Chapitre 2

James était un noir d'une trentaine d'années. Depuis la fin des Années 80 je lui avais acheté plusieur fois des livres de musique qu'il vendait sur le trottoir de Broadway. Il s'installait là de temps en temps et il avait toujours des livres ou des partitions qui m'intéressaient. Il était assez beau et avait un beau sourire mais il avait changé.

Un jour que j'entrais dans le magasin de Primeurs coréen sur Columbus à la 104ème Rue il fit son apparition et en se tenant un peu trop près de moi il me demanda comment j'allais et si je me souvenais de lui. Il était avec une femme qui avait une sale gueule, peut être de vingt-cinq ans plus âgée que lui, qu'il me présenta comme sa femme. Elle était d'une maigreur à faire peur, très pâle et avait les cheveux chatains longs et raides comme des baguettes. Tous les traits de son visage tendaient vers le bas: ses joues, ses yeux, sa bouche, chaque détail de son visage pointait vers le bas comme si elle appartenait au monde des Enfers et ne marchait parmi les vivants que par l'effet d'un concours de circonstances temporaire. Son teint grisâtre était celui d'un cadavre.

Je dis brièvement à James que j'avais beaucoup joué de musique depuis la dernière fois qu'on s'était vu, que je jouais dans la rue. Quelque chose me dérangeait avec lui. D'abord, sa femme, et aussi son sourire. Ce n'était plus le bon sourire franc d'autrefois mais un sourire factice qui ne tenait pas et se terminait en grimace. Et ses yeux aussi posaient problème. Son regard ne se posait pas. Il évitait de me regarder dans les yeux et faisait des mouvements circulaires pendant que je lui parlais tandis que cette apparition spectrale se tenait sans bouger à ses côtés. Il me dit que maintenant il faisait toutes sortes de petits boulots, du bricolage etc.

Une fois de plus un sentiment mélangé d'amour et de peur m'envahit et au lieu de couper court à notre conversation je lui donnai de mes nouvelles. Je lui demandai si ça l'intéresserait de faire des petits boulots pour moi, et je précisai que j'avais besoin d'une espèce de garde du corps qui m'aiderait aussi à transporter mon matos quand je jouais en plein air et peut-être plus tard, pour des engagements dans des clubs. Nous échangeâmes nos numéros de téléphone. Nous étions à la caisse et il y avait des clients qui attendaient. J'évitai de regarder directement sa femme parce qu'elle m'effrayait mais je la voyais du coin de l'œil. Elle garda les yeux baissés pendant notre bref échange.

De retour chez moi je me dis que James était peut-être la solution de mes problèmes quand je jouais en public et j'éprouvai brièvement un sentiment de soulagement. Cependant il faudrait que je lui dise la prochaine fois que je pensais que sa femme n'était pas bonne pour lui.

Quelques jours plus tard à la nuit tombée, alors que je rentrais chez moi je me trouvai nez à nez avec lui et avec son mauvais sourire il me demanda comment j'allais, ce que je faisais. Je lui parlai de nouveau de mon projet de jouer dehors dans la rue et lui expliquai que des gens me harcelaient pendant que je jouais et que j'avais beoin de quelqu'un pour me protéger pendant que je jouais. Je dis qu'il pourrait vendre ses livres à côté de moi et garder un œil sur ce qui se passait, et je lui donnerais un pourcentage de mes rentrées d'argent en échange pour que je puisse me sentir en sécurité pendant que je jouais. La pleine lune se levait derrière un immeuble de cinq étages et je la lui montrai. « Oh! Regarde comme c'est beau! » mais il ne lui jeta un coup d'œil qu'à contre-cœur. Maintenant la lune avait presque complètement dépassé l'immeuble. De nouveau je lui dis « Regarde! » et il eut un geste d'irritation. Son visage sombre était éclairé par les rayons obliques de la lune et je vis ses yeux et ses dents luire tandis que son sourire se transformait en grimace. Je ne pus m'empêcher de lui dire où je vivais, juste à la prochaine rue, et lui demandai de m'appeler la prochaine fois qu'il allait vendre des livres sur Broadway, tout en sachant que ce n'était pas la chose à faire. Puis il me demanda si je pouvais lui donner un dollar et cela me fit rire, je dis que j'étais complètement fauchée, j'avais même une note de crédit chez l'épicier. Je me souvins que je voulais l'avertir au sujet de sa femme mais je ne dis rien.

