Chapitre 8

Au milieu de toutes ces péripéties je n'ai pas abandonné la musique. En fait j'ai joué beaucoup moins que si j'avais joué en plein air comme j'en avais l'intention au début de l'été, mais ce que j'attendais de cette expérience, je l'ai obtenu en restant chez moi. Les passages imparfaits auxquels je faisais allusion ont pratiquement disparu; et ce qu'il me manquait, l'effet de continuité sans accroc, était surtout ce qu'on appelle le phrasing de la mélodie chantée.

Maintenant je suis capable de vraiment habiter chacun des mots que je prononce et l'imprégner de sens et d'émotion parce que je ne redoute plus d'être submergée par mes sentiments. Par conséquent mon contrôle respiratoire est meilleur. Je crois qu'il me fallait extérioriser toute cette machination monstrueuse car elle faisait obstacle à la détente musculaire et nerveuse qui sont nécessaires pour bien chanter. Le son de ma voix s'est amélioré considérablement. J'ai pris l'habitude de faire des exercices d'assouplissement de mon appareil de phonation: des étirements de la mâchoire, du larynx, de la langue, de sorte qu'ouvrir grand la bouche pour chanter ne me semble pas trop bizarre, et cela a eu des effets positifs. De plus j'ai davantage confiance en moi après les épreuves terribles que je viens de traverser.

Je sais que si je ne suis pas davantage avancée dans ma carrière, ce n'est pas parce que je manque de talent mais parce que ma mère m'empêche par tous les moyens de démarrer. Ah elle était prémonitoire, cette chanson de Cole Porter que j'avais apprise au tout début de mon séjour ici: I can't get started où il raconte tous les exploits qu'il a accomplis, et termine chaque couplet en disant que son seul échec est que sa relation avec you est au point mort. Alors je dois garder la foi et être prête pour quand l'opportunité se présentera.

Début septembre j'ai annulé mon rendez-vous avec Maître Falk. Je ne voyais pas l'utilité de se rencontrer puisque nos positions étaient incompatibles et que ni lui ni moi ne voulions en changer.

J'appelai un détective privé dont j'avais vu l'annonce dans les Pages Jaunes. Il n'était pas là. Je laissai un message pour qu'il me rappelle. Quand il me rappela la première chose qu'il me demanda fut laquelle de ses annonces j'avais vue. Je dis que je n'en avais vu qu'une seule. Ça avait l'air très important pour lui de savoir laquelle de ses annonces j'avais vue. Il me dit qu'il en avait une pour les affaires conjugales et une pour les affaires commerciales. Je dis que mon problème n'était pas d'ordre conjugal.

Il propose qu'on se rencontre pour parler et offre de venir me chercher en voiture et me prendre devant l'immeuble. Je lui dis que dans le quartier les gens prennent l'air dehors et voient tout ce qui se passe. S'ils me voient monter en voiture avec quelqu'un la nouvelle fera le tour du quartier immédiatement et ce n'est pas souhaitable. En plus il y a un jeune homme noir qui semble rapporter à Bonarti tout ce qui se passe d'intéressant. Mais il n'en démord pas et, pensant que je suis peut-être parano, je n'ose pas insister et je finis par accéder à son désir, ce qui n'est pas un bon départ pour cette nouvelle rencontre car je suis mieux à même que lui de savoir s'il est opportun ou non de se donner rendez-vous devant chez moi. Je lui dis de m'appeler quand il sera là et je sortirai immédiatement.

Le 10 septembre, comme convenu, Jerry m'appelle et me dit qu'il est garé à l'angle de Manhattan Avenue. Sa voiture est une petite Volvo blanche. Il n'est pas seul. Il ne m'avait pas dit qu'il viendrait avec quelqu'un. Je monte à l'arrière. C'est Jerry qui conduit. Il me serre la main en faisant une manœuvre difficile, et me présente à son partenaire qui me serre aussi la main. Ils sont tous deux de taille imposante et je suis étonnée que des hommes si gros se déplacent dans une voiture aussi petite. Un break comme celui de Jim aurait été plus adapté. Le partenaire en particulier est énorme.

Nous partons et Jerry se gare sur Central Park West dans le quartier. Je lui énumère tous mes problèmes: les intrusions dans mon studio, le déplacement des objets même après que j'aie dépensé de l'argent pour changer ma serrure, mon procès et mes avocats qui veulent que je porte faux témoignage à la barre des témoins, le problème de mon héritage, le harcèlement quand je veux jouer de la musique en plein air ou vendre mes bérets dans la rue...

