Deuxième Partie

Chapitre 1

Ce récit a maintenant atteint la période en juin 1993 où j'ai commencé à tenir en langue anglaise un journal assez régulier, qui est publié sur mon site sous le nom de The Amnesia Memoirs and Diaries. Ce qui suit est donc un compte rendu beaucoup plus détaillé des événements et correspond au chapitre 6.

Au printemps 1993 j'avais un répertoire d'environ trente chansons que je pouvais jouer et chanter en même temps. Elles n'avaient besoin que d'un peu de polissage pour que tout soit lisse. Jouer dans la rue me semblait être la meilleure solution pour accomplir cela et gagner un peu d'argent en même temps. J'avais lu dans le Daily News qu'un musicien avait gagné 500 dollars en une journée. Mais il jouait pour une vidéo qui était filmée en même temps et si le public s'était montré généreux c'était peut-être dans le but d'apparaître dans la vidéo. Je racontai cela à mon propriétaire sans lui parler de la vidéo, disant que je saurais quoi faire de l'argent si je l'avais. Mais quand je me retrouvai dehors ou dans le métro avec mon équipement, il y avait toujours quelqu'un qui me suivait ou qui m'attendait.

La première fois que je suis sortie pour jouer dehors, j'en ai parlé à Glenn, l'homme chargé du nettoyage et des poubelles. Je suis allée par le bus qui longe Central Park à l'entrée sud du parc à Columbus Circle. J'avais à peine joué une note quand un homme et une femme d'âge mûr avec une jeune femme d'une vingtaine d'années se dirigèrent droit dans ma direction et s'arrêtèrent à quelques mètres. L'homme portait une caméra de vidéo et il me filma. Je jouai Lucky So and So. Ils applaudirent. Je savais qu'ils étaient Français et m'adressai à eux dans cette langue. L'homme me dit qu'ils étaient de Marseille mais il n'avait pas l'accent du Midi. Ils m'ont parlé de l'état piteux de la musique française. L'homme a chanté un refrain débile et peut-être obscène: À la queue-leu-leu Ils ont voulu voir ma liste de chansons et je la leur ai montrée. Ils m'ont demandé de jouer Desafinado et je l'ai fait. L'homme était tout joyeux et chantonnait la mélodie. La femme me dit que j'avais beaucoup de courage. Puis l'homme a jeté quelques pièces de monnaie, y compris des centimes, dans mon chapeau, s'excusant, disant qu'il n'avait qu'un billet de cent dollars sur lui. Je lui ai répondu que je m'en contenterais. Ils ont ri. Ils m'ont serré la main et sont partis. L'homme et la fille avaient des têtes très grosses et des mains extrêmement larges et carrées.

J'avais adapté un porte-harmonica pour qu'il porte un micro, ainsi j'avais les mains libres pour jouer. Cette modification m'évitait de transporter en plus du reste un pied lourd et encombrant. J'avais buté sur le problème pendant longtemps et j'étais parvenue à cette modification qui, me semblait-il, était une excellente idée.

Un noir aux cheveux gris avait attendu de pouvoir m'approcher, je l'avais vu du coin de l'œil. Dès que les Français furent partis il est venu vers moi, s'est emparé du micro et a commencé à chanter tandis que je l'accompagnais. Je ne pouvais rien faire d'autre et je ne me méfiais pas. Je pensais qu'il chanterait une chanson et s'en irait mais il est resté, il était saoûl, et il a fallu que je me batte pour qu'il me laisse chanter. C'était un comble! Parfois nous chantions ensemble en duo et nos visages étaient très proches l'un de l'autre. Il y avait des gens à l'écart qui nous regardaient.

Après une heure j'ai voulu faire une pause. Il est parti en courant, disant qu'il serait de retour d'ici quelques minutes. J'ai décidé qu'au lieu de jouer à nouveau après la pause, j'allais arrêter pour la journée et j'ai remballé mon équipement. Dix minutes plus tard le noir est revenu, portant une bouteille de vin et il m'a invitée chez lui, c'est-à-dire sous un arbre une dizaine de mètres plus loin, contre le mur du sud. Je me suis assise dans l'herbe près d'un buisson sous lequel étaient rassemblés un caddy de supermarché et divers autres effets typiques des sans-logis.

