Chapitre 11

Vendredi 12, mon 41ème anniversaire. Je reçois ceci de ma sœur Élisabeth, écrit sur du papier calque:

Brigitte: Je garde un secret depuis des années, qui je pense, j'imagine, je crois, est aussi le tien, que je crois connaître. Comment puis-je savoir? Elisabeth »

Quelle charmante carte de vœux! Elle pense que j'ai un secret qu'elle connaît? Eh bien, cela ne m'étonne pas car étant donné que ma vie privée est complètement violée, je pense que je n'ai de secret pour personne. Mais pourquoi me demande-t'elle comment elle peut être sûre si elle ne me dit pas de quoi il s'agit? C'est au sujet de son mari, je pense. Pense-t'elle que j'ai une liaison avec lui? Ou plutôt, est-ce son souhait que j'aie une liaison avec lui?

Je crois que c'est de cela qu'il s'agit. En 1989 elle a dit dans une de ses lettres de fin d'année à toute la famille: « Théo s'est envolé pour New York pour rejoindre sa belle-sœur, » faisant référence à moi non pas comme sa propre sœur mais comme la belle-sœur de son mari. J'avais été choquée par cette insinuation scandaleuse et diffamatoire. D'ailleurs je m'en étais plaint dans la lettre que j'avais écrite, mais pas envoyée, à mon père.

Parfois je me demande si elle ne l'a pas épousé dans le seul but de me rendre envieuse car étant enfant j'avais la réputation d'être la scientifique de la famille. En effet je m'intéréssais aux sciences en général, et aux sciences naturelles en particulier, tout en découvrant le monde qui m'entourait dans le milieu rural où nous habitions. J'avais reçu un microscope pour Noël, le seul cadeau qui m'ait vraiment plus, avec le vélo, et je passais des heures à scruter ce que j'avais placé sous la lentille. J'avais même dessiné les formes abstraites que j'y avais découvertes, les alvéoles de la mie de pain, des pattes, des ailes de mouches ou de papillons... Et la géologie: les volcans, le monde de la spéléologie, les rivières souterraines, les plissements, les failles, l'érosion... bref, ma soif de connaissance était intense et omni-directionnelle et m'avait stimulée pendant toute ma scolarité. J'avais donc de bonnes raisons de penser que ma sœur avait choisi son mari parce qu'elle pensait qu'il me plairait, car en premier lieu, il était évident que ce n'était pas l'amour qui la motivait. Je ne les avais jamais vus avoir un simple geste de tendresse ou d'affection, encore moins des gestes d'amoureux qui ont un attrait physique l'un pour l'autre. Tout était cérébral, même la science de mon beau-frère, qui était la physique théorique. Mais pourquoi essaient-elles toutes de me faire envier leur mec? Sinon parce qu'elles m'envient, moi?

De toute façon, chaque fois que j'ai vu Théo à New York c'était parce qu'il m'avait écrit qu'il venait et qu'il proposait qu'on se voie. Je le considérais comme un représentant de la famille à qui je donnais de mes nouvelles et de qui j'espérais en recevoir. J'acceptais de le voir aussi par un sens d'obligation mais je devais me forcer parce qu'il est le type le plus ennuyeux que j'ai jamais connu. Il parle très lentement et ce qu'il dit est sans intérêt. Je me demande toujours où il veut en venir mais en réalité il n'a rien à dire de spécial. Il raconte laborieusement une histoire et on patiente en se disant qu'il va se passer quelque chose mais il ne se passe rien. Cependant il a toujours glissé dans la conversation des allusions sexuelles que j'ai trouvées déplacées et gênantes. Par exemple une fois au restaurant, j'avais fait la remarque que la salière avait une forme qui rappelait le Chrysler Building. Il avait répondu que cela lui faisait plutôt penser à autre chose.

