Chapitre 5

Ayant pris ma décision je commençai à faire les préparatifs du retour. J'appelai une société de fret international pour demander conditions et tarifs. Mais au fur et à mesure que je progressais dans l'exécution de mon plan, un sentiment de désespoir montait en moi, puis de la colère. Ma mère gardait de l'argent qui m'appartenait. Depuis le mois de février, 7.500 dollars m'étaient dûs au titre de ma part des loyers. Mais chaque fois que je réclamais mon argent, ma mère en faisait une expérience extrêmement pénible. Elle en profitait pour poser des conditions, pour extorquer ma signature et la perspective de devoir vivre à nouveau cette épreuve me dissuadait de réclamer mon dû. Cependant je ne pouvais pas passer encore une semaine comme ça, à attendre que le chèque en francs soit crédité sur mon compte, et en désespoir de cause je l'appelai en Bretagne où elle séjournait dans la maison de famille.

Elle interrompit notre conversation à peine commencée. Je l'entendis dire: « Allez, Youri, défends-toi! Tu en verras d'autres dans ta vie, tu sais! » Je lui demandai ce qi se passait. Elle me dit qu'elle était avec deux de ses petits-enfants, la fille d'Agnès, Gabrielle 6 ans, et le fils de François, Youri 9 ans. Il y avait aussi un garçon de Chernobyl de onze ans et une jeune fille au-pair. En ce moment le garçon de Chernobyl était en train de harceler Youri, c'est pourquoi elle avait encouragé son petit fils à se défendre. Puis elle ajouta: « Peut-être qu'il est trop jeune pour se battre contre un garçon de onze ans. » Apparemment cette pensée ne lui était jamais venue à l'esprit quand mes soeurs aînées me tourmentaient quand nous étions enfants. Ou alors elle avait pensé que je ne valais pas la peine d'être protégée. Disait-elle cela exprès pour me blesser?

Je lui demandai si le garçon de Chernobyl avait été irradié. Elle répondit avec une fierté démente que non bien sûr, ce garçon faisait partie de l'intelligentsia, ce qui voulait dire, je suppose, qu'il n'habitait pas à proximité de la centrale nucléaire comme les prolétaires. Puis elle m'expliqua que la municipalité d'Évreux avait organisé un séjour pour cinquante enfants de là-bas et elle s'était portée volontaire.

Je pus enfin parler de la raison pour laquelle je l'appelais. Ce serait difficile, me dit-elle, car elle n'avait pas tout cet argent avec elle. Chaque fois que je demandais du liquide elle me jouait l'air des Poches Vides alors qu'elle et mon père avaient depuis toujours alimenté des réserves secrètes d'espèces. Puis elle me demanda de patienter et le compteur des télécoms tourna à vide pendant un bon moment, et quand elle revint elle me dit qu'elle avait trois bons avec elle, dont le montant s'élevait aux trois quarts de ce qu'elle me devait pour les loyers. Elle pourrait les négocier le lendemain et m'envoyer le liquide par transfert. Elle voulait me faire croire qu'elle n'avait pas d'argent sur son compte en banque non plus! Et qu'elle était partie en vacances avec des bons du Trésor!

Je lui dis que j'avais décidé de revenir en France et lui demandai s'il y avait un appartement vacant dans l'immeuble du 13ème arrondissement, ou vivaient déjà d'autres membres de la famille. Elle me répondit qu'un locataire avait donné son congé et déménagerait fin juillet. « De plus, » ajouta-t'elle, « c'est ton droit. En tant que membre de la famille tu as un droit de préemption sur ces appartements. D'ailleurs, pourquoi payer un loyer si tu n'es pas obligée? » Essayait-elle de me faire oublier que mon père, onze ans plus tôt, m'avait expulsée sous la menace d'une intervention manu militari?