De retour chez moi mon espoir et mon enthousiasme se fanèrent. Il fallait en convenir: James et sa femme travaillaient ensemble contre moi. Ils vivaient plus au nord dans Harlem, ils n'avaient aucune raison d'être dans ce quartier sinon pour me rencontrer.

À la même époque que mes rencontres avec James dans mon quartier, j'allai au marchand de primeurs coréen où je faisais mes courses habituellement. Assez tôt après avoir emménagé dans le quartier j'avais remarqué un changement d'attitude envers moi assez marqué de la part du couple qui tenait ce commerce. Au début ils avaient été neutres et courtois comme on pouvait s'y attendre, mais après quelques mois, ils m'avaient accueillie avec des « Bonjour! Comment allez-vous? » lancés sur un ton joyeux qui me laissait perplexe car ils ne se comportaient pas de même avec les autres clients. On eût dit qu'ils avaient une affection particulière à mon égard qui, autant que je sache, n'avait pas lieu d'être. Cela continua pendant trois ans jusqu'au jour de juillet 93 où je voulus acheter des tomates.

La femme était à la caisse et ne me dit pas bonjour comme d'habitude. Elle avait deux sortes de tomates et aucune ne me plaisait. Je lui demandai si elle avait autre chose et elle fit un signe vers l'arrière du magasin sans rien dire. Je répétai ma question et elle me fit le même geste. Je pris des tomates d'un cageot que le Mexicain venait d'apporter et quand je vins à la caisse la femme quitta son poste et disparut dans l'arrière-boutique où elle resta un certain temps. Puis elle revint. Elle avait le visage mouillé et une expression insolente.

Le ventilateur soufflait à côté d'elle et le magasin était à l'ombre. Après lui avoir tendu un billet d'un dollar je lui dis qu'il faisait bon dans son magasin alors que dehors il faisait 35°. J'avais perçu dès le début que son attitude était calculée mais je continuai à être aimable comme d'habitude. Au lieu de me répondre elle me jeta un regard prolongé et intense dans un visage totalement dénué d'expression. Pendant que je lui parlais le ventilateur avait soufflé vers moi le billet que j'avais posé sur le comptoir. Elle n'avait rien remarqué. J'ai repris le billet et le mis dans ma poche et me suis jurée que je ne remettrais plus les pieds dans ce magasin.

Je commençais à avoir des doutes sur la sagesse de jouer en plein air ou dans le métro comme une proie facile. Je n'avais jamais auparavant entendu parler de musiciens qui étaient harcelés quand ils jouaient dans la rue, surtout que New York était une capitale musicale où les gens avaient tendence à respecter les musiciens. Mais il m'arrivait toujours des péripéties hors du commun et il n'y avait pas de consigne connue pour se sortir de ces situations. Peut-être que je pourrais trouver un lieu propice à l'abri de quatre murs?

Il y avait sur Broadway un bar-restaurant récemment ouvert nommé Arizona qui annonçait une soirée open mic une fois par semaine. Je m'y rendis un soir avec ma guitare mais ne trouvai pas l'ambiance réceptive à mon style de musique. En effet, il y avait un groupe en résidence qui jouait du rock'n roll et qui accompagnait les candidats amateurs. Autrement dit il fallait jouer ou chanter du rock. Délaissant ma guitare je me mis à jouer sur une paire de congas qui semblait m'attendre et pendant environ une heure j'eus une expérience très agréable. Durant l'entracte plusieurs jeunes femmes vinrent tapoter sur les congas car, ayant vu une femme en jouer, elles croyaient que c'était facile.