Ce qui le fait rire est complètement insignifiant et le nombre de ses diplômes, si prestigieux soient-ils, me laisse froide s'il m'ennuie. Comment pourrais-je être attirée sexuellement par un homme qui m'ennuie à mourir? Il me donne envie de le frapper et de le secouer, voilà ce qu'il me donne envie de lui faire. Après avoir passé une soirée avec lui je suis à bout de nerfs parce que l'ennui qu'il m'a infligé n'est rien moins que de la cruauté mentale. Et j'ai toujours détesté la façon dont il me serrait dans ses bras quand on se quittait. Je pensais que ce n'était pas la façon appropriée de se conduire avec sa belle-sœur. Peut-être essayait-il de me séduire? Merci, mais non merci, comme disent les Newyorkais.

Peut-être y avait-il une entente entre lui et ma sœur, selon laquelle il essaierait de me séduire, et ainsi elle aurait une bonne excuse de me haïr? Ou de me faire sentir coupable? Ce n'est pas qu'il est laid, il est plutôt mignon en fait, mais les chaussures qu'il porte! Je ne pourrais jamais coucher avec un mec qui porte des chaussures pareilles. Elles sont tout le contraire de sexy, elles me débectent et me font le haïr. Des chaussures de connard.

De plus, avec tous les hommes qui vivent à New York, et avec le mariage à un Américain comme seul moyen d'obtenir le permis de séjour, pourquoi voudrais-je avoir une liaison avec un homme marié qui vit en Allemagne et ne vient qu'une ou deux fois par an? Parce qu'il est le mari de ma sœur? Pour la narguer? Pour me venger d'elle? Pourquoi? Pense-t'elle que j'ai des raisons de vouloir me venger? Merci bien mais je n'ai aucun désir de partager un homme avec une de mes sœurs. Ce serait vraiment vicieux et pervers. Désolée, frangine, mais ton mari ne passe pas le test et tu peux te le garder. Je ne vais pas essayer de te le voler ni de briser ton mariage.

Mercredi 17 je reçois un fax de ma mère:

« Brigitte, je ne suis plus capable de répondre à tes demandes. Depuis ton coup de fil je suis effondrée. Dorénavant, adresse toi uniquement à Maître Laurent ou au comptable Lucien Sautreuil.

L'appartement à Paris n'appartient à personne en particulier, et tout le monde n'est pas d'accord pour le vendre. Pendant que tu tergiverses les prix s'effondrent. Tu nous a fait perdre beaucoup d'argent en deux ans. Donc nous devons trouver une autre solution: puisque tu ne veux pas donner ton accord pour la vente de l'immeuble de Pantin, nous devrons louer les unités que nous avions gardées vides pour en tirer un meilleur prix: des espaces commerciaux qui avaient été libérés après faillite, des appartements dont les baux avaient expiré... Les revenus ne couvrent pas les dépenses. Une immense fatigue me tombe dessus. Ta mère, Claire Picart. »

Dans la soirée je suis allée au Tribunal d'Instance. Quand l'affaire fut appelée j'ai répondu « By the Court » parce que je voulais un vrai procès, pas une arbitration. Je ne sais pas ce qui s'est passé, mais Cohen s'est arrangé pour que l'affaire soit soumise à un arbitre. Je n'ai compris ce qui se passait qu'après que Cohen et moi fussions assis à une table avec l'arbitre. Je dis que j'avais demandé un procès en bonne et due forme, comment cela se faisait-il que nous soyons ici? Je suppose que c'était mon épuisement mental et la ruse de Cohen qui nous avait amenés ici. Je me suis levée pour partir. Nous avons quitté le bureau de l'arbitre et avons obtenu une autre date d'audience.

J'étais retournée plusieurs fois à Prince Street, et encore une fois récemment pour me renseigner sur la situation concernant l'arrestation et la confiscation de la marchandise des vendeurs sans license. Avant l'élection de David Dinkins à la mairie de New York, la loi n'était pas appliquée strictement et après que je me fusse installée la première devant un magasin à louer sur Prince Street, de nombreux vendeurs sans license m'avaient rejointe. J'avais entendu dire que les boutiquiers de la rue étaient en colère qu'on leur fasse une concurrence déloyale car eux payaient toutes les taxes de leur activité en plus du loyer alors que nous n'en payions aucune et pouvions vendre à des prix compétitifs.

