Chapitre 9

Jeudi 16 septembre 1993: J'ai acheté en solde à la papeterie du quartier un bloc de 4 tiroirs de bureau en métal de couleur kaki foncé, probablement provenant de l'Armée, pour pouvoir ranger mes bérets par ordre de modèles, et j'ai commencé à en couper de nouveaux pour la saison prochaine.

Il y avait quelque chose qui me chagrinait particulièrement quand je repensais à mon dernier entretien au cabinet Slavit: quand Léonard m'avait parlé de la deuxième opération chirurgicale à l'Hôpital St Clare, il m'avait demandé à quoi avait servi cette opération, il m'avait jeté un regard si étrange... et maintenant je comprenais ce que signifiait ce regard: il voulait voir si je croyais à ce que je disais. Mais alors, cela voulait dire que ce que je disais était faux! En effet, Dr Nailor m'avait dit que l'opération était pour « repositionner quelques broches ». Cela voulait peut-être dire qu'il ne les avait pas placées parfaitement perpendiculaires à l'os, mais est-ce que cela justifiait vraiment une deuxième opération chirurgicale, avec tout le cirque qui va avec? Si les broches n'étaient pas parfaitement droites, est-ce que cela allait empêcher l'os de se reconstituer? Bien sûr que non! Alors l'opération n'était pas nécessaire. Mais pourquoi l'avait-il voulue? Pourquoi m'avait-il imposé cette épreuve, et toute l'appréhension qui l'avait précédée?

Je replongeai dans mon dossier. J'avais un rapport d'opération (operative record) pour la procédure en salle des urgences le 23 mai 1990, où Dr Nailor avait réduit manuellement la dislocation de mon fémur. Ce n'était pas une opération chirurgicale à proprement parler. C'était de ce rapport que le Dr Kulak parlait quand il s'était plaint à deux années d'écart que sa copie était trop sombre. Il y avait un autre rapport pour l'opération du 29 mai, mais pour celle du 6 juin, qui consistait à re-positionner des broches, il n'y avait rien. J'appelai le service des archives à St Clare, et demandai une copie du rapport d'opération de cette date.

Vendredi 24: La femme au service des archives dit qu'elle a vérifié tout le dossier et qu'elle n'a trouvé aucun rapport d'opération en date du 6 juin. Mais ni mes avocats ni l'avocat ni le docteur de la TA ne s'est jamais plaint de ne pas avoir ce rapport. La seule chose dont se plaignait le Dr Kulak était que la copie du rapport du 23 mai, un document d'une seule page, était trop sombre.

J'ai travaillé toute la journée sur mes bérets. Maintenant que je sais que qui plait aux gens, c'est-à-dire rien de compliqué, et maintenant que je maitrise la technique au point de la perfection, j'ai acheté des tissus de luxe: un mélange de laine avec 35% de cachemire qui a un drapé magnifique, en noir, rouge, vert foncé et un bleu-nuit d'une beauté mortelle. J'adore vraiment cette couleur parce qu'elle est presque noire mais pas tout-à-fait, c'est une couleur très mystérieuse qui est plus douce et plus flatteuse au visage que le noir pur. Je ferai aussi des bérets bi-colores, rouge et noir, avec le côté rouge en sandwich entre le cercle noir et la bordure noire.

Tous ces bérets de cachemire, je vais les doubler avec du doupion de soie et ils vont être très, très classe mais discrets. Je doublerai le noir avec du violet, le bleu-nuit avec du rouge foncé, le rouge avec du gris, le vert avec du mauve pâle et le rouge et noir avec un écossais rouge, noir et blanc.

Je ne vais plus travailler avec Tonia. Maintenant je suis certaine que toutes les erreurs stupides qu'elle avait faites et qui m'irritaient tellement étaient délibérées. Je savais que je ne pouvais pas compter sur elle. Je ne pouvais pas courir le risque qu'elle bâcle le travail avec des tissus de luxe. Quelle qu'en soit la raison, maintenant elle le faisait exprès et je ne voulais plus être retardée et stressée à cause d'elle, et en plus la payer pour ça. Je me suis donc organisée pour faire les bérets entièrement par moi-même et j'estimai que si je devais compter tout le temps que je passais à écrire les bons de commande pour garder une trace du travail que je lui donnais à faire, les déplacements à son appartement, les explications et tout, le temps était plus court si je faisais tout moi-même et je n'avais pas d'ennuis ni d'argent à débourser.