Je retournai au bar Arizona la semaine suivante. Je reconnus un solo de guitare assez long qui semblait se répéter à l'identique, et j'eus beau regarder, personne ne jouait de la guitare à ce moment. Je finis par comprendre que ce solo était pré-enregistré. J'en fis l'observation à l'un des musiciens et il eut l'air dépité que j'aie remarqué la supercherie.

Avec enthousiasme je racontai ma soirée à Bonarti et la semaine suivante il n'y eut plus jamais de soirée open mic au bar Arizona.

Dans mon quartier il y avait aussi Augie's. Ce bar-là était une institution du quartier, connu pour ses soirées de jazz par des musiciens débutants, des étudiants de Columbia University plus au nord, où on pouvait se pointer à l'improviste avec son instrument pour faire un solo impromptu. Le patron, qui avait donné son surnom à l'établissement (son prénom était Augustin) était un homme d'une soixantaine d'années un peu bourru qui passait ses journées assis au bar à discuter avec les clients où à jouer aux échecs.

Je poussai la porte un après-midi. Une femme d'un certain âge aux cheveux clairsemés tenait le bar. Je demandai à parler à quelqu'un de la direction. Elle me dit qu'elle en était. Je lui expliquai que je recherchais un lieu pour jouer en public et je lui décrivis mon répertoire. Elle me demanda de venir auditionner le dimanche suivant à 20 heures. Tout se passa bien. J'avais apporté ma guitare classique et elle avait applaudi chacun des quatre morceaux que j'avais joués. Je proposai de jouer contre des pourboires. Elle fut d'accord et me demanda de venir jouer le dimanche suivant, le 27 juin à 20 heures.

Ce soir-là elle brilla par son absence. C'était peut-être son jour de repos. Il y avait un couple assis contre la vitrine, qui parlait fort même quand je commençai à jouer, puis ils partirent. Un noir assis au bar s'en alla peu après que j'eusse commencé à jouer. Augie était assis au bar et jouait aux échecs avec le barman. Au bout d'une heure je rangeai mon matériel et au moment où j'allais passer la porte Augie me dit d'attendre, que Betty lui avait dit de me donner dix dollars. Puis il me demanda de revenir le dimanche suivant. Je le remerciai et m'en allai.

Le mardi suivant je m'installai avec mon matos au carrefour de Broadway et la 108ème Rue, à la pointe nord d'un parc triangulaire dédié aux victimes du Titanic, là où West End Avenue rejoint Broadway. Je jouai deux morceaux mais j'avais un mauvais pressentiment. Deux jeunes gens passèrent par là et s'arrêtèrent tandis que je jouais. L'un deux passa derrière moi et toucha ma queue de cheval. Je remballai tout et pris la 108ème Rue en direction d'Amsterdam Avenue. Une femme marchait dans ma direction. On aurait dit Betty: elle était de la même taille et silhouette, mais au lieu de son air de femme vieillissante vêtue d'une pauvre robe imprimée, elle portait une chemise et un pantalon noirs et un Panama qui la rajeunissaient de dix ans.

Je me demandai si je devrais faire semblant de ne pas la voir mais c'était trop bizarre. Nous venions de nous croiser quand je me retournai et lui demandai: « Est-ce vous, Betty? » Elle s'arrêta et me sourit. On aurait dit qu'elle avait gagné le gros lot, qu'une pile de billets lui était tombée entre les mains et qu'elle avait fait une expédition de shopping pour s'habiller de neuf de pieds en cap. Elle ne me fit pas face, elle gardait le visage détourné et me regardait de côté comme John, mon ex-mari. Elle me dit qu'elle était désolée de n'avoir pas été là dimanche dernier. Je dis que ça ne faisait rien. Je lui dis qu'il n'y avait pas eu de clients pendant l'heure où j'avais joué, et qu'Augie m'avait demandé de revenir dimanche prochain. Nous avons bavardé un moment puis elle s'est excusée à nouveau de ne pas avoir été là dimanche dernier.

