Chapitre 7

J'appelai David Margolick, l'avocat tourné journaliste qui tenait une rubrique hebdomadaire sur le droit dans le New York Times. Je lui demandai s'il pouvait me conseiller un avocat spécialisé dans les accidents et blessures. Il me donna le nom et le numéro de téléphone de Susan Benson, que j'appelai aussitôt. Après m'avoir écoutée elle me dit qu'elle devait en parler à son supérieur pour savoir si le cabinet serait intéressé par mon affaire.

Elle me rappela le lendemain, samedi 14, pour savoir si j'avais passé un Fifty-eich. C'était selon la loi municipale, un interrogatoire préliminaire mais je ne le savais pas encore. Puis elle m'expliqua que j'avais fait un faux témoignage et elle s'adressa à moi comme si j'étais une larve. Je dis que j'avais dit ce que mes avocats m'avaient donné l'ordre de dire mais que ce n'était pas sous serment.
— « Mais un 50-H est sous serment! »
— « Je suis certaine que je n'ai pas été assermentée. Si je l'avais été je m'en souviendrais, et je n'aurais pas menti! »
— « Vous devez avoir été placée sous serment! »
J'étais horrifiée. J'avais fait un faux témoignage et n'en avais rien su jusqu'à aujourd'hui! Mais je n'avais pas raconté ces bobards sous serment, j'en étais absolument certaine. Comment était-ce possible? Maintenant je me sentais salie par ces accusations de parjure et lui parlais depuis le caniveau. Je lui demandai ce qui se passerait si je reniais les fausses déclarations. Elle me dit que cela nuirait à ma crédibilité. Sa voix ruisselait de mépris. Elle me dit que son cabinet n'était pas intéressé par mon affaire car elle était trop embrouillée. — « Mais alors, que pensez-vous que je devrais faire? Laisser tomber? »
Elle répondit qu'elle m'avait déjà donné beaucoup de conseils gratuits et qu'elle me laissait le soin de prendre une décision.

Au cours des jours qui suivirent je constatai plusieurs autres intrusions. Un livre que j'étais en train de lire et que j'avais laissé sur le tapis à côté de mon lit, était debout sur la tranche au milieu de la pièce quand je rentrai de faire des courses.

J'allai voir le propriétaire et l'accusai d'avoir obtenu des doubles de mes clefs. Il appela Steve le serrurier et fit semblant d'être fâché, disant qu'il n'avait pas demandé la permission avant de faire des trous dans ses murs. Je le coupai: « Mais je vous avais dit que j'allais faire installer des grilles! Je vous ai même montré ce que je voulais! » Il ne pouvait pas continuer dans cette veine. Il dit à Steve que the young lady n'était pas satisfaite de son travail, il y avait un problème. Il me demanda quel était la marque de mes clefs, faisant semblant de ne pas le savoir, et je les lui montrai au lieu de lui dire carrément qu'il le savait parfaitement.

Mardi 17 Steve m'appela pour demander pourquoi j'avais fait opposition au chèque. Je n'osai pas l'accuser directement d'avoir donné des doubles de mes clefs au propriétaire, et il commença à me parler des grilles. Je dis que ce n'était pas ce que j'avais commandé. Il dit que je les avais vues à son atelier avant la pose. Je dis que j'avais montré à Willy ce que je voulais et finalement Steve me fit promettre de lui payer le montant du chèque plus quinze dollars de pénalité pour l'opposition au chèque. Après tout les grilles étaient normales. J'avais encore payé quinze dollars à un autre serrurier pour qu'il les examine et il m'avait dit qu'elles étaient correctes. Je dis à Steve que j'allais lui envoyer un autre chèque et coupai à ses protestations en promettant de ne pas faire opposition une deuxième fois et il accepta.

