Chapitre 6

L'eau du W.C. fut coupée tout le weekend. J'avais cherché la valve, puis j'avais enlevé le couvercle du réservoir pour montrer aux usagers qu'il était vide mais ils pissèrent néanmoins dans la cuvette et le lundi venu l'odeur était puissante. On était le 2 août. À 8 heures j'appelai le bureau. Ce fut José qui répondit. J'étais excédée. Je lui demandai pourquoi l'eau avait été coupée dans le W.C. Il me dit que c'était à cause d'une fuite dans la cave. J'avais entendu cette histoire de fuite dans la cave une fois de trop pour y croire encore. Depuis le début de l'année il y avait eu plusieurs incidents très contrariants et ils avaient tous été expliqués par une fuite dans la cave. Maintenant je comprenais que c'était du harcèlement.

Mardi matin, le 3 août, j'entrai dans le bureau du propriétaire. Je m'assis en face de lui et lui demandai s'il avait reçu mon chèque. Il eut l'air étonné un instant puis il dit oui. Je lui dis que le plafond de la salle de bain avait besoin d'être réparé, que le robinet dans ma cuisine fuyait et je lui demandai pourquoi l'eau du W.C. avait été coupée tout le weekend.

Sa voix calmante réussit presque à me convaincre que c'était à cause d'une fuite dans la cave et que j'avais eu tort de le soupçonner de faire cela pour me harceler. Mais dans le couloir en retournant chez moi je réalisai que j'avais été bernée une fois de plus. Je décrochai le téléphone et l'appelai, sentant la colère monter en moi.
— « Il n'y avait pas de fuite, » lui dis-je. « L'eau a été coupée parce que vous avez demandé à José de la couper. »
— « Qu'est-ce qui vous fait penser ça? »
— « Parce qu'il avait l'air gêné quand je lui ai parlé. Il ne m'a pas regardée dans les yeux. Si vous faites encore quelque chose comme ça je vais porter plainte contre vous pour harcèlement. »
— « Pourquoi est-ce que vous ne me parlez pas en face à face, » me demanda-t'il, comme si c'était par poltronnerie que je lui parlais au téléphone.
— « Parce que c'est le seul moyen de vous parler! Il faut que vous m'écoutiez! »
— « Pensez-vous que je demanderais à José de couper l'eau du W.C. pendant le weekend? »
— « Absolument! »
— « Mais cela incommoderait non seulement vous mais tous les autres locataires! »
— « Qu'est-ce que vous en avez à faire? »
— « Mais alors ce n'est pas du harcèlement! »
— « Si! C'est du harcèlement! Après m'avoir harcelée sexuellement pendant deux ans, depuis le début de l'année vous me harcelez avec des problèmes d'eau. »
— « Ce n'était pas du harcèlement sexuel. C'est seulement qu'il ne peut rien y avoir entre nous car je suis le propriétaire et vous êtes locataire. »

Comme s'il venait de réaliser! Chaque fois qu'il était dans une position indéfendable il avait recours à cet argument. Comme un poltron il se réfugiait dans son statut social, il n'avait pas le courage de débattre sur un pied d'égalité.

Il changea le sujet et me parla du W.C. de l'étage supérieur qui parfois débordait et causait un flux d'eau devant ma porte. Il me demanda s'il y avait eu une inondation au cours des trois semaines précédentes. Je répondis que non, me demandant s'il attendait que je lui sois reconnaissante qu'il n'y en ait pas eu, et je lui expliquai le problème, disant que c'était un problème mécanique dans le réservoir d'eau. Il me promit de s'en occuper et essaya de terminer la conversation sur une note de bonne volonté mais je le ramenai au sujet.

— « Je sais que vous avez de mauvaises intentions, » lui dis-je. « C'est pour cela que j'ai laissé ces horoscopes près de votre bureau. »
— « Quels horoscopes? Où? »
Je savais qu'il les avait trouvés. — « Je ne vais pas vous laisser continuer à me harceler. Physiquement vous êtes ok mais vous avez un problème de caractère. Si vous faites quoi que ce soit contre moi vous le regretterez. »
— « Je vais m'occuper du W.C. aujourd'hui même. »

Le lendemain le concierge d'un autre immeuble appartenant à Bonarti, à l'angle nord-ouest de la 95ème Rue et Amsterdam Avenue, est venu réparer le robinet dans ma cuisine. C'était un hispanique d'environ trente-cinq ans, je pensais qu'il venait d'un pays d'Amérique Centrale. Il était mince et avait des traits agréables. Son nom était Eliel. Tandis qu'il faisait la réparation je m'aperçus que ma montre et mon réveil n'ffichaient pas la même heure: le réveil était exactement une heure plus tard que ma montre.

