Chapitre 3

Cette autobiographie est en train de se transformer en chronique puisque je rattrappe le retard, et je dois maintenant parler des événements des deux semaines passées. Une chose a changé récemment, et c'est la façon dont les gens me regardent dans la rue, dans ce court tronçon de la 103ème Rue qui va jusqu'au numéro 19, entre Central Park West et Manhattan Avenue. Autrefois sur mon passage c'était un bonjour amical, quelques mots échangés, ou juste un sourire et un geste de la main, et cela s'est transformé en regards silencieux ou en démonstrations d'amitié factices, comme si les gens savaient à mon sujet quelque chose que moi je ne sais pas.

Hélàs! A Friendly Hello, cette chanson de Duke Ellington que j'affectionne et que le Français avait enregistrée sur son magnétoscope le premier jour où j'avais joué dehors a été retournée contre moi depuis ma session enregistrée en cachette au studio.

Je chantais toujours cette chanson en premier, pour créer une ambiance décontractée et amicale, et maintenant mes voisins me snobent. Heureusement, les oiseaux dans les arbres ne peuvent être soudoyés et ils continuent de chanter:
The birds in every tree
Are all so neighbourly
They sing wherever I go
That's why I'm just a lucky so-and-so

J'avais l'habitude de me sécher les cheveux au soleil après mon shampooing. Je sortais vers 8 heures du matin et m'asseyais sur les marches en face de l'immeuble et lisais le journal jusqu'à ce que mes cheveux soient secs. Un Portoricain qui était toujours dehors à la même heure est venu vers moi un jour et il m'a donné un citron comme Danny il y a peu, en me demandant si je voulais un citron. Et je l'ai pris. Mais après m'être levée pour partir je jetai le citron et il dévala la pente en passant devant l'homme qui me l'avait donné.

Richie est un employé de Sy, mon propriétaire. Au cours des derniers weekends il a monté la garde dans le hall d'entrée pour empêcher les drogués de se shooter derrière l'escalier, afin de protéger l'immeuble du SIDA. Mais je sentais qu'il me surveillait aussi. Un samedi soir quand je rentrais, il était en train de feuilleter le numéro du dimanche du New York Times. Je lui demandai où il l'avait trouvé. Quelque part sur Broadway. Il me montra que le numéro était complet et on aurait dit qu'il me faisait une offre muette de lui demander une section pour emmener chez moi. Il me tendit une feuille de coupons. Je dis que je m'en servais pas, ils n'offraient des réduction que sur de la junk food. Il me dit qu'il y avait aussi des bons d'achat pour de la pâtée pour chats. Il est vrai que je passe en revue les bons d'achat offerts par les supermarchés du quartier car assez fréquemment il s'y trouve des promotions où on peut acheter trois boîtes de pâtée pour un dollar. Mais comment Richie le savait-il?

Le lundi suivant je dis à Sy que Richie m'avait dit qu'il me mettait sous surveillance. Il répondit que c'était un problème entre Richie et moi, que lui-même n'avait rien à voir là-dedans, que Richie essayait peut-être de me rendre folle ou peut-être qu'il était amoureux de moi. « Quelle façon de le montrer! » répondis-je. Il s'éloignait, impossible de continuer la conversation.

Puis il fut absent pendant une semaine. Je ne pouvais m'empêcher de penser qu'il était probablement en train de rendre visite à ma mère, mettant au point un plan d'action. L'année précédente il avait aussi pris une semaine de vacances. À son retour je lui avais demandé où il était allé. Il avait répondu Porto-Rico et j'avais répondu sur le ton de la plaisanterie « Comment? Vous n'êtes pas allé à Paree? » Il n'avait rien réponsu mais il avait eu une expression étrange, comme s'il essayait de supprimer une réaction, en fait.

Pendant son absence cette année je me souvins de cette anecdote et fus convaincue que ce visage de poker signifiait que j'avais touché dans le mille et qu'il était vraiment allé à Paris ou du moins, en France. Et qu'il avait choisi Porto-Rico comme réponse pour me faire croire qu'il avait effectivement survolé l'océan mais que son passeport n'en portait nulle trace, puisque Porto Rico est un territoire des USA.