Je savais que quand quelqu'un s'excuse deux fois de la même chose à plusieurs minutes d'intervalle, cela veut dire que les excuses ne sont pas sincères et que la personne, en fait, n'est pas contrariée du tout et qu'elle a agi délibérément. Et tout le temps elle me donnait ce sourire factice qui ne contenait aucune sympathie mais au contraire, une ironie froide.

Le dimanche suivant était le 4 juillet, jour de la fête nationale aux USA. J'avais un mauvais pressentiment. De plus je n'aime pas les pétards et je ne voulais pas être dehors ce soir-là. J'appelai Augie et lui dis que je ne viendrais pas. « Peut-être un autre jour, » me répondit-il. Je lui dis que j'appellerais dans le courant de la semaine, mais il était clair pour moi qu'entre mon audition et le premier dimanche, quelqu'un avait payé ces gens pour qu'ils fassent semblant de m'aimer, pour qu'ils fassent venir des figurants qui quitteraient les lieux aussitôt que je commençerais à jouer pour me faire douter de moi-même, et pour me traiter avec mépris comme si c'était la chose la plus naturelle du monde.

Ayant rendez-vous pour auditionner au restaurant Chez Pierre j'eus du mal à trouver l'endroit. Je me trompai à deux reprises, lisant mal de loin le nom Our Place, qui était écrit dans une sorte d'écriture manuscrite gribouillée et me fit croire que c'était Chez Pierre. Quand j'arrivai enfin au bon restaurant un jeune homme à la peau parfaite et aux cheveux longs lissés vers l'arrière était en train de s'envelopper dans un grand tablier blanc. Il avait une expression fermée.

« Bonjour, » lui dis-je, « je suis Brigitte. J'ai rendez-vous avec Jacques. » Le jeune homme quitta la pièce. Je regardai autour de moi. Le restaurant était agencé et décoré comme un vrai bistro français avec des banquettes contre les murs, des panneaux de bois, des miroirs au-dessus. Le jeune homme revint avec un sous-directeur qui s'appelait Frédéric. Il me dit que Jacques n'était pas là et ne viendrait pas aujourd'hui. Je lui dis que j'avais rendez-vous avec lui. Frédéric me dit qu'ils avaient un joueur d'accordéon trois soirs par semaine et qu'ils n'avaient pas besoin d'autre animation musicale. Il me montra sur le mur la photo d'un clown avec un accordéon. « Vous voyez, c'est lui. »

Essayant de contenir la colère que je sentais monter en moi je lui dis que j'avais apporté ma guitare parce que je m'attendais à auditionner. « Auditionner à 18 heures? C'est le pire moment de la journée! » « Écoutez, je ne suis pas restauratrice, » dis-je en essayant de ne pas crier. « Jacques m'a dit de venir à 18 heures. » « De toute façon nous ne doutons pas que vous jouez très bien de la guitare, mais excusez-moi, je suis occupé. » Et il retourna à la terrasse où il avait été en conversation avec un homme plus âgé. Sur son estrade le jeune homme s'apprêtait à ouvrir le bar. Il me regarda en silence, l'air gêné. Je lui tendis ma carte de visite, ne sachant pas si c'était une bonne idée, puis je sortis.