De plus, elle insistait pour que je la paie au noir sinon elle perdrait ses droits au Welfare, une allocation payée aux pauvres sous conditions, et je ne pouvais pas déduire ces paiements de mes revenus, et en pleine saison au milieu de l'hiver, cela représentait bien cent dollars par semaine au minimum. Mais j'avais dit à Mark et à Winsome que je déclarerais l'argent que je leur payais et je leur avais demandé leur numéro de Social Security. Ils me l'avaient donné car ils n'avaient pas d'autre travail.

Maintenant je me souviens d'une conversation téléphonique que j'ai eue avec Sophie, où elle m'avait posé des questions au sujet de ma nouvelle activité. Ses questions n'avaient pas été au sujet de ce que je faisais et vendais. J'aurais pu lui parler avec enthousiasme de mes créations et me sentais frustrée qu'elle ne me pose pas de question à ce sujet. Ce qu'elle voulait savoir, c'était comment je m'organisais. Elle voulait savoir combien de personnes travaillaient pour moi et si je les déclarais ou pas. Je lui avais dit que je déclarais ce que je leur payais, pourquoi ne l'aurais-je pas fait si cela me permettait de déduire ces sommes de mes revenus? Je les payais en tant que travailleurs indépendents et toutes les cotisations étaient à leur charge. Je ne lui avais pas dit que Tonia faisait exception. Alors peut-être qu'elle était passée derrière mon dos et avait, par un intermédiaire, tourné Tonia contre moi.

Et à y bien réfléchir, même Mark, Daphné et Winsome avaient eux aussi, à un certain moment, abimé le travail que je leur avais confié. Ces trois-là faisaient un travail plus délicat que ce que faisait Tonia. Ils devaient faire la surpiqûre sur le pourtour du cercle, installer la doublure et poser la bande sur le pourtour de la tête en prenant dans la couture la petite étiquette en cuir découpée à la main, qui portait le nom de ma marque Voilà imprimée au tampon.

Mark avait déjà, en été, suscité ma déception et ma colère quand il avait fait des surpiqûres décoratives dont les points étaient de longueur irrégulière. Avec les bérets d'hiver, il avait une fois cousu la bande d'Ultrasuede™ avec le côté envers sur l'endroit. Il avait dit qu'il ne voyait pas la différence entre l'envers et l'endroit alors qu'elle était évidente. Il voulait que je lui dise quel était le bon côté. Une autre fois le fil de surpiqûre était cassé mais il avait fini le béret sans faire la réparation et maintenant, une fois la doublure et la bande posées, c'était impossible de réparer et le béret était invendable.

Et tandis qu'ils faisaient ces actes de sabotage, faisant le contraire de ce que dictait le sens commun après s'être présentés comme des couturiers amateurs mais expérimentés, ils avaient toujours l'air content de me voir et me traitaient poliment et avec une certaine déférence, bien que je ne me sois pas conduite de façon autoritaire. Je considérais que nous étions tous embarqués dans une aventure intéressante qui pourrait réussir et devenir profitable pour tout le monde, et c'était moi qui avais les idées et prenais les décisions.

Depuis que j'avais trouvé tôt dans la saison ce que les gens voulaient, mes ventes avaient été bonnes la plupart du temps, et quand elles n'étaient pas bonnes, elles étaient excellentes, sauf pendant la pleine lune durant laquelle les gens n'étaient pas d'humeur à acheter. J'avais donc de bonnes raison d'être optimiste. Je faisais toujours attention à payer mes aides dès que je leur devais environ soixante dollars, ainsi ce n'était jamais trop difficile pour moi de sortir l'argent. Je leur apportais le travail à domicile, je venais le prendre quand il était terminé, il n'avaient jamais eu à me demander leur dû, je ne les exploitais pas, je me comportais envers eux de la façon dont j'aurais aimé être traitée par un chef, et voilà le résultat!

Ma sœur s'était probablement sentie justifiée à saboter mes relations avec mes aides sous prétexte que je les payais au noir. Alors que je ne faisais que débuter, que ma première saison d'hiver était un essai et que j'essayais seulement de trouver le produit que le public aimait et d'organiser la fabrication. Et elle avait le culot de m'écrire qu'elle était attristée d'apprendre que j'avais été « forcée d'abandonner mon projet » et de se lamenter que les Américains ne reconnaissaient pas « les personnes de valeur ». Pouvait-on être plus hypocrite?