Alors cette année je l'ai observé attentivement quand nous nous somme vus la première fois après son retour. Nous nous sommes croisés en passant la porte alors qu'il entrait et que je sortais. Sa tête était penchée en avant et la lumière qui l'éclairait par derrière soulignait sa lèvre supérieure, où une moue mauvaise et une expression de malheur extrème indiquaient qu'il avait des plans funestes. Il était probablement en train de penser au plan d'action inique qui avait été décidé et qu'il s'était engagé à accomplir en échange d'argent liquide en quantité.

Maintenant qu'il avait accepté l'argent il ne pouvait pas revenir sur sa parole. Il s'était persuadé, par je ne sais quelle logique tordue, que c'était acceptable de m'éliminer. C'est facile pour lui, après tout il a la loi de son côté. Il peut faire venir le Marshall et me faire expulser pour non-paiement de loyer. Mais d'un autre côté il m'empêche de gagner ma vie en envoyant des gens me harceler quand je veux jouer de la musique dehors. Il y a eu quelques cas où des locataires préféraient se suicider plutôt que de se retrouver à la rue et perdre toutes leurs possessions. J'avais des visions horribles de mes affaires jetées sur le trottoir et moi sans logis, ayant tout perdu, violée et tuée aussi peut-être, tandis que les voisins ne levaient pas le petit doigt pour m'aider. Cependant je sentais que ce n'était pas dans l'intérêt de Bonarti de me faire expulser.

Après l'épisode avec CES je m'étais plainte à trois personnes que mon courrier était affecté: le directeur des Postes, qui dit qu'il allait faire une enquête, Beverly Marshall et Anibal, le seul homme du quartier qui me disait toujours bonjour.

Beverly Marshal habitait dans le même immeuble que moi quand j'habitais chez Harry. La dernière fois que nous nous étions vues, c'était quand j'avais invité plusieurs femmes à prendre un pot chez Mikell's à l'occasion de mon anniversaire en novembre 1988. Elle devait avoir environ cinq ans de plus que moi. C'était une jolie femme, professeur de lycée, dont la fille adolescente étudiait la photographie. Je l'avais appelée quand j'avais emménagé à la 103ème Rue.

Or un matin, après que j'eusse compris comment l'épisode avec CES avait été arrangé, je me sentis si mal que j'appelai Beverly à 7h30 du matin. Je fondis en larmes peu après le début de notre conversation et lui dis que ma mère me persécutait, et que quelqu'un appelait mes contacts professionnels et les persuadait de ne pas me faire travailler. Elle dit que c'était une infraction au niveau fédéral et que je devrais prendre une boîte postale pour contourner le problème. Je dis que c'était déjà trop tard pour plusieurs affaires. Je pensais en particulier à mon procès avec la Transit Authority qui aurait dû me rapporter une somme considérable.

Je dis aussi à Beverly que depuis que je vivais sur la 103ème Rue j'avais travaillé beaucoup la guitare et le chant et que j'avais atteint un niveau professionnel, que j'avais joué quelques fois dans la rue mais qu'à chaque fois quelqu'un me suivait. Elle répondit que mon histoire ressemblait à un scénario de film. Je dis que je savais que c'était très compliqué, et que j'avais commencé à écrire ce qui m'arrivait. Elle me conseilla de jouer devant un commissariat de police, ou devant Lincoln Center à la 66ème Rue, où les gens aiment la musique et où il y a davantage d'ordre que dans les autres quartiers. Elle n'était pas la première à me recommander Lincoln Center. Danny avant elle me l'avait aussi recommandé. Pour évoquer le nombre 666 en langage codé il suffisait de dire « Lincoln Center » dont la station de métro était la 66 ème Rue.