La même semaine où je pris rendez-vous avec Jacques, j'appelai d'autres restaurants français pour offrir mes services. Il y avait eu un premier contact où les conversations étaient intéressantes et amicales, mais depuis que j'avais rencontré le batteur à l'école de musique, à qui j'avais dit que je prenais contact avec des restaurants français qui faisaient de la publicité dans l'hebdomadaire gratuit New York Press, le ton avait changé. La personne au bout du fil me parlait sr un ton méprisant, condescendant ou ironique. C'était incompréhensible! Le propriétaire du Poitou me rit dans l'oreille et me conseilla de jouer dans des clubs tels que Sweet Basil ou la Rainbow Room au dernier étage de Rockefeller Center, comme s'il suffisait de demander. Un jeune homme me dit que son patron était absent mais qu'il embauchait un faiseur de sandwiches. Je dis que j'étais musicienne et ne voulais pas courir le risque de me blesser les doigts. Une chanteuse française qui s'accompagne à la guitare, et qui a un répertoire de standards du jazz et de chansons françaises, on aurait dit que c'était la chose la plus incongrue, la plus ridicule dont ils aient jamais entendu parler. Pourtant les Américains avaient un terme précis pour ce style de prestation: ils utilisaient le mot français chanteuse. Je finis par comprendre que j'étais sur une liste noire.

Je ramassai un exemplaire récent du Village Voice qui traînait dans Central Park. L'histoire qui faisait la Une était le double meurtre dans leur appartement de deux go-go dancers dominicaines. Cela faisait plus d'un an que je n'avais pas lu ce torchon. Je lus les articles en diagonale et lus les petites annonces de musique. La plupart concernait des musiciens de rock ou de punk-rock. Mais parmi les offres d'emploi il y en avait une qui recherchait un pianiste pour jouer des standards de jazz. Je me dis que l'annonceur serait peut-être intéressé par ce que j'avais à offrir, même si je n'étais pas pianiste.

Il l'était en effet. Il était bassiste et avec un batteur ils cherchaient à constituer un répertoire. Il utilisait les mêmes mots que j'avais employés en parlant au bassiste Calvin Jones, le bassiste qui jouait avec John Campo plusieurs mois auparavant. Je lui avais dit que mes morceaux avaient besoin d'être lissés, polis. Et maintenant mon interlocuteur utilisait les mêmes termes, alors que pour un bassiste on ne pouvait pas dire que les termes s'appliquaient puisque les bassistes ne jouent jamais seuls sur scène. J'aurais dû prendre ceci pour un signal de couper court mais je n'en fis rien. L'homme me dit qu'il aimerait qu'on joue ensemble à un studio de musique et je fus d'accord. Il me proposa de réserver une tranche horaire dès aujourd'hui pour mercredi prochain si ce jour me convenait. Je fus d'accord. Il me dit qu'il allait appeler tout de suite pour réserver et me rappeler pour me donner l'heure du la session. Une demie-minute plus tard il m'appela et me donna le jour et l'heure: Mercredi 30 juin de 12 à 14 heures.

J'étais perplexe. Il m'avait fait une impression de fausseté. J'avais toujours pensé que les gens en savaient davantage qe moi, mais me rappelai qu'il ne m'avait pas donné l'impression de bien s'y connaître. Après tout c'était surtout moi qui avais parlé et tout d'un coup je me demandai si son niveau n'était pas un peu trop débutant pour moi.

Mardi soir je l'ai appelé. Répondeur. J'ai dit que je voulais parler de plusieurs chose et ainsi on aurait plus de temps pour jouer mercredi. Il ne répondit pas à mon appel. Je décidai de ne pas aller au rendez-vous. Mais à mon retour de courses mercredi matin il y avait deux messages sur mon répondeur. Les affaires s'éveillaient! L'un des messages était de lui. Il disait (sur un ton très sûr de lui) qu'on discuterait tout ce qu'il y avait à discuter au studio et qu'il espérait m'y voir. L'autre message était de Joanne Ricci. Elle avait une deuxième demande pour une chanteuse française pour le 14 juillet, et n'ayant pas de mes nouvelles elle avait confié le premier gig à quelqu'un d'autre.