Dorénavant tout vendeur qui n'était pas en possession du permis requis se voyait arrêté et emmené menottes aux mains au commissariat de police, sa marchandise était confisquée, et il devait répondre de ses actes devant un juge et payer une amende de cinquante dollars. Pour voir ce qu'il en était sur place j'avais parlé pour la première fois avec un homme que j'avais vu tous les jours l'hiver dernier. Il était de races mélangées. On discernait une race d'Amérique centrale mêlée à du sang africain, délayée dans beaucoup de sang blanc. J'étais de bonne humeur, je percevais l'excitation de la rue et voulant lui faire plaisir j'étais allée lui acheter un café. Il avait dit qu'il était un très bon pianiste, qu'il possédait un piano Steinway quart de queue (baby grand) et qu'il le mettait au fret pour l'envoyer dans son Bélize natal où il passerait plusieurs mois d'hiver. Je me souviens d'avoir pensé que le piano n'est pas un instrument adapté au climat tropical du Bélize.

Il m'avait dit qu'il était propriétaire d'une maison sur la plage là-bas. En ce moment il apprenait à jouer de la guitare tout seul. Alors je lui avais parlé de mon propre travail à la guitare, ajoutant que tout ce dont j'avais besoin maintenant, c'était l'expérience de la scène, et qu'entre les bérets et la musique je devrais pouvoir gagner ma vie.

Il m'avait demandé si je connaissais le Bélize. Je pensai à mon frère François qui y avait passé quelque temps mais je dis que tout ce que j'en savais c'était d'une cliente au bureau d'immigration où j'avais travaillé. Elle avait dit que c'était le paradis mais elle immigrait aux États-Unis pour que ses enfants puissent avoir une bonne éducation.

J'ai alors parlé de l'éducation et des droits de l'Homme, disant que les parents qui forçaient leur enfant à faire des études qui ne l'intéressaient pas, par exemple des études de droit ou de médecine parce que c'est la tradition dans la famille, étaient les premiers à enfreindre les droits de l'Homme de leur enfant.

Il avait alors changé la conversation et abordé le thème du sexe. Il me dit que les Américaines étaient très mauvaises au lit et il me demanda si ce qu'on disait des Françaises était vrai. Je répondis « Ah! Nous y voilà avec les clichés! » Je dis qu'il ne devrait pas me demander à moi car je n'étais pas en situation de répondre à sa question. Il me demanda comment je le faisais. Je répondis que c'était une affaire privée puis, un peu en colère, j'ajoutai: « Et toi, comment fais-tu? Tu la mets dedans? »

Puis il m'a posé des questions sur mes talents de cuisinière. J'ai dit que je savais cuisiner des plats délicieux, par exemple des ragoûts mijotés pendant des heures, mais que vivant seule je manquais de motivation. « De toute façon je ne mange pas de viande. » Il posait l'hypothèse que je cuisinerais pour lui mais je ne le compris pas sur le moment.
— « Tu dois être en très bonne santé! »
— « Encore un cliché! » me répondit-il
Je dis que je savais bien cuisiner les pommes de terre. La conversation était truffée d'attaques de sa part mais comme n'ayant parlé à personne depuis longtemps j'étais d'humeur à faire la causette, je ne perçus pas tout de suite l'hostilité de mon interlocuteur.

Il était 17H55 quand quelqu'un lui acheta une paire de boucles d'oreilles. Il me demanda si j'avais cinq dollars parce qu'il n'avait pas la monnaie, et justement j'avais un billet de cinq dans ma poche. Je le luis tendis et il rendit la monnaie à sa cliente mais j'étais distraite. Je commençais juste à me sentir mal à l'aise et frustrée de n'avoir pas trouvé la chaleur humaine que j'avais cherchée et à six heures je suis partie sans qu'il m'ait rendu mes cinq dollars.

