Chapitre 10

BNNY2-10

Le 14 octobre j'ai envoyé un fax à Me Laurent lui confirmant que je ne venais pas en France et annulant ma réservation de l'appartement, et lui demandant de transférer l'argent sur mon compte au lieu de l'envoyer à la BNP de Madison Avenue.

Je lui ai demandé pourquoi il avait investi certains fonds au lieu de me les remettre à titre d'héritage comme il l'a fait pour mes co-héritiers car il et ma mère me disaient tout le temps qu'il n'y avait pas de fonds disponibles.

Le samedi 16 j'ai reçu un fax de ma mère:

« Brigitte, il faut que tu viennes pour qu'on puisse tout mettre à plat ensemble et tu auras ta part dès que l'immeuble de Pantin sera vendu.

Le 18 septembre il y a eu une explosion et un incendie au deuxième étage avenue de Choisy. L'appartement de Mle Parize est complètement détruit. Elle est à l'hôpital où je suis encore allée la voir hier. Mais elle n'avait pas renouvelé son assurance pour 1993!

De nombreux problèmes s'ajoutent à ceux de Pantin. En attendant le remboursement des frais par les AGF pour l'incendie, nous devons avancer l'argent au moins pour la réparation des parties communes. Tu ne peux imaginer mes ennuis et ma fatigue!

Dis-moi tes dates de voyage et je t'enverrai un billet d'avion aller-retour puisque tu parles de rester plus longtemps à New York.

Je t'embrasse bien fort. Maman. »

Elle m'avait déjà tellement menti que cette fois-ci je ne crus pas à la réalité de l'incendie. Je pensai qu'elle avait inventé cette histoire pour avoir prétexte à ne pas m'envoyer l'argent promis. J'étais de plus humiliée par sa proposition de me payer le voyage. J'aurais préféré qu'elle me laisse gagner ma vie pour que je puisse payer le voyage de ma poche, ou du moins avancer les frais avant de me les faire rembourser puisque c'était elle qui voulait que je vienne.

Mais à quoi bon venir? Pour voir quoi? Quand j'étais venue en septembre 90 elle m'avait menti et caché l'étendue de la fortune de mon père. Elle m'avait promis qu'une part importante de mon héritage me serait payée après la vente du premier immeuble, maintenant c'était après la vente du deuxième. Et ce qui m'irritait le plus c'est qu'elle prétendait que la succession était à court de fonds alors que mon père avait mis beaucoup d'argent de côté qu'il n'avait pas déclaré au fisc, alors ma mère me traitait comme si j'étais un agent du fisc et elle prétendait que cet argent n'existait pas alors qu'il était disponible en liquide.

Mercredi 10: J'ai obtenu une copie de la pièce de théâtre Angel Street de Patrick Hamilton, dont est tiré le film Gaslight dont j'ai déjà parlé. J'étais curieuse de voir comment le mari s'y prenait pour faire croire à sa femme qu'elle perdait la raison. Quel exemple de cruauté mentale! Cela est si proche de ce que je vis actuellement, avec les objets qui disparaissent, qui reparaissent ou qui sont déplacés, et mes tentatives toujours vaines de protéger mon espace personnel des intrusions!

Il y a quelques jours je suis allée à la chapellerie Worth & Worth sur Madison Avenue, pour demander si cela les intéresserait de voir mes bérets, et ils m'ont dit de repasser quand le gérant du magasin serait présent.

J'y suis donc retournée aujourd'hui avec mon sac polochon plein de bérets. Le gérant les a beaucoup aimés. Il faut dire qu'ils sont tous beaux, et tous différents. Le comptoir en était couvert après que j'en eusse extrait toujours davantage de mon sac, car à chaque fois que j'en sortais un il y avait des exclamations d'admiration de la part du gérant et des employés.

Un client de grande taille et forte corpulence remarqua celui en cachemire vert foncé avec sa doublure en doupion mauve pâle, et demanda s'il était à vendre. Au bout d'un certain temps le gérant dit qu'il aimerait montrer quelques bérets au patron parce que c'était lui qui achetait la marchandise. Je le laissai choisir ceux qu'il voulait montrer, il me donna une carte du magasin avec un reçu des sept bérets qu'il gardait et il me demanda de repasser dans une semaine. D'ici là il aurait le temps de les montrer à son patron.