Je décidai d'aller au rendez-vous au studio après tout et appelai Joanne Ricci de CES. Je lui dis que je n'avais pas appelé plus tôt parce que j'étais un peu limitée en trésorerie et que je ne pouvais pas payer son tarif et faire une nouvelle cassette de démo, et de plus j'avais des questions sur ses clients. Elle me dit qu'elle avait des corporations, des établissements qui servaient des cocktails (cocktail lounges), des bateaux de croisière qui avaient besoin de musiciens mais elle ne cita pas un seul nom. Elle me dit qu'elle avait donné le contrat qu'elle m'avait offert en premier à une Ghislaine Grégoire. Ce nom semblait complètement bidon. Et qu'elle avait une autre demande pour une chanteuse française qui avait de la classe. Je dis que c'était davantage mon style mais que je ne pouvais pas lui payer son tarif. Elle répondit que dans ce cas on pourrait trouver un arrangement, sans préciser.

Elle me demanda une cassette de démo. Je lui répondis que celle que j'avais datait de plus d'un an et que j'avais fait beaucoup de progrès depuis et que je ne voulais pas m'en servir. Elle insista, disant qu'elle ne pouvait pas me donner le job sans avoir entendu ma musique au préalable. Finalement j'acceptai de la lui donner. Elle me donna l'adresse de CES, ajoutant que c'était dans l'Empire State Building. Je proposai de venir la lui apporter en mains propres le jour même. Elle ne dit pas non mais à deux reprises plus tard elle me demanda de la lui envoyer par courrier postal. Elle ne voulait donc pas que je voie son bureau? Je décidai de ne rien faire. Je ne voulais pas que ma cassette de démo, dont je n'étais pas très fière, tombe entre des mains étrangères. Elle aurait du culot de me relancer après cela.

Je pris le métro pour me rendre dans l'East Village. En dépit de mon mauvais pressentiment j'avais hâte de faire cette expérience. Dans le métro une jeune femme noire s'adressa à moi et me demanda si j'étais une artiste de la scène (performer). « J'essaie, » lui répondis-je. Elle m'expliqua qu'elle faisait partie d'une organisation religieuse pour les artistes de la scène, qui se réunissait à Circle in the Square et elle me demanda si cela m'intéresserait de me joindre à ce groupe. Elle me dit que je lui faisais penser à Sophie sans me dire qui était Sophie. J'ai une soeur qui porte ce nom. Puis elle commença à écrire son nom et numéro de téléphone au dos d'un papier, me le tendit, puis elle le reprit et écrivit un autre numéro, disant que c'était son numéro de travail et que ce serait plus facile de l'y joindre. Puis elle me demanda mes coordonnées. Je lui dis mon nom mais dis que je n'avais pas de téléphone. Je sortis du train à la 42ème Rue. Sur le côté imprimé du papier, je lus: « The Daytime Ministry, a Chrisitan fellowship for performing artists. Services held on Thursdays at noon and Sunday at 10:00am. The Roundabout Theater 45th and Broadway - Weekly informal Bible Discussions. »

Quand je sortis du métro à St Mark's Place quelqu'un m'attendait et sans rien dire m'accompagna jusqu'au studio. J'arrivai avec vingt minutes de retard. Les deux hommes m'attendaient à la réception. Un homme blanc aux cheveux bruns se leva dès que j'entrai et vint vers moi en souriant. « Êtes-vous Tony? » lui demandé-je. Il dit oui. « Et vous êtes Brigitte? » Un noir, le batteur, se leva. Nous nous sommes serré la main et sommes entrés dans le studio. « Ce que je voulais vous dire l'autre jour, » lui dis-je, « c'est que j'ai transposé quelques morceaux pour qu'ils correspondent à mon registre vocal, alors vous devrez transposer aussi. » Il dit d'accord. Un ampli était déjà allumé. Je branchai ma guitare dans l'ampli qui était derrière moi. Quand nous avons fait un test avec la guitare et la basse, la guitare était un demi ton plus bas que la basse.