Vendredi 26: J'ai trouvé une annonce dans le Village Voice recrutant des marchands pour un marché. J'ai appelé depuis un téléphone public. La responsable était absente et j'ai donné mon numéro de téléphone pour être rappelée. Une femme m'a rappelée disant qu'elle était l'organisatrice d'un marché qui avait de la classe et qui avait lieu dans un musée quelque part à l'autre bout de Long Island. Elle dit que ses clients étaient membres d'un club et qu'ils avaient tous une bonne éducation et avaient bon goût et de l'argent à dépenser. Je lui ai parlé de mes bérets et elle m'a dit que ma marchandise avait l'air de bien correspondre aux membres du club. Tout ce que j'avais à faire pour avoir le droit de vendre dans ce club, c'était d'être membre moi-même et de payer vingt dollars pour une table. Elle était volubile et me donna un petit speech motivant.

À un moment je l'interrompis et lui dis que mon téléphone était sur écoute et que j'allais devoir la rappeler d'un téléphone public. Mais après avoir raccroché, toute l'affaire me sembla douteuse. Depuis quand faisait-on des marchés dans les musées? Et ce qu'elle m'avait dit des membres du club avait l'air trop beau pour être vrai et je ne l'ai pas rappelée. De plus, c'était dans les Hamptons (Westhampton, Southampton)à l'autre bout de Long Island, un voyage en train omnibus d'au moins deux heures et je n'avais pas envie de faire ce trajet aller-retour en une journée.

Samedi 27: Je me suis souvenue que, pendant que le bus me frottait sur toute sa longueur, je savais qu'il essayait de me tuer. La façon dont il était arrivé derrière moi à un angle si faible que quand je le vis, c'était une demi-seconde avant l'impact. Et le fait que, comme j'étais en tête de ligne au feu rouge à côté du bus, il n'y avait pas de circulation devant nous, donnant au bus tout l'espace dont il avait besoin pour changer de file.

Jusqu'à aujourd'hui la pensée avait été endormie dans ma mémoire parce que je ne pouvais imaginer un motif, mais maintenant c'était clair: c'était pendant que mon père se mourait d'un cancer, quatre mois avant sa mort. À la façon dont la succession se déroule pour moi, il est clair maintenant que ma mère ne m'avait pas comptée dans la distribution, et le fait que j'ai survécu ne l'a pas fait changer de plans. C'était comme si la succession avait été pré-établie longtemps à l'avance et qu'il était impossible ou trop difficile de la refondre pour me compter. On avait préféré me donner tous les prétextes imaginables pour ne pas me remplir de mes droits.

En effet elle a extorqué ma signature pendant trois ans pour vendre des immeubles sans me donner suffisamment d'argent pour que je puisse emménager ailleurs et investir dans mon affaire. En fait elle veut que je reste ici parce que tout son réseau de renseignement et d'intervention dépend de la complicité de mon propriétaire.

Il n'est pas impossible que, dans la communauté italienne, mon propriétaire soit entré en contact avec le chauffeur de bus Anthony Pizzimenti, dont le trajet empruntait la Cinquième Avenue, et qui arrivait à l'arrêt de la 40ème Rue tous les jours à 13H15. Il n'y avait plus qu'à faire en sorte que je m'y trouve au même moment, ainsi on m'avait envoyée sur la 57ème Rue prendre un pli pour le livrer à la 26ème Rue, assurant ainsi que je prendrais la Cinquième Avenue.