Je dis que je pense que c'est ma mère qui est la cause de tous ces problèmes parce qu'elle veut me contrôler et me forcer à abandonner mes droits à ma part d'héritage. C'est la raison pour laquelle elle m'empêche d'avoir des revenus propres, et pourquoi elle est intervenue pour faire échouer mon procès, pour que je ne touche pas de dommages et intérêts. À cause de ça je suis toujours fauchée et au lieu d'être indépendente financièrement je dois m'humilier à lui mendier de quoi survivre.

Je lui explique que j'ai fait changer le cylindre deux fois mais que cela n'empêche toujours pas les intrusions dans mon studio.

« Alors que voulez-vous que je fasse? » Je lui dis que je voudrais avoir une preuve irréfutable (hard evidence) des intrusions dans mon studio. Cela m'aiderait à gagner mon procès contre le serrurier. Puis j'ajoute: « Vous savez, j'ai l'impression de tenir le diable par la queue... » à ces mots je vis le géant engoncé dans son petit siège sursauter comme piqué au vif. « ...et je ne veux pas lâcher mais je ne peux pas m'en sortir toute seule, j'ai besoin d'aide. »

Jerry dit qu'il pourrait cacher une caméra de surveillance dans mon studio, ou placer un de ses gars dans mon studio pour pouvoir prendre l'intrus sur le fait. Je ne vois pas comment une caméra pourrait être cachée dans mon studio alors je dis que je préférerais la deuxième solution.

Jerry ouvrit son attaché-case. Il contenait une arme de poing et des papiers. Il me dit qu'il va écrire un contrat de service. Il y a un forfait de 250 dollars. Je dis d'accord et lui demande si une avance de 500 dollars lui conviendrait. Il dit « D'accord. Comment aimeriez-vous payer? » Je dis que je paierai en liquide mais que je dois aller à la banque. Il me demande où elle est, puis il dit qu'il va m'y conduire. Il me tend le contrat et me demande de le signer. Il a écrit « surveillance » dans l'espace vide. Je commence à signer et il dit à son partenaire: « Oh! Regarde le joli stylo-plume qu'elle a! Ce n'est pas un MontBlanc, qu'est-ce que c'est? » Je suis tellement perturbée par cette interuption que j'en oublie de mettre la boucle au P. Pourquoi faut-il qu'il fasse une remarque sur mon stylo-plume qui avait disparu pendant plusieurs semaines et que je viens de retrouver? J'ai comme l'impression qu'il a été en contact avec Bonarti mais je chasse l'idée de ma pensée.

Il démarre pour me conduire à la banque. Arrivé à la 106ème Rue il me demande si ma santé mentale est bonne. Je lui dis que j'ai eu des problèmes affectifs et que j'ai entrepris de les résoudre et que maintenant je les ai résolus. J'ajoute que j'ai été victime d'abus par ma famille depuis toujours, que j'ai quarante ans, que quarante ans d'abus c'est très long et que j'aimerais que ça cesse.

Je retire 500 dollars en billets de vingt, lui tends la liasse, il me tend une copie jaune du contrat et me dit de l'appeler quand je penserai que le moment sera venu pour la surveillance.

Message de Bonarti sur mon répondeur: « Brigitte, c'est encore Sy Bonarti. Voilà pourquoi je vous ai appelée hier. Je sais que vous êtes chez vous mais bon... Quand vous avez payé votre loyer nous vous avons déduit 200 dollars pour les grilles comme convenu. Ah... Comme vous n'avez jamais payé le serrurier pour ces grilles j'annulle la déduction. Il n'y a pas de raison que vous récupériez de l'argent de son côté et aussi de mon côté et vous ne payez rien. C'est du vol. Alors nous allons ajuster votre compte dans ce sens. Si vous voulez en parler appelez-moi. Merci, au revoir. »

Il faisait semblant de ne pas savoir que mon refus de payer était dû aux intrusions après le changement de serrure, qu'il n'y avait rien à redire aux grilles. Et d'ailleurs, comment savait-il que j'avais fait opposition au chèque? Il avait forcément parlé au serrurier, ce qui rendait plus plausible encore, le soupçon que ce dernier lui avait donné un double de mes clefs. Mais ce message me laissa indifférente. Je jouai de la guitare plusieurs heures. J'appris September Song de Kurt Weil, Autumn in New York et All or Nothing At All et lundi soir j'avais écrit les cinquante premières pages de mon histoire, en commençant en 1979 pour donner des informations de contexte indispensables.