Le surlendemain dès 9 heures du matin Eliel et Glen commencèrent à réparer le plafond de la salle de bains. Je les vis au moment où ils partirent. Eliel me dit qu'ils termineraient le lendemain et je dis d'accord. Plus tard il est revenu prendre l'échelle et à nouveau il me dit avec empressement qu'ils termineraient le travail le lendemain. Je ne répondis rien et souris car j'étais amusée par ce changement d'attitude de Bonarti, que j'interprétai comme une admission de sa part. Eliel dut rendre compte de ma réaction à Bonarti qui dut comprendre la raison de mon sourire, parce que le lendemain personne ne vint terminer le plafond de la salle de bains.

Le propriétaire était coincé dans une tenaille: s'il ne faisait pas les réparations, c'était pour me harceler, s'il les faisait trop vite c'était une admission de faute.

J'avais récemment écrit au notaire de la succession, lui disant que je souhaitais vendre ma part dans la maison de Bretagne ainsi que mes intérêts dans plusieurs biens immobiliers, pour un total de 120.000FF.

Le 5 août je reçus une lettre de ma sœur Sophie. Pour résumer elle disait:

Tu as perdu, tu n'as pas eu de chance, les gens ne t'aiment pas. Quand je dis qu'ils n'ont pas reconnu ta valeur, c'est seulement pour être gentille avec toi.

J'aimerais te montrer la maison que j'ai achetée avec l'argent liquide de papa. Puisque j'ai vendu mon âme pour cet argent, j'aimerais que tu m'envies alors que toi tu n'as rien. Je veux que tu sois malade d'envie, je veux t'humilier, te narguer avec le confort dont je jouis, te faire sentir gênée et te traiter comme une merde, comme le parent pauvre.

Mais en même temps je ferai semblant d'être de ton côté en me plaignant de maman et de nos autres frères et soeurs, Je ferai semblant d'avoir été spoliée et je justifierai ma maison en disant que c'était une bonne affaire que je ne pouvais laisser passer et de toute façon une femme seule avec des enfants a priorité sur une femme seule sans enfant.

Tandis que tu passes tes jours et tes nuits toute seule, j'ai un compagnon qui non seulement me baise mais encore, travaille gratis à réhabiliter la maison. L'imbécile croit qu'il y gagnera quelque chose.

Concernant la succession, je ne veux vraiment pas que tu aies cet argent à ta disposition, alors je te mets un bâton dans les roues en disant que moi aussi, je veux vendre ma part de cette maison. Et puisqu'il est impossible de nous payer toutes les deux, alors aucune ne sera payée, et avant qu'un Anglais n'achète cette maison, il se passera bien cinq ans ha ha ha!

J'ai donné ton numéro de téléphone à mon fils. Avec des copains ils font un voyage à New York. Il se peut qu'ils viennent te voir. Cela te fera de la visite pour une fois!

Je fais du travail social de haut niveau et travaille dans un ministère. Je continue mes études et passe des examens. Je n'ai pas eu le bac mais en tant que mère de trois enfants, j'ai obtenu un diplôme d'équivalence qui me permet de poursuivre des études supérieures. Je sais que cela t'a rendue malade quand tu as dû travailler comme dactylo dès que tu as eu le bac alors que tu voulais étudier le cinéma, et cela me donne du plaisir de te rappeler ce souvenir douloureux.

Mes enfants font des études supérieures et voyagent pendent leurs vacances. Cela me fait plaisir de te citer des acronymes impressionnant comme la CNAM et GC, et il aura le beurre et l'argent du beurre puisqu'il travaillera à mi-temps. Tu vois, je fais des études supérieures, mes enfants font des études supérieures et nous obtenons tous des diplômes universitaires, mais pas toi.