Ce soir-là j'étais assise sur mon lit, prête à me coucher, étourdie par tous les événements qui s'étaient précipités ces derniers jours. Depuis longtemps une voix dans ma tête avait tenté de se faire entendre mais je n'avais pas voulu l'écouter. Au début la voix venait de très loin et cela avait été facile de l'ignorer. J'avais eu peur de ce qu'elle avait à me dire parce que je savais que c'était de mauvaises nouvelles, mais maintenant la voix se faisait pressante, insistant avec l'énergie du désespoir pour que je l'écoute par-dessus le tintamarre des affaires courantes. Peut-être cette voix voulait-elle m'avertir d'un danger? Peut-être que je devrais écouter les mauvaises nouvelles avant qu'il ne soit trop tard? Alors au lieu de me mettre au lit je restai assise, immobile, et j'écoutai la voix:

« Maintenant, c'est du sérieux. Un procès qui passe en jugement n'est pas une expérience fréquente dans le cours d'une vie. C'est très, très sérieux. Tu vas être à la barre des témoins, il y aura un juge, douze jurés qui vont t'observer, te dévisager, et des avocats, des médecins, et tu devras répondre à des questions.

Jusqu'à ce jour tu as évité de te représenter la scène, la scène telle que tes avocats veulent que tu la décrives parce qu'elle ne fait pas partie de ton expérience, parce qu'elle t'est étrangère, parce que tu ne ressens pas d'émotion à son sujet, mais le moment est venu de le faire. Tu dois la visualiser avant de monter à la barre des témoins. Maintenant regarde, ne détourne pas les yeux. Regarde bien: le côté avant droit du bus te percute l'épaule gauche. Et maintenant, que se passe-t'il? »

Et à mon horreur indicible je réalisai qu'il ne pouvait s'être passé que deux choses: soit j'étais tombée sur le côté droit, et alors je ne pouvais pas expliquer comment c'était mon genou gauche qui était blessé, soit, si j'étais tombé du côté gauche, j'aurais été écrasée par le bus et alors j'aurais perdu mes jambes ou perdu la vie. Mais en tout cas, si je disais ce que mes avocats voulaient que je dise, il était impossible d'expliquer ma blessure au genou gauche, les jurés ne me croiraient pas et je perdrais mon procès.

Puis une deuxième horreur me frappa: le faux témoignage! J'allais mentir à la barre des témoins, après avoir prêté serment de dire la vérité!

Le mercredi 18 Jose me remit une subpoena duces tecum avec le reste de mon courrier. J'étais furieuse qu'il ne me l'ait pas remise dès qu'il l'avait reçue des mains d'un huissier. Le document m'ordonnait sous peine —car c'est le sens littéral de subpoena, qui se prononce suppina— d'outrage à magistrat (« contempt of Court »), d'amende et d'emprisonnement, de présenter mes déclarations de revenus pour les années depuis l'accident, ainsi que mon passeport. Je savais que les avocats de la partie adverse n'avaient aucun besoin ni droit de voir mon passeport. Cela faisait partie du plan. S'ils me demandaient mon passeport c'était parce qu'ils savaient que j'étais en situation irrégulière, sans papiers. Et qui le leur avait dit?

J'avais rendez-vous avec l'avocat Michael Brookman, dont j'avais obtenu l'adresse par l'ABA, l'American Bar Association. Les locaux étaient modernes et luxueux. Un homme d'une trentaine d'années me conduisit à une salle de conférence. Il me demanda tout d'abord de faire un chèque de vingt dollars à l'ordre de l'ABA puis il me demanda de lui parler de mon problème. Puis il me conduisit au bureau de Me Brookman.

L'avocat siégeait dans un bureau d'angle somptueux qui donnait sur Madison Avenue. Il me faisait penser à un porc: il était gras, rose, avec de petits yeux noirs et un front très bas. Je lui expliquai que je soupçonnais ma famille d'agir en coulisse pour me faire perdre mon procès et me forcer à vendre les biens de la succession. Il me répondit que si c'était un problème avec ma famille qui vivait en France, alors New York n'avait pas la compétence territoriale. Il me traita avec tant de froideur que je ne souhaitai pas lui donner davantage d'explications. L'accident avait bien eu lieu à New York, non? Je partis sans en avoir pour mon argent.