Dans la soirée je suis allée assister à une conférence de la Learning Annex. Cette entreprise est un monument culturel de New York. Elle met à disposition gratuitement des catalogues de ses conférences à tous les carrefours dans des boîtes rouges, à côté des quotidiens qui ne s'ouvrent que quand on a glissé dans la fente suffisamment de pièces de monnaie. Parcourir la liste des conférences a toujours stimulé mon appétit de connaissances. Si ce n'était pas une affaire d'argent j'aurais passé mon temps à assister à ses conférences ou ses cours en deux ou trois sessions.

Ainsi j'avais déjà pris un cours sur la sérigraphie et un sur le droit de la propriété intellectuelle. Malheureusement pour ce dernier j'avais mal compris le sens du mot « Art ». C'est un faux ami! Je croyais qu'il s'agissait de l'Art en général, mais en anglais cela veut dire seulement les arts graphiques. C'est d'ailleurs à cause de la même erreur de traduction que dans les agences de publicité françaises les art directors sont des « directeurs artistiques », un titre très pompeux alors qu'ils ne font que mettre en page les divers éléments d'une affiche ou d'une page de pub. Je m'étais donc trompée sur le sens du mot art et pendant toute la conférence j'avais attendu que l'avocat nous parle des droits d'auteur en musique. Ce fut seulement à la fin de la conférence que je lui demandai ce qu'il en était, à quoi il me répondit que l'annonce avait explicitement dit que la conférence serait limitée au domaine de l'Art.

Cette fois-ci j'assistai à une conférence sur les techniques qu'utilisaient les détectives privés pour recueillir des renseignements sur une personne. Ce qui m'avait décidée à assister à cette conférence, c'était la promesse que j'apprendrais comment neutraliser le système d'écoute sur ma ligne téléphonique. Dans l'assistance il y avait plusieurs femmes qui comme moi avaient des problèmes d'atteinte à leur vie privée, des écrivains de romans policiers, des gens qui essayaient de rencontrer l'âme sœur.

Juste avant le début de la conférence un homme est venu s'asseoir près de moi. Il attira mon attention par un tic. Il ouvrait la bouche et la refermait en faisant un bruit. Il avait la soixantaine. Ses cheveux grisonnants étaient longs comme s'il ne pouvait pas se payer une coupe, et sales aussi, comme s'il ne pouvait pas se payer un shampooing. Ses chaussures étaient bon marché et les semelles usées. Ses vêtements aussi avaient l'air bon marché et sales.

Le conférencier avait l'air très malsain. Il avait l'air macho mais à la fois efféminé. C'était Vincent Parco, l'ancien propriétaire d'une agence de détectives privés. J'appris par la suite qu'il avait perdu sa license après que l'enquête sur la meurtrière Caroline Warmus, qui avait tué l'épouse de son amant, ait révélé que l'arme du crime, une arme de poing, lui avait été fournie par cet homme.

Il nous expliqua comment trouver des renseignements sur les personnes en examinant les archives publiques. Concernant les techniques de surveillance il nous dit qu'il n'était pas illégal de suivre quelqu'un dans tout espace public. Il nous expliqua que de nombreuses informations étaient disponibles dans les registres publics, telles que des informations sur les finances et les condamnations éventuelles de la personne. Il suffisait de se déplacer et de les demander. En fin de compte cette conférence lui servait à promouvoir plusieurs appareils qu'il vendait dans sa nouvelle entreprise, entre autre un petit boîtier noir qui révélait l'existence d'une écoute sur la ligne téléphonique, et de transmetteurs radio cachés.

Pendant la pause, l'homme répugnant se tourna vers moi et entama une conversation. Il dit qu'il était en train de monter un spectacle sur une chanteuse des Années Vingt dont je n'avais jamais entendu parler. Il en parlait avec beaucoup d'enthousiasme, et de l'époque quand la 50ème Rue était surnommée Jazz Alley à cause des nombreux clubs de Jazz qui s'y trouvaient.

Je lui dis que j'étais musicienne et que je jouais et chantais les standards du Jazz. « Vous savez, » me dit-il, « il n'y a rien de pire dans un concert qu'une succession ininterrompue de morceaux. Les chanteurs doivent raconter des histoires entre les chansons, sinon les gens n'auraient qu'à acheter les disques. Mais la plupart du temps les chanteurs chantent sans connaître la vie des compositeurs et des paroliers. Par exemple, saviez-vous que Cole Porter était handicapé? » Je dis que je ne savais pas. J'avais imaginé un homme élégant et gracieux. Jamais je n'aurais imaginé qu'il était boiteux. Il dit que la plupart des gens l'ignoraient, mais c'était des détails comme ça qui permettaient aux chanteurs d'animer leur spectacle, en racontant des histoires sur la vie des auteurs et des compositeurs qu'ils interprétaient.