Le bus étant, je suppose, un bus express qui sautait plusieurs arrêts, il lui était plus facile de me suivre, ce qu'il n'aurait pas pu faire s'il avait dû s'arrêter à chaque station. Et c'était prévisible que nous serions arrêtés tous deux au même feu de la 42ème Rue. Il lui avait été facile dès lors de me laisser partir la première quand le feu était passé au vert et de m'approcher en cachette par derrière pendant que je pédalais sur la côte, où il serait plus facile de me faire perdre l'équilibre que sur un terrain plat. L'élément de surprise, un élément crucial, était aussi présent. Mais comment le chauffeur savait-il qui tuer?

Tandis que j'étais affalée sur l'avenue, le grand homme pâle était au premier rang des badauds qui m'entouraient. Je le reconnus immédiatement. C'était lui qui m'avait parlé de toutes sortes de gadgets pour me distraire quand il y avait eu cet incident avec le vieillard devant le 666 Broadway. Maintenant sur la Cinquième Avenue il m'avait proposé d'attacher mon vélo à un poteau et je lui avais tendu mes clés, non sans un sentiment étrange, mais j'étais tellement déboussolée que je le laissai prendre mes clés et à cet instant un des ambulanciers qui me cueillaient sur l'asphalte avait dit qu'ils allaient mettre mon vélo dans l'ambulance et le type m'avait rendu mes clés.

Alors c'était lui qui m'avait suivie et qui m'avait désignée au chauffeur de bus. Il était reconnaissable entre mille: environ 1,85m, très maigre et très pâle avec des cheveux bruns ou noirs, des lunettes noires toujours sur le nez, et un visage sans expression.

Trois ans et demie plus tard le motif du crime se dessinait clairement: m'éliminer de la liste des héritiers.

Le dimanche 28 j'ai téléphoné au commissariat de police d'Évreux et j'ai dit que j'avais été victime d'une tentative d'assassinat mais je n'ai pas donné de détails, et on ne m'en a pas demandé, la conversation fut très brève.

Lundi 29: Bonarti fait réparer le robinet qui fuit dans la salle de bains. Il me demande si ce meuble que j'ai déposé dans la cuisine/réduit à poubelles m'appartient. C'est le secrétaire à rideau où j'avais voulu faire installer une serrure de sûreté. Je dis que oui. Il dit qu'il va le jeter ou le donner. Joe, un nouvel employé qui remplace Jose, me pose des questions sur mes bérets et me dit qu'il aimerait les voir et peut-être en acheter un. Il me fait mauvaise impression. Il est grand et mince, de type portoricain, pas laid mais il a l'air sournois, son amabilité n'est pas sincère.

Mardi 30: Bonarti laisse un frigo juste à côté de la porte qui donne sur l'aile ouest où j'habite. Je lui avais montré mon vieux, vilain frigo pendant l'été et lui avais demandé s'il pouvait le remplacer par un modèle plus récent. Il m'avait demandé s'il marchait, j'avais dit oui, mais il manquait la porte du compartiment glace et la glace envahissait le frigo.

Et maintenant il avait laissé ce frigo plus récent à ma disposition mais sans dire clairement qu'il était pour moi. Il attendait que je saute sur l'occasion et le prenne. Peut-être alors aurait-il dit que l'appareil était pour quelqu'un d'autre et m'aurait fait sentir coupable de le prendre, et voulait-il que je le supplie pour interchanger les positions et se retrouver en haut, me donner l'impression qu'il me faisait une grosse faveur.

Je reçois une lettre du Comité Disciplinaire, une série de trois lettres identiques où seuls les noms sont différents.

« Chère Ms Picart,
À réception de votre réclamation contre ... notre personnel a entrepris une enquête minutieuse des allégations qu'elle contient. Après enquête et un examen supplémentaire par un des membres du Comité, nous avons conclu qu'il n'existe pas de motif pour poursuivre davantage cette affaire. Cette décision est basée sur plusieurs facteurs, y compris la nature de votre réclamation, d'autres priorités de notre Comité, et la discrétion en matière de poursuites pénales. Vous pouvez, bien sûr, chercher quelque autre remède disponible.

