Chapitre 4

Dès que j'entrai à la réception la secrétaire m'accueillit et commença à me parler du temps. C'était durant la vague de chaleur où les températures atteignaient les 100 degrés Fahrenheit alors elle avait une bonne excuse pour m'en parler, mais elle me regardait comme on regarde une victime: avec un regard fixe tantôt vacant, tantôt scrutateur. Ses pensées étaient sur la tromperie à laquelle elle participait et elle essayait de voir si je montrais un signe quelconque de conscience tandis qu'elle m'occupait l'esprit avec son bavardage. Sans laisser une seconde de pause Ira Slavit, le fils, sortit de son bureau et me demanda avec une pointe d'ironie comment allaient les affaires. Je lui répondis que les affaires n'étaient pas brillantes, que là où je vendais il faisait chaud comme dans un four et aussitôt je fus très gênée car je pensai que parler de four devant un juif c'est un peu comme de parler de corde dans la maison d'un pendu. Mais je n'en laissai rien paraître. De toute façon j'avais arrêté d'essayer de vendre mes bérets étant donné la chaleur et le harcèlement constant, et jouer de la guitare dehors étant aussi un calvaire j'étais restée chez moi à écrire ce récit. Je lui dis que je ne sortais plus tant que durerait la vague de chaleur. Il me dit que son père serait disponible très bientôt et je n'eus que quelques secondes à attendre. On me fit entrer dans le bureau de Mr Slavit père et je m'assis. Il sortit mes transcriptions du dossier qui était sur le bureau. Ce dossier faisait environ quinze centimètres d'épaisseur. « Waou! » dis-je, « ce dossier est vraiment gros! » « Oh! » me répondit-il calmement, « Ceci n'est qu'une partie de votre dossier. » Il commença à me poser les questions qui m'avaient été posées lors des interrogatoires et qui me seraient posées à nouveau à l'audience.

— Combien de temps aviez-vous travaillé comme coursière-cycliste avant l'accident?
— Trois mois.
— Que faisiez-vous avant celà?
— Je travaillais chez un antiquaire qui vendait des livres anciens. Je faisais le secrétariat et la tenue de livres.
— Combien de temps aviez-vous travaillé à cet endroit?
— Un an et trois mois.
— Quel fut le motif de votre départ?
— Une question d'argent.

J'avais l'impression qu'il connaissait James Cummins et toute l'histoire de mon emploi dans ce poste, et qu'il était curieux de m'entendre lui répondre à ma façon.
— Quelle est votre taille?
— Cinq pieds neuf pouces.
— Bon, dans la première interrogation vous avez dit cinq-dix et dans la seconde cinq-neuf.
— « C'est entre les deux! » répondis-je, un peu agacée qu'il s'arrête à un détail sans importance
— D'accord. Alors quand ils vous demanderont, vous direz que c'est entre cinq-neuf et cinq-dix. Quel est votre poids?
— Cent vingt-sept livres.
— Bon. La première fois vous avez dit cent trente-cinq et la deuxième fois cent vingt-neuf. Comment expliquez-vous ça?
— Je suppose que j'ai perdu un peu de poids. Il n'y a rien d'exceptionnel à cela.

Il resta silencieux un moment. Je sentis qu'il essayait de voir si mon poids était un sujet fâcheux pour moi, pour voir s'il pourrait me manipuler, me faire sentir gênée et émotive en parlant de ça mais il n'avait pas de chance parce que mon poids n'est pas un problèmes.

— Quel est votre statut matrimonial?
— Je suis divorcée.
— Avez-vous des enfants?
— Non.
— Autrement dit vous êtes seule, n'est-ce pas? Toute votre famille est en France, vous m'avez dit, et il n'y avait personne dans votre entourage pour vous aider?
— En effet, j'ai dû payer tous les services dont j'avais besoin.