Il fut donc convenu qu'elle allait m'envoyer l'argent par transfert le lendemain et je le recevrais sous quatre jours. Elle donna l'impression que cela lui prendrait beaucoup d'effort mais que, en bonne mère, elle se mettrait en quatre pour me rendre service. J'avais été forcée de lui expliquer que j'étais en difficulté. Je raccrochai avec un sentiment de soulagement mais je me sentais humiliée et j'étais en colère contre elle. Elle ne me faisait pas de cadeau! C'était mon argent payé aux trois-quarts seulement, et avec six mois de retard!

Cette nuit-là je rêvai que c'était mon premier jour à Paris après mon retour en France. Je marchais dans un vieux quartier rénové et à la mode, à la recherche de personnes et de lieux qui me correspondaient. J'entamai une conversation avec une femme qui me conduisit dans une maison. Il n'y avait que des femmes à l'intérieur. Elles étaient belles, gaies, bien habillées et l'une après l'autre me firent visiter les étages de la maison. Il y avait un grannd escalier intérieur. Partout où mes yeux se posaient je voyais du luxe, des nourritures délicates, du mobilier précieux, des tapis, des bibelots. Les femmes avaient l'air heureux comme si elles étaient sous l'influence d'une drogue douce. Elles me traitaient comme une invitée d'honneur, me prirent la main pour m'entraîner dans un studio de danse, une bibliothèque, une salle de musique, autant d'endroits où j'aurais aimé passer du temps. Elles me dirent qu'elles seraient ravies de m'avoir en résidence avec elles.

Quand nous atteignîmes le dernier étage je compris qu'elles étaient toutes lesbiennes et que je devrais avoir des relations sexuelles avec elles si je voulais profiter de toutes les bonnes choses qu'elles venaient de me montrer. Puis je suis redescendue et au rez-de-chaussée je vis un groupe de fillettes sortir d'une pièce. Elles et les jeunes femmes qui les accompagnaient avaient l'air frais, propre et innocent. J'entrai dans la pièce qu'elles venaient de quitter et vis en son centre une piscine peu profonde dans laquelle d'autres fillettes étaient encore en train de s'ébrouer.

Dans cette piscine flottaient ce que je pris d'abord pour des jouets, des poupées, des baigneurs, mais qui se révélèrent, à y regarder de plus près, des fœtus dans divers stages de développement, certains tout petits, certains bien plus gros, avec lesquels les fillettes avaient joué.

Je me suis réveillée avec un sentiment de désespoir total et toute la journée je tentai, en faisant le tri de mes livres, d'éloigner le souvenir de ce cauchemar. J'avais décidé de déménager et cela semblait logique de commencer par me débarrasser de certains livres. Quelquefois cela me fendait le coeur de défaire une collection sur certains sujets, par exemple les relations homme-femme, et comment ils sont élevés différemment en fonction du rôle qu'ils sont censés jouer dans la société. Je me suis débarrassée d'un livre d'Histoire des États-Unis datant du XIXème Siècle, qui comportait de jolies illustrations en couleur.

Je remplissais mon sac de coursier avec tous les livres dont je ne voulais plus et allais les déposer sur les marches d'un immeuble inoccupé, un peu plus bas dans la rue. Bonarti me voyait faire les allées et venues. J'ai fait en tout cinq voyages. Un noir est venu rapidement et il a emporté tous les livres.

Il y avait deux livres que je ne voulais pas laisser tomber en d'autres mains. Il s'agissait de livres sur les relations hommes-femmes, l'un d'entre eux écrit par un certain Docteur Ellis, qui s'appelait « The Smart Woman's Guide to Meeting Men ». C'était un livre de psychologie pratique publié en 1960 qui encourageait les femmes à sortir de leur réserve traditionnelle et à faire le premier pas. Il incitait même les femmes à accoster dans la rue les hommes qui leur plaisaient. J'ai trouvé ces conseils vraiment alarmants. L'autre était de Cynthia Heimel et s'appelait « Sex Tips for Girls ». Publié dans les années 80 il incitait les femmes, là encore, à se lancer dans des aventures sans lendemain pour le plaisir et rien d'autre. Ces deux livres-là, je les ai mis à la poubelle.