Elle me demanda ce qui me faisait penser que ma mère interférait avec ma vie, et pourquoi. Je dis que je pensais qu'elle pratiquait le satanisme. Après que j'eusse retrouvé mes esprits je lui demandai de ses nouvelles. Elle était à la retraite et allait partir quinze jours pour voir ses parents en Floride. Et sa fille qui étudiait la photo? Elle travaillait professionnellement maintenant. Elle s'était mariée avec un Hollandais et vivait à Amsterdam aux Pays Bas. Elle dit qu'elle m'appellerait quand elle serait de retour de vacances.

Après avoir raccroché je me demandai s'il était possible qu'elle aussi fasse partie de la conspiration. Son numéro de téléphone avait l'indicatif 666 et elle avait dit plusieurs choses qu avaient éveillé ma méfiance parce qu'elles répétaient plusieurs thèmes que j'avais entendu d'autres personnes répéter dans d'autres lieux, toutes apparemment sans relation et à de longs intervalles de temps. Le thème du photographe, d'Amsterdam, et de Lincoln Center.

Parmi les personnes à qui j'avais parlé d'interférence avec mon courrier, il y avait aussi Anibal. C'était lui qui m'avait approchée quand j'allais prendre le bus sur Central Park West trois ans plus tôt, alors que je me rendais au centre de kinésithérapie avec ma jambe plâtrée et mes béquilles. Et il m'avait serinée avec son histoire de blessure à la main. Mais il était le seul à me dire encore bonjour.

Samedi dernier j'étais sortie vers 22 heures pour prendre l'air et il était assis sur les marches de son immeuble. Je lui avais demandai si je pouvais lui parler et il était venu à moi. Environ deux ans auparavant il m'avait dit que mon propriétaire avait été policier avant d'acheter l'immeuble où je vivais, et qu'il avait été contraint de démissionner à la suite de quelque infraction. Je demandai à Anibal si c'était vrai et il me répondit que oui, c'était vrai. Bonarti était un sale type.

J'ai alors mentionné brièvement la période de harcèlement sexuel et le fait qu je pensais qu'il interférait avec mon courrier. Anibal me dit que Bonarti ouvrait le courrier de ses locataires en provenance du bureau des Allocations Logement et que comme le chèque était libellé à son ordre mais devait être contresigné, il imitait la signature du locatataire et déposait le chèque sur son compte, gagnant ainsi plusieurs jours.

Je ne donnai pas à Anibal les détails de mon problème mais les informations qu'il m'avait données confirmaient ma conviction, que seulement quelqu'un qui avait accès à mon courrier pouvait avoir contacté CES et persuadé Joanne Ricci de me tendre un piège.

Mes soupçons d'interférence avec mon courrier ont dû revenir à lui car jeudi dernier, alors que je sortais, Bonarti m'a appelée et m'a dit qu'il pensait qu'il y avait du courrier pour moi. J'ai dit que je serais bientôt de retour. Une fois dans son bureau je le vis composer un numéro de téléphone. Il était debout, et il dit dans l'appareil: « Je veux cent caméras et un garde du corps. Non, je plaisante ha ha ha. » Puis il s'est assis et sa tête était penchée si bas que je ne voyais pas son visage. Je feuilletais le courrier et je vis une lettre de Nicole Montalette, l'avocate que j'avais retenue pour m'aider à toucher mon héritage, et qui s'était retournée contre moi, me disant que je devrais me contenter de ce que j'avais déjà reçu, c'est-à-dire l'argent que j'avais demandé à mes parents après mon accident, et que ma sœur Sophie avait acheté sa maison en 1992 non pas avec de l'argent liquide non-déclaré mais avec un prêt bancaire. Elle n'avait rien fait pour moi mais elle me réclamait un solde 200 dollars.

En me laissant feuilleter le courrier au lieu de le distribuer dans les cases individuelles comme d'habitude, Bonarti essayait de me faire croire qu'il n'y touchait pas. Son allusion à des caméras et un garde du corps était à mon intention. S'il savait que je me servais de mon appareil photo, entre autres, pour photographier les gens qui me harcelaient, il ne pouvait l'avoir appris que du policier que j'avais appelé un matin pour me plaindre d'être la victime d'une conspiration et qui ne m'avait donné aucun conseil. C'était moi qui avais eu l'idée, et lui en avais parlé, de prendre en photo ceux qui me harcelaient. Alors la police est dans le coup aussi! Pas étonnant que le flic n'ait pas voulu me laisser porter plainte quand j'étais allée au commissariat.