Il marqua une pause comme s'il voulait laisser s'implanter en moi la réalité de ma situation (au cas où je ne m'en serais pas encore aperçue) dans l'espoir, je suppose, de me faire sentir faible et sans recours. Puis il aborda l'accident proprement dit. Je mentis comme il m'avait ordonné de le faire, sans rien laisser paraître.

—Quels vêtements portiez-vous?
— Je portais un casque (faux!), une veste de cuir, des shorts de cycliste, des baskets et des gants.
— Avez-vous toujours le casque?
C'était une question vicieuse puisque je n'avais jamais eu de casque, mais je jouai le jeu. « Oui. » lui répondis-je.

Obéissant à ses instructions précédentes je lui ai dit que je suis tombée immédiatement après que le bus m'ait heurtée. Je me suis affalée dans l'allée de bus. Il n'y avait aucun véhicule garé à cet endroit. Tous ces mensonges, je fis semblant de les croire moi-même alors que je savais pertinament que je n'avais jamais possédé de casque. Je ne fis aucune allusion à ce qui s'était réellement produit, n'exprimai aucune inquiétude au sujet de la crédibilité de ces mensonges.

Il me posa beaucoup de questions sur ce qui s'était passé entre le moment où j'étais tombée et mon départ en ambulance à l'Hôpital St Clare. On aurait dit qu'il prenait un plaisir sadique à me faire revivre par le menu ces instants pénibles. Il me posa des questions qui étaient hors-sujet alors je protestai. « It is irrelevant! » Il insista que ce n'était pas hors-sujet. Quand enfin il me demanda si j'avais parlé à un agent de police dans l'ambulance avant de partir à l'hôpital j'étais tellement bouleversée que je n'ai pas répondu tout de suite pour ne pas fondre en larmes et finalement j'ai dit oui d'une voix presque inaudible.

— Avez-vous toujours votre vélo?
— Non.
— Que lui est-il arrivé?
— Il a été placé avec moi dans l'ambulance. Puis des employés de Quick Trak sont venus me voir à l'hopital. Je leur ai demandé de prendre mon vélo et le mettre à l'abri à l'agence mais ils ne l'ont pas fait. Après mon départ de l'hôpital je n'ai rien fait pour le récupérer.

La troisième partie de l'interrogatoire concernait les préjudices, autrement dit quels inconvénients je subissais dans ma vie, dont la cause était l'accident. J'ai dit que je ne pouvais pas plier ma jambe à plus de 90° et que je n'avais pas de ralenti dans la flexion, ce qui m'empêchait de mener de nombreuses activités telles que partir en randonnée, danser, courir etc.

« Dans votre déposition, vous avez dit, (il ouvrit le document) je cite: D'abord, je ne peux pas travailler. J'ai besoin de béquilles pour marcher. Je ne peux pas faire du vélo, alors que c'était mon outil de travail. Je ne peux pas danser alors que je dansais. Je ne peux pas courir dans le parc alors que j'en avais l'habitude. Il y a un tas de choses que je ne peux pas faire. Je ne peux pas marcher. Je ne peux pas m'occuper de moi, j'ai besoin d'assistance. Je ne peux pas cuisiner parce que pour cuisiner on doit se tenir debout et faire de nombreux pas. Je ne peux pas faire le ménage, ni faire mon lit. Je pourrais continuer... Fin de citation. C'était très bien » dit-il en refermant le document. « Vous devez dire au jury tout ce que vous ne pouvez plus faire maintenant. Si vous dites que votre genou est faible et que vous ne pouvez pas plier la jambe, ça ne suffit pas. » Mais tous les problèmes que j'avais évoqués étaient dûs au fait que j'avais la jambe dans le plâtre jusqu'en haut de la cuisse, et il faisait semblant de n'avoir pas compris. Il voulait que je mentionne la difficulté dans les rapports sexuels, je le savais, mais je ne pouvais pas le dire, même sous une forme adoucie. Déjà j'avais été très gênée quand j'avais dit à Ira que je ne pouvais pas m'accroupir. Forcément il m'avait imaginée dans cette position et je m'étais hâtée d'ajouter pudiquement: « Mais de toute façon je ne vois pas pourquoi je m'accroupirais! »
« D'accord, je vais y réfléchir et je vous donnerai plus de détails la prochaine fois, » répondis-je. Il voulait qu'on se revoie le vendredi suivant pour repasser à nouveau l'interrogation.