Au fur et à mesure que je triais mes livres, mon studio devenait complètement chaotique et en revenant du dernier voyage je me suis dit que si je ne remettais pas de l'ordre immédiatement j'allais perdre le contrôle de moi-même, je commencerais à hurler et à lancer des objets contre les murs, perdre la boule. Alors j'ai commencé à remettre les livres que je gardais sur les étagères. Cette activité me calma. Je sentais que c'était l'instinct de survie qui me faisait faire cela. En début d'après-midi mon studio avait retrouvé son aspect normal.

Plus tard dans l'après-midi de ce 19 juillet je voulus lire les transcriptions des dépositions du chauffeur de bus. Je me souvenais d'avoir constaté une incohérence entre les deux. Ce n'était pas sur un sujet essentiel de l'affaire mais cela indiquait tout de même un mensonge, et maintenant que j'y pensais, ces deux dépositions m'avaient produit une impression étrange. J'avais essayé de comprendre la psychologie du chauffeur, ou au moins avoir une impression générale du personnage, et je n'y étais pas parvenue. Il m'avait échappé. Ce dont j'étais certaine c'était qu'aucun témoin n'était indiqué à la fin des documents et cela aussi me semblait bizarre. N'avais-je pas vu une foule se former en demi-cercle devant la bibliothèque centrale, tandis que j'étais affalée au beau milieu de la Cinquième Avenue? Pour ma part je n'avais recueilli les coordonnées d'aucun témoin. Comment aurais-je pu? Ce à quoi je pensais en attendant l'ambulance, c'est qu'il faudrait probablement m'amputer la jambe car j'avais entendu mes os se fracasser et j'étais sûre qu'il n'existait pas de remède pour ça.

Et si le chauffeur avait, en réalité, des témoins qui diraient la vérité à l'audience et détruiraient la crédibilité de mon témoignage? Bien que Léonard Slavit m'aie conseillé de ne pas me soucier de ce que le chauffeur avait dit, je voulais voir si ce qu'il disait s'harmonisait avec mes propres déclarations, puisque je n'allais pas dire la vérité!

Désobéissant à l'injonction de l'avocat, je cherchai ces transcriptions dans mon dossier mais j'eus beau fouiller, ne les trouvai pas et dus me rendre à l'évidence: elles avaient disparu. Au moment où je relevai la tête, en regardant par la fenêtre je reconnus Carlos au loin, avec sa silhouette reconnaissable entre toutes, en train de monter la pente en marchant sur la pelouse derrière une barre d'immeubles, au lieu de marcher sur Columbus Avenue. Il allait probablement rendre visite à son ami le compositeur cubain Mario Bauza qui habitait un peu plus haut.

Quelques secondes à peine après que j'eusse constaté la disparition de ces transcriptions, Léonard Slavit m'appela au téléphone. « Comment allez-vous? » me demanda-t'il.
— « Je viens d'avoir une mauvaise surprise. Je cherchais les transcriptions des dépositions du chauffeur et je ne peux pas mettre la main dessus! »
— « Oh, ne vous inquiétez pas, nous vous laisserons les lire la prochaine fois que vous viendrez nous voir. Ce qui est important, c'est que vous révisiez vos propres déclarations pour être prête. Je vous appelais pour dire que le procès a été repoussé au 16 août parce que le chauffeur est en vacances. »
— « Et vous, allez-vous prendre des vacances? »
— « Pas en ce moment. »

Je me rendis au commissariat de police déclarer le vol des documents. La femme qui me reçut me demanda quelle était la valeur des objets dérobés, comme si on ne volait des objets que pour leur valeur marchande. Je dis que l'action en justice à laquelle le document était liée était d'un million de dollars. Mais la femme refusa d'enregistrer ma déclaration car l'objet dérobé n'avait pas de valeur intrinsèque, ce n'était que du papier.