Comment était-ce possible que ma guitare soit mal accordée alors que je prenais le LA sur un petit clavier mécanique Hohner et vérifiais toujours les intervalles avant de jouer? Tony dit qu'il avait accordé sa basse avec un accordeur électronique. L'idée qu'il avait lui-même accordé sa basse un demi ton plus haut ne m'effleura pas. Je dis que ce devait être le changement de température qui avait désaccordé ma guitare mais comme toutes les cordes étaient un demi-ton plus bas que normal cela ne pouvait pas être la bonne explication. J'accordai ma guitare à sa basse. S'ils avaient espéré me causer de l'embarras ils furent déçus car je ré-accordai ma guitare en trois minutes à l'oreille seulement puis je leur demandai: « Ça vous va? » et nous commençâmes à jouer.

Son livre de standards était ouvert à la page de Desafinado et nous commençâmes avec ce morceau. Nous le jouâmes deux fois puis je commençai à chanter. Nous nous arrêtâmes pour brancher le micro, et je chantai le morceau et le jouai avec leur accompagnement de basse et de batterie. Sur un mur une affichette disait q'on pouvait obtenir une cassette de répétition pour 5 dollars mais l'idée ne m'effleura pas d'en faire faire une car ce n'était qu'un premier contact et je voulais évaluer les deux musiciens sur d'autres critères. Tout se déroulait bien même si la basse n'avait rien de bien excitant, malgré le rythme de Bossa. Puis je choisis les morceaux suivants sur la liste que j'avais apportée, et il en choisit lui même quelques uns.

Sa façon de jouer Autumn Leaves était tellement froide que j'en ressentis de la frustration et de la tristesse. Tandis que nous jouions il arriva un moment où je lui demandai de jouer un solo. Il ne s'y attendait pas et il joua un solo qui n'avait rien de très excitant. Il proposa des morceaux qui n'étaient pas sur ma liste. Je dis que je me limitais aux morceaux de ma liste car je voulais interpréter le plus parfaitement possible chacun des morceaux de cette liste.

Je leur demandai quelle avait été leur idée de départ quand ils avaient passé leur petite annonce cherchant un pianiste. La réponse fut plutôt vague. Je leur demandai si cela les intéressait de jouer avec une chanteuse, ajoutant que c'était un genre complètement différent des orchestres instrumentaux. Ils répondirent qu'ils étaient très intéressés, qu'ils apprendraient mon répertoire, même quelques chansons françaises. L'affichette qui offrait une cassette de répétition à 5 dollars continuait d'accrocher mon regard.

À 14 heures nous arrêtames de jouer. William, le batteur (curieux qu'il ne s'appelle pas Bill!) s'assit sur un canapé et me demanda de m'asseoir aussi. Nous bavardâmes un peu. Pendant ce temps Tony était debout à la réception, qui était séparée de l'entrée par une cloison vitrée. Tony dit qu'il allait demander le prix bien que quand nous avions parlé au téléphone il m'avait dit que cela coûterait dix dollars par personne. Le jeune homme dans la cabine regardait droit devant lui. Il n'était pas en train d'écrire une facture. Puis Tony nous a demandé dix dollars. Je continuais à bavarder avec William tandis que Tony était tourné vers nous et nous regardait de loin. Enfin le jeune homme entra dans une autre pièce, suivi de Tony qui revint vers nous et nous donna à chacun un dollar sans explication.

Dans l'escalier Tony me demanda si je cherchais du travail. Je dis que non. Je gagnais ma vie en jouant dehors. Ils ont alors proposé qu'on joue dehors ensemble, et ils me serviraient de bodyguards, de gardes du corps. Je dis que j'en avais bien besoin et leur parlai des gens qui me harcelaient quand je jouais dehors. Puis je me suis souvenue d'avoir parlé à James de ce problème quelques jours plus tôt, et de lui avoir dit qu'il pourrait être mon bodyguard. Coïncidence?

