle préférait donner sans condition de l'argent au fils de sa cousine plutôt qu'à moi sa fille.

J'en étais arrivée à un stade où je refusais de signer davantage de procurations pour autoriser la vente des appartements. Mes frères et soeurs avaient depuis longtemps acquis leur maison avec l'argent de leur héritage, certains même avant le décès de notre père, et à part mon petit frère qui avait tout juste vingt ans j'étais la seule à ne pas avoir reçu de quoi le faire moi aussi, et l'injustice était d'autant plus cuisante que je vivais dans des circonstances très mauvaises. L'immeuble était très mal fréquenté, il s'y vendait de la drogue à tous les étages et depuis 1985 le phénomène du crack avait atteint la côte est des États-Unis. On trouvait dans toutes les fissures des quartiers populaires ces flacons minuscules qui à l'origine servaient à contenir des pièces d'horlogerie, et qui avaient été détournés pour le trafic du crack, ou des sachets en plastique pas plus gros que l'ongle du pouce avec une fermeture à pression et on entendait parfois des coups de feu, signes de règlements de comptes entre dealers rivaux, ce qui rendait le quartier encore moins sûr. J'étais donc intransigeante car je souhaitais m'échapper au plus vite de ces circonstances.

Mais ma mère, au lieu d'être conciliante, durcissait sa position, et elle refusa de me verser davantage d'argent alors qu'auparavant, à des titres divers, elle m'avait versé des sommes qui me permettaient de vivoter. Dorénavant elle me coupa les vivres tant que je refusais de signer. Pendant plusieurs mois je tentai de l'amadouer en lui parlant au téléphone. Elle faisait durer inutilement les conversations mais n'acceptait jamais de me débloquer des fonds, seulement de loin en loin un ou deux mille dollars qui me permettaient tout juste de payer mes factures arriérées.

Je ne savais pas quel nom donner à ce qu'elle faisait et qui me faisait souffrir énormément alors j'achetai le Code Pénal de Dalloz à la librairie française du Rockefeller Center. L'édition de 1986-87 était encore au format de 115x103mm. Ce fut pour moi la porte d'entrée dans un monde où ce qui avait existé sous forme de souvenirs douloureux et confus prenait forme et recevait un nom et une punition. Ces expériences n'étaient donc pas des phénomènes purement subjectifs. La société en connaissait l'existence et les avait répertoriés dans un ordre logique:

Le Livre Premier énumérait les peines en matière criminelle et correctionnelle. Le Livre Deuxième dans un chapitre unique définissait les personnes punissables, excusables ou responsables de crimes ou de délits. Il fallait attendre le Livre Troisième pour que soient définis crimes et délits, et encore le Titre Premier concernait les crimes et délits contre la Chose Publique, au nombre desquels figurait le Faux car la fausse monnaie est une atteinte à l'État. Il fallait patienter jusqu'au Titre Deuxième, Chapitre Premier, qui commençait avec l'article 295 pour entrer dans le vif du sujet: des Crimes et Délits contre les Personnes. Le Chapitre II qui commençait à l'Article 379 concernait les délits contre les propriétés.

Je me mis alors involontairement à chercher dans mon passé les éléments constitutifs des crimes et des délits qui s'étaient esquissés quand j'avais passé en revue certains événements. La lecture du petit volume faisait surgir sans cesse de nouveaux souvenirs, même très lointains. Je sentais une délivrance en apprenant que ces blessures émotionelles avaient un nom; que ce n'était pas moi qui avais eu tort; mais ce sentiment se transformait en douleur quand je me rendais compte que mes propres parents avaient si mal agi envers moi, surtout ma mère qui avait suscité mes réflexes de protection en jouant la victime.