Si Bonarti savait que j'avais parlé de garde du corps, comme Tony et William avant lui, après que j'eusse dit à James que j'en avais besoin, cela veut dire qu'il est connecté à eux.

Plus tard Bonarti m'a demandé si mon chèque a été crédité. J'ai dit que non et que je le tiendrais au courant. J'ai six semaines de retard de loyer à ce jour, le 24 juillet 1993. Le chèque que j'ai déposé il y a une vingtaine de jours était en francs français et devait d'abord être crédité en France sur un compte intermédiaire avant d'être crédité sur mon compte. Il représente ma part de l'assurance vie de ma grand-mère paternelle. Le montant sera de 1.300 dollars, vraiment pas de quoi fouetter un chat, et je devrai retourner jouer dans la rue au péril de ma vie.

Je me réconforte en me disant que la majorité des passants ne fait pas partie de la conspiration, que si je fais attention je peux éviter de parler à des sales types, et que si l'un d'entre eux me fixe du regard pour me faire perdre mes moyens, je peux toujours me moquer de lui ou appeler la police dans mon micro. Comme suivre et fixer quelqu'un du regrad ne sont pas des infractons, je peux mentir et dire que la personne a dit des obcénités. (Non! Mauvaise idée!) Dans le métro je peux voyager dans la voiture de tête là où il y a le conducteur, et me plaindre à lui si quelqu'un m'embête. Et s'il m'arrive quelque chose qui me rende incapable de parler, j'aurai cette chronique avec moi.

Depuis que j'ai appelé 316-66** et parlé à Beverly, et lui ai dit que je pensais que ma mère était une sataniste, le nombre de la Bête est apparu plusieurs fois autour de moi. Il y a d'abord eu un article dans le New York Times, la transcription d'une déposition par un ingénieur qui avait conçu les fours où les juifs étaient brûlés. L'illustration montrait le bâtiment avec les cheminées à l'arrière plan et un tapis roulant menant aux fours avec des cadavres. Des dimensions étaient inscrites en plusieurs endroits et le nombre 666 en faisait partie. C'était la première fois que je voyais le nazispme et le satanisme en association.

L'autre jour à la bodega j'avai fait des achats dont le montant s'élevait à 6,66 dollars. J'ai rendu une boîte de patée pour chat afin de ne pas avoir à payer ce montant. Puis j'ai réalisé que peut-être la raison pour laquelle Danny et Beverly m'avaient conseillé de jouer à Lincoln Center, était que la station de métro était à la 66ème Rue. Danny m'avait dit qu'il avait 66 ans. Et au tout début de ma carrière de coursière à vélo, il y avait eu ce faux accident devant le n°666 de Broadway.

Plus tôt encore, quand j'avais emménagé chez Harry, son numéro de téléphone était (et est toujours) le 666-8627. J'avais demandé à l'opératrice pourquoi cet indicatif existait. Elle m'avait répondu qu'il couvrait un certain secteur de l'Upper West Side. C'est curieux, les gens étaient superstitieux au point qu'il n'y avait pas de 13ème étage dans les immeubles, mais on ne cherchait pas à éviter le numéro 666 ni au téléphone ni dans les adresses postales. Sur une poubelle en face du 666 de la Cinquième Avenue, quelqu'un avait dessiné des cornes du diable, et juste au dessus, écrit le numéro 777 et l'avait orné d'ailes d'ange.

Évidemment on ne peut pas à la légère soulever l'hypothèse que sa propre mère est sataniste, mais je ne peux chasser de ma mémoire un souvenir qui m'est revenu depuis peu. C'est celui d'avoir entendu ma mère me dire que quand elle avait été amoureuse d'un Allemand durant l'Occupation, avant de rencontrer mon père, elle avait fait un pacte avec lui qui avait été scellé avec une hostie consacrée. Je n'avais pas posé davantage de questions, mais autant que je sache c'était un sacrilège que de détourner une hostie consacrée.