C'était la compulsion de faire quelque chose, n'importe quoi, qui m'avait fait me débarrasser de mes livres. La panique avait commandé mes actes. La perspective de retourner en France me faisait l'effet de sauter de la poêle au feu, comme disent les Américains, ou me jeter dans la gueule du loup, comme disait, toujours avec joie, ma sœur Agnès. Je ne voulais pas y aller. Rien à faire, je ne voulais pas y aller. Tous mes instincts se rebellaient à l'idée. Peut-être que j'allais me tuer après tout, et si je pouvais attendre que l'argent soit enfin crédité sur mon compte, je le ferais dans le confort, sinon je le ferais au rabais.

Oui, le problème si je le faisais ici, serait de voir le plafond effondré si je m'ouvrais les veines dans la baignoire, ou les cafards qui envahiraient mon corps dès que j'arrêterais de respirer si je mourais d'une overdose sur mon lit. Je n'aimais aucune de ces idées. Et qu'adviendrait-il de mon chat? Voilà, je l'amènerais chez le vétérinaire et la ferais euthanasier avant de me suicider, comme ça elle mourrait en étant heureuse.

Je ne savais pas ce qui m'effrayait le plus: les Slavits qui travaillaient à ma perte, ou le propriétaire avec cette expression diabolique que j'avais aperçue quand nous nous étions croisés. Je voulais lui demander de ne pas le faire, quoi que ce soit.
— « Ne le faites pas! » Je voulais l'implorer mais n'avais pas de marge de négociation.
— « Faire quoi? » me demanderait-il.
— « Ce que ma mère vous a dit de faire! »
Il me dirait que j'étais folle mais je savais qu'il exécutait des ordres. Mais je ne voulais pas qu'il sache que je savais, et plaider ma cause sur la base de considérations humanitaires serait un gâchis de salive avec lui.

Avec l'argent, je pourrais mourir avec élégance. Je réserverais une chambre au Plaza, je m'habillerais d'une belle chemise de nuit comme une vedette du cinéma et boirais du champagne pour célébrer ma délivrance. Après une ou deux bouteilles livrées par le service de l'hôtel, je me porterais le coup d'adieu, laissant derrière moi une disquette qui expliquerait tout. Ils me trouveraient le lendemain. Cela était préférable. Alors me débarrasser de mes livres était un pas dans la bonne direction après tout. J'imaginais le gros titre dans le Daily News WOMAN KILLS SELF TO AVOID MURDER Une femme se suicide pour échapper à l'assassinat.

Lundi 26 juillet je me suis réveillée avec un regain d'espoir. J'ai noté le numéro du Centre de Prévention du Suicide et me suis demandé si j'allais appeler ou pas. J'ai décidé de ne pas appeler, certaine qu'ils me croiraient folle si je leur parlais de la conspiration contre moi, et ils me diraient de me faire hospitaliser. J'avais peur que s'ils ne me comprenaient pas je me sentirais encore plus seule et incomprise, déçue encore une fois de mes semblables, et que cela ferait pencher la balance du côté du suicide, alors même que j'essayais de l'éviter.

Mon horoscope dans le Daily News disait: « Utilisez vos sursauts d'énergie à des fins pratiques. Vous pouvez être puissant quand confronté à des défis. Vous pourriez regretter très vite d'avoir sacrifié l'amitié pour des gains matériels. » Comme le propriétaire était Scorpion lui aussi, du moins c'est ce qu'il m'avait dit, je pensai que la dernière phrase s'appliquait parfaitement à la situation et disait en une seule phrase ce qui me tourmentait, et la phrase précédente m'encourageait à persévérer.