Renseignement pris, c'était exact que Cole Porter était boiteux, mais pas de naissance! Il était né dans la haute société et avait hérité une fortune, séjourné longtemps en France, acquis une culture raffinée, et avec l'aide de Irving Berlin qui le précédait d'environ deux décades dans le métier, il était devenu un auteur-compositeur à succès avec des rimes délicieuses et des jeux de mots amusants.

Il avait eu une jambe fracassée dans un accident de cheval, subi de multiples opérations pour la sauver et en fin de compte, après une quinzaine d'années de souffrances ininterrompues, avait accepté d'être amputé. Il était devenu très dépendant de son entourage mais malgré tout il ne se plaignait jamais et ne s'était jamais départi de son élégance vestimentaire et musicale mais il était décédé peu après l'amputation vers l'âge de cinquante ans.

Pour ma part j'avais toujours pensé que le bavardage sur scène était une arme à double tranchant. Certes, il donnait un petit répit aux musiciens et permettait à la tête d'affiche d'établir un contact personnel avec le public, ce qui l'humanisait. Mais il ne fallait pas en abuser parce que le public était venu écouter de la musique, pas du blablabla.

Ainsi je m'étais sentie volée six mois auparavant lors du concert de Ruth Brown que j'étais allée écouter avec Marie-Effie au club Blue Note, quand la chanteuse avait passé davantage de temps à parler qu'à chanter. Était-ce parce qu'elle était vieille et fatiguée? Sans doute. Mais un des défauts de nombreux chanteurs est qu'ils ne savent pas tirer leur révérence au bon moment. Je pensais que deux, trois phrases au maximum suffisaient, et encore, pas à la fin de chaque chanson, mais peut-être au milieu du set. Et il fallait que le discours soit vraiment important ou vraiment drôle.

Pendant la deuxième partie mon attention fut distraite de la voix monotone du conférencier. Je me demandais comment l'homme assis près de moi, qui se disait producteur de spectacles, pouvait avoir l'air si miteux.

Quand le public eut la parole, je demandai s'il existait des registres publics de qui entrait dans le territoire car je soupçonnais que des membres de ma famille venaient aux États-Unis à mon insu. Ces registres n'étaient pas publics.

Au moment de repartir je demandai à l'homme assis près de moi « Quel métier disiez-vous que vous faites? Que faites-vous exactement dans le show-business? » Il eut l'air gêné et partit à la hâte sans répondre.

Vendredi 22: Hier alors que j'accédais à ce document, j'ai remarqué que le mot de passe avait disparu. Comment cela avait-il pu se produire? J'avais emporté mes diskettes avec moi dès que je m'absentais cinq minutes. Cela s'était aussi produit le 4 août, pour mon document nommé TWO. Ce document-là était sur mon disque dur et je pouvais comprendre que quelqu'un y avait accédé en mon absence, mais comment cela pouvait-il arriver à des documents sur des diskettes que j'emportais toujours avec moi? Pour enlever le mot de passe, il faut le connaître!

Aujourd'hui j'ai reçu une lettre de Me Laurent datée du 15 octobre.

« J'ai reçu votre fax du 29 septembre dont les termes me paraissent particulièrement injustifiés. Si la situation est complètement bloquée à ce stade, c'est précisément à cause de votre attitude négative et dilatoire.

Jusqu'à présent votre famille a patiemment accepté les conséquences de votre attitude, mais certains de vos co-héritiers n'ont pas renvoyé le formulaire d'accord que je leur avais envoyé, pour que votre part de la maison de Bretagne vous soit payée.

Votre sœur Elisabeth a accepté de recevoir cette maison comme partie de son héritage pour débloquer la situation.

Nous allons liquider cette succession une fois que l'immeuble de Pantin sera vendu. Votre mère fait son possible pour y parvenir. Il est entendu que la liquidation tiendra compte des avances que vous avez reçues depuis le décès de votre père, de même que des revenus locatifs qui vous ont été distribués.

Votre mère m'a demandé de vous préciser qu'une partie du produit de la vente de l'immeuble du Pré Saint Gervais, qui avait été placé à UNOFI, a servi à faire les réparations de l'immeuble de Pantin, exigées par la Ville de Pantin.