Davon lui aussi était dans le coup. Je l'ai vu de nombreuses fois dans la rue depuis que je lui ai donné le béret qu'il me demandait, et chaque fois que je l'ai vu il portait une casquette de baseball. Finalement je lui ai demandé de me rendre le béret, ainsi que le béret d'hiver qu'il n'a jamais porté non plus. Il m'a rendu le béret d'été mais il m'a dit que le béret d'hiver était rangé avec ses autres affaires d'hiver et qu'il ne pouvait pas l'atteindre.

La première fois que j'ai pensé à Davon comme un enfant qui pourrait être intéressé par ce que je faisais et m'aider pour se faire un peu d'argent de poche, c'était parce que je le trouvais beau, un métis de huit ans à la peau dorée et aux yeux en amande, et il avait l'air intelligent. Ce que je lui proposais était beaucoup plus intéressant et moins fatigant, que l'autre petit boulot des jeunes garçons du quartier, qui était d'emballer les achats au supermarché. Ici aux États-Unis on emballait les achats soit dans un petit sac en plastic mince, mais quand il y avait un certain volume et un certain poids on doublait ce sac d'un sac en kraft au fond rectangulaire. Le travail de l'enfant consistait d'abord à mettre le sac de kraft dans le sac en plastique, et ensuite de l'ouvrir, ce qui demandait un certain coup de main pour être exécuté rapidement, et ensuite seulement de placer les achats dans ce sac en commençant par les objets les plus lourds. En échange de quoi les enfants recevaient une pièce de monnaie de la cliente.

Si cela l'avait intéressé, je me serais renseignée sur la législation concernant le travail des enfants qui en principe était interdit. Je me serais aussi assurée que sa mère était d'accord. Il est donc venu un jour et je lui ai demandé de débiter de la grosse bobine en forme de disque les cordons de serrage, et d'imprimer au tampon auto-encreur ma marque de fabrique sur une bande de cuir, et son travail fut satisfaisant. Mais il y avait une gêne dans l'atmosphère que je ne pouvais pas expliquer.

Au bout d'une heure je lui demandai s'il pensait qu'il aimerait venir m'aider un autre jour et cela lui permettrait de gagner un peu d'argent. Il dit que oui, il aimait le travail et aimerait le faire à nouveau. Je lui dis que je devrais parler à sa mère, que j'irais la voir et lui parlerais, ce que je fis. Elle dit qu'elle était d'accord et me donna son numéro de téléphone. J'étais un peu étonnée qu'elle ne me pose aucune question personnelle, histoire de s'assurer que je n'étais pas une weirdo, une personne étrange et dangereuse, et que son fils ne serait pas en danger seul avec moi.

Quelques jours après cette entrevue j'appelai le domicile de Davon. Sa mère prit l'appel et elle l'appela. Davon dit d'une voix paresseuse qu'il n'avait pas envie de venir. Il était en train de regarder quelque chose d'intéressant à la télévision, mais il dit que je pourrais l'appeler le lendemain. Quand je l'appelai le lendemain il me dit de la même voix qu'il ne se sentait pas bien.

Je compris que cela n'allait pas marcher, mais j'étais attristée qu'il n'ait pas eu le minimum de courage, de me dire non en face quand je lui avais demandé s'il aimerait revenir travailler chez moi. Au lieu de ça il faisait preuve d'une hypocrisie dont je n'aurais pas soupçonné un enfant capable. Il se comportait comme une coquette, jouant l'indifférence et me mettant dans une situation où je dépendais de son bon plaisir. J'étais écœurée par cette attitude, surtout de la part d'un enfant. Tout ceci a eu lieu l'hiver dernier.

Je ne voulais pas qu'il soit dit que je l'avais fait travailler pour rien alors j'achetai un carnet de croquis de bonne qualité et deux crayons Black Beauty car il m'avait dit qu'il aimait dessiner. Je lui téléphonai quelques jours après Noël pour lui dire que j'avais un petit cadeau pour lui et l'invitai à venir le chercher. Quand il est venu il y eut une atmosphère extrêmement lourde. Je pensai qu'il pourrait se plaindre que je l'avais molesté sexuellement alors je ne perdis pas de temps. Après tout il y avait constamment des nouvelles de ce genre dans les médias.