Au courrier il y avait une lettre du notaire de la succession. Il m'envoyait une copie d'une lettre qu'il disait avoir adressée à mes cohéritiers Véronique, François et Norbert, qui leur disait que, puisque moi, Sophie et Agnès souhaitions vendre notre part de la maison de Bretagne, Elisabeth acceptait de recevoir cette maison en héritage, et qu'alors elle nous devrait une « soulte » dont elle s'acquitterait au moment du règlement définitif de la succession. C'était une mesure de colmatage pour réparer la bévue de ma mère et pour créer un motif de remettre à plus tard le paiement de ma part de la maison. Maintenant ce n'était plus juste Sophie qui, après moi, et pour m'en empêcher, voulait vendre sa part de la maison, mais Agnès aussi! Nous avions toutes passé nos vacances d'enfance ensemble dans cette maison et, vivant aux USA, je ne pensais pas avoir à y revenir, et je ne voyais pas quelle raison les autres pouvaient avoir pour s'en défaire sinon pour m'empêcher de liquider ma part de ce bien, car la décision de vendre certains biens immobiliers avait été prise depuis longtemps. Le résultat final était que je restais à court de fonds, ce qui était le but recherché. Et la maison devenait propriété de ma soeur qui vivait en Allemagne. Cela ne semblait pas très raisonnable.

Le vendredi 20 j'envoyai un fax à mes avocats, leur disant en une seule phrase et dans le même style empesé qu'ils avaient utilisé pour moi, qu'à dater d'aujourd'hui ils n'étaient plus mes avocats; et envoyai copie aux avocats de la Transit Authority. À mon retour de la boutique de fax je trouvai un flacon de vernis à ongles par terre à côté de la poubelle. J'avais balayé le matin et n'avais pas utilisé de vernis à ongles depuis deux ans. J'appelai ma banque et fis opposition au chèque que j'avais envoyé la veille au serrurier.

Samedi 21, alors que seuls Jose et Glenn étaient de service, je trouvai une partition de musique posée sur le journal que j'avais lu juste avant de sortir faire des courses. C'était la partition de Ill Wind, très à-propos!

Go! Ill wind, go away!
Let me rest today,
You're blowing me no good,
No good.
Go, ill wind, go away!
Skies are oh, so grey
Around my neighborhood!

You're only misleading
The sunshine that I'm needing.
Ain't that a shame!
It's so hard to keep up
With the trouble that creeps up
From out of nowhere
When love's to blame

Rien de tout cela ne pouvait être mis sur le compte du chat. J'allai au bureau et me plaignis énergiquement que quelqu'un était rentré dans mon studio pendant mon absence. Au regard que Glenn m'avait lancé à mon retour, je savais qu'il se sentait coupable. Plus tard quand je suis passée devant Jose je lui ai dit que j'allais porter plainte contre lui et Glenn. Je me rendis au commissariat pour signaler que quelqu'un entrait chez moi en mon absence. La femme qui était de service derrière sa machine à écrire m'a posé des questions qui m'ont mise en colère: — « Comment savez-vous que quelqu'un a des doubles de vos clefs? »
— « Parce que c'est la seule explication possible! » lui dis-je, au comble de l'exaspération. Je lui ai expliqué que cette situation me causait un stress énorme et que j'étais épuisée nerveusement. Elle écrivit ma plainte sans dire ce qu'elle écrivait. j'ai parlé des objets qui étaient changés de place dans mon studio. Ils sont tous tellement obsédés par le vol, le cambriolage, que quand ils entendent parler d'autre chose ils sont incapables de reconnaître qu'une autre infraction a été commise. Ils ne comprennent pas qu'une intrusion puisse avoir pour objet autre chose que le vol. Ils ne comprennent pas que quelqu'un peut être terrorisé en découvrant qu'il n'a aucun refuge à l'abri des regards, qu'il subit une angoisse énorme à se demander s'il ne se trompe pas, à penser que peut-être tout est dans sa tête, et que l'infliction de ce tourment peut être le seul objet de l'intrusion.

Comme je ne me plaignais pas d'avoir subi de perte matérielle, elle ne comprenait pas la raison de ma démarche. Elle m'écrivit un ticket de « rapport d'incident » n°10061. Je lui ai demandé ce qu'ils allaient faire. Elle m'a répondu: « Rien. » Ma plainte serait classée.

Quand j'étais allée porter plainte pour le vol des transcriptions des dépositions du chauffeur de bus, la police avait refusé d'enregistrer ma plainte, disant que j'avais perdu ou égaré les documents. Je leur avais expliqué mais en vain, que ces documents étaient importants, qu'ils faisaient partie d'un procès pour un million de dollars. J'avais nettement eu l'impression de me heurter à un mur.