Il est venu frapper à ma porte vers midi. J'ai entrouvert la porte et il a jeté un regard perçant à mon ordinateur. Depuis que j'avais arrêté de jouer de la musique dehors je passais tout mon temps dans mon studio à écrire. Il me demanda si le chèque avait été enfin crédité et j'ai répondu non. Je ne voulais pas qu'il rentre alors je suis sortie et nous avons parlé dans le couloir en marchant vers le hall d'entrée.

J'exprimai de l'irritation contre les banques qui prenaient si longtemps et qui faisaient travailler mon argent pour gagner des intérêts pendant que j'attendais. « Vous savez, il y a des gens qui feraient n'importe quoi pour de l'argent! » « C'est vrai! » répondit-il. Je me sentais exaltée. J'avais la certitude que je me tirerais de ce mauvais pas. L'horoscope prédisait sa défaite. Je décidai de le démoraliser et je fis plusieurs sorties de l'immeuble avec un casque sur les oreilles en fredonnant, « Que sera sera, whatever will be will be, the future's not ours to see, que sera sera, what will be will be. » C'était tout ce que je savais de la chanson, mais en regardant L'Homme qui en Savait Trop, le film d'Hitchcock où une mère chante cette chanson à son fils, je fus choquée par le contenu du texte. En effet, c'est une petite fille qui demande à sa mère si elle sera belle et riche quand elle sera grande, à quoi sa mère répond « Que sera sera... » en italien donc, la langue ancestrale du propriétaire, et ma propre situation était étroitement liée à ma mère! J'avais sans le savoir avec cette chanson mis le doigt sur le coeur du problème.

Vers 14H la BNP m'a appelée pour me dire que de l'argent était disponible pour moi. J'ai dit que je me mettais en route immédiatement et à 14H55 je me présentai au bureau de la banque, au troisième étage d'un immeuble moderne. Ce n'était pas une agence grand-public où les gens font des opérations quotidiennes, c'était plutôt une agence de trading. « Je n'ai que des billets de cinquante » me dit le réceptioniste en français, sortant une liasse de son tiroir sur la bande de laquelle était inscrit le nombre de quatre mille dollars. Je n'avais pas envie de compter les billets mais je pensai que c'était la chose à faire et me mis à les compter. Pendant ce temps une femme se présenta et demanda à l'homme le solde de son compte. Je ne levai pas les yeux ni ne lui prêtai attention mais je l'entendis dire « Cinquante mille dollars. » « Ah! Merci! »La femme se dirigea vers la sortie puis elle revint sur ses pas et lui demanda: « Combien avez-vous dit, déjà? » Il lui répéta le nombre. « Ah! Merci! Je n'étais pas sûre! » puis ajouta: « Ne vous inquiétez pas, vous avez assez! »

Quel dialogue bizarre! L'employé ne lui avait même pas demandé son numéro de compte, il avait la réponse toute prête, et de toute façon cela ne se faisait pas d'annoncer à haute voix dans un lieu public le montant du solde d'un client, surtout que, je le répète, ce bureau n'était pas une agence commerciale pour le grand public. Le fait que l'argent qui m'était destiné ait atterri là était dû au fait que ma mère avait fait le virement depuis son compte BNP en France et je ne faisais que le recevoir en espèces sans y avoir de compte. Alors ce dialogue était une mise en scène!

Nous étions ensemble dans l'ascenseur la femme et moi mais j'étais absorbée dans mes pensées et je ne la regardai pas, mais je sentis qu'elle me regardait. Je revins immédiatement chez moi et appelai le cabinet Slavit pour demander s'ils avaient reçu le rapport du médecin. Il dit qu'il n'y aurait pas de rapport écrit cette fois, que le docteur viendrait témoigner en personne.