Je n'avais pas demandé quel était le pacte, que s'étaient-ils promis l'un à l'autre, elle et ce jeune soldat nazi. Maintenant je me demande si le pacte n'était pas un pacte avec le Diable. Après tout, les rituels sataniques comportaient beaucoup de sacrilèges. Et qu'en était-il des trois bergers allemands qui étaient morts ou avaient disparu dans des circonstances mystérieuses quand nous vivions à Annecy le Vieux dans les Années 60? Et les centaines de bébés-chats qu'elle avait noyés au lieu de faire stériliser la chatte une fois pour toutes? Qu'en était-il de ce prêtre lubrique qui racontait des charades à tiroirs ou des blagues obscènes? Et celui qui parait-il était un radiesthésiste et que ma mère laissait opérer sur ma soeur Sophie en-dehors de sa présence?

Qu'en était-il des transgressions obstinées et systématiques de toutes les valeurs auxquelles une mère de famille chrétienne est censée adhérer? Qu'en était-il de l'exemple ultime de tromperie qu'elle avait donné à ses filles quand, ayant obtenu la permission de notre père de participer à un concours de chant, elle avait ensuite introduit dans la famille un homme qu'elle disait avoir rencontré dans le train lors de son voyage, homme qui allait semer le chaos dans la famille?

Le plus choquant dans tout cela, c'était que ma mère agissait toujours avec une arrogance stupéfiante, comme si ce qu'elle faisait ne sortait en rien de l'ordinaire d'une épouse et mère de famille, tandis qu'à l'école catholique on apprenait exactement l'opposé. Depuis qu'elle nous avait raconté des choses horribles au sujet de notre père, nous étions forcément de son côté mais elle nous forçait parfois à mentir pour elle. Par exemple elle disait, au reout d'une sortie de loisir tout à fait anodine: « Surtout n'en parlez pas à papa! » et cela suffisait à démolir le bon souvenir car alors je me sentais complice malgré moi d'une cachotterie et cela faisait naître en moi de la colère envers ma mère. Je voulais seulement dire à ce stade, qu'elle se servait de la respectabilité que son statut social lui donnait, pour subvertir toutes les valeurs qu'elle avait promis d'honorer lors de son mariage religieux; et qu'elle poursuivait cet objectif sans relâche comme si elle avait pour mission de faire le Mal.

Mon procès contre la Transit Authority devait passer en jugement en été. Courant juin je dus me soumettre à un examen réclamé par la partie adverser pour évaluer mon état. J'avais rendez-vous avec Ira Slavit au pied de l'immeuble et nous entrâmes ensemble. L'attente fut longue. Durant mon séjour dans l'appartement de Jessie en 1985 un Anglais avait voulu me faire mon horoscope. Parmi ses notes il m'avait informée que je risquais d'avoir une blessure aux genoux et que je devais être très prudente. Alors pour passer le temps je racontai cela à mon avocat, ajoutant que je n'étais pas une avide consommatrice d'horoscopes. La réceptioniste nous fit signe d'entrer et une fois dans le cabinet du docteur nous avons encore attendu un quart d'heure.

Pendant que nous attentions je me suis plainte de l'attitude arrogante des médecins, qui traitent les patients comme s'ils étaient tous des paysans ignares et qui utilisent du jargon en Latin pour les épater. J'aurais aimé les couvrir de ridicule comme Molière l'avait fait avant moi mais je n'en étais pas capable. Ce qui m'irritait le plus, c'était la collusion évidente entre docteurs et avocats même s'ils étaient adversaires dans un procès, les professions libérales contre le commun des mortels. Le patient était relégué au statut de proie dont ils se repaissaient sans considération pour ses émotions.

J'ai protesté que les victimes d'accident pouvaient venir de tous les milieux, que personnellement j'avais étudié le Latin et le Grec et que je comprenais les termes médicaux par leur étymologie. J'ai ajouté que lui, en tant qu'avocat spécialisé dans les blessures corporelles, était au croisement du droit et de la médecine, et qu'il devait s'y connaître en anatomie. Ce n'était qu'une observation mais lui prit cela comme une attaque personnelle et il me répondit que s'il y avait quelque chose qu'il ne savait pas, il demandait à son frère qui était docteur.