Concernant le préjudice, je parlai du problème de harcèlement sexuel que j'avais eu avec Dr Nailor, qui m'avait forcée à faire appel à Dr Pflum pour l'enlèvement des pièces de métal. Dr Pflum à son tour avait laissé une agrafe dans mon genou à l'endroit exact qui entrait en contact avec le sol, ce qui rendait impossiblement douloureux tout agenouillement. Je lui demandai ce qu'il en pensait. Je dis que je savais que ce n'était pas sa spécialité mais comme ces problèmes découlaient de l'accident, la TA en portait la responsabilité, n'est-ce pas? Il m'a répondu que oui mais qu'il était trop tard pour attaquer en justice chacun des docteurs et de toute façon l'affaire allait passer en jugement cet été et il était temps de clôturer cette affaire. Puis il m'a grommelé un discours où seuls les mots harcèlement sexuel étaient compréhensibles car il les prononçait soigneusement. Il les prononça à plusieurs reprises au milieu de son brouillage comme s'il voulait me causer de la gêne. Et d'après ce que je compris il me disait tout le contraire de ce que j'avais dit précédemment, que je devrais avancer tous les frais de ma poche. Le terme obfuscation me vint à l'esprit, pour caractériser la nature de ce discours.

Je me levai et me dirigeai vers la porte. J'étais épuisée par l'épreuve. Non seulement parce que j'avais dû revivre par le menu l'accident et mon séjour à l'hôpital, mais encore par l'attitude hostile et cruelle de l'avocat, cet avocat d'âge mûr qui était censé m'aider, me guider dans la jungle du droit. Apparemment il avait hâte que l'affaire se termine. Il y avait des intérêts cachés. « Je serai contente quand tout sera fini, » dis-je.

Je devais l'appeler jeudi pour fixer le rendez-vous de vendredi, mais vendredi matin je l'ai appelé pour dire que j'étais très occupée et préférerais venir la semaine suivante. Il m'a dit qu'il serait occupé à sélectionner le jury et que je drvrais appeler lundi prochain vers onze heures pour prendre rendez-vous. Le jour dit je parlai à Ira (Israel) qui m'a donné rendez-vous mercredi prochain entre 16H15 et 16H30.

Ce mercredi, Léonard m'a appelée à 15H30 pour annuler le rendez-vous. Inutile de venir, me dit-il, parce que le juge et le conducteur de bus seraient en vacances et la date de l'audience avait été repoussée au 16 août. Cela tombait bien qu'il annulle lui-même le rendez-vous car j'allais le faire, je n'avais vraiment pas envie d'y aller. Je voulais comprendre comment ils avaient l'intention de me flouer avant de les revoir. Apparemment il essayait de me rendre nerveuse en changeant les dates. Je le serais si j'étais aveuglée par l'appât du gain.

Depuis qu'Ira, au tout début de l'affaire contre la TA, m'avait dit d'un ton anodin qu'il vaudrait mieux que je dise dans ma déposition, que j'étais tombée tout de suite, au lieu de dire que le bus m'avait frottée sur toute sa longueur (sideswiped), j'avais essayé de visualiser la scène mais je n'avais jamais pu me représenter comment j'aurais pu tomber du côté gauche de cette manière. Je ne ressentais aucune émotion. Je n'avais pas pu leur expliquer comment l'instinct de survie m'avait fait comprendre en un éclair que si je tombais je mourrais, que si le bus touchait mon vélo je tomberais, et que je n'avais rien trouvé d'autre pour éviter de tomber, que de m'appuyer contre le bus avec mon épaule.