Le lendemain j'achetai un cadenas. Je demandai quelque chose de fort et le serrurier me recommanda la marque American. J'achetai aussi des magazines d'investigation criminelle, des disquettes, déjeûnai à un restaurant indien en compagnie du magazine Mad et me détendis. Je vis une annonce dans la rue, collée à un arbre ou à un poteau, offrant une chambre à louer dans un appartement, et spécifiant « Musicians OK ». Je trouvai que c'était insultant pour les musiciens de leur dire qu'on les tolérait. J'eus aussi l'impression que l'annonce m'était destinée personnellement, comme quatre ans plus tôt, l'annonce dans le New York Times à laquelle j'avais répondu.

Pendant que je remettais mes livres en ordre quelques jours plus tôt, j'avais eu en mains le catalogue en couleur de mosaïques romaines des V et VIème Siècles provenant de l'actuelle Syrie. Ce catalogue provenait de la galerie que j'avais visitée en 1989 quand je m'étais trompée d'étage, le jour où je voulais visiter une chambre à louer dans l'immeuble. Je n'avais pas jeté ce catalogue avec les autres livres, c'était heureux. Je l'avais conservé pendant quatre ans, remettant toujours à plus tard la tâche de rentrer en contact avec les autorités concernées pour signaler ce que je considérais un trafic d'antiquités. Je ne voulais pas mourir sans avoir signalé ce trafic et si c'était le seul service que je pouvais rendre à l'humanité, je ne mourrais pas pour rien. Je relus l'article du New York Times qui était paru sur le sujet à la même époque et que j'avais découpé et placé dans le catalogue. The Art Research Foundation était le nom de l'organisme chargé des investigations. Je l'appelai. Je dis que j'avais des informations sur des mosaïques volées et un catalogue. Ils étaient intéressés. J'ouvris un nouveau dossier dans mon ordinateur et racontai par le menu les circonstances de ma découverte et tout ce dont j'avais été témoin.

Mais j'hésitais sur la quantité d'information personnelle que je devais fournir. Devais-je prétendre que je vivais une vie ordinaire et que je recherchais un logement dans des circonstances normales, ou donner quelques informations de fond et expliquer dans quel état proche de la terreur j'étais, au moment de ma découverte, et pourquoi? La façon dont ma sœur Agnès m'avait traitée était-elle en rapport avec le vol des mosaïques? Devrais-je dire seulement que la chambre ne me convenait pas ou donner des détails sur l'impression de danger que j'avas éprouvée? Devrais-je expliquer que j'avais personnellement des raisons de craindre le vol et expliquer pourquoi? En bref, mes propres problèmes étaient-ils liés d'une façon ou d'une autre au vol des mosaïques?

Je fixai un regard intense sur les mosaïques du catalogue avec une émotion de douleur et de malaise. Elles montraient des formes géométriques dans des tons de beige clair à marron foncé. La plupart représentait des tresses complexes à trois ou quatre brins. L'illusion optique nous faisait oublier que ces formes étaient composées de milliers de petits morceaux de marbre disposés sur une surface plane. Elles étaient l'œuvre d'un génie. Cette beauté me faisait mal mais je ne pouvais m'expliquer le malaise que je ressentais. Un malaise lié peut-être à une honte extrême, une honte tellement brûlante qu'elle m'anéantirait, et chaque fois que je la ressentais, j'essayais de la bloquer mentalement. Les mosaïques avaient été volées, certes, mais il y avait davantage. Une vérité hideuse se frayait un chemin vers ma conscience et j'avais peur de savoir, j'avais peur de perdre quelque chose de cher, une grosse illusion à laquelle je m'étais accrochée pour survivre et qui se révélait à la longue, ne pas fonctionner du tout. Je m'étais abritée derrière cette illusion et elle allait être détruite et je me retrouverais nue. J'étais sur le point d'obtenir de nouvelles connaissances et je devrais alors modifier ma façon de fonctionner en tenant compte de cette information, et j'avais peur que le choc soit si violent que je ne pourrais y survivre.