Je vous confirme que je n'ai jamais versé d'avance à vos frères et sœurs. etc. »

Un feu d'artifice de mauvaise foi! L'argent qui m'était promis est constamment gardé hors de ma portée sous divers prétextes: réparations dans un immeuble, incendie, explosion, que sais-je, et maintenant il dit que tout est ma faute parce que je refuse de signer. Mais comment pourrais-je faire confiance à ma mère après qu'elle m'ait menée par le bout du nez pendant trois ans, inventant une excuse après l'autre au dernier moment pour garder l'argent au lieu de me le donner? Si je donne mon accord pour la vente de l'immeuble de Pantin il se produira la même chose et je ne verrai jamais l'argent. Et il a l'audace de dire que je suis négative et dilatoire! C'est le comble!

L'argent que ma mère m'a envoyé en espèces n'était pas de l'argent de la succession. C'était des cadeaux ou des libéralités permises par la loi qui m'ont servi à vivre au quotidien alors cela ne peut pas être déduit de ma part successorale. Quant aux revenus locatifs, ils ne sont pas non plus à déduire de ma part successorale. Ils parlent de déduction avant de m'avoir versé quoi que ce soit.

Et pourquoi aurais-je besoin de l'accord de mes cohéritiers pour vendre ma part dans la maison de vacances? Ils n'ont pas leur mot à dire! C'est mon droit le plus strict! Encore une manigance pour m'empêcher de recevoir même une fraction de mon héritage.

En résumé, le notaire essaie de prouver que la succession ne me doit rien.

Lundi 25: Je vais au SRO Law Project à 647 Columbus Avenue, un service d'accès au droit gratuit pour les résidents de SRO, qui ont un statut spécial. SRO veut dire Single Room Occupancy. Certains immeubles sont consacrés uniquement à ce type d'habitation, et les locataires sont le plus souvent des célibataires désargentés, mais quelquefois aussi des mères célibataires avec leurs jeunes enfants, en attente d'un logement social.

Je veux savoir quels sont mes droits. Je commence à raconter mes ennuis à Terry Poe (Tiens! Poe comme l'écrivan Edgar Allan Poe!): le vol de mes photos trois mois après que j'aie emménagé, puis le jeu de séduction que le propriétaire a joué avec moi, faisant semblant d'être amoureux puis me rejetant et me traitant comme une merde chaque fois que je répondais à ses avances. Je n'avais jamais pleuré à cause de ça mais maintenant que quelqu'un m'écoutait, les larmes commencèrent à couler à flots.

Je poursuivis avec les intrusions et les objets qui changeaient de place en mon absence même après que j'eusse changé plusieurs fois les cylindres de la serrure. Comme il était avocat j'attendais qu'il me dise quelles lois civiles ou pénales le propriétaire avait violées mais j'attendis en vain car sans rien dire il me donna une liste de SROs et il fit une marque devant ceux qui avaient une meilleure réputation, ainsi que quelques imprimés concernant les droits des locataires de SROs. Autrement dit, le seul remède à mes ennuis était de déménager!

Je suis retournée chez Worth & Worth pour savoir ce que le patron pensait de mes bérets. Le gérant me dit qu'il les avait vus les les avait aimés. Puis il sortit le tarif que je lui avais laissé qui indiquait le prix pour les trois modèles (standard, grand et très grand). Il dit que ce n'était pas juste de faire payer plus cher les gens qui avaient une grosse tête. J'eus l'impression d'avoir affaire à un imbécile ou du moins à quelqu'un qui n'y connaissait rien aux chapeaux. Je dis que ce n'était pas une affaire de tour de tête, puisque la coulisse permettait d'ajuster la taille sur les trois modèles. C'était une affaire de volume indépendamment du tour de tête. Plus le béret était grand plus il fallait de tissu et de temps de travail. Il prit sa calculette et commença à taper des chiffres. Il prit le prix du milieu et me dit qu'avec le prix qu'il devrait pratiquer, les bérets seraient beaucoup trop cher. Je dis que je pourrais faire un rabais s'il achetait les bérets par douzaines en panachant les couleurs et les modèles. Il me dit alors que j'étais venue les voir au mauvais moment parce qu'ils avaient déjà fait tous leurs achats pour la saison. Je lui demandai quand ils achètaient leur collection d'hiver. En mai. Et de toute façon, même s'ils m'achetaient des bérets ils ne pourraient pas les mettre en vitrine parce que la vitrine avait déjà été planifiée quelques mois plus tôt et il était impossible de la modifier. De plus, leurs vitrines intérieures réservées aux modèles fantaisie étaenit déjà occupées par des couvre-chefs de créateurs. Il me les montra. Il y avait des chapeaux de feutre à poils longs, des casquettes etc. en feutre bicolore. Je trouvai les formes et les couleurs laids et très tape-à-l'œil comparées à mes formes et couleurs sobres.