Le mardi 14 j'ai ignoré le propriétaire quand je suis passée devant sa porte mais quand je suis passée devant sa fenêtre deux secondes plus tard il m'a appelée. Il m'a demandé si j'avais reçu son message. J'ai dit que bien sûr, je l'avais reçu. Il m'a demandé si je voulais en parler. J'ai dit que je ne voulais pas lui parler.

J'ai annulé mon rendez-vous avec le cabinet d'avocats Sullivan-Liapakis.

J'avais entendu parler d'un programme appelé Women in Jazz et j'appelai pour avoir des renseignements. Cela se passait au club Peppermint Lounge à Orange dans le New Jersey, sur l'autre rive de l'Hudson. Pas pour moi.

Mercredi 15: Ce matin Bonarti m'a demandé combien j'avais payé au serrurier. J'ai dit que je lui avais versé cent dollars d'arrhes à la commande des grilles et un chèque de 360 et quelques qui avait été encaissé. Il m'a dit que dans ce cas il considérait que j'avais payé les grilles, puis il m'a demandé quel était le problème. Je ne lui avais jamais dit qu'il y en avait un, c'est le serrurier qui le lui avait dit. Il m'a demandé si c'était un problème avec la serrure de la porte d'entrée. Puis il a ajouté que cela ne le regardait pas si j'avais un différend avec le serrurier au sujet des serrures et cadenas, puis il a saisi ma fiche qu'il avait sous la main et il a arraché une note qu'il avait collée dessus pour signifier qu'il n'avait rien à voir avec mon différend avec le serrurier. En l'espace de 24 heures il avait fait un virage à 180°. Je lui ai dit: « Oui, foutez-moi la paix, vous deux! », ce qui a dû le contrarier car il s'était efforcé d'avoir l'air étranger à l'affaire.

J'ai appelé ma banque pour la énième fois pour savoir si le chèque de 8.217 francs français, qui correspondait à ma part de l'assurance vie de ma grand-mère paternelle, avait été crédité et cette fois la réponse était affirmative. Cela faisait 1.386 dollars au taux de change de 5,79 francs pour un dollar. Ce n'était pas gros comme héritage, sachant que ma grand-mère avait fait fortune.

Je suis sortie vers 16 heures pour payer mon loyer et rendre un tournevis (screwdriver) que j'avais emprunté. J'avais trouvé un magnifique fauteuil à bascule en bois courbé et assise cannée qui avait besoin d'être réparé. J'ai posé le tournevis sur le bureau. Bonarti m'a demandé: « Est-ce que c'est à nous? » comme s'il croyait que mon geste avait un sens caché, car en argot anglais le verbe to screw a un sens sexuel et insultant pareil que fuck you.

J'étais tellement étonnée par sa question que je lui ai demandé de la répéter, et j'ai dit que oui, le tournevis leur appartenait. Je lui ai tendu mon chèque de loyer et ai marché vers la porte en souriant. Il m'a demandé quel était le problème avec les serrures. Est-ce que je pensais vraiment qu'il avait un double de mes clefs? J'ai dit oui. « Vous savez quoi? Faites tomber vos serrures! » Il a ajouté qu'il ne savait pas de quoi elles avaient l'air mais il m'a conseillé de faire changer le cylindre, comme s'il ne savait pas que je l'avais déjà fait.

J'ai réalisé que depuis que je le connais il dit toujours le contraire de la vérité, alors j'ai compris à ces mots que non seulement il savait que j'avais changé le cylindre, mais qu'il avait aussi un double de la nouvelle clef, ce que j'avais soupçonné sans en être certaine.

J'avais contacté le détective privé trop tôt peut-être, n'osant pas lui dire que je soupçonnais mon propriétaire d'avoir un double de mes clefs après le deuxième changement de cylindre. J'avais peur qu'il croie que j'étais névrosée, une personne frustrée qui avait besoin d'attention et qui s'imaginait qu'on la suivait et qu'on l'espionnait.