Le lundi 23 je suis allée de nouveau parler avec le propriétaire au sujet des intrusions dans mon studio et l'accusai d'en être l'auteur. Il sourit, essayant d'avoir l'air innocent, et il leva les mains, me demanda d'appeler la police, de faire relever ses empreintes digitales. Il dit qu'il était dans l'immeuble aussi rarement que possible. Pour la deuxième fois je fis opposition au chèque.

Plus tard Léonard Slavit a appelé. Je lui ai demandé s'il avait reçu mon fax. Il a dit que oui. Il appelait pour me rappeler que l'audience aurait lieu le lendemain. J'ai dit que je le savais et que j'y serais. Il dit qu'il irait aussi. J'ai dit que je parlerais au juge moi-même.

À la demande de Slavit j'étais déjà allée plusieurs fois récemment à cette salle d'audience. Elle se trouvait non loin du World Trade Center dans une annexe de la Supreme Court, le Tribunal de Grande Instance. Avant de descendre dans le métro sur Broadway pour l'un de ces rendez-vous j'allais chaque fois au magasin de diététique pour avaler un dé à coudre de jus de blé en herbe (wheatgrass juice). En effet mes progrès vers la santé psychologique m'encourageaient à élargir le bien-être à tous les autres domaines de ma vie. Je prenais davantage soin de moi et en buvant ce jus j'affirmais ma volonté de vivre en bonne santé.

Le jour de l'audience je portais une veste en lin gris anthracite et un pantalon en lin blanc, avec un T-shirt rose pâle, et mes chaussures Bally bicolores à franges. Je me parfumai avec le parfum joyeux Paris de Yves Saint Laurent. Par chance mon nom fut appelé assez tôt dans la session. Je fermai mon magazine et réalisai que c'était mon tour de me lever et d'approcher le juge. Léonard Slavit et l'avocat de la Transit Authority se levèrent aussi et me suivirent.
— « Alors vous êtes Brigitte Picart? » me dit Juge Toker, et il semblait agréablement surpris. C'était un homme d'une bonne soixantaine d'années, l'air fluet.
— « Oui, c'est moi. » Je fis une petite pause. Il avait vu mon nom dans cette affaire fumeuse, qui avait fait l'objet, comme je le découvris plus tard, de plusieurs motions, et il avait dû se demander quel genre d'oiseau j'étais.
— « Votre Honneur, je ne suis plus représentée par Mr Slavit. » J'essayais de ne pas dire que je l'avais saqué, fired my attorney comme dit l'expression.
— « Qu'avez-vous dit? Parlez plus fort! »
— « Est-ce que je peux vous dire deux mots en privé? »
— « D'accord. Messieurs, veuillez reculer. »
Aussitôt les deux avocats firent deux pas en arrière. — « Votre Honneur, je n'ai plus d'avocat pour me représenter. »
— « Pourquoi? »
— « Parce que j'ai congédié Mr. Slavit. »
— « Pourquoi l'avez-vous congédié? »
— « Parce qu'il m'a dit de mentir. Il m'a dit de mentir au sujet du déroulement de l'accident. Je n'ai pas été heurtée, j'ai été frottée par le flanc du bus. Je ne portais pas de casque comme il m'a demandé de dire. »
Il a commencé à écrire sur une carte et a demandé à son clerc de retirer l'affaire du calendrier. — « Revenez quand vous aurez trouvé un autre avocat. »
— « Votre Honneur, vous savez comme c'est difficile de trouver un avocat! »
— « Eh bien, c'est votre affaire! »
— « Merci, Votre Honneur! »
J'ai fait demi-tour pour partir. Slavit avait l'air grave et dépité. Je suis sortie de la salle d'audience d'un pas ferme, la tête haute, emplie de sentiments de rage, de satisfaction et de soulagement. Dans la rue j'étais euphorique. C'était un sentiment merveilleux. J'avais fait ce qu'il fallait faire.