Je lui tendis à bout de bras le carnet de croquis et les crayons, et lui dis de venir me montrer un dessin dont il serait particulièrement fier. Il dit d'accord mais ne vint jamais. Je lui fis comprendre que je n'avais rien d'autre à lui dire.

Dans tous nos rares échanges il y avait toujours eu un malaise comme s'il me cachait quelque chose, comme s'il obéissait à des ordres dont il ne voulait pas parler. Et au cours des neuf mois qui se sont écoulés depuis, il a grandi et il est devenu presque obèse, de sorte que ses yeux que je trouvais si attrayants sont maintenant presque invisibles entre ses joues et ses paupières bouffies. Au lieu du garçon agile que j'avais admiré au début, il était devenu lent et maladroit. Je l'avais vu courir récemment et c'était pathétique. Comme si son obésité naissante ne suffisait pas, il était attifé des vêtements de style ghetto que les rappeurs avaient mis à la mode: des pantalons plusieurs tailles trop grands qui tombent en accordéon et débordent sur les chaussures, et tombent constamment à la taille, l'entre-jambe proche des genoux, et les baskets au lacets défaits. J'ai vu Davon ainsi vêtu courir lentement, lourdement en tenant son jeans d'une main, les jambes écartées. Ce spectacle m'a profondément attristée. Et depuis le jour où il m'avait rendu le béret il ne me disait plus bonjour, il détournait la tête dès qu'il me voyait. Que s'était-il passé?

Mardi 28: Je suis allée remplir une demande à la Commission des Droits de l'Homme concernant le harcèlement sexuel dont j'ai été victime de la part du propriétaire au cours des années 91 et 92.

J'ai envoyé un fax à Maître Laurent:

« Comme convenu en juillet dernier, je vous prie de m'envoyer la somme de cent mille francs. Considérant le délai entre l'accord et l'exécution, je vous demande de mettre la somme à ma disposition à la BNP du 499, Park Avenue, New York, au lieu de me payer par chèque comme je l'avais demandé.

Puisque vous créez toutes sortes de problèmes pour m'empêcher d'obtenir ma part de la maison de Bretagne, je vous demande de me payer cette somme en tant qu'avance sur héritage.

Je suis parfaitement consciente que ma mère a toujours agi de manière à m'empêcher d'avoir la moindre indépendence, et en particulièr l'indépendence financière, et toutes les difficultés que vous m'avez causées depuis l'ouverture de la succession en sont la preuve. Cependant je n'ai pas le devoir de me sacrifier pour apaiser ma mère et ses sentiments à mon égard ne changent rien à mes droits.

Je vous informe que je connais mes droits, que je suis à bout de patience, que je ne saurai tolérer davantage de mauvaise foi de votre part, et que si l'argent n'a pas été mis à ma disposition à la date du 20 Octobre au plus tard, je n'aurai d'autre alternative que de me plaindre auprès du Conseil Supérieur du Notariat et autres agences.

Je vous informe par ailleurs que je suis retenue à New York pour le moment et que mon retour en France est impossible pour une durée indéterminée. »

Le jeudi 30 j'ai reçu une lettre de Maître Laurent qui disait:

« L'appartement à Paris est toujours disponible comme vous l'avez demandé. Avez-vous l'intention d'y emménager prochainement? Si vous avez retardé votre départ pour une durée indéterminée, il vaudrait mieux le louer et en tirer des revenus au lieu de le laisser vacant, avec tous les risques que cela comporte.

Concernant votre part de la maison de Bretagne, voulez-vous qu'on vous transfère l'argent à New York ou devons-nous attendre votre retour en France? »

Dans le courant du mois j'ai rencontré Toshiko au Petit Beurre, un restaurant sur Broadway à la 105ème Rue. Je passais sur le trottoir et elle était attablée avec un homme à l'intérieur contre la vitrine. Elle portait un short ultra court. Elle gesticula pour attirer mon attention. D'abord je fis semblant de ne pas l'avoir vue parce que je soupçonnais qu'elle aussi, comme toutes les autres élèves de danse au studio Gélabert, où je pris des cours en 1991-92, avait reçu l'ordre de me tourmenter d'une façon ou d'une autre. Mais elle continua à faire de grands gestes de bras et j'ai décidé d'entrer pour lui dire bonjour. De plus, je n'avais parlé à personne depuis longtemps.