Pour être sûre que je ne gaspillerais pas les 500 dollars que je lui avais payés, je décidai de donner à Bonarti une occasion de rentrer chez moi, en partant à neuf heures du matin avec un grand sac de linge sale sur mon caddy et en me dirigeant vers la laverie. Après mon retour, ayant rangé mon linge je vis qu'un petit sac qui contenait un ouvrage de broderie en souffrance était grand ouvert et non pas fermé comme il l'était quand j'étais partie. De plus il dépassait de l'étagère. Cela semblait prouver que pendant que je faisais ma lessive Bonarti avait su qu'il pouvait entrer chez moi sans risque d'être surpris pendant au moins une heure.

Depuis ma rencontre vendredi dernier avec Jerry le détective, j'ai essayé de trouver le moment propice pour que ses deux gars (il en veut deux au minimum) puissent rentrer chez moi sans être remarqués, mais je n'ai pas trouvé le bon moment. Il n'y a aucun jour ni aucune heure du jour ou de la nuit qui assurerait une entrée qui passerait inaperçue. Cela fait partie du piège où je me trouve. C'est un élément majeur de l'atteinte à ma vie privée, tout autant que la possession non-autorisée d'un double de mes clefs.

À quoi bon dépenser mon argent et faire venir les gars si un mouchard prévient le propriétaire que deux hommes sont rentrés et ne sont pas repartis? Ils attendraient pour rien dans mon studio.

Pensant aux futurs visiteurs je posai sur mon studio le regard d'un étranger et fus choquée par la quantité de cafards et j'eus honte. J'intensifiai ma campagne d'extermination, achetai deux bombes d'insecticide de manière à en avoir toujours une à portée de main, et je ne laisserais pas passer une femelle enceinte sans l'asperger. Je me demandais combien de futurs cafards un oeuf contenait. Vingt? Trente? Davantage? Alors si je tue toutes les mères, me dis-je, je résoudrai le problème plus efficacement et plus rapidement sans dépenser des fortunes en insecticide.

La lecture du roman Vanity Fair me permet de comprendre l'utilité de la tromperie, et par conséquent, comment ma droiture a été la cause de terribles difficultés. Les agences de renseignement internationales se servent de programmes de désinformation pour tromper l'ennemi. Cela va me faire penser à des choses que je préférerais laisser dans l'ombre, mais de toute évidence je dois agir avec intelligence si je veux survivre. Mon fantasme de sauvetage s'est transformé en une détermination de maintenir une pensée tranchante comme le silex, sans peur de tirer les inférences redoutables, et de poursuivre mon enquête selon la théorie que j'ai élaborée jusqu'à ce que les faits la confirment ou la mettent en échec.

Et maintenant, essayez de me berner! Comment pourrai-je jamais faire confiance à quelqu'un? Je ne peux pas combattre sur le plan financier. J'ai besoin de quelqu'un qui ait de l'intégrité. Est-ce que cette espèce ne s'est pas éteinte peu après les dinosaures?

La grande question maintenant, c'est de savoir comment la situation va évoluer. Maintenant qu'ils savent qu'ils ne peuvent pas me berner, que vont faire Steve le serrurier et Sy le propriétaire, étant donné que la prochaine audience au tribunal d'instance pour la plainte que j'ai déposée contre le serrurier, aura lieu le 6 octobre? Peuvent-ils faire quoi que ce soit sans éveiller les soupçons? Que peuvent-ils encore faire?

Ils vont peut-être encore augmenter la pression pour me faire croire que je suis folle en faisant plein de petites choses, telles que faire disparaître un stylo ou changer la place des objets qui m'entourent. Le propriétaire veut me persuader qu'il n'a pas de double de mes clefs de troisième génération, et me faire douter du bien fondé de ma compréhension de la situation.

Parce que les gens comme moi ne peuvent pas vivre sans vérité ni sans liberté et vont s'extraire du moule de la « destinée », ils seront pourchassés à l'autre bout du monde et tourmentés par ceux qui voudraient les faire se conformer à tout prix.

J'avais lu le livre intitulé « Les Hommes qui Haïssent les Femmes, et les Femmes qui les Aiment » Pendant longtemps j'avais résisté, essayant de prendre mes distances avec ces femmes. Sûrement je n'étais pas comme ça! Mais n'avais-je pas été amoureuse de ce genre d'hommes, avec Paul Camp, avec mon propriétaire? Le livre décrivait cette attraction tragique que les femmes qui ont été maltraitée dans leur enfance éprouvent pour les salauds.