Debout au milieu de la pièce j'étais parfois pliée en deux par la douleur et secouée de sanglots secs. À l'issue d'une lecture intensive je finis par me demander s'il existait un crime ou un délit que mes parents n'avaient pas commis. J'avais ignoré d'emblée les premières pages concernant les crimes contre les personnes car elles traitaient d'homicide et j'étais sûre que, tout mauvais qu'ils fussent, mes parents n'étaient pas mauvais au point de tuer un être humain. Mais les coups et blessures volontaires sur mineur de moins de quinze ans par ascendant et en réunion (le terme n'existait pas encore) avec une personne chargée d'une mission de service public telle que le dentiste, là, oui. J'avais collé un si grand nombre de petits marque-pages qu'il aurait été plus simple de marquer les infractions que mes parents n'avaient pas commises, du moins à ma connaissance.

Ce que ma mère faisait en ce moment, c'était de l'extorsion pure et simple et je décidai de porter plainte. J'écrivis une lettre à la police d'Èvreux, qui me répondit en me conseillant de demander l'aide judiciaire. J'écrivis donc à l'adresse indiquée et je reçus en retour un formulaire à remplir.

Je résumai la situation en disant que ma mère voulait me forcer à signer des procurations pour la vente des biens de la succession en me coupant les vivres, alors que je relevais d'une blessure grave et étais en situation irrégulière aux USA, et que je voulais porter plainte pour extorsion; que je n'avais aucun revenu et que j'étais à bout de ressources. Je joignis un ticket de distributeur de billets qui montrait un solde de 20$.

Un mois plus tard je reçus une lettre du bureau de l'aide judiciaire. Un certain Meykuchel me disait que je n'étais pas qualifiée pour recevoir l'aide car j'étais héritière d'une somme importante. Il était bouché ou quoi? « Mais puisque je vous dis que ma mère m'empêche de recevoir mon héritage! Et veut me forcer à signer des procurations pour vendre les biens de la succession! Je vis dans la misère! Dans un studio miteux avec des cafards et des souris, des murs criblés de trous, des voisins qui font du trafic! C'est justement à cause de l'obstruction de ma mère et de son extorsion que je veux porter plainte! » Voilà en substance ce que je lui répondis. J'ajoutai que j'étais désespérée et pensais au suicide.

Alors que le bureau de l'aide judiciaire doit donner sa réponse sous un mois, ce que j'ignorais à l'époque, Meykuchel fit traîner l'affaire sur six mois! Je recevais chaque lettre avec un regain d'espoir mais il ne m'annonçait jamais que le bureau avait statué sur ma demande. Le cinquième mois après ma demande il m'envoya même une copie de sa lettre précédente sans rien ajouter et j'eus vraiment l'impression qu'il se fichait de moi.

Enfin au bout de six mois il m'annonça que je bénéficiais de l'aide judiciaire à 100% et que l'avocate Me Billard avait été désignée pour me représenter. Mais j'étais tellement dégoûtée que je ne vis rien de bon dans cette nouvelle et ne donnai pas suite. Meykuchel m'avait eue à l'usure! Il avait espéré qu'en faisant traîner la procédure et en me répondant avec mauvaise foi il me pousserait à passer à l'acte. C'était à se demander s'il ne travaillait pas pour ma mère!

Ces séances chez le dentiste quand j'avais environ trois ans continuaient de me tracasser. Pour quelle raison ma mère m'avait-elle emmenée plusieurs fois chez le Dr Capron rue Royale à Annecy quand nous habitions rue Carnot? Peu à peu je compris que les problèmes de carie dentaire dont je souffrais depuis l'âge de sept ans étaient forcément liés à ces séances dont je ne comprenais pas l'objet. Je savais seulement qu'il se servait beaucoup de ses fraises, une lente et une rapide, et que quand mes molaires définitives ont commencé à pousser j'ai vu que celles du bas avaient un trou minuscule, pas plus gros qu'une pointe d'épingle, et qu'à l'âge de onze ans la plupart de mes molaires et prémolaires s'effritaient en gros morceaux. Tout d'un coup je sentais quelque chose de dur dans ma bouche, et c'était un morceau de dent dont le côté interne était tout noirci. En passant la langue sur mes dents je sentais un relief inhabituel, et c'était de cet endroit que le fragment s'était détaché. Et la surface nouvellement découverte était complètement cariée, marron foncé. Mes dents pourrissaient de l'intérieur et il arrivait un moment où l'émail, ne tenant plus à une structure solide, se détachait, entraînant avec lui une partie de la dent.