Une jeune femme était allongée sur une couvertre. Le noir, Danny, l'appela et fit les présentations sur un ton un peu solennel qui contrastait avec le décor. Puis il me tendit un citron. « Why a lemon? » lui demandé-je, un peu méfiante et susceptible car je pensais que cela pouvait être un commentaire désobligeant sur ma musique. En effet, autant en Français le navet est le légume de la médiocrité, autant en Américain le citron en est le fruit, surtout en matière d'automobile. Après une hésitation il me dit que le citron était bon pour la voix et qu'il avait bon goût avec le vin qu'il venait d'acheter.

Puis il s'assit en face de moi et me tendit un grand couteau avec lequel je pelai soigneusement le citron. Après que j'eusse mordu une tranche du fruit Danny me tendit la bouteille de vin. C'était un vin cuit au goût de Muscat, avec une capsule à dévisser comme tous les vins favoris des alcooliques sans logis. J'en pris une gorgée et lui tendis la bouteille. Il me parlait mais cela me dérangeait d'avoir ce grand couteau ouvert entre nous. Je le saisis et lui demandai de le fermer. Il me dit de le faire moi-même et me montra le bouton sur lequel il suffisait d'appuyer pour refermer la lame. Je le fis et lui tendis le couteau fermé en disant d'un ton calme: « There, nice and easy. ». Puis j'ajoutai, comme si mes mots surgissaient directement du subconscient: « Tu comprends, j'ai de l'argent, tu veux mon argent, tu me plantes le couteau dans la chair... » Il me posait des tas de questions et me faisait parler. Puis il me laissa et un jeune noir vint s'installer sur une chaise de jardin sous l'arbre et occupa mon attention. Je me suis retournée pour voir ce que Danny faisait et je l'ai vu à une cinquantaine de mètres en train de faire la causette à une jeune femme blanche.

Je me sentais un peu saoûle. J'ai pensé qu'il était temps de partir. Je me suis levée et j'ai marché vers mon caddy mais le jeune homme insista que j'attende que Danny revienne. Il est enfin revenu. J'ai dit que je partais mais que je reviendrais dans la soirée, mais en milieu d'après-midi je me suis rendu compte que ce ne serait pas prudent d'aller au parc la nuit tombée et je suis restée chez moi.

Mais j'y suis retournée le lendemain à midi et-demie, après m'être motivée avec des mantras trouvés dans un livre, faisant fi des inquiétudes et hésitations que j'attribuais au trac. J'ai déballé et me suis installée contre un banc en pierre et j'avais à peine joué un morceau quand le jeune homme noir est arrivé. Un jeune blanc avait enlevé ses roller blades et prenait le soleil à côté de moi. Danny est arrivé lui aussi et sans attendre il s'est mis à chanter sur mes accompagnements à la guitare. Sans doute il savait chanter le Blues, et God Bless the Child et Autumn Leaves. Il a demandé au jeune blanc s'il pouvait lui rendre service et aller acheter du vin. Le jeune homme a rechaussé ses patins et il s'est frayé un chemin dans la circulation de Columbus Circle et est revenu rapidement avec le même vin que j'avais goûté la veille. J'en bus quelques goulées, puis Danny dit que je n'étais pas bien positionnée et nous nous sommes installés au beau milieu de l'espace où se trouve la fontaine. Il y avait des gens assis ou à moitié allongés, en train de prendre le soleil partout où une surface permettait de s'asseoir. Danny m'a présentée comme un présentateur professionnel. Il disait que j'étais une chanteuse-guitariste française qui avait le courage de défier le monde machiste du Music Business. Puis j'ai joué et chanté quelques morceaux, il m'a écoutée sans interrompre, puis je lui ai tendu le micro et il a raconté quelques blagues et n'importe quoi pendant un moment.

Puis j'en ai eu assez et j'ai commencé à plier bagages. Danny m'a rendu le micro et m'a invitée chez lui sous les arbres. Quelques passants m'avaiend donné deux dollars, d'autres un dollar, d'autres encore des pièces, mais beaucoup ne m'avaient rien donné du tout et il faudrait que je trouve un meilleur emplacement. Danny m'a suggéré de jouer à Lincoln Center.