Je savais quel effet je produirais si je mentais au procès. Je donnerais l'impression que je récitais un texte appris par coeur. Si on me posait des questions en attaquant de biais, je répéterais toujours les mêmes paroles et serais sur la défensive. Mais pourquoi une personne innocente devrait-elle apprendre et répéter un texte? Dire la vérité ne demande pas de lourde préparation. On peut dire la vérité sous une variété de formes sans jamais se soucier de laisser échapper par mégarde des paroles compromettantes. Le jury percevrait mon manque de sincérité et mon récit serait disséqué, en particulier le récit de ma chute.

J'avais appris à mentir en même temps que j'avais appris à parler. J'avais ressenti une violence morale longtemps avant de connaître les mots pour en parler. J'avais été forcée d'adopter les mensonges de ma mère puisqu'elle était la source de tout ce dont j'avais besoin.

Comme les oiseaux qui ont une boussole interne, nous humains avons un sens du bien et du mal parce qu'il est nécessaire à notre survie. Ce sens nous dit quels actes sont favorables à la survie de l'espèce et lesquels y font obstacle. Ce sens existe avant même toute notion de spiritualité. Je crois que la source du ressentiment que j'éprouve à l'égard de ma mère, est dû au fait qu'elle a faussé ma boussole intérieure. Contrainte de mentir, de tourmenter et de décevoir, je regardais les honnêtes gens comme une espèce à part. J'étais un faux ambulant et regardais le monde qui m'entourait avec recul comme de l'intérieur d'un bocal, avec un sentiment de séparation, d'isolement, malheureuse au-delà de toute expression. Je pensais tout le temps que tout le monde était meilleur que moi et que je ne méritais pas de jouir de la vie comme eux. Je me sentais très seule.

J'étais incapable alors, de comprendre comment j'en étais arrivée là, mais je savais que ce n'était pas ce que j'avais voulu. Je n'avais jamais envisagé que je serais perdue dans un cauchemar sans fin. Un jour dans un club à Paris, en 1982, j'avais écouté une chanteuse qui était tellement ce que j'aurais aimé devenir que j'éprouvai la douleur immense de me trouver aussi éloignée de mon but, ayant perdu mon chemin dans des ruelles et des allées de traverse au lieu de rester sur la ligne droite . Au lieu d'être comme cette femme sur scène, à faire ce que j'aimais, j'étais une femme dans le public, la tête remplie de cocaïne et d'alcool, le cœur plein de sanglots écrasés.

Je réalisai alors que je ne pourrais jamais jouer de la musique à moins de redresser mon âme. Au cours de ma trentaine, qui correspond aux dix ans que j'ai passés à New York, j'ai rapporté mon âme à la forge et l'ai chauffée à blanc et à rouge, et je l'ai martelée jusqu'à ce qu'elle retrouve sa forme première. Ainsi je pourrais enfin jouer de la musique, regarder les gens en face et ne plus me sentir coupable. Je pense que se sentir innocent est un droit fondamental, péché originel ou pas.

Et maintenant cet avocat me forçait à mentir sous serment, et comme j'avais retrouvé ma droiture initiale le procès tout entier était entaché et j'étais à nouveau privée du confort moral de me savoir innocente. Dès la première fois où ils m'avaient demandé de mentir j'avais cherché un autre avocat, mais j'avais abandonné mes recherches après trois essais infructueux. Personne ne voulait de mon affaire alors j'avais continué avec ceux que j'avais déjà et j'avais fait ce qu'ils voulaient.

Pour les EBTs (Examinations Before Trial) du 7 août 1990 et du 28 août 1991 Ira Slavit avait fourni son propre sténotypiste de l'officine Diamond Reporting à Brooklyn, expliquant ce geste par une assurance que cela garantissait une plus grande exactitude, puis il m'avait envoyé les transcriptions. J'étais restée en contact pour savoir si le chauffeur du bus avait lui aussi fait des dépositions. Cela me prit des mois de rappels occasionnels avant qu'Ira me dise qu'il avait reçu les transcriptions de dépositions du chauffeur. À l'issue de cette conversation j'avais écrit:

30 septembre 1991
Appelé L. Slavit. Les deux dépositions du chauffeur sont contradictoires. Dit qu'il n'a pris le nom d'aucun témoin car il n'y avait qu'un seul passager dans le bus, à 1H15 sur la 5ème Avenue! La transcription de mon interrogation n'est pas encore arrivée. Ils m'appelleront dès réception.
Je dus encore attendre plusieurs semaines avant de recevoir les transcriptions des EBTs du chauffeur. La contradiction existait certes, mais sur un détail sans importance.