Je demandai à mon dentiste de New York, le Dr Herbin, s'il lui arrivait de soigner des enfants, s'il rencontrait des cas de carie chez les enfants de moins de cinq ans. Il me répondit que cela arrivait rarement, que la carie se produisait quand les enfants gardaient dans la bouche la tétine d'un biberon qui contenait du jus de pomme par exemple, alors les dents de devant étaient attaquées par l'acide qui se formait à partir du sucre de la boisson. Cela n'avait rien à voir avec mon propre cas.

J'en arrivai à établir une relation de causalité entre ces trous minuscules et la carie de mes dents, car ces trous qui étaient déjà là quand mes molaires sortaient de mes gencives ne pouvaient provenir que des séances chez le Dr Capron car depuis, je n'avais jamais reçu de soins dentaires avant l'âge de onze ans environ. Cela voulait dire que Capron avait pénétré sous mes dents de lait jusqu'à mes dents d'adulte qui n'étaient encore qu'à l'état de germes.

Ce qui suit est une traduction du chapitre 6 de Amnesia Memoirs and Diaries:
Au printemps 1993 j'avais un répertoire d'environ trente chansons que je pouvais jouer et chanter en même temps. Elles n'avaient besoin que d'un peu de polissage pour que tout soit lisse. Jouer dans la rue me semblait être la meilleure solution pour accomplir cela et gagner un peu d'argent en même temps. J'avais lu dans le Daily News qu'un musicien avait gagné 500 dollars en une journée. Mais il jouait pour une vidéo qui était filmée en même temps et si le public s'était montré généreux c'était peut-être dans le but d'apparaître dans la vidéo. Je racontai cela à mon propriétaire sans lui parler de la vidéo, disant que je saurais quoi faire de l'argent si je l'avais. Mais quand je me retrouvai dehors ou dans le métro avec mon équipement, il y avait toujours quelqu'un qui me suivait ou qui m'attendait.

La première fois que je suis sortie pour jouer dehors, j'en ai parlé à Glen, l'homme chargé du nettoyage et des poubelles. Je suis allée à l'entrée de Central Park à Columbus Circle. J'avais à peine joué une note quand un homme et une femme d'âge mûr avec une jeune fille d'une vingtaine d'années se dirigèrent droit dans ma direction et s'arrêtèrent à quelques mètres. L'homme portait une caméra de vidéo et il me filma. Je jouai Lucky So and So. Ils applaudirent. Je savais qu'ils étaient Français et m'adressai à eux dans cette langue. L'homme me dit qu'ils étaient de Marseille mais il n'avait pas l'accent du Midi. Ils m'ont parlé de l'état piteux de la musique française. L'homme a chanté un refrain débile et peut-être obscène: À la queue-leu-leu Ils ont voulu voir ma liste de chansons et je la leur ai montrée. Ils m'ont demandé de jouer Desafinado et je l'ai fait. L'homme était tout joyeux et chantonnait la mélodie. La femme me dit que j'avais beaucoup de courage. Puis l'homme a jeté quelques pièces de monnaie, y compris des centimes, dans mon chapeau, s'excusant, disant qu'il n'avait qu'un billet de cent dollars sur lui. Je lui ai répondu que je m'en contenterais. Ils ont ri. Ils m'ont serré la main et sont partis. L'homme et la fille avaient des têtes très grosses et des mains extrêmement larges et carrées.

J'avais adapté un porte-harmonica pour qu'il porte un micro, ainsi j'avais les mains libres pour jouer. Cette modification rendait inutile le pied de micro si lourd et encombrant. J'avais buté sur le problème du micro pendant longtemps et j'étais parvenue à cette modification qui me semblait-il, était une excellente idée.