Cette fois il n'y avait pas de citron pour accompagner le vin et j'en bus une bonne quantité, en me disant que je pouvais me laisser aller une fois de temps en temps à condition de ne pas devenir trop saoûle. Par cette chaleur le vin très sucré était encore plus puissant. Danny parlait du futur proche comme si nous allions être ensemble. Je lui ai demandé son âge. Il avait 66 ans. Petit à petit il m'incitait à m'engager dans une amitié avec lui. Je lui ai dit de se calmer. Je n'étais pas tombée de la dernière pluie et s'il voulait que je lui fasse confiance il faudrait qu'il s'en montre digne.

Il est allé fouiller dans son caddy et est revenu avec trois casettes qu'il m'a tendues. C'était des cassettes de chants de Noël par Duke Ellington et d'autres musiciens de jazz.

Je l'ai remercié. J'ai dit qu'il y avait quelques morceaux que j'aimerais apprendre et j'avais le temps d'ici Noël prochain. Il changea le sujet sans transition et me dit à brûle pourpoint que j'avais l'air d'avoir des problèmes avec ma mère. J'ai répondu: « C'est vrai! Comment le sais-tu? » et sans attendre la réponse j'ai dit que ma mère était un vampire qui suçait la vie de mon corps. Je lui ai montré mon cou qui portait des cicatrices d'éruptions anciennes que j'avais grattées sans relâche. Je dis que ma mère payait tout le monde autour de moi pour m'empêcher de mener ma vie comme je le voulais et me garder dépendente d'elle.

J'ai dit que le fond du problème c'était que ma mère, ayant renoncé à une carrière de chanteuse classique pour épouser mon père, m'en voulait d'avoir choisi une carrière musicale. Elle ne pouvait tolérer la pensée qu'une de ses filles ferait un choix différent du sien. J'enfreignais la loi tacite. J'affichais du mépris pour le choix de ma mère. Je pensais que je valais mieux que cela, je faisais preuve d'estime de soi et d'ambition alors qu'une femme était censée, au moins en apparence, être humble et pétrie d'abnégation; j'ai dit que la démocratie était un vain mot si les parents ne respectaient pas les choix de leurs enfants concernant leur carrière et leur reproduction, si les décisions que prenaient les enfants étaient influencées par le souci d'obtenir la bénédiction parentale. J'ai dit que ma mère était cruelle et maléfique. Elle m'avait fait subir des séances chez le dentiste quand j'avais deux ou trois ans, où il m'avait passé la roulette sur les dents dans l'unique but de me soumettre. « Gimme some wine! » Danny me tendit la bouteille et je pris quelques gorgées.

Je racontai à Danny comment ma mère m'avait emmenée à pieds de notre appartement rue Carnot au cabinet du docteur Capron rue Royale à Annecy. C'était la seule fois où ma mère et moi étions seules ensemble et où elle me donnait la main pour marcher. Dès que nous passions la ^porte de l'immeuble, notre odorat était assailli par l'odeur de clou de girofle qui s'échappait du cabinet dentaire. Nous montions jusqu'au premier étage par un grand escalier couvert d'un tapis. Nous venions toujours en fin de journée et il n'y avait jamais personne d'autre que nous dans la salle d'attente, et nous n'attendions jamais longtemps. Avant de rentrer dans le cabinet proprement dit je regardais de loin le dentiste actionner vigoureusement la pédale pour faire monter le siège au maximum. Puis je grimpais et m'asseyais. Je mettais ma main dans celle de ma mère pour me donner du courage, mais quand le dentiste se servait de la fraise lente, celle qui faisait vibrer tout mon crâne et me donnait l'impression qu'un train me passait dans la tête, alors je la lâchais pour m'arc-bouter sur le siège. Seuls mes pieds et l'arrière de ma tête reposaient alors sur le siège. Le dentiste se moquait de moi, m'appelait la pile électrique, comme les piles dans le magasin de mon père. Il me torturait mais il voulait quand même que je sois sage! Je ne crois pas qu'il savait que mon crâne entrait en résonance avec les vibrations de la fraise. Je ne sais pas combien de temps durait chacune de ces séances. Ce qui comptait pour moi c'était qu'il ne se serve pas trop de la fraise lente. Elle était montée sur un bras articulé dont la courroie était visible. Tant qu'elle était à l'arrière j'étais à peu près tranquille mais quand je le voyais la tirer vers lui, alors je savais ce qui m'attendait et je devais affronter la terreur totale jusqu'à ce qu'il ait fini de s'en servir. Mon sentiment de solitude était immense. Personne ne pouvait partager cette horreur tandis que j'entendais ma mère et le dentiste échanger quelques mots sur un ton mondain.