Dans ces conditions nous avons décidé de clore ce dossier. Très sincèrement votre Hal R. Lieberman. »

Dans la soirée mon frère François m'a téléphoné. J'ai laissé le répondeur prendre son appel. Il était à New York et aimerait me voir, et me rappellerait dans une demie heure. J'eus le temps de penser quoi lui dire et décidai de lui donner rendez-vous le lendemain à 19 heures. Je crus comprendre qu'il était venu parce que notre mère n'avait pas réussi, trois semaines auparavant, à me convaincre de signer une procuration pour la vente de l'immeuble de Pantin. Il s'était écoulé si peu de temps depuis ma dernière conversation avec elle.

« Quelle surprise! » dis-je quand il rappela. Il dit qu'il allait au Mexique et qu'il était de passage à New York pour deux jours. Il me demanda si on pouvait se voir et si je pouvais l'héberger pour la nuit. J'ai dit non et lui ai demandé de me rappeler le lendemain à 19 heures.

J'étais en train de mettre au point un dispositif portatif pour pouvoir exposer mes bérets sans occuper beaucoup d'espace au sol et le refermer rapidement au cas où les flics se pointeraient à l'horizon. Cela consistait en plusieurs tiges d'environ un mètre de long plantées dans une grosse bombonne en plastique remplie de sable, et au bout desquelles je disposerais quelques bérets. Je montrerais des échantillons de tissu et des photos de mes bérets de sorte que même si la police me tombait dessus, je ne perdrais pas grand chose. C'était ma dernière trouvaille pour pouvoir vendre mes bérets dans la rue en bravant l'interdiction. Même les oeuvres d'art avaient été confisquées par les agents du Department of Consumer Affairs qui venaient habillés en civil dans un van banalisé et embarquaient l'artiste menotté et ses toiles alors qu'en principe le First Amendment protégeait la liberté d'expression sous toutes ses formes.

Ensuite la municipalité attaquait le vendeur en justice pour fraude à la TVA car tout vendeur en était redevable. Le vendeur devait payer une amende, j'avais entendu parler de 250 dollars, et montrer le récépissé pour pouvoir récupérer sa marchandise.

Donc à 9 heures du matin j'étais prête à sortir, vêtue d'un fuseau de ski noir, d'une veste rouge et d'une chemise blanche, pour aller d'abord à Central Park ramasser du gravier. À ce moment-là Joe, le nouveau concierge, frappa à ma porte et me dit d'un ton servile qu'il y avait un homme dans l'entrée qui disait être mon frère. Je dis que je sortais à l'instant.

François se tenait debout dans le hall d'entrée, face au bureau. Ses cheveux blonds avaient viré au blond foncé ou châtain, une couleur intermédiaire que les Américains appellent dishwater blond, blond eau-de-vaisselle. Sa coupe de cheveux était ancienne et mal faite. Il n'était pas rasé et son teint était pâle. Son sourire était forcé et ses dents étaient toutes grises. Bien que ses vêtements eussent l'air propre, ils étaient dans des tons de terre qui lui allaient mal et il avait l'air sale. Je lui tendis ma joue froidement et ne lui fis pas la bise. Il me dit « C'est tout? » Je dis oui. Je n'ai rien dit de son arrivée en-dehors de notre rendez-vous mais cela fit monter ma rancune.

Je lui demandai de m'accompagner au parc. Contrairement à mon attente il n'y avait pas de gravier sur le bord de la route que j'aurais pu ramasser facilement. Je demandai à mon frère de frapper le sol avec ses talons pour déloger des mottes de terre et commençai à remplir le récipient. Il me demanda pourquoi je voulais de la terre. Je mentis, dis que c'était pour faire une litière à mon chat. Avec les membres de ma famille on était toujours obligé de mentir. Puis je trouvai du gravier sec, qui était ce que je cherchais. L'anneau en haut de la colline avait été revêtu d'asphalte récemment, et je n'avais pas trouvé ce gravier la dernière fois que j'y étais allée quelques jours plus tôt.