Écris-moi, ta soeur qui t'aime.

Si on écartait tout ce qui était gluant, l'essence du message était que je ne pouvais pas avoir l'argent que j'avais demandé. C'était incroyable qu'elle ait pu avoir cette idée de bonne foi. Cette lettre arrivant si tôt après que j'eusse fait la demande au notaire faisait plutôt l'effet d'une contre-mesure. Je pouvais les voir se féliciter d'avoir si habilement contrecarré mes attentes.

Le dimanche suivant, le 8 août, j'appelai ma mère. Je lui parlai de la lettre de Sophie. Comme elle était hypocrite de m'appeler « chérie » en m'accablant d'insultes voilées. Je m'attardais sur les deux premiers paragraphes de sa lettre quand ma mère m'interrompit: « Et t'a-elle parlé des Hurlevents? » J'ai dit que oui, et que la seule raison pour laquelle elle disait vouloir vendre sa part, était pour m'empêcher de recevoir ma propre part. J'ai dit que si je ne pouvais pas vendre ma part, que la somme que je réclamais me soit payée à titre d'avance sur ma part d'héritage. Elle a rétorqué que les frais de rénovation d'un des immeubles absorbaient les liquidités et me demanda pourquoi je ne m'adressais pas aux notaires. « Parce qu'ils ne font rien sans ta permission alors autant te demander directement! » Je lui dis que je savais qu'elle, ma mère, faisait tout en son pouvoir pour m'empêcher d'avoir de l'argent et que c'était difficile de faire valoir ses droits avec la mafia Picart. Elle n'a pas répondu.

Je lui ai demandé de m'envoyer les 12.000F qui me restaient dus au titre de ma part des loyers et elle m'a répondu que le total n'était pas 42.000 mais 37.000 car il y avait 5.000F de frais administratifs! Une somme qu'elle avait inventée histoire de me payer le moins possible. Cela faisait 21% du total! de Elle m'a dit qu'elle s'en occuperait dès mardi car la banque était fermée le lundi. Je lui ai rappelé que c'était inutile de faire comme si elle se mettait en quatre pour accéder à mes demandes, car cet argent m'était dû depuis février et j'aurais pu gagner des intérêts avec si je l'avais placé. J'ai parlé à nouveau des notaires qu'elle a choisis spécialement pour qu'ils fassent ce qu'elle voulait. Elle a protesté que c'était mon père qui les avait choisis, que Me Gence avait été élu président de l'Association des Notaires etc. Je croyais qu'elle mentait et qu'elle essayait de me convaincre que les notaires étaient impartiaux.

Elle me dit que ma marraine Alice Perret était avec elle. Elle avait été amputée (Sic) d'un sein et son espérance de vie ne dépassait pas cinq ou six ans. Elle suivait le traitement standard et avait perdu tous ses cheveux. Je pensai à elle et à ce qu'elle devait ressentir à l'approche de la mort, après avoir trahi sa propre filleule. En tant que marraine, n'était-elle pas censée m'aider et me protéger au cas où mes parents ne se montraient pas à la hauteur de leur tâche? Mais le sacrement du baptême n'avait sans doute pas valeur contractuelle. Cependant dans ma famille on attachait de l'importance aux parrains et marraines. On leur envoyait une carte de voeux à Noël, ils nous faisaient des cadeaux.

Et moi, la naïve, j'y avais cru, j'avais cru sincèrement qu'ils se sentaient investis d'une mission à mon égard, car si j'avais été marraine j'aurais pris mon rôle au sérieux. Mais comment aurais-je pu espérer que ma marraine s'opposerait à ma mère pour me défendre? Alice était la cousine de ma mère et elles avaient passé de nombreuses vacances ensemble. Quand je lui avais écrit quatre ans auparavant pour lui demander de l'aide, quand j'étais terrifiée par Agnès, elle m'avait repoussée avec dédain et condescenscion. Quand j'étais venue en France à l'occasion du décès de mon père trois mois après mon accident, elle était restée sur la terrasse pour se cacher de moi. Quel effet cela lui faisait-il maintenant, quand elle voyait sa tête chauve dans la glace?

