Chapitre 12

Il y avait une veste en cuir sur une des banquettes de la seule table vide. Je la soulevai et demandai à haute voix à qui elle appartenait. Un homme qui était assis à la table voisine et dont la banquette tournait le dos à la table vide, dit qu'elle appartenait à sa sœur alors je posai la veste sur le dossier de sa banquette. Je découvris que sous la veste il y avait un sac de femme plutôt lourd et je le plaçai à l'autre table, puis François et moi nous assîmes l'un en face de l'autre.

Je lui expliquai ma situation. L'impossibilité d'obtenir une license de vendeur, le risque quand on vend dans la rue sans license, le fait que pour vendre aux marchands de détail il faut exposer dans les salons professionels six mois avant la saison, le fait que pour exposer à des marchés d'artisans on doit aussi s'enregistrer plusieurs mois à l'avance et qu'on a besoin d'un stand avec des cloisons qui se replient et pour lesquelles il faut un espace de stockage, un véhicule, et qu'on doit soumettre son travail à un comité.

Je lui expliquai que les bérets sont toujours très demandés, que ce n'était pas juste une mode passagère; que dans toutes sortes de publicités on voyait des mannequins porter des bérets et qu'avec l'argent dont j'avais besoin je pourrais développer une affaire profitable. Je lui dis que même pour mes activités musicales, il me fallait de l'argent ne serait-ce que pour faire une cassette de démonstration. Il répondit alors que certainement, entre les bérets et la musique je devrais pouvoir gagner ma vie. Il me citait mot pour mot ce que j'avais dit quelques jours auparavant au vendeur de bijoux qui m'avait arnaqué cinq dollars. Ce ne pouvait être une coïncidence, surtout que l'homme avait prétendu être du Bélize, un pays dont mon frère, plusieurs années auparavant à Paris, m'avait parlé comme d'un paradis sur terre. Les deux hommes devaient se connaître.

Je parlai de musique et comment j'avais pu arrêter de prendre de la cocaïne quand j'avais repris la guitare cinq ans plus tôt. Je lui demandai s'il avait toujours ma paire de congas. En 1986 il m'avait fait savoir qu'il les prenait sans même me demander la permission. Elles étaient alors entreposées chez mes parents. Je lui en voulais pour ça. Il dit que c'était ridicule que ces instruments soient entreposés au lieu d'être joués. Je lui dis qu'il ne savait même pas en jouer.

Je lui dis alors que deux ans plus tôt, après n'avoir pas joué de congas pendant trois ans, j'avais eu l'occasion imprévue d'en jouer. J'étais venue avec ma guitare à une session open mike où un petit orchestre laissait jouer qui voulait. Un jeune homme avait apporté une paire de congas mais ne savait pas en jouer. Finalement j'avais joué davantage de congas que de guitare et durant l'entr'acte quelques femmes étaient venues tapoter les peaux. M'ayant vue jouer, elles pensaient que c'était facile et que n'importe quelle femme pouvait le faire.

Mon frère dit que la paire de congas avec leur tripode valait environ huit mille francs. Autrement dit il ne proposait aucunement de faciliter les choses pour moi concernant la succession. Je dis que je ne voulais pas les vendre, que j'y étais attachée.
— « Je ne suis pas attaché aux objets, » répondit-il d'un ton de tartuffe.
— « Ça te va bien de dire ça! » dis-je d'un ton sarcastique.
Il eut l'air ennuyé. Il ne pouvait prétendre être au-dessus des chose matérielles après avoir pris, pour ne pas dire volé, mes instruments, et fait le nécessaire pour hériter et acheter son domaine de cinquante hectares à l'âge de vingt-cinq ans.

Je continuai à lui expliquer ma situation. Je lui avais montré l'état piteux de mon studio et maintenant je lui demandais s'il trouvait normal que je vive dans ce taudis alors que tous les autres membres de la fratrie avaient acheté leur maison et vivaient dans le confort, et tandis que notre mère retenait l'argent de mon héritage. Il protesta qu'il n'était pas vraiment propriétaire du domaine où il vivait depuis dix ans, comme si lui et moi étions logés à la même enseigne.
— « Mais tu en as la jouissance! » m'exclamé-je.