Steve Cohen, le serrurier, m'appela dès qu'il apprit que j'avais encore fait opposition à mon chèque. Il était furieux. Je l'accusai d'avoir donné un double de mes clés à mon propriétaire qui était aussi son client. Il me répondit que je me faisais des idées, que personne n'était intéressé par la nourriture dans mon frigo.
— « Ce n'est pas la nourriture dans mon frigo qui l'intéresse! »
Je lui dis que je n'avais pas l'intimité de la vie privée que j'attendais après avoir dépensé presque 800 dollars, et je proposai de lui restituer le cylindre et le cadenas. Il me répondit que ce n'était pas possible, ces objets n'étaient pas remboursables. Je lui demandai ce qui était remboursable. Les grilles? Sa garantie de retour sous trente jours ne comportait pas de restriction.
— « Vous devez venir au magasin demain avant midi et me payer 350 dollars en espèces. »
— « Je parlerai d'abord à la police. »
Mais déjà je ne comptais plus sur l'agent Lawson, de l'unité de Prévention du Crime. Dès le début il avait eu, comme ses collègues, une attitude de doute. Il avait dit qu'il lirait la plainte que je venais de déposer mais quand quelques jours plus tard je lui demandai s'il l'avait lue, il avait répondu que non sur un ton très désinvolte et il avait l'air irrité par mes appels. La dernière fois que je l'avais appelé, lundi dernier, il m'avait dit qu'il allait partir en vacances pour longtemps. Je lui demandai pour combien de temps. « Oh, je ne sais pas! Quinze jours, un mois... » Un flic ne savait pas combien de jours de vacances il allait prendre! Je sentis de sa part un refus de m'aider.

Le vendredi 27 août, ayant perdu l'espoir que la police m'aiderait, je suis allée au Tribunal d'Instance (Small Claims Court) enregistrer une plainte contre le serrurier pour son refus d'honorer la garantie de trente jours. J'ai appelé son service téléphonique après 19 heures et l'ai informé de cette démarche.

La semaine qui suivit, je partis à la recherche d'un nouvel avocat. Mais je pensai que je devrais d'abord nettoyer mon procès en faisant annuler mes dépositions par un juge. Ceci entrainerait la conclusion que mes avocats avaient fait des faux. J'écrivis une Notice of Motion et allai au greffe pour la faire enregistrer. Le clerc la lut et me dit que c'était dangereux d'admettre que j'avais menti, que cela pourrait compromettre ma crédibilité pour toujours. De plus je n'étais pas au bon endroit et il me donna l'adresse. Je me rendis à 80 Center Street, le bâtiment de la Supreme Court et derrière un comptoir trouvai un clerc qui avait l'air un peu bizarre. Il était grand et maigre et très nerveux mais il fut très coopératif. Il me donna à lire une Notice of Motion qui venait d'être déposée pour que je puisse utiliser les termes corrects. Je lui demandai s'il pouvait m'en donner une copie, après avoir biffé les informations personnelles, et il le fit. Je le remerciai chaleureusement, lui dis qu'il m'avait beaucoup aidée, et sortis. Ayant parlé à d'autres avocats, je décidai de ne pas faire une nouvelle tentative pour le moment.

J'entrepris à nouveau de trouver un avocat qui prendrait mon affaire. Je pus à la longue les classer dans trois catégories. La plupart était dans la première: quand je leur racontai comment l'accident s'était déroulé ils pensaient que j'avais une affaire solide. Certains étaient étonnés, pour ne pas dire déçus, que mes blessures aient été relativement si légères par rapport à ce qui aurait pu arriver. Seulement un genou brisé! Mais après avoir appris le problème des fausses dépositions ils refusaient de prendre mon affaire.

Dans la deuxième catégorie, Sanford Solny, un jeune avocat qui travaille avec Susan Benson, et que j'appelai pour avoir son conseil, me proposa d'approcher la Transit Authority pour leur proposer une résolution hors-tribunaux (out-of-court settlement). Il me dit qu'il avait déjà travaillé contre la TA et qu'il y connaissait quelques avocats. Mais je pensai que cela affaiblirait énormément mon affaire si, en tant que plaignante, je faisais cette démarche. Ce serait comme si j'admettais une faute, et la TA pourrait se tirer d'affaire pour une bouchée de pain.