Ma mère était aussi avec son amie Louise, une femme à tête de souris qui me regardait toujours par en-dessous et me parlait toujours sur un ton de commisération comme si elle était désolée pour moi. J'imaginais les échanges entre ces trois femmes, ces trois sorcières qui devaient chercher un moyen pour m'éliminer.

Après avoir raccroché je me suis souvenue que ma mère, alors que je lui parlais de la lettre de Sophie, m'avait interrompue pour me demander si Sophie m'avait parlé des Hurlevents. Pour moi, cela prouvait que l'idée de vendre sa part de cette maison venait de ma mère. Je la rappelai immédiatement.
— « C'est encore moi, » lui dis-je. « Je voulais juste te dire que je sais que toi et Sophie avez manigancé cette manœuvre pour m'empêcher d'obtenir l'argent, et que je ne suis pas dupe. »
— « Comment? » s'exclama-t'elle, feignant l'horreur. — « Mais comment peux-tu avoir des pensées aussi diaboliques? »
— « Parce que tu les as eues avant moi! »
— « Et que vas-tu faire à ton retour en France? »
— « Cela me regarde. Je t'ai rappelée juste pour te dire que cette histoire de Sophie qui veut vendre sa part des Hurlevents juste après que j'aie fait la même demande, c'est un coup monté et que je ne suis pas dupe. »
Pour toute réponse lle me raccrocha au nez.

J'imaginais ses émotions, en apprenant que sa fille l'avait démasquée. J'espérais au minimum qu'à l'avenir elle n'oserait plus jouer les saintes. Et elle devait sûrement se demander ce que j'avais découvert à son sujet en plus de ça, maintenant que son cinéma de mère catholique de sept enfants ne faisait plus son effet. Et toi Alice, ma marraine, qu'as-tu dit?

Le lendemain j'écrivis à l'inspecteur du centre des impôts d'Evreux Nord, dont dépendait le domicile de mes parents, pour me plaindre de la façon dont était administrée la succession de mon père.

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J'appelait un journaliste de Spy Magazine et laissai un message pour qu'il me rappelle. Quand il m'appela un serrurier était en train de poser de la quincaillerie sur ma porte et sur le chambranle pour que je puisse cadenasser ma porte. Je demandai au journaliste si je pouvais l'appeler plus tard et il me demanda de l'appeler à dix-sept heures. Comme je n'avais pas été protégée dans mon enfance, et n'avais pas reçu l'impression que j'avais de la valeur, je n'avais jamais pris soin de me protéger à l'âge adulte, j'avais en quelque sorte émoussé ma sensibilité pour ne pas souffrir de la perte de mes affaires personnelles.

Mais avec les intrusions que j'avais constatées, qui seules pouvaient expliquer la disparition non seulement des transcriptions du chauffeur du bus, mais plus tard aussi de mon stylo-plume Waterman que je rangeais toujours au même endroit, et de l'heure changée sur mon réveil, et de ma guitare accordée un ton plus bas... Je sortais si rarement, et quand je sortais, pour une courte période seulement... Mais la semaine prochaine je serais sortie toute la journée pour mon procès et je voulais être sûre que personne ne rentrerait chez moi pendant que j'étais au tribunal.

Lyle, le serrurier, avait la jeune trentaine. Blond aux yeux bleus, beau garçon dans son uniforme de travail, il était d'humeur bavarde tandis qu'il installait la quincaillerie sur ma porte et que je lisais le journal. Il me dit que mon propriétaire était client de l'entreprise. C'était une mauvaise nouvelle. J'avais choisi cette entreprise dans les pages jaunes de l'annuaire. Il y avait le nombre 13 dans le numéro de téléphone mais je m'étais dit de ne pas être superstitieuse. J'avais essayé précisément d'éviter une entreprise qui pourrait être liée de près ou de loin à mon propriétaire et j'étais au contraire tombée pan dans le mille et j'étais en train d'acheter des cadenas auprès du serrurier de mon propriétaire!

Je questionnai Lyle au sujet des serrures Fichet. Il me dit qu'il n'y avait plus de clé vierges et que si j'allais en France et en ramenais un stock je pourrais le revendre et faire un joli profit. Il me parla aussi de son jeune frère qui vivait dans une petite ville et l'encourageait à venir vivre là-bas. Il y était allé et avait fait une étude de marché et avait trouvé que ses compétences n'étaient pas recherchées et qu'il ne pourrait jamais gagner autant d'argent qu'à New York.