Pendant l'opération je lui dis que lui et toute la famille m'avaient trahie de la façon la plus ignoble. Sous le choc de son arrivée inattendue, l'amnésie était revenue et ce n'était pas à la tentative d'assassinat que je faisais allusion. Il me demanda comment mais je ne répondis rien. Après un moment de silence je dis que lui, mon autre frère et mes sœurs se croyaient très malins et forts d'agir tous de concert contre moi mais en fait ils étaient des dupes, parce que ce qui leur revenait de droit, ils n'avaient pu l'obtenir qu'au prix d'une trahison ignoble de leur propre sœur. Sans doute avaient-ils eux aussi entendu à longueur d'enfance, et fini par y croire, le refrain de ma mère qui disait que d'après son contrat de mariage elle héritait de tout à la mort de notre père, alors ils avaient fait ses quatre volontés pour obtenir ses faveurs, sans savoir que la part réservée aux enfants était prioritaire et intouchable, et que le tout dont parlait notre mère, était limité à la quotité disponible, la part dont le conjoint pouvait disposer à sa guise. Encore fallait-il que les enfants fassent une démarche pour faire réduire la donation du conjoint survivant à cette quotité disponible.

C'était ce que j'avais essayé de faire depuis que j'avais appris cela en déchiffrant les pattes de mouche de l'article ajouté au contrat de mariage de nos parents, ainsi que les articles concernés du Code Civil. Et alors que nous tous, enfants du mariage, héritiers réservataires selon l'expression, aurions dû agir ensemble pour faire valoir nos droits, je m'étais retrouvée isolée et mes frères et soeurs n'agissaient pas indépendamment mais suivaient les ordres de notre mère, ce qui à mes yeux indiquait que ma mère avait acheté leur silence et leur coopération avec les liquidités qui avaient été dissimulées du fisc et auxquelles j'avais droit moi aussi, mais dont elle niait l'existence.

Il me demanda ce qu'ils avaient perdu. Au ton de sa question je crus comprendre qu'il ne pensait pas avoir perdu quoi que ce soit en me trahissant. J'hésitai à répondre, cherchant mes mots et finalement je dis que la malhonnêteté était mauvaise pour la santé mentale. (Je dis « pour la tête. »)

De retour chez moi François m'ordonna de mettre le gravier dans la litière du chat, comme s'il se méfiait de mes intentions réelles, mais je répondis « pas maintenant. » Il me donnait un ordre dans mon propre domicile après être venu dix heures plus tôt que l'heure convenue.

Je repris ma vieille attitude de faire comme si je n'étais pas offensée et comme s'il n'y avait rien de fâcheux, ne fis aucun commentaire sur ces deux actes hostiles de sa part alors que nous ne nous étions pas vus depuis plus de dix ans et nous étions retrouvés depuis à peine une heure. Je lui montrai mes bérets. Maintenant les trois tiroirs étaient pleins. Il sourit poliment et me fit des compliments forcés comme si cela lui arrachait la gueule de me dire sincèrement qu'ils étaient beaux. Tous les gens à qui je les montrais étaient enthousiasmés de découvrir qu'ils étaient tous différents et ne savaient pas lequel ils préféraient car ils les aimaient tous.

Il me dit que j'avais un joli petit stock. Après que j'eusse refermé les tiroirs ils saisit un morceau d'Ultrasuede™ un matériau souple non tissé qui a l'aspect du daim, dont je me sers pour le tour de tête. Il me demanda ce que c'était, n'était-ce pas du daim? Je répondis qu'au début je faisais cette pièce avec du daim véritable mais que certaines personnes qui militent contre la cruauté faite aux animaux ne portent aucun article de cuir ou de peau. Je sentais qu'il essayait de me faire sentir coupable avec une insinuation que je trompais le client en utilisant du faux daim.