L'oppression me pesait de plus en plus lourd. Il fallait que je fasse l'effort d'ouvrir grand la bouche et d'étirer les muscles de mes mâchoires pour contrarier l'angoisse qui me prenait à la gorge. Je me voyais revenir du vétérinaire avec le corps sans vie de Bibi. Je la regarderais. Peut-être que le vétérinaire m'aurait demandé pourquoi je voulais la tuer et il aurait fallu que je lui donne une raison acceptable. Je n'aurais pas pu dire: « Parce que j'ai l'intention de me suicider et je ne veux pas qu'elle tombe entre de mauvaises mains. » Je sentirais la perte irréparable de mon seul companon, me souviendrais de son caractère, ses préférences, ses habitudes, son horloge interne infaillible à laquelle j'en étais venue à me fier. Je sentirais son absence et continuerais sur le chemin de la disparition dans lequel je m'étais déjà engagée en me débarrassant de mes livres. Mon tour allait venir.

Mais quelque chose en moi se débattait et protestait chaque fois que je me laissais aller à l'idée d'abandonner le combat. C'était la Vie en moi qui refusait de me laisser fermer boutique. Je n'avais pas tout essayé. Je n'avais pas encore essayé de jouer à Washington Park et j'étais sûre que ça marcherait bien là-bas. Je n'avais pas encore essayé d'ignorer les salauds qui me suivaient, ni joué malgré leur présence. Mais je ne voulais pas retourner jouer avant d'avoir écrit ce récit parce que j'avais peur d'être attaquée et blessée, et si je perdais connaissance, je voulais que ce récit soit entre les mains de ceux qui viendraient me secourir. Alors je porterais toujours avec moi une disquette quand je sortirais pour jouer, et le mot de passe, je l'écrirais sur ma peau.

Je savais que la raison pour laquelle je pensais au suicide était que la seule alternative était d'être abattue d'une balle si je jouais dehors et cette pensée me terrifiait. Mais peut-être que je pourrais sauver ma peau en n'étant pas obstinée. Jouer dehors était peut-être une corvée après tout, plus dangereux que quand j'avais essayé la première fois il y a quatre ans, avec davantage de sans-logis, davantage de crime et d'insanité. Ce serait peut-être plus sage de tenir compte des avertissements, attendre que de meilleures circonstances soient offertes. Mais je voulais tellement jouer pour un public. J'étais tellement frustrée, tellement outragée. Pourquoi faisait-on tant de cas du Premier Amendement si des gens pouvaient vous terroriser pour vous faire taire, et vous forcer à rester chez vous?

Mais au moment même où j'étais le plus résolue à en finir, les contes de Grimm me revenaient en mémoire, où celui qu'on méprisait finissait par gagner parce que sa bonne foi l'avait sauvé, alors que ses frères qui avaient été malhonnêtes perdaient tout. Je me souvenais du petit bonhomme qui avait été plus malin que ses ennemis et qui avait gagné alors qu'on n'aurait pas donné cher de sa peau. Je me souvenais de David et Goliath. De la fourmi qui, tenue prisonnière tout l'hiver par la Reine des Glaces, avait repris son pélerinage au printemps avec un courage et une détermination intacts comme si de rien n'était.

Maintenant que j'avais commencé à écrire mon histoire, je voulais qu'elle se termine bien. Ce n'était plus une note de suicide de deux cents pages, c'était un document vivant qui voulait une fin heureuse et exigeait de moi qu'à mains nues je tue le monstre à sept têtes. Cependant ces visions de ma victoire finale étaient fugaces et mon esprit critique reprenait le dessus, la voix maternelle me demandant d'un ton sarcastique pour qui je me prenais. Le lendemain matin je sentis que la fin était proche.

Ce fut avec un sentiment de solitude extrême, comparable à celui qu'éprouverait un mourant lors de sa dernière conversation, que j'appelai l'avocat qui représentait l'église de Chypre à Washington. J'avais lu son nom dans l'article du New York Times d'août 1989, relatant son succès au procès qu'il avait intenté contre une marchande d'art qui avait acheté des mosaïques volées provenant de l'église de Chypre. Je dis à la réceptionniste que Mr Kline ne me connaissait pas mais que j'avais des informations concernant des mosaïques. L'avocat prit mon appel immédiatement.