Je lui montrai mon bureau qui était conçu spécialement pour abriter un ordinateur et qui fermait à clef. C'était un gros secrétaire à rideau. Je lui demandai s'il pouvait changer la serrure. Il me répondit que ça n'en valait pas la peine car si quelqu'un voulait voler mon ordinateur, il pourrait fracasser le rideau. Mais il n'avait pas compris que ce que je craignais ce n'était pas qu'on me vole mon ordinateur mais qu'on accède à mes données.

Quand l'installation fut terminée il me montra les clefs, deux pour le verrou, deux pour le cadenas, m'expliqua que si je voulais faire des copies il fallait que je présente les cartes d'identification qui allaient avec. Je lui demandai s'il fallait que je les signe et il dit que ce n'était pas nécessaire. Il me dit qu'à son atelier ils avaient des clefs vierges avec des têtes de différentes couleurs, ce qui facilitait leur identification.

Je lui posai des questions sur des grilles que je voulais installer sur mes fenêtres. Il me conseilla de faire installer une grille simple pour la cuisine et une grille avec une porte de secours pour la pièce principale. Le besoin s'en faisait sentir depuis que des travaux avaient commencé au sous-sol qui autrefois était une officine de paris illégaux, où les gens entraient et sortaient en silence. Mais maintenant, une porte avait été percée dans le mur du côté de Manhattan Avenue et un appareil de climatisation faisait saillie juste au-dessous de la fenêtre de ma cuisine et était protégé par une énorme grille, de sorte que n'importe qui pouvait se tenir debout dessus pour accéder à mon studio, il suffisait d'enjamber la rambarde et de soulever la fenêtre. Bonarti ne m'avait pas avertie de ces travaux, je les voyais se dérouler avec anxiété sans savoir ce qui se préparait.

À l'heure dite j'appelai John Connelly, le journaliste de Spy Magazine. Je lui dis que je n'étais pas une célébrité et que j'avais un grave problème de conspiration. J'avais essayé la police, le FBI, le consulat de France, Interpol, et que puisque personne n'était intéressé par mon cas et que je n'avais personne pour m'aider j'avais pensé à la Presse. Je mentionnai son article dans le dernier numéro du magazine, au sujet de l'acteur-producteur Steven Seagall et lui fis un compliment en lui disant qu'il avait un sacré culot de taquiner les malfrats. « Je suis payé pour ça, » me répondit-il.

Je lui résumai ma situation, disant que j'étais victime d'une conspiration nazie qui me persécutait en tant que femme artiste, que l'usage de la raison était déconseillé et que j'avais été placée sur une liste noire très tôt dans ma vie parce que je ne me contentais pas de réponses autoritaires, qu'on m'empêchait de gagner ma vie quelle que soit mon occupation, sauf des boulots sans avenir qui me laissaient vulnérable à l'exploitation, et que mes ennemis conspiraient pour m'empêcher d'avoir de l'argent par quelque moyen que ce soit, y compris mon procès contre la Transit Authority et mon héritage.

Je parlais d'un ton posé. Je lui dis que j'étais en train d'écrire ce qui m'arrivait et que j'avais l'intention de le publier en tant que fiction en changeant les noms, mais j'en étais seulement au premier brouillon et même si je vendais le livre et s'il était publié, cela prendrait quelques années et en attendant j'étais dans une situation très précaire. Je n'avais personne, ni mari, ni enfants, ni membres de ma familles qui me soutenaient. Je fis une pause et il ne brisa pas le silence. Après que j'eusse terminé il me dit qu'il appréciait que je lui aie raconté cette histoire très émouvante (« heartwrenching story »; qu'il était très occupé pour le moment mais que si je l'appelais mercredit prochain nous pourrions fixer un rendez-vous.

Le lendemain dès neuf heures j'appelai le serrurier et dis que je voulais des grilles sur mes fenêtres. Un autre employé fut envoyé pour prendre les mesures. Je l'accompagnai dehors et lui montrai quel modèle de porte je voulais, exactement comme celle du voisin: avec une porte de secours recouverte d'un grillage épais et une grande plaque de métal qui protégeait le cadenas afin qu'on ne puisse l'atteindre de l'extérieur.