Ce problème était exactement ce qui m'avait amenée à être attirée par Danny, le clochard qui vivait dans Central Park, et à qui j'avais révélé des secrets sur mon enfance et sur ma mère. Cela me faisait mal de lire le livre mais la compréhension que j'en tirai en valait la peine. C'était donc cela qui me poussait à devenir dépendente affectivement de quelqu'un qui confirmait la piètre opinion que j'avais de moi-même!

Quand j'avais réalisé qu'Agnès continuait à me nuire, j'avais cherché un motif qui se répétait et des sources d'inspiration dont elles se serait servie pour fomenter ses attaques. Je me souvenais des livres d'espionnage au format poche que j'avais trouvés sur une étagère dans une pièce inoccupée à côté de sa chambre au rez-de-chaussée quand nous vivions à Annecy-le-Vieux. J'avais été choquée par les tranche aux couleurs vives, rouge, jaune, vert, qui n'existaient nulle part ailleurs dans le monde de l'édition, par l'aspect bon marché de ces livres avec leurs couvertures en carton léger, par le graphisme vulgaire des titres, avec des mots tels que mission secrète et espionage qui me causaient de l'angoisse. Je découvrais le côté racoleur de la littérature, qui jusqu'alors n'avait été pour moi qu'une entreprise noble.

J'avais gardé ce souvenir mais ne l'avais jamais analysé de près. Je n'avais tiré aucune inférence jusqu'au moment où je tentai de découvrir quel système ma sœur utilisait pour commettre ses méfaits. Je me souvenais aussi que lors de son année de Terminale où elle avait occupé la chambre d'amis au rez-de-chaussée, elle avait été une avide lectrice de polars et qu'elle avait lu les œuvres complètes d'Agatha Christie, la série entière d'Arsène Lupin, et ne ratait jamais un épisode télévisé de Vidocq. La médecine légale, celle qui se soucie non pas de la santé des vivants mais de la cause de la mort des cadavres, l'intéressait au plus haut point. L'adjectif contondant qui caractérisait les objets avec lesquels on assommait quelqu'un, le fait qu'un corps sans vie pesait plus lourd que le même corps vivant, le terme médecin légiste et d'autres termes de criminologie, c'était de ses lèvres que je les avais entendus pour la première fois.

Elle avait bien aimé le roman d'Agatha Christie où l'arme du crime est un gigot surgelé, que l'assassin sert au dîner le soir-même. Et celui où deux étrangers se rencontrent dans un train et ils en arrivent à échanger leur victime afin de rendre les deux crimes insolubles. Elle m'avait même confié sans donner de détails que certains proches utilisaient cette méthode.

Elle aurait aimé en écrire elle-même car elle se targuait d'être écrivain. On aurait dit que quand elle n'en parlait pas elle réfléchissait à divers scénarios d'assassinat car de temps à autre elle lançait à brûle-pourpoint les idées qui lui venaient pour les tester. Ainsi elle avait lancé l'idée qu'un assassin serait confondu parce qu'il avait déclaré avoir trouvé un objet essentiel, un document ou un coupe-papier qui était l'arme du crime, entre les pages d'un livre, mais les deux numéros de pages qu'il avait donnés étaient sur le recto et le verso de la même feuille. Ce n'était pas une très bonne idée. Son Graal, c'était le Crime Parfait.

Alors pour me nuire elle devait utiliser un modus operandi calqué sur celui d'un des polars qu'elle avait lus. Et ce film qu'elle m'avait invitée à voir avec elle, où une jolie femme aveugle, Audrey Hepburn en l'occurrence, épouse d'un photographe, se trouve être sans le savoir, en possession d'une poupée bourrée de drogue quand son mari est absent, et doit se défendre contre les malfrats qui essaient de récupérer la poupée. Seule dan la Nuit était le titre de ce film. Pourquoi ma sœur avait-elle voulu que je voie ce film sinon pour me faire savoir que j'étais un peu comme cette femme. Elle avait un sourire malin, une jouissance de la souffrance d'autrui qu'elle ne pouvait dissimuler.

Il y avait un autre film qu'elle aimait particulièrement, c'était La Mort aux Trousses d'Alfred Hitchcock. Quand elle citait le titre ses yeux brillaient de plaisir.