Entre deux séances je vivais sous un nuage noir d'appréhension et de terreur. Je savais qu'il n'y avait aucun problème avec mes dents, mais qu'un raison que j'ignorais rendait nécessaires ces traitements. Ma mère ne me disait jamais à l'avance quand on allait y aller, et lors de la dernière séance elle ne me dit pas non plus que c'était la dernière, ainsi je continuai à vivre sous le nuage noir jusqu'à ce que, le temps passant, je compris que c'était fini.

« Alors qui peut me reprocher de ne pas aimer ma mère? Qui peut me dire qu'elle m'aime, qu'elle a pu faire des erreurs mais qu'elle a fait de son mieux? C'est une femme sadique, comme ces médecins nazis! » « Je vois ce que tu veux dire, » répondit Danny. « Les traitement expérimentaux sur des enfants... le docteur Mengele... » Quand j'entendis ma mère comparée au docteur Mengele des larmes commencèrent à couler. Il vit que je pleurais mais ne dit rien. Je sentis qu'il n'était pas ému, qu'il ne ressentait pas de compassion. Il avait dit ces derniers mots sur un ton froid. C'était un ennemi qui menait à bien sa mission secrète d'obtenir des renseignements. On l'avait placé là pour qu'il m'attende, qu'il me donne à boire pour me délier la langue. C'était parce qu'au début de la semaine j'avais dit à Glenn où j'allais jouer. Je me levai et m'en allai sans un mot. J'étais saoûle mais pas trop. Je me sentais écrasée par la trahison de Danny en plus de celle de ma mère, mais en même temps j'étais soulagée d'avoir exprimé ce souvenir d'enfance horrible et de pouvoir en pleurer.

Je décidai de tenter ma chance en jouant dans le métro. Un jour en descendant du train A à Columbus Circle j'ai failli buter contre un homme de type Latino. Nos regards se sont croisés. J'ai monté l'escalier pour m'éloigner de la foule et allumai une cigarette tout en regardant la scène et en réfléchissant. Puis je décidai d'aller sur le quai du train n°1 direction Uptown. Plusieurs minutes s'étaient écoulées, certainement suffisamment pour qu'un autre train soit arrivé, cependant l'homme en question était là. Il portait un pantalon noir et une chemisette imprimée de gros motifs cachemire en jaune et noir. Un sentiment de malaise m'empêcha d'installer mon matériel. J'étais debout tout près du bord du quai et l'homme était à environ quinze mètres de moi, un peu en retrait, dans la zone où les voyageurs arrivaient d'autres directions.

Je voulais savoir pour de bon s'il me suivait ou si c'était moi qui étais parano. Si je reculais et me tenais contre le mur, je ne serais plus dans son champ de vision. Je le fis et aussitôt il s'avança et je fus à nouveau dans son champ de vision. Puis un train est arrivé. Il avait l'air plein et je décidai d'attendre le prochain car je ne voulais pas gêner les voyageurs avec mon équipement. L'homme ne prit pas cette rame non plus.

Quand il réalisa que je l'avais repéré il s'est rué vers un téléphone, probablement pour demander conseil à la personne qui l'avait mis à mes trousses. Puis il a acheté le New York Times et s'est caché derrière, sans ouvrir le journal. Une deuxième rame de métro est arrivée et je l'ai laissée passer. Il n'y est pas monté non plus. J'ai décidé de rentrer chez moi, descendant les escaliers avec mon lourd bagage, j'ai pris le train A direction Uptown. Cette fois l'homme ne m'a pas suivie.

Je suis allée au commissariat de police pour porter plainte. Il était clair que l'homme n'agissait pas seul puisqu'il s'était précipité au téléphone quand j'avais laissé passer la première rame de métro, et ensuite il avait acheté un journal et s'était caché derrière comme s'il suivait un conseil. Je croyais tenir enfin un indice solide mais le policier interpréta les faits d'une façon différente.