Je parlai au téléphone avec le patron qui s'appelait Steve Cohen et il me donna un prix. Je lui demandai s'il pouvait faire un peu mieux. Il me dit que si je le payais en liquide il ne me ferait pas payer la taxe. Je dis d'accord et après que l'employé ait fini de prendre les mesures il me conduisit à la banque où je fis un retrait de cent dollars que je lui remis à titre d'arrhes. Puis il proposa de me raccompagner. J'eus la vague impression qu'il était trop gentil pour être honnête et comme j'avais des courses à faire dans le quartier j'ai refusé.

Je dis à Bonarti que j'allais faire installer des grilles aux fenêtres. Je lui montrai celle que j'avais montrée au serrurier comme modèle. Il m'avait offer de payer la moitié. Il me raconta quelque baliverne pour me convaincre que la plaque de métal protégeant le cadenas ne servait à rien et m'invita à glisser mon bras et essayer d'atteindre le cadenas pour me le prouver mais il changea brusquement le sujet et pour en finir il me dit qu'il devait parler en privé au propriétaire du futur club de billard, me donnant l'impression que je lui faisais perdre son temps. C'était vraiment un manipulateur consommé et sur le moment je ne compris pas ce qui se passait. Mais peut-être cette transformation du club n'était qu'un prétexte et l'installation du climatiseur et de la grille de protection qui l'entourait, avait la fonction précise de faciliter l'accès à mon studio! Dès lors ce n'était pas étonnant que Bonarti n'ait pas voulu que je fasse mettre une plaque de métal pour protéger le cadenas! Et la porte nouvellement percée dans le mur juste au-dessous de ma fenêtre, aurait permis à un intrus de se cacher dans le local, d'en sortir et y rentrer sans être vu de la rue.

Je réfléchis davantage à la transaction que Steve m'avait proposée et j'éprouvais un malaise. Je lui avais demandé de faire un petit effort avec le prix, pas de commettre une fraude. Au cas où j'aurais le moindre problème je ne pourrais rien faire si j'avais enfreint la loi sur la taxe. Cette affaire sentait mauvais depuis le début et je tentai de m'en extraire mais j'avais déjà versé cent dollars d'arrhes et au téléphone Steve me dit que les grilles étaient déjà construites et que ses employés viendraient les installer le lendemain.

Je lui dis que je voulais une facture détaillée pour les verrous et cadenas et il accepta. L'installation fut fixée à onze heures mais en revenant chez moi je trouvai un message de Steve, me disant que son équipe viendrait non pas à onze heures mais à neuf heures. J'eus l'impression qu'il jouait au plus fort sous prétexte d'être coopératif. Je le rappelai mais je n'eus que son service de messagerie. Je dis que j'avais pris mes dispositions pour une installation à onze heures et ne serais pas disponible à neuf heures.

Steve me rappela tôt le lendemain pour dire que onze heures lui convenait. Je dis que je voulais inspecter les grilles à son magasin avant qu'elles ne soient installées parce que j'avais l'impression qu'il y avait un malentendu. Il m'invita à venir les voir. Il y avait un cadenas sur la porte et je dis que je n'en voulais pas. Il me demanda de le suivre à son bureau et me donna la facture détaillée pour la serrure et les cadenas de la porte d'entrée, et une autre pour les grilles des fenêtres. Il retira cinq dollars de la facture des grilles pour le cadenas.

Je lui demandai de me montrer son tarif. Il n'en avait pas. Il dit qu'il me faisait un prix très intéressant, que le prix qu'il me facturait était pour des fenêtres beaucoup plus petites que les miennes et qu'il paierait la taxe pour moi. Je savais qu'il y avait une arnaque quelque part mais je ne savais pas où.

En rentrant chez moi à pieds j'examinai d'autres grilles dans le voisinage. Je vis que sur les fenêtres de la même taille que les miennes, il y avait sept points d'ancrage de chaque côté.

De retour à mon studio j'allumai mon ordinateur et quand je voulus saisir le manuel DOS, je vis mon stylo à plume posé sur la troisième étagère à côté du livre. Je savais que ce n'était pas moi qui l'avais mis là.


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