Elle me présenta à son ami, un homme édenté mais propre, blond, d'une cinquantaine d'années. Ils étaient tous deux en tenue de tennis, avec une raquette près d'eux. Elle me demanda comment j'allais et je lui dis que j'étais très occupée à me battre pour obtenir mon héritage, et je lui fis part de mon exaspération car ma mère ajoutait tout le temps de nouvelles conditions et gardait toujours l'argent hors de ma portée. Pour lui donner un exemple, je saisis son assiette de frites et lui demandai d'en prendre une. Mon intention était de mettre les frites hors de sa portée dès qu'elle ferait un mouvement pour en prendre, au lieu de quoi elle se contenta de sourir et ne fit aucun geste vers les frites. Hmm...

Puis elle me demanda pourquoi je n'allais plus au studio Gélabert. Je dis que cela m'ennuyait prodigieusement. J'avais pris des cours pour me remettre en forme après mon accident, mais j'avais retrouvé la forme et je n'avais plus envie d'y aller car il n'y avait aucun changement d'un cours à l'autre, d'un an à l'autre. C'était toujours la même musique et les mêmes mouvements. Elle me dit que j'avais pris la classe pour débutants mais que je pourrais changer et prendre les cours du niveau supérieur, c'était plus intéressant, plus rapide.

Mais il y avait une autre raison dont je ne lui parlai pas. J'avais espéré que parmi toutes ces femmes j'en trouverais une avec qui je deviendrais amie, mais aucune ne m'avait inspirée.

L'homme qui n'avait encore rien dit prit alors la parole et soudain il se mit à me parler de mes problèmes avec ma mère. Il dit que je devrais lui demander pardon et alors elle serait dans de meilleures dispositions à mon égard. Lui demander pardon? Mais pour quoi? Je n'avais rien à me faire pardonner! Ma mère violait mes droits, pourquoi devrais-je lui présenter des excuses? Il répondit qu'il ne savait pas mais que souvent cela suffisait à faire changer l'adversaire d'attitude.

Mais je savais trop bien, parce qu'enfant je lui avais demandé pardon de nombreuses fois alors que je ne me sentais coupable de rien, et dès que je m'étais mise dans cette position de supplication ma mère avait commencé à imposer sa volonté et pour prouver que j'étais sincèrement désolée je n'avais plus eu qu'à lui obéir. Et cette fois elle voudrait que je rentre en France et signe mon accord pour la vente de l'immeuble de Pantin.

Je commençais à comprendre que cette scène avait été montée à l'avance, et que cet homme qui en apparence ne me connaissait pas avait été payé pour me donner des conseils désintéressés. Je regardai avec mépris ce couple ridicule déguisé en joueurs de tennis, cet homme édenté comme un drogué et cette putain dont le short révélait le pli sous ses grosses fesses. Je me demandai s'ils couchaient ensemble et s'il la payait. En me levant pour partir je demandai à nouveau: « De quoi veut-elle que je lui demande pardon? D'être en vie? »

Le lundi 4 octobre je suis allée à mon rendez-vous avec le Docteur Teltscher. C'est le graphologue que j'avais déjà consulté au sujet de mes parents en 1988. Cette fois c'était au sujet de mon propriétaire et de mon serrurier. Je voulais m'assurer que la façon dont je percevais les deux hommes était fondée sur la réalité.

Quelques jours après avoir reçu les échantillons manuscrits que je lui avais envoyés, il m'avait téléphoné pour me demander l'orthographe exacte du nom des deux hommes, alors que je les avais épelés dans ma lettre d'accompagnement. Comme j'étais déjà convaincue que mon téléphone était sur écoute, je trouvai cette conversation très fâcheuse. Le secret professionnel était brisé. S'il avait voulu avertir les intéressés de ma démarche il n'aurait pas pu faire mieux.

J'installai mon magnétophone (un Sony professionnel à cassette) sur la table et il commença. « D'accord, » dit-il, « mais je ne veux être mêlé à rien de tout ça. » Tout ce qu'il me dit confirma ce que je pensais de ces hommes, et je fus rassurée de les avoir appréciés avec justesse. Il parla même du travail bâclé de Cohen, de son manque de principes moraux.