Il a dit que l'homme n'avait pas pris la première rame de métro parce qu'elle était trop pleine, bien que je lui eusse dit qu'elle n'était pas trop pleine pour un voyageur seul, et que c'était uniquement mon bagage volumineux qui m'avait fait juger la rame trop pleine. Et qu'il a passé un coup de téléphone pour dire qu'il serait en retard au travail. L'homme m'avait-il approchée? M'avait-il parlé? Avait-il dit ou fait quoi que ce soit qui soit menaçant? Je n'avais pas de cas et il ne ferait pas de rapport.

Je parlai de l'incident à Bonarti. Il avait une réponse toute prête: « Vous savez, il y a des gens qui ne savent pas quoi faire pour se rendre intéressants... » « Non! Ce n'est pas ça! Quelqu'un me fait suivre pour m'intimider et m'empêcher de jouer en public! Je sais que c'est ma mère qui est derrière ça. Elle a le bras long. De l'autre côté de l'Atlantique elle paie les gens pour qu'ils me nuisent. » Il eut l'air sérieux en entendant cela, puis il leva les yeux et me dit: « Talk to you later » comme si on venait juste de parler de la pluie et du beau temps.

Je voulais rencontrer d'autres musiciens pour jouer ensemble. J'aimerais d'abord rencontrer un batteur. Je vis une petite annonce agrafée à un arbre sur Broadway aux alentours de la 110ème Rue. C'était pour donner des cours. Le batteur se disait professionnel, il travaillait en studio et était familier avec toutes sortes de rythmes. Je lui expliquai ce que je cherchais et il me donna rendez-vous à la Manhattan School of Music. Je ne lui ai pas demandé de référence. Je pensais que s'il savait jouer et était intéressé par ma musique cela suffirait. Dans l'ascenseur j'ai fait remarquer d'un ton plaisant que beaucoup de musiciens célèbres avaient laissé tomber cette école.

Quand il s'est assis à la batterie, il m'a demandé si cela ne me dérangeait pas qu'il se mette du coton dans les oreilles car il devenait un peu dur d'oreille. « Bien sûr que non! Ne vous gênez pas pour moi! » Je lui ai demandé de jouer avec les balais. Nous avons joué un morceau et ce n'était pas très bon. J'attendais de la batterie qu'elle me donne un sentiment de sécurité pour conserver le tempo mais je n'eus pas ce sentiment en jouant avec lui. J'ai joué des morceaux dans des rythmes différents: une bossa nova, une valse, et bien sûr le Swing et le Blues. Mais ce batteur semblait ne connaître qu'un seul rythme et la seule chose qu'il pouvait changer, c'était le tempo.

Je lui expliquai ce que je faisais, et que j'allais chercher des gigs dans les restaurants français de new York, et suivant leur budget, je jouerais soit seule, soit avec un, deux ou davantage de musiciens. Il a dit qu'il était très occupé et ne voudrait pas faire de répétitions à moins qu'il y ait un engagement ferme. Je lui ai dit que je le recontacterais peut-être à la fin de l'été.

J'ai fait une nouvelle tentative pour jouer dans le métro. Une fois tout s'est bien passé, les gens avaient l'air content et m'ont donné des pièces. Il faut jouer vraiment pour se rendre compte à quel point l'environnement est bruyant. C'est très fatigant d'essayer de se faire entendre.

Une autre fois le petit noir surnommé Cuba était sur le quai à la 42ème Rue et je n'ai pas joué. Il s'était présenté à moi peu de temps après que j'aie emménagé à cette adresse, disant qu'on s'était rencontrés à un réveillon du Nouvel An chez des Cubains. Je ne pensais pas l'avoir jamais vu mais me dis que c'était possible. Il était toujours debout devant l'immeuble, à vendre du crack.

De temps en temps il me demandait des nouvelles de ma famille et j'étais rentrée dans les détails de comment on était en train de m'arnaquer mon héritage. Il avait un truc infaillible pour me faire parler: il répétait la fin de ma dernière phrase quand je faisais une pause, et cela me relançait, d'autant plus que je n'avais personne à qui parler.

Après cet incident, chaque fois que j'entrais ou sortais de l'immeuble il venait vers moi et m'étreignait, disant: « You're my friend! » avec une telle emphase que c'en était gênant. J'ai fini par lui demander d'arrêter et j'arrêtai pour ma part de le saluer. Je ne l'ai pas vu depuis.