Déviant un peu du sujet je continuai ma réflexion sur le 7ème Art et me souvins que Mémé, notre grand-mère maternelle, me comparait à Ingrid Bergman dès que mes traits s'affinèrent vers l'âge de sept ans. Je ne savais pas qui c'était et je n'osai jamais demander mais je savais que c'était un compliment. Elle disait toujours ça au moment de partir quand toute la famille était rassemblée pour lui dire au-revoir et cela me gênait car je savais que cela ne leur faisait pas plaisir, surtout mes trois sœurs aînées qui étaient beaucoup moins favorisées question beauté. Elles étaient déjà vaches avec moi, ce n'était pas la peine de leur donner une raison supplémentaire de me tourmenter.

D'autres personnes, des hommes, me comparaient à Brigitte Bardot. Ils voyaient mon côté sensuel et sexuel dont j'étais encore inconsciente. On prêtait à la vedette des exploits amoureux, on interprétait tout ce qu'elle faisait d'un point de vue de voyeur et je ressentais une gêne considérable chaque fois que l'on me comparait à elle. Mais mes lèvres pulpeuses et le fait que je portais le même prénom qu'elle rendait la comparaison inévitable et tous les frustrés et tous les réprimés sexuels, mes parents les premiers, voyaient en moi l'incarnation du Mal avant même que les premiers remous de l'instinct de reproduction se soient manifestés en moi.

Ainsi ma réflexion était engagée sur deux voies à la fois: les conséquences psychologiques d'être comparée à deux vedettes de cinéma, et la recherche du roman policier sur lequel ma soeur calquait sa conduite. À ce point je me suis souvenue d'un film dont l'héroïne est jouée par Ingrid Bergman, dans lequel un mari essaie de faire croire à sa femme qu'elle est folle et je me mis à chercher le nom de ce film. Au même moment, je trouvai la réponse dans le livre que j'étais en train de lire, sur les femmes qui aiment les hommes qui haïssent les femmes. Un chapitre était consacré à une technique de torture mentale appelée gaslighting. Dans le film Gaslight, Charles Boyer qui joue le rôle du mari, semble être épris et dévoué à sa femme, mais il commence à saper sa santé mentale en utilisant des techniques insidieuses. Il cache ses bijoux puis il lui fait croire qu'elle les a perdus ou égarés; il enlève un tableau du mur et insiste que c'est elle qui l'a enlevé. Ces attaques réussissent presque à la convaincre qu'elle perd la raison. Gaslighting c'est donc une technique de manipulation psychologique. Le film montre le pouvoir qu'une personne peut exercer sur une autre.

C'était ça, le scénario sur lequel ma sœur se basait, avec pour victime, qui plus est, l'actrice à qui on me comparait! Tous ces déplacements d'objets dans mon studio après que j'ai découvert la disparition des dépositions du chauffeur de bus, avaient pour but de me faire douter de ma mémoire. Si j'attribuais le problème à des oublis de ma part, cela blanchirait tout le monde: mon propriétaire, le serrurier, mes avocats, mes docteurs, ma famille. L'enjeu était de taille.

Mais alors quel était le mobile financier? Mon héritage bien sûr! Il y avait donc des similitudes entre le film Gaslight et ma propre situation. Maintenant je me souviens d'avoir vu ce film à la maison avec Agnès quand j'avais environ sept ans. Je me souviens que durant et après le film il y avait eu une tension inhabituelle de sa part, et après la fin elle n'avait rien dit mais elle avait une expression de satisfaction maligne, comme si elle avait trouvé la réponse à une question qui la tourmentait. Alors ce devait être à ce moment qu'elle avait conçu l'idée d'imiter le mari, et de me convaincre que j'étais folle. Cela expliquerait tous les vols et les actes de vandalisme.

Elle m'avait dit: « À partir de maintenant, s'il t'arrive quoi que ce soit, ce sera la faute de la Main Noire. » Elle n'avait pas expliqué ce que c'était mais le nom à lui seul évoquait une organisation criminelle. Cela voulait dire qu'elle allait agir contre moi et d'avance elle rejetait la faute sur une société secrète. Elle aimait tout ce qui était secret, les sociétés secrètes, les agents secrets, les passages secrets. Et l'occultisme. Elle aimait l'adjectif lui-même. Occulte. Elle avait parlé oralement et par écrit de sommes occultes quand j'étais venue en France après le décès de notre père. C'était l'argent non-déclaré au fisc.