Je continuais à me demander comment ils allaient me duper, sentant leur trahison et leur malice me menacer comme si un vautour planait au-dessus de moi, prêt à fondre sur ma carcasse.

Voici comment je voyais ma situation: Toutes mes sources de revenus étaient bloquées; ma part légitime d'héritage m'était refusée, mes avocats travaillaient à me faire perdre mon procès et mes efforts pour gagner ma vie soit par la musique soit par la vente de bérets étaient contrecarrés par le harcèlement et le placement sur une liste noire. Je ne voyais dans mon futur que pauvreté, désespoir et déchéance, et la dégradation ultime de supplier ma mère de me venir en aide.

Pour accomplir le but de bloquer toutes mes sources de revenu, on avait infiltré ma vie dans tous ses aspects. Mon courrier était surveillé. Mon studio n'avait pas de secret pour mon propriétaire. J'en venais à me demander si mon téléphone et mon studio n'étaient pas équipés de micros et caméras invisibles et je me sentais comme le héros du roman 1984, observée par un Big Brother aux yeux innombrables qui scrutaient chaque recoin de ma vie. Je n'osais presque plus parler à mon chat, et seuls des couinements sortaient de ma gorge quand je voulais chanter. Ce n'était pas du tout improbable que mon propriétaire, qui avait été policier dans une vie antérieure, utilise ses connaissance de collecte de renseignement dans le privé.

Puisque la seule façon d'expliquer comment les choses avaient pris tournure avec CES était par la surveillance de mon téléphone et de mon courrier, j'étais d'autant plus persuadée que mon propriétaire était l'agent de ma mère, comme l'annonce dans le New York Times avait semblé indiquer. Et s'il l'était en effet, alors ce devait être lui qui dirigeait mes avocats dans le procès contre la Transit Authority, et lui encore qui avait donné des instructions à Nicole Montalette, mon avocate de succession à New York.

Comment pouvais-je gagner ma vie? Comment pouvais-je garder ma dignité? Avec un visa expiré, le seul travail que je pourrais trouver devrait être au noir et à un tarif horaire d'exploitation. Je connaissais le système. Le travail prendrait tout mon temps et toute mon énergie et je n'aurais aucun pouvoir de négociation, me laissant vulnérable à tous les abus qu'il plairait à mon employeur de m'infliger.

Le chèque de 8.000FF n'avait toujours pas été crédité sur mon compte et je faisais mes courses de ravitaillement à crédit à la bodega d'à côté dont les prix étaient beaucoup plus chers qu'au supermarché. M'ayant vu acheter des croquettes sèches pour mon chat, un serveur me demanda de lui rappeler le nom de la marque et par la suite ce produit ne fut plus en vente. Tous les jours je me demandais s'ils allaient exiger paiement et arrêter de me faire crédit, et je scrutais leur visage impassible pour voir un signe de leur intention. S'ils me réclamaient paiement sur le champ je n'aurais plus qu'à aller à Central Park cueillir des plantes sauvages comestibles. Mais comment ferais-je pour la bière et les cigarettes?

Les gens me manquaient de respect à la moindre occasion et chaque personne avec qui j'essayais de communiquer semblait faire partie de la conspiration. C'était de petits détails qui me révélaient leur allégeance et cela m'effrayait davantage que des actes ouvertement hostiles. Chaque fois que ces petits événements se produisaient ils me jetaient dans mon monde intérieur d'angoisse, de solitude, à me demander si c'était peut-être juste une coïncidence, auquel cas c'était moi qui devenais parano, une alternative peu rassurante.