Une autre fois j'étais sur le quai direction Uptown à Columbus Circle, assise sur un banc en bois avec ma guitare entre les jambes, en train de me demander si j'allais jouer ou pas, quand un noir est venu s'asseoir à côté de moi et m'a demandé immédiatement si j'étais guitariste. Cela avait l'air évident mais j'ai dit oui. Il m'a dit qu'il était batteur, qu'il jouait avec un groupe, qu'il jouait tel et tel styles de musique (je ne connaissais aucun des styles qu'il énumérait). Puis j'ai dit que j'étais en train d'essayer de rencontrer des musiciens avec qui jouer, lui demandai s'il voyait une possibilité pour moi et, ignorant la petite voix qui me disait de ne pas le faire, je lui donnai mon numéro de téléphone. Il dit qu'il m'appellerait à la fin de la semaine, qu'il s'appelait Léon, qu'il vivait sur la 113ème Rue à la Septième Avenue, puis il monta dans le train qui entrait en gare.

Il m'appela le samedi suivant et me dit d'un ton excité qu'il y aurait une séance d'improvisation ouverte aux amateurs dans un club situé à la 125ème Rue à la Cinquième Avenue. Je lui demandai le nom du club. Il fallut que je lui fasse répéter car il ne pouvait pas prononcer correctement le nom de ce club. Finalement il l'a épelé. C'était La Famille. Je crus que c'était une mauvaise blague. Il parlait d'un ton pressé comme s'il voulait me communiquer un sentiment d'urgence. « Je retourne me changer chez moi à la 113ème et j'y serai dans moins d'une heure. »

À la suggestion de Bonarti à qui je m'étais plaint d'être suivie quand je voulais jouer de la musique en plein air, je m'étais rabattue sur les bérets et j'essayais de vendre mes modèles d'été. Il avait trouvé la solution simple: vous venez de passez sept ans à apprendre un instrument et on vous harcèle quand vous jouez dehors? Qu'à cela ne tienne, changez de métier! Mais ne sachant quoi faire d'autre j'avais suivi son conseil et quand le batteur appela j'étais en train de couper une petite série de bérets. J'étais tentée d'y aller mais je me sentais en conflit car maintenant je m'étais investie dans les bérets. En tout cas je n'étais pas d'humeur à me dépêcher et je lui répondis que j'avais d'autre plans pour la soirée. Il me répondit qu'il y aurait une autre session le mercredi suivant. Je dis que j'irais ce jour-là et au même moment je réalisai que c'était un nouveau piège: s'il connaissait le club, comment pouvait-il ne pas savoir prononcer son nom? En plus le nom de ce club ne pouvait pas être une coïncidence. La Famille! Cela pouvait être une référence mafieuse, ou un nom innocent qui essayait de donner un sentiment de bien-être, mais pour moi c'était raté. Qu'est-ce qui m'attendrait là-bas? Et puis, en tant que Française, blanche, ce n'était pas prudent de m'aventurer à Harlem seule la nuit tombée. J'oubliais toujours que mon apparence était ce qui comptait avant tout pour les gens qui ne me connaissaient pas. Il fallait que je me protège. Et puis je n'étais pas motivée par le désir de faire des solos comme tant de musiciens amateurs qui ont appris par coeur quelques licks.

Vers la mi-juin je trouvai dans les Pages Jaunes un service nommé Cabaret Entertainment Services. Je l'appelai au téléphone. C'était un service qui proposait de mettre en contact les acheteurs de services musicaux et les musiciens pour un abonnement mensuel de vingt-cinq dollars à la charge du musicien. J'expliquai que je cherchais un agent et que je serais prête à jouer en public vers la fin de l'été. Je dis que je souhaitais avoir des renseignements et donnai mon adresse pour recevoir la brochure de présentation. Elle me demanda si j'avais une cassette de démonstration. Je dis que celle que j'avais était déjà ancienne et que je devrais en faire une nouvelle, et refusai de lui envoyer celle que j'avais.