Le gérant avait fait un virage à 180°. Il avait été sincèrement enthousiaste la première fois, et tout le personnel avec lui, et maintenant, même si mes bérets étaient parfaitement adaptés au style classique du magasin et à la mode du moment, il me donnait toutes sortes d'excuses tandis que le personnel regardait d'un air grave sans rien dire. Il y avait toujours, dans les commerces, une petite réserve de fonds pour les imprévus, et elle aurait pu servir à m'acheter quelques bérets. Apparemment quelqu'un était venu après moi et l'avait convaincu de ne pas travailler avec moi.

Mardi 2 novembre: Le solde de mon compte en banque est descendu au-dessous de mille dollars et j'entends la sonnerie d'alarme sans aucun revenu dans le futur immédiat. Les marchés qui me conviendraient ne se tiennent pas régulièrement et il faut communiquer avec le responsable par téléphone et courrier. Évidemment je ne peux pas me servir de mon téléphone pour travailler, encore moins recevoir du courrier, alors les marchés ne sont pas une source de revenu possible.

J'ai appelé le détective Jerry Palace pour lui demander de me rendre mon avance. Je lui explique que puisqu'il est impossible pour lui ou ses gars de rentrer dans l'immeuble sans être remarqués, cela ne servirait à rien de faire ce genre de surveillance et de plus, mon problème est que je n'ai aucun revenu, aucune source sûre dans le futur immédiat et que je suis actuellement en difficulté et que j'ai besoin de cet argent. Il fait semblant de ne pas avoir compris que je veux mettre fin à notre contrat de service. Il dit qu'il doit garder au moins 250 dollars pour les services futurs. Finalement je lui dis de garder cent dollars pour le temps passé avec moi au téléphone et de me rembourser 400 dollars. Il accepte.

La dernière fois que je l'ai appelé c'était il y a un mois parce que j'avais eu l'idée d'enregistrer ma conversation avec le serrurier Cohen, pour savoir quelle serait sa défense. Je lui avais demandé s'il avait l'équipement à son bureau et il avait dit oui, et il avait été d'accord pour que je vienne à son bureau pour appeler Cohen et enregistrer la conversation. Nous avions pris rendez-vous mais quand j'avais appelé une heure avant, sa secrétaire avait dit qu'il était sorti et qu'elle ne savait pas quand il serait de retour. C'était mauvais signe et j'avais décidé de ne pas y aller. De plus son bureau n'était pas dans un quartier central comme je l'avais cru, mais à l'écart dans le nord de Manhattan.

Je décidai de me débrouiller seule. J'achetai un micro miniature à Radio Shack et trouvai comment faire pour enregistrer mes conversations sans sortir de chez moi, « from the comfort of my home » comme ils disent dans les publicités. On a le droit d'enregistrer les dialogues auxquels nous sommes partie, même à l'insu de notre interlocuteur. Ce qui est interdit c'est d'enregistrer à leur insu les conversations de tiers, à moins d'être un policier muni d'un mandat de perquisition.

Pour enregistrer mes conversations téléphoniques je devais poser le micro contre l'écouteur tout en gardant ma bouche en position, mais comme je ne pouvais pas à la fois capter et écouter, je devais écouter la voix de mon interlocuteur au moyen d' un casque branché sur le magnétophone.

Lundi 8 j'ai appelé Terry Poe du SRO Law Project. Je l'ai d'abord remercié pour son écoute quand je suis allée le voir, puis je lui ai demandé de répondre à quelques questions concernant les droits des propriétaires à rentrer dans l'appartement des locataires. Il me répondit que les propriétaires avaient le droit d'avoir une copie de toutes les clés pour pouvoir rentrer en cas d'urgence et que le locataire n'avait pas le droit de changer les serrures sans donner copie de ses clefs au propriétaire.