Un noir aux cheveux gris avait attendu de pouvoir m'approcher, je l'avais vu du coin de l'œil. Dès que les Français furent partis il est venu vers moi, s'est emparé du micro et a commencé à chanter tandis que je l'accompagnais. Je ne pouvais rien faire d'autre et je ne me méfiais pas. Je pensais qu'il chanterait une chanson et s'en irait mais il est resté, il était saoûl, et il a fallu que je me batte pour qu'il me laisse chanter. C'était un comble! Parfois nous chantions ensemble en duo et nos visages étaient très proches l'un de l'autre. Il y avait des gens à l'écart qui nous regardaient.

Après une heure j'ai voulu faire une pause. Il est parti en courant, disant qu'il serait de retour d'ici quelques minutes. J'ai décidé qu'au lieu de jouer à nouveau après la pause, j'allais arrêter pour la journée et j'ai remballé mon équipement. Dix minutes plus tard le noir est revenu, portant une bouteille de vin et il m'a invitée chez lui, c'est-à-dire sous un arbre une dizaine de mètres plus loin, contre le mur qui longeait le parc d'est en ouest. Je me suis assise dans l'herbe près d'un buisson sous lequel étaient rassemblés un caddy de supermarché et divers autres effets typiques des sans-logis.

Une jeune femme était allongée sur une couvertre. Le noir, Danny, l'appela et fit les présentations sur un ton un peu solennel qui contrastait avec le décor. Puis il me tendit un citron. « Why a lemon? » lui demandé-je, un peu méfiante et susceptible car je pensais que cela pouvait être un commentaire désobligeant sur ma musique. En effet, autant en Français le navet est le légume de la médiocirté, autant en Américain le citron en est le fruit. Après une hésitation il me dit que le citron était bon pour la voix et qu'il avait bon goût avec le vin qu'il venait d'acheter.

Puis il s'assit en face de moi et me tendit un grand couteau avec lequel je pelai soigneusement le citron. Après que j'eusse mordu une tranche du fruit Danny me tendit la bouteille de vin. C'était un vin cuit au goût de Muscat, avec une capsule à dévisser comme tous les vins favoris des alcooliques sans logis. J'en pris une gorgée et lui tendis la bouteille. Il me parlait mais cela me dérangeait d'avoir ce grand couteau ouvert entre nous. Je le saisis et lui demandai de le fermer. Il me dit de le faire moi-même et me montra le bouton sur lequel il suffisait d'appuyer pour refermer la lame. Je le fis et lui tendis le couteau fermé en disant d'un ton calme: « There, nice and easy. ». Puis j'ajoutai, comme si mes mots surgissaient directement du subconscient: « Tu comprends, j'ai de l'argent, tu veux mon argent, tu me plantes le couteau dans la chair... » Il me posait des tas de questions et me faisait parler. Puis il me laissa et un jeune noir vint s'installer sur une chaise de jardin sous l'arbre et occupa mon attention. Je me suis retournée pour voir ce que Danny faisait et je l'ai vu à une cinquantaine de mètres en train de faire la causette à une jeune femme blanche.

Je me sentais un peu saoûle. J'ai pensé qu'il était temps de partir. Je me suis levée et j'ai marché vers mon caddie mais le jeune homme insista que j'attende que Danny revienne. Il est enfin revenu. J'ai dit que je partais mais que je reviendrais dans la soirée, mais en milieu d'après-midi je me suis rendu compte que ce ne serait pas prudent d'aller au parc la nuit tombée et je suis restée chez moi.