Je lui racontai brièvement mon expérience dans les locaux de Vive la France sur la 14ème Rue puis, sans y avoir pensé à l'avance, je lui dis que j'avais moi-même été victime de vols de mes oeuvres artistiques et je commençai à pleurer. Il s'exclama « Quand? » et je lui répondis, au sujet du vol de mes photos, que c'était dans la même période que j'avais vu les mosaïques. Il me demanda qui je pensais était l'auteur et je ne savais pas de quel vol il parlait mais dans un éclair de lucidité je compris que les deux vols avaient un même auteur et avec un spasme qui me tordait les tripes je m'exclamai: « Ma propre sœur! »

Je sentis immédiatement qu'une tension intolérable s'était relâchée. Je retrouvai mon calme et lui demandai s'il pensait que l'Art Research Foundation pourrait mener à bien l'enquête. Il me répondit que cet organisme avait accès à des dossiers internationaux et qu'il avait le support de nombreuses agences telles que le FBI, Interpol, les Nations Unies, l'UNESCO etc.

Je terminai ma lettre. Il ne me restait plus qu'à dire que j'avais personnellement été victime de vol de mes œuvres d'art (écrits, photos) et que je pensais que l'auteur était le même que pour le vol des mosaïques. En relisant cette lettre je crois qu'ils ont dû me prendre pour une folle, mais on voit bien la détresse extrême qui m'animait. Je nomme des membres de ma famille comme suspects, je donne leur adresse, alors forcément ils ont pu croire que j'avais tout inventé pour me venger d'une offense intra-familiale car a priori, à part le nom de la galerie qui faisait référence à la France, et la proximité dans le temps entre de la visite de ma sœur à New York et ma découverte de la galerie, et la possibilité que cette annonce dans France-Amérique d'une chambre à louer ait été un piège à mon intention, il n'existait pas de lien entre de vol de mes oeuvres et celui des mosaïques.

Quelques jours plus tard je me rendis aux bureaux du cabinet pour que des photos de mon genou soient prises. Ce fut une épreuve très pénible à laquelle je ne m'attendais pas. En effet le père Slavit, Léonard, se glissa vers l'avant sur son siège tout en reculant son buste, apparemment pour être à la bonne hauteur car il m'avait fait monter sur une plateforme, et son sexe était moulé de façon obscène par son pantalon mais il faisait semblant de ne pas le savoir. Il se tortilla tel le grand photographe de mode qui prend des poses improbables pour prendre LE cliché alors q'il s'agissait uniquement de photographier mes genoux. C'était la première fois que je venais depuis que je lui avais dit que les dépositions du chauffeur avaient disparu de mon dossier, et j'étais tellement dégoûtée par ce qui venait de se passer que je n'avais qu'une hâte: m'en aller, et l'idée de demander à lire ces dépositions ne m'effleura même pas.

Une fois dans la rue j'entendis le son inattendu d'un biniou. C'était un grand bonhomme en kilt écossais et tout le reste du costume, aveugle apparemment car il avait les yeux fermés, qui se tenait debout contre l'immeuble d'où je sortais. Il jouait des airs que je connaissais par cœur pour les avoir entendus toute mon enfance lors des vacances en Bretagne. C'était bien des airs bretons, pas des airs écossais! Je m'arrêtai pour l'écouter et lui donnai de l'argent avant de repartir. Maintenant la pensée de lire les dépositions du chauffeur m'avait complètement désertée! Sinon j'aurais encore pu faire demi-tour et remonter au bureau de mon avocat, et demander à les lire.


[ACCUEIL] - [SOMMAIRE] - [CONTACT] - [Sommaire du Livre] - [Chapitre précédent] - [Chapitre suivant]