Au sujet de Bonarti il parla d'une extrême tension et de nervosité. « Il est sous tension comme une toupie. » C'est-à-dire, comme un mécanisme à ressort qu'on remonte et qui est prêt à être relâché. C'est vrai qu'il se ronge les ongles et les rares fois où nous étions ensemble, dans sa voiture ou au restaurant, il était extrêmement nerveux.
— «... une tendance à la violence... »
— « Vous voulez dire, la violence physique? » et je pensai à sa pratique des arts martiaux
— « Oui, la violence physique. Il se pourrait qu'il ait été battu quand il était enfant. Vous savez, il a un nom italien, alors ce n'est pas impossible qu'il soit connecté à la Mafia. »

Je rembobinai un peu la bande et pressai PLAY, constatai qu'elle était vierge. Je n'avais fait aucun test au début car j'avais confiance en la machine. « Eh bien, peut-être que vous préférez cela. » lui dis-je.

Je me mis alors à lui parler du contexte qui m'avait amenée à le consulter, le fait que toutes mes sources de revenu étaient bloquées. Je dis que j'aimerais rencontrer un homme célibataire de valeur avec un projet de mariage, et que peut-être il en connaissait parmi ses clients de psychothérapie. Il me répondit qu'il en connaissait quelques uns en effet, des hommes qui avaient le courage de faire face à leurs problèmes, et qu'il pourrait m'aider dans une certaine mesure. « Que feriez-vous? » Il dit qu'il pourrait m'apprendre à me relaxer.
— « Et combien prenez-vous pour une session de 45 minutes? »
— « La même chose que pour une consultation graphologique: 125 dollars. »
— « Eh bien, voyez-vous, je ne peux pas payer ça. »
Je venais de lui expliquer que toutes mes sources de revenus étaient bloquées et que j'étais au bord de la catastrophe, et il me proposait des séances de relaxation à 125 dollars chaque. Ce n'était guère une solution à mes problèmes d'argent, et la relaxation à ce prix pourrait à elle seule me causer de la tension nerveuse. Mais s'il y avait l'espoir de rencontrer des hommes valables... Non!

Mercredi 6 octobre: Il y a un mois j'avais réservé une session d'enregistrement au studio de John Best. Je voulais faire une cassette pour me rendre compte de l'effet que je produisais. Ce n'était même pas à des fins de démonstration pour chercher des engagements. Je voulais juste savoir où j'en étais à cette période, mais ayant constaté que tous mes contacts avaient été grillés j'ai annullé la réservation. J'ai eu de la chance qu'il soit absent quand j'ai appelé il y a dix jours, et j'ai laissé un message sur son répondeur, disant que je rappellerais pour prendre un nouveau rendez-vous, sans aucune intention de le faire.

J'ai eu une date d'audience au tribunal d'Instance (Small Claims Court). La grande salle était pleine. Il y avait une atmosphère d'attente et de tension dans la salle. Je sentis l'espoir que la justice serait rendue et cela me réconforta. Il y avait toutes sortes de gens qui tous cherchaient la justice, y compris de jeunes femmes. J'avais peut-être une chance moi aussi. On devait répondre « Ready! » si on était prêt à résoudre l'affaire tout de suite avec un arbitre, ou « by the Court » si on voulait un procès qui aurait lieu plus tard. Quand le clerc a appelé mon nom, j'ai répondu « by the Court » parce que je voulais un procès en bonne et due forme, car je me méfiais d'un arbitre qui pouvait accepter un pot-de-vin et décider en faveur de mon adversaire. D'ailleurs il s'agissait de bien davantage qu'un petit litige d'argent.

Après que tous les procès eussent été appelés la salle se vida. Quelques personnes restèrent pour que leur affaire soit arbitrée, et quelques autres qui voulaient que leur affaire soit jugée par un juge. Le juge était une femme. Je me dis que c'était le juge qui entendrait mon affaire, et je suis restée pour voir comment un procès se déroulait.

Mardi 12: Sous une pluie battante je suis allée acheter un nouveau cylindre pour ma serrure. J'espère qu'avec ce temps horrible personne ne m'a suivie. J'ai demandé au serrurier sur Columbus avenue comment quelqu'un peut entrer dans un endroit qui est fermé par une serrure inviolable comme celles de cette marque. Il me dit que c'est impossible. J'insiste que si, c'est possible mais je vois que les yeux des deux gars se figent. Ils pensent que je suis dingue.

Mercredi 13: J'installe mon nouveau cylindre. C'est facile! Quand je pense que j'ai payé un gars 70 dollars pour le faire. Je suis contente d'avoir économisé cette somme mais attendez... on est le 13! Peut-être que ce jour est un jour de malchance et tous mes efforts seront vains!