Dans la troisième catégorie il y avait les avocats qui disaient que je ne devrais pas changer mon histoire. Ceux-là furent nombreux. Ils ne semblaient pas comprendre que l'histoire ne tenait pas debout, que je l'avais racontée sous contrainte, qu'en plus j'avais été trompée sur l'usage qui en serait fait. Parmi ceux-là, il y avait un pénaliste (littéralement, « un avocat criminel » ) qui passait des annonces dans le Daily News. Quand j'appelai la première fois il était absent et sa secrétaire prit mon appel. Je voulais connaître son opinion concernant les dépositions mensongères. Quand il m'appela, il me dit que si je portais un faux témoignage lors du procès je ne serais probablement pas poursuivie au pénal.

Je reçus un appel inattendu de Maître Falk. Une paralegal d'une autre firme m'avait donné son numéro après que celle où elle travaillait ait refusé mon affaire, mais je ne l'avais pas appelé. Ce fut donc lui qui m'appela. Il avait une voix extrêmement calme et veloutée et pendant toute notre conversation je l'imaginai richement vêtu, avec un costume sur mesure et tout le reste assorti, et une coupe de cheveux à six cents dollars. Il me dit qu'il ne savait rien de mon affaire (mon œil!) Je lui dis que j'avais quitté mes avocats parce qu'ils voulaient que je mente et que je n'avais pas été placée sous serment lors des dépositions, que j'avais menti sans savoir que ces mensonges seraient utilisés au procès.

Il me dit que ce n'était pas vraiment des mensonges, que mes avocats m'avaient fait dire certaines choses seulement pour rendre mon récit plus compréhensible par le jury, que cela arrivait fréquemment, que je ne devrais pas me sentir coupable. Il fit appel à mon appât du gain, disant qu'il était sûr que je voulais l'argent. Je le ramenai au sujet des dépositions et lui dis que j'avais l'intention de déposer une Notice of Motion pour les faire annuler.
— « Si vous voulez tuer votre affaire, c'est ce que vous faites!
— Mais mes avocats ne m'ont pas dit que ces documents m'engageaient légalement! Je n'ai pas été placée sous serment!
— Vous devez rester invariable, vous devez dire la même chose que dans vos dépositions, sinon vous perdrez votre procès.
— Mais ce qu'ils m'ont dit de dire n'est pas crédible! Je ne peux pas le croire moi-même. Je ne tiendrai pas le coup avec cette histoire dans un interrogatoire croisé!
— Vous ne devez rien changer, c'est le seul moyen.
— Mais il y a quelque chose qui s'appelle « Due Process! » dis-je maladroitement.
— Non!
À ces mots il s'excusa, me dit qu'il devait prendre un appel sur l'autre ligne. Il me fit attendre plusieurs minutes puis il revint et me pria à nouveau de l'excuser pour l'interruption. Je suis sûre qu'il venait de parler avec Léonard Slavit. Il tenta une approche différente.

— « Maintenant que vous avez quitté vos avocats, que se passe-t'il avec votre dossier? L'avez-vous avec vous?
— Non, il est chez eux.
— Eh bien, ils ne vont pas le garder pour toujours. Vous devez trouver un avocat qui reprenne l'affaire. Voudriez-vous venir à mon cabinet?
Je dis d'accord et nous primes rendez-vous pour lendemain de Labor Day puis il me dit très chaleureusement de sa voix douce que je ne devrais pas me sentir coupable, que je n'avais rien fait de mal, que je n'aurais pas à payer de doubles honoraires même si je changeais d'avocat, puis il me souhaita un bon weekend, ajoutant que je ne devrais pas faire d'insomnie là-dessus.

Mais après avoir raccroché je réalisai que je ne pouvais décidément pas continuer dans la ligne tracée par les Slavit, et il y avait une nouvelle bonne raison à cela: je venais d'écrire une plainte au Comité Disciplinaire, au Procureur de la République (District Attorney) et j'avais dit au Juge Toker que mes avocats voulaient que je mente à la barre des témoins. Je devrai sans doute attendre qu'une enquête soit en cours, et peut-être jusqu'au moment où je serai appelée à témoigner par le Procureur.

J'appelai à nouveau David Margolick, le journaliste du New York Times. Je lui dis que la firme de Susan Benson ne voulait pas de mon affaire. J'étais en colère à cause du mépris qu'elle avait montré à mon égard, comme si j'étais une raclure. Je lui dis que je n'avais été placée sous serment ni à l'interrogatoire 50-H ni à l'EBT et je jurai que j'allais faire un scandale. Il me répondit qu'il avait fait tout son possible. Il avait l'air contrarié. Je compris sa pensée: Il avait voulu m'aider et je n'étais pas satisfaite. J'étais une emmerdeuse. Je raccrochai avec un sentiment de dépit et de déception.