Quand je reçus la brochure je ne la reconnus pas. C'était juste deux ou trois feuilles de papier imprimées avec une imprimante à dot matrix qui faisait très mauvais effet. Quelques jours plus tard Joann Ricci, la propriétaire de la boîte m'appela et me demanda si j'avais reçu sa brochure. Je compris en un éclair que c'était elle qui m'avait envoyé le pli. Je mentis et dis que non. Il y eut un silence. Elle ne me croyait pas. Puis elle dit qu'elle avait dû oublier et qu'elle me l'enverrai le jour même. À réception du deuxième pli je compris que ce que j'avais pris pour un prospectus publicitaire et jeté à la poubelle était en fait la brochure que j'avais réclamée, sauf que ce n'était pas du tout ce à quoi je m'attendais: alors que j'espérais recevoir une présentation de bon goût qui reflétait une certaine qualité, une certaine classe, la brochure en question était composée en tout et pour tout de deux feuilles de papier ordinaire avec une lettre d'accompagnement dont l'en-tête était photocopiée, adressée à « Dear Performer » L'impression était d'une qualité très mauvaise qui n'atteignait pas le niveau du courrier ordinaire.

Un questionnaire était inclus, de même qu'un contrat en onze articles y compris un sur la limitation de responsabilité qui déchargeait la boîte de toute responsabilité « même si la perte, blessure ou dommages sont le résultat d'un manquement ou d'un acte préjudiciable de CES. » Maintenant que je relis l'article entier, je constate que la dernière page est un original. Les articles 9, 10 et 11 ont été fraîchement imprimés et les points sont encore plus visibles que sur les photocopies. De toute évidence le ruban de l'imprimante n'est pas neuf et le papier est de qualité ordinaire. Les autres articles sont des photocopies. J'en conclus que les trois derniers articles ont été écrits spécialement pour moi.

Ce que disaient ces derniers articles, c'est que même si mon matériel était volé ou endommagé ou si j'étais blessée ou si tout autre incident se produisait même en raison d'un acte ou d'une omission malveillante, la boîte n'était pas responsable. C'était donc la porte ouverte à tous les abus, et n'importe quelle personne mal intentionnée pouvait s'abriter derrière ces clauses du contrat. Je n'étais pas d'accord du tout et j'étais plutôt horrifiée qu'on puisse proposer un tel contrat.

Deux jours après réception du pli, Mme Ricci laissa un message sur mon répondeur. Elle avait un client qui souhaitait avoir une chanteuse française pour le 14 juillet mais pour être mise en relation il faudrait que je paie les vingt-cinq dollars d'abonnement mensuel. Je ne répondis pas à ce message. Elle appela le lendemain, disant que sans réponse de ma part elle devrait donner le gig à quelqu'un d'autre. Je laissai faire. Cela ne m'intéressait pas d'animer une fête du 14 juillet où les gens sont émêchés et se tiennent mal. J'avais contacté cette boîte parce qu'elle s'appelait Cabaret Entertainment Services. Je voulais jouer dans des clubs en soirée et ce que me proposait cette femme était d'animer une beuverie en plein air. Très peu pour moi.

Ce soir-là deux homosexuels étaient debout devant mon studio, appuyés sur la rambarde qui entourait le vide donnant sur le sous-sol. Ils n'étaient pas tout-à-fait devant la fenêtre où j'étais assise mais j'entendais leur conversation aussi distinctement que s'ils avaient été assis dans mon studio. L'un d'eux dit à deux reprises qu'il était un musicien, un batteur. C'était curieux comment, depuis que j'avais rendu visite à un batteur, tous ces batteurs entraient dans ma vie! J'étais persuadée que ceci était un autre piège. Le type attendait sans doute que je m'adresse à lui et lui demande de jouer avec moi. Je suis allée à la fenêtre devant laquelle ils étaient adossés et leur dis que j'entendais tout ce qu'ils disaient. Est-ce que cela ne les dérangeait pas que quelqu'un puisse entendre leur conversation? Ne voulaient-ils pas pouvoir parler en privé? Le soit-disant musicien qui avait fait tout le monologue restait muet, puis il dit: « Et alors? Nous sommes dans un pays libre! » La réplique préférée des imbéciles. Après cela ils ont continué à parler un moment sur un ton normal puis ils sont partis. Avec ces deux-là, je commençais à détester le mot musicien comme autrefois, quand je voulais écrire des scénarios de film, j'avais fini par prendre en grippe le mot synopsis.


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