Il me donne vraiment l'impression d'être du côté des propriétaires car il ne se met pas à la place des locataires alors qu'il sait très bien que les locataires de SRO sont particulièrement vulnérables parce qu'ils sont seuls, sans famille. Je m'étais trompée à son sujet. Une fois de plus il avait suffi que quelqu'un ait le même nom qu'un artiste ou un écrivain que j'aimais pour que j'aie de la sympathie pour cette personne. Il aurait dû me dire que les propriétaires n'avaient pas le droit d'entrer dans l'appartement des locataires pour des motifs autres que professionnels, les cas d'urgence, car alors c'était une atteinte aux droits du locataire, mais il s'est gardé de me le dire et cela m'a fait mal. J'étais dans mon tort en essayant de priver Bonarti d'une copie de mes clefs. Il violait l'intimité de ma vie privée quand cela le chantait et je n'y pouvais rien!

Mardi 9: Hier j'ai appelé Maman. Elle avait laissé un message sur mon répondeur disant qu'elle venait à New York pour juste un jour ou deux. « C'est un mois d'anniversaires, » avait-elle dit. En effet, le mien était le 12 et celui de mon père le 13, mais elle n'expliquait pas le rapport entre ces anniversaires et son déplacement. Elle voulait me faire croire qu'elle avait un cadeau pour moi. Je savais qu'elle avait une idée derrière la tête et j'avais vraiment peur de la voir. Je ne pouvais pas lui permettre d'entrer dans mon studio, elle l'aurait fouillé à la première occasion, et il suffisait que je sorte pour aller aux toilettes, sans parler de prendre une douche, pour qu'elle ait le champ libre.

Je considérai la possibilité de lui louer une chambre dans l'immeuble pour lui faire connaître les conditions dans lesquelles je vivais. Je suis sûre qu'elle se serait comportée comme si elle était habituée aux mêmes conditions afin de ne pas en parler. Je lui aurais fait subir le même traitement qu'à la « Reine Méchante » de l'hôtellerie de luxe, the « Queen of Mean » comme l'appelaient les journaux populaires qui aiment les rimes. C'était Léona Helmsley, l'épouse d'un hôtelier richissime qui avait la réputation auprès du personnel d'être une patronne redoutable. Ils lui avaient d'ailleurs fait un procès pour licenciement abusif, heures sup impayées etc. et maintenant elle était détenue en préventive pour évasion fiscale. Cela me réconfortait de savoir que ma mère n'était pas la seule méchante femme au monde.

Mais je ne voulais pas me mettre en danger dans le seul but de me venger. Je ne pouvais supporter la pensée d'être en sa compagnie, d'entendre les mensonges qui s'échappaient de sa bouche comme des serpents dès qu'elle l'ouvrait, sa manipulation affective, ses propos humiliants et blessants. J'étais consciente de tout cela alors peut-être que je pourrais l'affronter sans être blessée, mais ce n'était pas certain. Je savais qu'elle voulait quelque chose de spécial et je me demandais ce que c'était. Peut-être essaierait-elle de me tuer? Non, elle préférerait payer un tueur à gages et déguiser le crime en accident et dans la guerre du crack qui faisait rage dans le quartier, avec les coups de feu qu'on entendait à longueur de journée et de nuit, une balle perdue n'aurait rien eu de surprenant.

Non, il valait mieux l'empêcher de venir. Je me renseignai sur la marche à suivre pour obtenir un ordre de protection contre elle. Mais pour qu'il soit valide il fallait qu'il lui soit remis par un huissier et je n'avais pas les moyens de payer tous les intermédiaires qui devaient intervenir pour le lui remettre à son domicile en France, ni le temps.

La pensée m'est venue qu'elle voulait me faire signer une procuration pour vendre l'immeuble de Pantin. Voilà pourquoi elle voulait faire le voyage! Elle voulait me faire croire qu'elle avait un cadeau d'anniversaire pour moi, elle apporterait certainement des espèces, dont j'avais grand besoin, et en échange elle extorquerait ma signature. C'était ça! Les circonstances lui seraient favorables puisque je n'avais pas de marge de négociation et je ne voulais pas la voir uniquement pour l'accuser. Je ne voulais pas me mettre en état de panique. Je ne me suis pas reproché de ne pas trouver immédiatement la solution d'un problème très complexe.