Des pensées de suicide me venaient à l'esprit. Mais ne serait-ce pas dommage de mourir juste après avoir recouvré ma capacité de jouer de la musique? Juste après avoir atteint un niveau professionnel, quand mes doigts connaissaient si bien le manche de la guitare qu'ils s'y retrouvaient sans que j'aie à regarder, quand ma voix sortait enfin librement, riche et sonore? Mourir quand mon âme avait enfin retrouvé la paix et l'équilibre? Pourtant je me sentais sans espoir et fatiguée de lutter. Je continuais d'y penser. Comment m'y prendrais-je? M'ouvrir les veines dans la baignoire? Alors la dernière chose que je verrais serait le plafond dont une partie s'était effondrée à cause d'une infiltration d'eau, exposant des poutres pourries. Ou alors, je pourrais acheter de l'héroïne, suffisamment pour avoir une overdose du premier coup. Mais je savais que si je contemplais le suicide ce n'était pas un hasard. Mes ennemis y avaient travaillé toutes ces années et en fin de compte, je décidai de ne pas le faire pour ne pas leur donner cette satisfaction.

Je me mis à fantasmer que quelqu'un viendrait me tirer de là. Par exemple le propriétaire de la bodega. C'était un juif dominicain qui avait la soixantaine, bien conservé mais avec le dos un peu de travers et un index dont l'ongle était en forme de serre de rapace. Pendant une semaine je me demandai comment l'approcher. Je pensais que, puisqu'il avait vendu l'immeuble au propriétaire, il prendrait mon parti et me protégerait.

Pendant les quelques jours où l'idée me sembla bonne je sentis par anticipation le confort, le soulagement d'être protégée. Il faudrait que je lui donne quelque chose en échange. J'imaginais son doigt déformé sur mon corps, dans mes parties intimes et je me sentis dégoûtée, mais je laisserais faire en serrant les dents.

Alors un soir j'attendis la fermeture du magasin et entrai. Il était seul derrière le comptoir. L'idiot local était là mais je pensai qu'il n'était pas dangereux. Je dis à Martial que j'aimerais lui poser une question et lui demandai de m'appeler le soir même, et lui donnai le papier où j'avais écrit mon numéro de téléphone.

Il ne m'appela ni le soir ni le lendemain matin mais j'avais retrouvé un peu de mon esprit combatif et j'étais prête à affronter la vie sans l'aide de personne. J'allai à la bodega dans l'après-midi et lui dis « J'ai trouvé la réponse à ma question. »
- « What was it? »
- « Too late now. »

Tandis que je me complaisais dans mon mirage de sécurité, me berçant de l'illusion que quelqu'un allait me décharger de mon problème et s'occuper à le résoudre, je me détendis et passai des heures en alternant l'écriture et la lecture. Une vision maternelle faisait irruption dans mon esprit, les sourcils froncés et des rides verticales entre les deux, m'ordonnant de me lever et de m'activer. J'étais redevenue la fillette et l'adolescente, exposée à la vindicte public avec une pancarte pendue à mon cou portant la lettre écarlate de P pour « paresseuse ».

Pour ma mère, seul comptait le travail physique. Les occupations intellectuelles telles que la recherche, la réflexion ou la rêverie créative ne comptaient pas. Ce n'était que des prétextes à ne rien faire. Le message sous-entendu était de ne pas se servir de sa tête. Mais comme j'en étais consciente, il me fut possible de garder mon calme et de résister à la tentation de me lancer dans n'importe quelle occupation dans le seul but de faire taire cette voix qui me traitait de paresseuse. De plus, ne sachant pas quoi faire, je pourrais faire quelque chose que je regretterais car la panique n'est pas bonne conseillère.