Je ne sais jamais comment réagir à de telles attaques, je n'ai jamais su, mais mon frère était extrêmement agressif d'une manière détournée. Il avait cette attitude nonchalante et décontractée de se mouvoir et de parler, la même attitude qui m'avait trompée quand il était revenu de son prétendu voyage de deux ans en Amérique Centrale et du nord. J'avais alors interprété la colère, la méfiance et la rancune qu'il m'inspirait pour des sentiments dont l'origine était dans mes propres imperfections, et je m'étais sentie coupable d'avoir ces émotions, mais maintenant j'avais appris ma leçon.

Je proposai que nous sortions. J'étais mal à l'aise avec lui, à l'étroit dans ce petit studio de pauvre. Il proposa que nous allions prendre un café. Nous marchâmes vers Broadway sur la partie piétonne de la 103ème Rue qui traverse le quartier des projects, les HLM.

En cours de route je lui demandai s'il élevait toujours des chèvres dans sa propriété de la Drôme. Il répondit qu'il avait presque entièrement arrêté et qu'il développait l'activité liée au tourisme. Il me parla des chèvres, des cabris. « Je les tue. » En anglais on utilise kid pour parler des enfants, alors dans ma tête j'associai les cabris de mon frère à des enfants et je fus choquée qu'il utilise de surcroît, le verbe tuer au lieu du verbe abattre. Je lui demandai, un peu horrifiée, s'il les tuait lui-même. Il dit que non, bien sûr, il les confiait à un boucher, mais au ton de sa voix je sus qu'il mentait. D'ailleurs ce ne sont pas les bouchers qui abattent les animaux. Mais il ne voulait pas que je le prenne pour le genre de type qui pouvait tuer froidement des cabris. D

es employés municipaux étaient en train d'empiler des placards de cuisine aux carrefours des allées. Ils faisaient cela depuis quelques jours déjà et j'avais eu le temps de réfléchir. Ils allaient remplacer tous les placards par des neufs alors que ceux-ci étaient en parfait état! Je dis à mon frère que la Mafia était probablement dans le coup. Les marchés publics, les gros contrats. Ils payaient qui il fallait, les responsables des Achats concernés, pour obtenir ces marchés, et même pour faire prendre la décision de changer quelque chose qui était en parfait état de fonctionnement.

En traversant Amsterdam Avenue je lui montrai l'Auberge de Jeunesse qui avait été récemment ouverte, après une très longue période d'abandon et de réhabilitation, dans un bâtiment en brique d'architecture hollandaise remontant aux premières heures de la Nouvelle Amsterdam, ancien nom de la ville de New York. L'école elle aussi datait de la même époque. Tout en lui expliquant ceci j'eus l'impression d'être godiche car il connaissait déjà l'endroit et cela ne l'intéressait pas mais je retombais malgré moi, comme je l'avais fait auparavant avec Agnès et Val, dans ce rôle de guide touristique car j'aimais découvrir et partager l'histoire des bâtiments dont l'architecture m'intéressait.

François me demanda si je pensais que la police était corrompue elle aussi. « Mais bien sûr! Cela ne fait aucun doute! » Puis nous sommes arrivés à Broadway. J'hésitai sur l'endroit. Il y avait Positively 104 de l'autre côté, une boulangerie-pâtisserie-café-restaurant fréquentée surtout par des yuppies, des blancs de classe moyenne ou supérieure, et il y avait le coffee shop relié au Welfare hotel, un hôtel où ne résidaient que des allocataires des minima sociaux. C'étaient deux styles radicalement différents. Le coffee-shop était d'une autre ère avec son comptoir en formica et ses banquettes en simili-cuir, mais il était pas cher, sans prétention, calme et confortable, alors que l'autre, avec tous ces clients serrés à de petites tables, qui lisaient le journal ou se parlaient à voix basse, ne se prêtait pas à la conversation animée que j'étais sûre d'avoir avec mon frère. Je décidai donc d'aller au coffee shop. Nous étions devant, nous entrâmes.


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