Je me suis concentrée et j'ai demandé à mon être profond d'y travailler tandis que je vaquais à mes occupations, confiante qu'une solution se présenterait au bon moment. Je me souvenais qu'un policier m'avait dit: « Si vous avez peur d'y aller, n'y allez pas! » Comme si c'était mon droit inviolable, et au diable les convenances et le sens du devoir.

Puis je me suis souvenu que l'occasion s'était présentée quand Agnès était venue à New York avec Val. Elle et Val voulaient que je leur prête mon appareil photo pour que Val puisse faire des diapositives des œuvres graphiques qu'il avait apportées avec lui. J'avais été convaincue que je ne reverrais jamais mon appareil photo. Bref, c'était Agnès, ma grande sœur, qui m'avait inspiré une frayeur telle que j'étais aller demander conseil au commissariat de police. Et maintenant c'était ma mère. Quelle famille!

À cause de la peur, de la recherche éperdue d'une solution, mon instinct de survie était éveillé et dans un état hyper-éveillé, l'adrénaline courant dans mes veines, j'ai mis le volume du micro un peu trop haut et au début de la conversation il y a eu du feedback. Je crois qu'elle a compris que j'enregistrais la conversation et elle a fait preuve d'une extrême réserve en réponse à mes accusations.

Au comble de l'agitation je lui demandai à plusieurs reprises: « Qu'est-ce que tu veux? Hein? Qu'est-ce que tu veux? Tu veux encore me faire signer quelque chose? Je ne veux pas te voir, tu entends? Je ne veux pas te voir! Si tu viens je te mets la police au cul! » La peur me faisait faire des écarts de langage. Je lui demandai de me faire immédiatement un virement d'un montant considérable et sur un ton servile qui m'étonna elle accepta de le faire.

Mercredi 10: J'ai reçu une lettre du Comité Disciplinaire m'informant que Me Kurach, qui faisait l'objet d'une de mes réclamations au sujet des indemnités pour accident du travail, était décédé. En fait je m'étais plaint d'un avocat et j'avais assumé qu'il portait l'un des deux noms du cabinet Kurach & Cassell. « Dans ces conditions il nous est impossible de vous assister dans cette affaire. » Ils me prenaient pour une imbécile. Alors quel était le nom de l'avocat qui me représentait devant le Bureau d'indemnisation des travailleurs? Il ne s'était même pas présenté à moi, alors j'avais cru qu'il était l'autre avocat de la firme.

Dans sa réponse à ma réclamation, (car bien que je n'eusse fait qu'une seule réclamation contre la firme, le Comité Disciplinaire considérait que ma réclamation concernait chaque avocat individuellement) il avait dit qu'en réponse à sa démarche auprès du Bureau, il avait reçu la réponse qu'à la date de mon accident, mon employeur Quick Trak n'était pas encore inscrit et ne cotisait pas. De plus Quick Trak déclarait que mon statut était celui d'un travailleur indépendent et non d'un salarié, ce qui lui évitait de payer des charges sociales, mais j'ai appris par la suite que quand un travailleur travaille à plein temps pour une seule entreprise il a forcément le statut d'employé salarié.

Voilà donc l'explication de pourquoi l'avocat s'était caché de moi quand je m'étais présentée à la convocation! Et pourquoi Ira Slavit m'avait fait signer une lettre disant que je ne souhaitais pas faire valoir mes droits auprès du Bureau de compensation. C'était la preuve que mon avocat et mon adversaire étaient de mèche!

Je reçus également la réponse de Me Cassell. Il disait qu'à l'audience du 8 septembre 1992 à laquelle je ne vis personne me représenter, Me Koenigsberg (c'était donc son nom!) m'avait fait appeler sur l'intercom et n'avait pas reçu de réponse. Oui, j'étais partie parce qu'il me semblait inadmissible que mon avocat ne serait pas là quand mon affaire était appelée, et je pris cette absence pour un refus de traiter mon affaire. Je m'étais présentée au juge et lui avais dit que mon avocat n'était pas là. Il ne m'avait rien dit, personne ne m'avait rien dit, personne ne m'avait dit de rester, que mon affaire serait appelée un peu plus tard, alors j'étais partie.

Dans sa réponse Cassell dit aussi qu'il a téléphoné plusieurs fois et n'a jamais pu parler avec moi car je ne l'ai jamais contacté. Mais la première fois, pour l'audience du 23 juillet 91, je l'avais appelé la veille et il avait prétendu qu'il n'avait pas reçu la convocation. Et maintenant il rejetait la faute sur moi, comme si je négligeais mes propres affaires!


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