Donc la découverte du scenario original et de la méthode renforcèrent ma conviction que tous mes problèmes avaient la même cause. J'avais raison de relier tous ces problèmes et de faire toutes ces connections, et je n'étais pas parano!

Cela faisait un moment que je pensais que mon téléphone était sur écoute mais je ne voulais pas y croire, cela faisait trop penser à un roman policier, et on croit volontiers que ça n'arrive qu'aux autres. Mais un jour où j'étais au téléphone avec Jerry Palace, le détective, il y avait beaucoup de grésillement sur la ligne, et il me dit que mon téléphone devait être sur écoute. En anglais on dit tapped. Un tap c'est littéralement un robinet ou une prise qui permet de prélever un flux. L'eau du robinet s'appelle en anglais tap water. Je répondis à Jerry que ce n'était pas impossible. Ce devait être par ce moyen que tous mes amis et connaissances avaient été contactés derrière mon dos. Cela expliquait beaucoup d'incidents, tels que l'accueil que m'avaient réservé les restaurateurs quand j'étais venue les voir avec ma guitare. Mais alors... s'il y avait une écoute sur mon téléphone, alors Jerry lui-même devait avoir été retourné contre moi et bien sûr il ne m'en avait rien dit!

La seule possibilité était qu'il avait été retourné contre moi avant même notre première entrevue, et que même après qu'il m'ait avertie de la possibilité, et que je l'aie appelé de téléphones publics, il avait enregistré et répété à mes ennemis tout ce que je lui disais, y compris ma théorie que tous mes problèmes d'argent avaient une seule et même cause.

Alors je pouvais annuler le contrat de surveillance, et je pouvais changer le cylindre de ma porte pour la troisième fois. Depuis mon entrevue avec Jerry et son associé, je m'étais creusé la cervelle pour trouver un moyen de faire rentrer ses gars chez moi sans que personne ne le sache, mais chaque fois que je lui avais proposé un plan d'action il avait dit que c'était impossible.

D'abord j'avais trouvé le meilleur moment pour les faire rentrer inaperçus: juste avant l'arrivée du propriétaire le matin. Mais alors j'aurais dû payer chaque heure de présence chez moi et cela m'aurait coûté une fortune.

Ensuite j'avais proposé que les gars viennent tard le soir, je leur fournirais de quoi dormir et leur servirais le petit déjeûner, mais Jerry avait dit que je devrais payer chaque heure de présence, même en pleine nuit quand ils dormaient. Il ne voulut rien savoir. Il dit que ses gars ne dormiraient pas, qu'ils seraient aux aguets en pleine nuit même s'il n'y avait aucune chance que quelqu'un rentre chez moi en ma présence, alors que je lui avait dit qu'il s'agissait seulement de rentrer inaperçus.

Alors j'avais pensé que les gars devraient rentrer par l'arrière de l'immeuble car il y avait un terrain en friche qui donnait sur l'arrière cour, où on pouvait y rentrer par la 104ème Rue, et grimper un étage jusqu'à la fenêtre de la salle-de-bains face à mon studio. Ceci éviterait les bruits de pas dans le couloir qui s'arrêteraient devant ma porte, et la possibilité que quelqu'un regarderait qui c'était par son judas. Mais Jerry dit qu'ils n'escaladaient pas les murs. Ah! Ces messieurs étaient des enfants de choeur, à Dieu ne plaise qu'ils ne commettent la moindre infraction! « Pas étonnant, » me dis-je en le maudissant, « s'ils sont aussi gros que vous! Ce n'est peut-être pas le désir mais l'aptitude qui leur manque. »

Et après avoir refusé chacune de mes propositions, Jerry terminait en me disant: « Que voulez-vous qu'on fasse pour vous? »

Le mardi 14 septembre j'ai reçu deux lettres du Comité Disciplinaire, toutes deux datées du 13, nombre fatidique, concernant les réclamations que je lui ai transmises au sujet des avocats Slavit et aussi de ceux qui auraient dû obtenir une compensation en faisant jouer le fonds de compensation des travailleurs (Workers'Compensation) auquel tout employeur était tenu de cotiser. Les lettres très brèves et identiques me disaient que le Comité avait transmis mes réclamations à chacun des avocats concernés et que j'aurais vingt jours pour répondre à leur réponse.


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