Tous les deux se montraient pleins d'enthousiasme à la pensée de jouer dehors avec moi, même si ce n'est pas évident du tout pour un batteur d'installer ses instruments et surtout de les transporter. Mais j'étais dans cette euphorie qui suit la performance et rien ne m'atteignait vraiment et je continuai à bavarder gaiement avec eux tandis que nous nous dirigions sans accord préalable vers le West Village. Tony me proposa de lui donner les partitions transposées à mon registre vocal. Je dis que tout était écrit sur du papier à musique, que je n'aurais qu'à faire des copies. William dit que je devrais aussi leur donner des enregistrements des chansons françaises pour qu'ils puissent les apprendre. Je dis que je n'avais pas d'enregistrements de ces chansons mais que je pourrais en faire chez moi. Puis j'ajoutai: « Bien sûr, la cassette n'aura pas la qualité d'un studio d'enregistrement! » Il y eut un silence. Ils ne savaient pas quoi répondre. Sans le savoir j'avais fait mouche alors que je ne faisais que me moquer gentiment de l'obsession des musiciens pour la qualité sonore de leurs démos.

Tony avait l'air d'avoir attendu le bon moment pour me parler de notre prochaine répétition. Il dit qu'il y avait un autre studio dans les Vingtaines qui ne coûtait que 5 dollars par personne, et qu'à partir de minuit c'était gratuit. Il dit que c'était le studio de son professeur de basse, qu'il le louait à ses élèves et qu'ils voulaient tous y jouer. Il me demanda dans lequel des deux studios je préférerais jouer et je répondis que je préférerais le moins cher, bien que les horaires tardifs ne soient pas tellement à mon goût. « Mais bien sûr, » Tony ajouta, « il faudrait d'abord que tu me fournisses tes partitions. »

Quand nous arrivâmes à la 6ème Avenue je leur dis que j'allais prendre le métro à cette station. Apparemment ils avaient cru que je les accompagnerais plus loin. Ils essayèrent de me dissuader. « Mais non, voyons! Laisse-nous t'accompagner jusqu'à la ligne n°1, ce sera mieux pour toi! » Je répondis que la ligne A me déposait beaucoup plus près de chez moi. Avaient-ils manigancé une petite surprise pour moi un peu plus loin? Ou essayaient-ils simplement de me faire croire qu'ils ne savaient pas où j'habitais?

J'étais très peu encline à abandonner le projet de jouer avec un bassiste et un batteur, et je n'étais pas encore capable d'analyser toutes les nouvelles informations. Quand je me retrouvai chez moi j'étais encore dans un état d'euphorie. Je m'étais sentie dans mon élément dans le studio, jouer avec des musiciens allait de soi, il n'y avait pas à forcer quoi que ce soit. J'avais senti que j'appartenais à cet univers et j'étais impatiente d'aller de l'avant. Bientôt, je pourrais dire en toute honnêteté que j'étais une musicienne professionnelle.

Je mis de l'ordre dans mes papiers. Je mis de côté les livres ouverts et rassemblai toutes les partitions transposées que Jon Burr avait écrites pour moi. Je n'en avais pas autant que je pensais. Cela demanderait du travail après tout. Je pourrais peut-être envoyer un premier groupe de six morceaux à Tony et écrire les autres pendant qu'il travaillait sur les premiers. Cela me prendrait beaucoup plus de temps que j'avais cru nécessaire. Je pris conscience que ma musique, mes arrangements avaient de la valeur et je ne voulais pas les donner à n'importe qui. Ce fut à cet instant que je compris ce qui s'était passé cet après-midi: le fait qu'ils m'aient attendue à la réception au lieu de s'échauffer dans le studio que nous avions loué, l'ampli qui était déjà allumé quand nous y sommes entrés, l'affiche qui offrait un enregistrement de session pour cinq dollars, l'attente après la session, et leur silence abasourdi quand j'avais parlé de cassette avec la qualité studio, tout cela voulait dire qu'ils avaient secrètement enregistré la session!


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