Je lui ai alors demandé si cela arrivait que quelqu'un attaque un avocat en justice. Je dis que cela devait être difficile de trouver un avocat qui consente à en attaquer un autre, puisqu'ils étaient tous si solidaires les uns des autres en coulisse. Il me fit une réponse évasive.

Comme l'attente se prolongeait je lui ai raconté une blague que j'avais lue récemment dans le Daily News. C'était la bande dessinée de Broom Hilda, un jeu de mot avec Brünehilde de la mythologie germanique. Le personnage était une petite sorcière grassouillette qui se déplaçait en balai (d'où le nom Broom) et qui avait une répartie impertinente. À son docteur qui lui réclamait des honoraires, elle répondit: « C'est exactement le montant de ma facture pour le temps que j'ai passé dans votre salle d'attente! » Docteur Kulak est alors entré, nous a salués avec effusion. Mais au lieu de commencer immédiatement avec l'examen physique, il s'est penché sur la paperasse. Il a dit que la photocopie du rapport du docteur Nailor était trop sombre, quasiment illisible. Mais il s'était déjà plaint de cela trois ans plus tôt! Apparemment rien n'avait été fait. Il posa une question à laquelle je pouvais répondre mais au moment où j'ouvrais la bouche mon avocat m'a regardée et a fait claquer sa langue pour m'imposer le silence. Il y eut encore quelques échanges vebaux entre le docteur et l'avocat et finalement le docteur a passé environ dix minutes à comparer les diverses mensurations de ma jambe droite et de ma jambe gauche.

Dans l'après-midi je suis allée à Prince Street pour vendre mes bérets d'été. La journée n'était pas bonne. Ce n'était pas comme en hiver quand les gens ont besoin d'un couvre chef. Cela devenait déprimant et en plus j'étais harcelée par des gens qui, je suppose, avaient été payés pour me donner envie de plier bagages et m'en aller.

J'avais rendez-vous à 17 heures avec Ira Slavit au cabinet de notre docteur, le Docteur Balensweig. Il nous a reçus immédiatement. Il m'a demandé mon âge et quand j'ai dit que j'avais quarante ans il a laissé un long silence suivre ma réponse comme s'il essayait de me faire sentir gênée. Il tenait un dictaphone dans une main et dictait ses observations dans l'appareil tout en procédant à l'examen de mes membres inférieurs. Quand il eut fini Ira Slavit s'est approché de la table d'examen et me demanda de m'asseoir en tailleur. Il fit remarquer au docteur que ma jambe gauche ne descendait pas autant que la droite. Mais cela n'avait rien à voir avec ma blessure, je le savais, parce que c'était en rapport avec la hanche, pas avec le genou. Le docteur eut l'air un peu gêné, il fit claquer sa langue et dit: « Oui mais cela n'a rien à voir avec la blessure... » et il laissa sa voix traîner, alors je compris qu'il voulait dire que j'étais rouillée aux hanches parce que je n'avais pas de rapports sexuels. Alors lui et Slavit avaient préparé cette petite scène de méchanceté spécialement pour moi? Finalement le docteur a dicté à sa secrétaire de faire une note d'honoraires de 300 dollars. J'ai regardé Slavit en haussant les sourcils pour exprimer mon étonnement.

J'ai repris ma table pliante de la salle d'attente et nous sommes descendus en ascenseur. J'ai demandé à Slavit si nous pourrions aller à côté prendre un café car j'avais quelques questions à lui poser. Il répondit qu'il n'avait pas le temps alors nous sommes restés sur le trottoir devant l'entrée de l'immeuble et les passants dans tous les sens nous contournaient. On devait crier pour s'entendre:

« Si le docteur dit que j'aurai besoin d'une prothèse du genou dans dix ans, alors les frais devraient être couverts par la Transit Authority, même dans dix ans! » et « S'il existe une opération chirurgicale qui pourrait rendre toute la flexion à mon genou, j'aimerais en profiter. » La dernière question concernait ce qui se passait entre la fin du procès et le moment où l'argent serait crédité sur mon compte. Je voulais savoir si les avocats allaient m'entourlouper à ce stade, ou si leur trahison se ferait autrement. Ira m'expliqua les étapes successives: après le jugement, des intérêts commençaient à courir jusqu'à ce que la T.A. s'acquitte de sa dette. Elle émettrait un chèque à deux parties, que je devrais contresigner et que mes avocats signeraient aussi et déposeraient dans leur compte spécial dit escrow account. Je devrais alors signer une lettre de renoncement à toute autre poursuite, après quoi mes avocats émettraient un chèque à mon ordre, équivalent au montant payé par la T.A. moins les honoraires de 33% et les frais de procédure. Cela avait l'air simple mais je savais qu'il y a loin de la coupe aux lèvres.

Il me fallut subir un examen neurologique à la demande de la partie adverse, même si je ne me plaignais de rien d'autre qu'une absence de sensation au niveau du genou blessé. La convocation était mise en forme de façon à faire peur car les mots essentiels étaient aussi gros que des titres en caractères gras: « VOUS DEVEZ IMPÉRATIVEMENT vous soumettre à cet examen faute de quoi VOTRE DEMANDE SERA REJETÉE. » J'en avais assez de ces rendez-vous médicaux car à chaque fois, même en présence du médecin de la partie adverse, Ira Slavit faisait un brin de causette comme s'ils étaient copains de longue date. Même si c'était vrai il aurait dû adopter une attitude neutre en ma présence car en affichant son amitié il me donnait l'impression d'être mon propre adversaire.

Je me rendis donc à ce rendez-vous avec le neurologue sans en parler à mes avocats et je fus mise à l'épreuve sans savoir à l'avance ce qui m'attendait. Le médecin voulait tester si mes facultés mentales et sensorielles fonctionnaient normalement. Cela dura longtemps et les échanges étaient rapides. Jamais je n'aurais imaginé qu'un médecin tourne une séance d'examen neurologique en session de torture physique et mentale mais c'est pourtant ce qu'il fit. Il testa mon sens du toucher en me piquant avec des épingles. Je commençais à être fatiguée quand il me fit faire un test de vision. Il me montra les doigts de sa main et me demanda ce que je voyais, et il termina en montrant son pouce à l'horizontale au niveau de son entre-jambe et on aurait pu croire que c'était son pénis. « Your thumb » lui répondis-je d'une voix épuisée. De retour chez moi je téléphonai à Ira Slavit et je fondis en larmes en lui racontant ce qui venait de se passer. Il rejeta la faute sur moi, me disant que je n'aurais jamais dû aller seule à ce rendez-vous.

Le 12 juillet Léonard Slavit m'appela. Il me demanda si j'avais relu la transcription de mes interrogations. Je dis que non mais que j'allais le faire. J'ajoutai que j'allais aussi relire celle du conducteur du bus. Il s'exclama: « Non, non, non! Ne relisez pas celles-là, relisez seulement les vôtres! » Il me demanda de les lire le soir même et de venir à son bureau le lendemain pour préparer l'audience.

Le lendemain je me rendis au cabinet de mes avocats comme prévu. Je voyais bien que tant que je ne posais pas de question et que je faisais preuve de docilité ils me traitaient comme si j'étais attardée mentale. C'était de plus en plus évident qu'ils me cachaient quelque chose mais comme leurs honoraires étaient un pourcentage du montant qu'ils obtenaient pour moi, j'avais du mal à croire qu'ils puissent vouloir me faire perdre mon procès. Et pourtant... ils se conduisaient comme s'ils me tendaient un piège et essayaient de me mettre en confiance pour que je m'avance et tombe dedans. Plus la date du procès approchait —on savait seulement que ce serait en août— plus mon anxiété grandissait car je ne me sentais pas capable de mentir de façon convaincante et chaque fois que je posais des questions à mes avocats ils me répondaient non pas franchement et directement, mais comme s'ils me cachaient quelque chose.


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