Mais j'y suis retournée le lendemain à midi et-demie, après m'être motivée avec des mantras trouvés dans un livre, faisant fi des inquiétudes et hésitations que j'attribuais à la peur de s'exposer en public. J'ai déballé et me suis installée contre un banc en pierre et j'avais à peine joué un morceau quand le jeune homme noir est arrivé. Un jeune blanc avait enlevé ses roller blades et prenait le soleil à côté de moi. Danny est arrivé lui aussi et sans attendre il s'est mis à chanter sur mes accompagnements à la guitare. Sans doute il savait chanter le Blues, et God Bless the Child et Autumn Leaves. Il a demandé au jeune blanc s'il pouvait lui rendre service et aller acheter du vin. Le jeune homme a rechaussé ses patins et il s'est frayé un chemin dans la circulation de Columbus Circle et est revenu rapidement avec le même vin que j'avais goûté la veille. J'en bus quelques goulées, puis Danny dit que je n'étais pas bien positionnée et nous nous sommes installés au beau milieu de l'espace où se trouve la fontaine. Il y avait des gens assis ou à moitié allongés, en train de prendre le soleil partout où une surface permettait de s'asseoir. Danny m'a présentée comme un présentateur professionnel. Il disait que j'étais une chanteuse-guitariste française qui avait le courage de défier le monde machiste du Music Business. Puis j'ai joué et chanté quelques morceaux, il m'a écoutée sans interrompre, puis je lui ai tendu le micro et il a raconté quelques blagues et n'importe quoi pendant un moment.

Puis j'en ai eu assez et j'ai commencé à plier bagages. Danny m'a rendu le micro et m'a invitée chez lui sous les arbres. Quelques passants m'avaiend donné deux dollars, d'autres un dollar, d'autres encore des pièces, mais beaucoup ne m'avaient rien donné du tout et il faudrait que je trouve un meilleur emplacement. Danny m'a suggéré de jouer à Lincoln Center.

Cette fois il n'y avait pas de citron pour accompagner le vin et j'en bus une bonne quantité, en me disant que je pouvais me laisser aller une fois de temps en temps à condition de ne pas devenir trop saoûle. Par cette chaleur le vin très sucré était encore plus puissant. Danny parlait du futur proche comme si nous allions être ensemble. Je lui ai demandé son âge. Il avait 66 ans. Petit à petit il m'incitait à m'engager dans une amitié avec lui. Je lui ai dit de se calmer. Je n'étais pas tombée de la dernière pluie et s'il voulait que je lui fasse confiance il faudrait qu'il s'en montre digne.

Il est allé fouiller dans son caddy et est revenu avec trois casettes qu'il m'a tendues. C'était des cassettes de chants de Noël par Duke Ellington et d'autres musiciens de jazz.

Je l'ai remercié. J'ai dit qu'il y avait quelques morceaux que j'aimerais apprendre et j'avais le temps d'ici Noël prochain. Il changea le sujet sans transition et me dit à brûle pourpoint que j'avais l'air d'avoir des problèmes avec ma mère. J'ai répondu: « C'est vrai! Comment le sais-tu? » et sans attendre la réponse j'ai dit que ma mère était un vampire qui suçait la vie de mon corps. Je lui ai montré mon cou qui portait des cicatrices d'éruptions anciennes que j'avais grattées sans relâche. Je dis que ma mère payait tout le monde autour de moi pour m'empêcher de mener ma vie comme je le voulais et me garder dépendente d'elle.

J'ai dit que le fond du problème c'était que ma mère, ayant renoncé à une carrière de chanteuse classique pour épouser mon père, m'en voulait d'avoir choisi une carrière musicale. Elle ne pouvait tolérer la pensée qu'une de ses filles ferait un choix différent du sien. J'enfreignais la loi tacite. J'affichais du mépris pour le choix de ma mère. Je pensais que je valais mieux que cela, je faisais preuve d'estime de soi et d'ambition alors qu'une femme était censée, au moins en apparence, être humble et pétrie d'abnégation; j'ai dit que la démocratie était un vain mot si les parents ne respectaient pas les choix de leurs enfants concernant leur carrière et leur reproduction, si les décisions que prenaient les enfants étaient influencées par le souci d'obtenir la bénédiction parentale. J'ai dit que ma mère était cruelle et maléfique. Elle m'avait fait subir des séances chez le dentiste quand j'avais deux ou trois ans, où il m'avait passé la roulette sur les dents dans l'unique but de me soumettre. « Gimme some wine! » Danny me tendit la bouteille et je pris quelques gorgées.


[ACCUEIL] - [SOMMAIRE] - [CONTACT] - [Sommaire du Livre] - [Chapitre précédent] - [Chapitre suivant]