Jeudi 14: Je reçois TROIS lettres du Comité Disciplinaire, toutes datées du 13 octobre (pourquoi écrivent-ils toujours à cette date?) L'une est au sujet du Cabinet Kurach & Cassell, concernant ma demande d' indemnités auprès de l'agence de Workers'Compensation, disant qu'il (le Comité Disciplinaire) a transmis ma demande à ce cabinet. La seconde est une copie de leur lettre adressée à Kurach, du même cabinet. La troisième accompagne la réponse du cabinet Levine & Slavit.

Ils disent que quand Ira est venu me voir à l'hôpital je lui ai dit que j'avais été frottée (sideswiped) Dans les interrogatoires j'ai dit que j'avais été heurtée. Ces deux avocats spécialistes des accidents doivent bien savoir que ces deux termes ne sont pas interchangeables. L'un indique un point d'impact, l'autre demande des précisions quant à la longueur et à la durée du frottement, surtout quand il s'agit de véhicules dont l'un est énorme et l'autre minuscule.

En supposant que ce soit moi qui aie changé le verbe, ils auraient dû me demander lequel des deux termes était le bon, mais il ne m'ont rien demandé. Ils nient savoir que ce que j'ai dit durant les deux interrogatoires dans les locaux de la TA était autre chose que la vérité. Mais comme il est évident que ce que je disais était faux car cela ne correspondait pas à ma blessure, c'est aussi évident qu'ils savaient que ce que je disais n'était pas la vérité. Si le mensonge venait de moi, ils auraient dû attirer mon attention sur l'incohérence. Ils nient également que je n'aie pas été assermentée au début des interrogatoires.

« Avant que Miss Picart ne mettent fin à notre représentation, l'attitude des avocats de la défense était que le jury ne serait pas bien disposé à l'égard d'un cycliste ou d'un coursier. »

Mais pourquoi ne le serait-il pas? À cause de la mauvaise réputation des coursiers? Est-ce que ce n'était pas la responsabilité de mes avocats de sélectionner un jury impartial? Et de me présenter sous un jour favorable? Pourquoi les gens auraient-ils une opinion défavorable des cyclistes? Je comprends qu'on puisse en vouloir aux coursiers, qui enfreignent souvent le Code de la Route, ceci dit tous les coursiers ne sont pas égaux et on ne peut pas mettre dans le même sac des coursiers endurcis parmi lesquels il y a de nombreux noirs, et une femme blanche qui n'a que trois mois d'expérience.

« Alors que la responsabilité et la négligence partagée faisaient débat, il n'y avait aucun doute que Miss Picart avait subi une blessure importante »

Ah! La responsabilité du chauffeur était donc en doute. Cela voulait dire qu'ils allaient rejeter la faute entièrement sur moi et utiliser l'incohérence de ma description des faits par rapport à ma blessure pour prouver que je mentais. La seule chose qu'ils admettent est que j'ai subi une blessure grave. Ce serait certainement difficile de le nier.

« En prenant la réclamation de Miss Picart dans son ensemble, on constate que sa plainte ne concerne pas seulement ce cabinet mais aussi ses docteurs, son propriétaire, la police, l'avocate Susan Benson et même les sténotypistes qui ne l'auraient pas placée sous serment avant ses dépositions... Elle s'est apparemment convaincue que nous étions depuis le début, engagés dans une conspiration compliquée pour faire échouer son procès contre la TA... Ce cabinet n'a pas dépensé plus de 2.500 dollars et de nombreuses heures de travail pour faire échouer le procès de Miss Picart.

Au moment de notre décharge, elle avait une affaire viable... Nous avons agi strictement dans son intérêt et celui de personne d'autre... Nous ne sommes pas au courant qu'aucune de ses réponses était autres que la vérité et nions qu'elle ait reçu l'ordre de répondre aux questions autrement qu'en disant la vérité. »

Un tissu de mensonges. « Miss Picart s'est apparemment convaincue... » Ouais, je suis folle. Et dites-moi, je vous prie, comment mon affaire pouvait être viable avec une incohérence qui sautait aux yeux?

Voir ici en anglais en pdf ma réclamation et la réponse des avocats.


[ACCUEIL] - [SOMMAIRE] - [CONTACT] - [Sommaire du Livre] - [Chapitre précédent] - [Chapitre suivant]