Alors je lisais. Je relus les oeuvres complètes d'Arthur Conan Doyle en un gros volume de 1.122 pages, dans l'espoir de comprendre le procédé mental qui avait permis au héros Sherlock Holmes de résoudre tant de mystères. Je tentai de graver dans mon esprit le procédé de l'inférence et de l'appliquer aux mystères de ma propre vie. Je constatai avec plaisir que l'auteur avait une compréhension fine et compatissante de la psychologie féminine. Mais dans le dernier tiers de l'ouvrage je lus avec inquiétude: « Une des classes les plus dangereuses dans le monde, est la femme sans attache et sans amis. C'est la plus innocente et souvent, la plus utile des mortels, mais inévitablement elle incite les autres au crime. Elle n'a aucun appui. Elle change fréquemment de résidence. Le plus souvent elle est perdue dans un dédale obscur de pensions et d'hôtels résidentiels. C'est une poulette égarée dans un monde de renards. Quand elle finit par être avalée, sa disparition passe inaperçue. »

Ce passage, ainsi que l'affirmation par Edgar Poe, citée récemment dans la section Style du New York Times, que « Le sujet le plus poétique au monde est la mort d'une belle femme » me firent réfléchir davantage aux ramifications de mon isolement.

Tous les livres de psychologie pratique auprès desquels j'avais cherché de l'aide étaient quasiment inutiles maintenant. Au cours des dix ans pendant lesquels j'avais réparé mon âme je m'étais préparée à recevoir la révélation du la nature exacte de ma famille. J'avais arrêté le déni. D'accord, alors c'était vraiment de mauvaises gens. Et alors? Étais-je condamnée à souffrir leur persécution pour le restant de mes jours? Dans mon désespoir je me raccrochais aux paroles d'Edward Bach, qui avait découvert les remèdes floraux: « L'instabilité, l'indécision et l'irrésolution sont le résultat de notre refus d'être guidés par notre Moi Supérieur, et nous conduisent à trahir autrui par notre faiblesse. Un tel état serait impossible si nous avions connaissance de l'existence en nous de la Divinité Imprenable et Invincible qui est en réalité nous-mêmes... Notre mission dans la vie est d'obéir aux ordres de notre Moi Supérieur, sans nous laisser dissuader par l'influence des autres... Nous devons nous appliquer sérieusement à développer notre individualité suivant les impératifs de notre Âme, à ne craindre personne et à veiller à ce que personne n'interfère ni ne nous dissuade de poursuivre notre évolution, accomplir notre devoir et venir en aide à nos semblables. »

Depuis que j'avais abandonné pour le moment mon projet de jouer de la guitare en plein air, je passais toutes mes journées dans mon petit studio. Je sortais seulement pour aller à la bodega à côté et passais des heures à écrire sur mon ordinateur, une serviette éponge autour du cou, une autre sur le dossier de ma chaise, et un de mes bérets doublés de tissu éponge sur la tête, avec les cheveux rentrés dedans. J'achetais des nickel bags d'herbe à crédit auprès de trois dealers différents.

Je passai en revue tous les gens que j'avais connus à New York et ils m'avaient tous mis sur la liste noire. Même les gens qui m'avaient dit que je pouvais compter sur eux, m'avaient laissée tomber au moment où j'avais besoin de leur aide. Je ne trouvai aucun homme ni aucune femme de qui je ne pense: « Non, il m'a fait ceci ou cela. Elle n'est pas de mon côté. Elle accepterait de l'argent. » Je ne pouvais pas non plus interpeller un étranger avec mon fardeau et attendre qu'il le prenne en charge. Je m'exposerais à une nouvelle trahison.

Mon esprit cherchait à toute allure une issue comme une souris désespérée dans un labyrinthe. Si même en Amérique je n'étais pas à l'abri de ma famille, à quoi servaient toutes les difficultés que j'avais endurées? Cela rendait ma souffrance complètement vaine. La seule chose que je pouvais faire, c'était écrire. Je voulais faire la chronique des événements, me disant que si je devais mourir de ma propre main ou d'une autre manière, la chronique des événements qui avaient précédé ma mort compromettrait tous ceux qui avaient conspiré contre moi.


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