Au cours des derniers jours du mois d'août, mue par une espèce de compulsion, j'allai à la bibliothèque centrale, celle devant laquelle trois ans plus tôt j'avais eu mon accident sous l'œil indifférent des deux lions de pierre. Je voulais trouver l'annonce à laquelle j'avais répondu quand je cherchais un logement quatre ans plus tôt. Ce qui m'intriguait, c'était que l'annonce précisait « Musicians welcome » et de toute évidence, cet immeuble où je vis n'a rien d'une colonie d'artistes.

Cette démarche était la première d'une série qui allait m'entraîner à faire des recherches partout où je pouvais trouver les renseignements dont j'avais besoins.

Dans la file d'attente la personne qui était derrière moi semblait me suivre à dessein pour observer ce que je faisais, pour savoir ce que je cherchais, car depuis mon entrée dans le bâtiment je l'avais vue manœuvrer à plusieurs reprises pour rester derrière moi. Je demandai le microfilm du New York Times pour les mois de juillet et août 1989. J'attendis mon tour pour qu'un des huit postes de lecture se libère.

Le microfilm était enroulé à l'envers, avec la date du 31 août au début du rouleau. Mais la bobine pleine et la bobine vide sont différentes. La bobine pleine se loge dans la case de gauche et la bobine vide qui reçoit le film à droite est inamovible, ce qui force l'utilisateur à rembobiner en fin de session pour rendre le film et récupérer sa pièce d'identité. Alors comment le film avait-il pu être rembobiné à l'envers? Je demandai à l'employé. Elle n'avait pas d'explication et me dit que cela arrivait de temps en temps. Pourquoi fallait-il que cela m'arrive à moi?

Je cherchai en vain. Je consultai la rubrique des chambres meublées mais ne trouvai pas l'annonce. Pourtant je me souvenais de l'avoir vue plusieurs fois avant d'y répondre, d'abord avant mon court séjour chez Sarah début juillet 89, puis dans la seconde moitié du mois d'août. J'étais presque certaine que l'annonce avait paru la veille ou le jour même où j'avais emménagé. Je repartis bredouille et la question continua de m'obséder les jours suivants, jusqu'à ce qu'un souvenir me revienne en mémoire: quand j'étais chez Sarah, elle m'avait conseillé à plusieurs reprises de lire les annonces du Village Voice. Comme je n'aimais pas ce canard je n'en avais rien fait alors elle avait insisté comme si elle y tenait particulièrement, et je m'étais demandé pourquoi elle insistait tant. J'avais néanmoins fini par suivre son conseil.

Je retournai à la bibliothèque et empruntai le microfilm du Village Voice pour la période en question et cette fois je trouvai ce que je cherchais: dans le numéro du 5 juin, mon propriétaire avait passé l'annonce suivante:

103rd st. West #19
Very sunny, clean rooms
From $85 & up weekly. See owner
No fee. 678-0492. Job refs req.

Idem dans un ou deux numéros suivants et dans celui du 29 août:

103rd St. West, #19
Between Manhattan ave and CPW, 1 blk IRT
$85 & up weekly. Artists and Musicians Welcome.
See owner 212/678-0492

C'était à cette annonce que j'avais répondu! Mais la référence aux artistes et musiciens n'apparaissait qu'une seule fois alors que je me souvenais de l'avoir vue à plusieurs reprises. Mystère.

J'allai à Computer Warehouse, le magasin où j'avais acheté mon ordinateur et demandai si les clefs de chaque ordinateur de la marque Kenitec étaient différentes ou toutes identiques. Le vendeur me répondit qu'elles étaient toutes identiques. J'avais donc eu une très mauvaise idée quand j'avais persuadé mon propriétaire d'acquérir un ordinateur et quand je l'avais entraîné dans ce magasin! Il m'avait dit par la suite qu'il avait acheté le même modèle que le mien, mais avec un processeur plus puissant. Si c'était vrai, il pouvait se servir de sa clef pour débloquer mon ordinateur!


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