Il se lança dans un discours d'un ton condescendant, en faisant des gestes comme s'il soupesait les plateaux d'une balance et évoquant des images comme si j'étais un enfant de cinq ans, disant que certains avaient reçu davantage que les autres et quand l'immeuble de Pantin serait vendu toutes les inégalités seraient corrigées. Je dis que maman et le notaire m'avaient promis au moins dix fois en trois ans que le produit de la vente de l'immeuble du Pré St Gervais me serait attribué et que j'avais été très patiente mais que je signerais pas de procuration pour la vente du bien de Pantin à moins que l'argent de la vente me soit affecté. Il me répondit:
— « Si tu ne signes pas, ça va barder. »
Il y avait une menace dans ces paroles. Je lui demandai ce qu'il voulait dire. Il me répondit que le fisc pourrait trouver que cela durait trop et deviendrait soupçonneux, et voudrait fouiller les comptes. Cette réponse me fit penser qu'il était au courant de ma démarche auprès du fisc. Comme ma mère, il utilisait une technique de désinformation et de terrorisme intellectuel où il disait l'opposé de la vérité qu'il n'était pas censé connaître, pour annoncer qu'en fait il la connaissait.

Il n'était pas censé savoir que j'avais contacté le Fisc, mais en disant que le Fisc pourrait s'intéresser aux comptes de la succession, il me disait qu'il n'était pas à présent intéressé, or c'était faux puisque je leur avais écrit avec des preuves de fraude fiscale. Et le seul moyen qu'il avait de savoir, c'était par une écoute téléphonique parce que j'avais appelé Mademoiselle Sylvie Danger un mois après l'envoi de ma lettre et nous avions eu une bonne conversation. Elle était la seule jusqu'à présent qui était de mon côté.

Mon frère m'expliqua alors qu'il allait au Mexique et au Bélize pour tenter d'ouvrir une branche de l'affaire de tourisme qu'il faisait en France. Il dit qu'en été il était occupé mais pendant l'hiver il n'y avait rien à faire et ils avaient froid. Il me demanda si je serais d'accord pour l'aider en tant que contact à New York. Je fus offensée qu'il me demandât de l'aider après tout ce que je venais de lui dire. Il semblait n'avoir aucun respect pour moi ni pour ce que je faisais, comme s'il tenait pour acquis que je laisserais tout tomber pour lui. Le souvenir de sa trahison douze ans plus tôt était encore brûlant. Il m'avait entraînée en-dehors de la voie que je m'étais tracée avec des projets fumeux de commerce en Amérique Centrale, et après que je me sois écartée de mon chemin et aie investi du temps dans un projet commun, quitté mon studio pour aller vivre avec lui dans l'appartement que notre père avait mis à sa disposition, il avait disparu sans préavis et quelques mois plus tard mon père m'avait expulsée sous la menace d'une expulsion musclée.

Et maintenant il essayait de me refaire le coup mais j'avais appris ma leçon. Je lui dis que je n'avais pas le temps, que j'avais ma propre vie et ne voulais pas m'impliquer dans les affaires d'autrui. Je lui demandai pourquoi il avait besoin de moi en particulier. Il dit qu'un contact à New York serait précieux pour son activité en Amérique Centrale, et préférable à un contact en France, que cela « aurait l'air plus sérieux. » (Il s'agissait seulement d'avoir l'air sérieux, pas de l'être en réalité).

Il me demanda quels étaient mes plans. J'étais devenue méfiante pour répondre à cette question. Chaque fois que j'avais répondu honnêtement, j'avais constaté par la suite que l'information avait servi à contrecarrer mes plans. Je lui dis que mes projets étaient inchangés, que je continuais avec la musique et les bérets. Il me demanda si c'était tout, sa voix emplie de mépris et de sarcasme. Je répondis qu'on était né avec un nombre limité de talents et qu'il valait mieux s'y tenir, et qu'on ne peut pas changer d'orientation toute sa vie.

Nous parlâmes de passer la soirée à écouter de la musique live. Je dis que quoi que nous fassions, il faudrait qu'il paie. J'étais humiliée d'être à court d'argent et d'avoir besoin de celui de mon petit frère. J'avais utilisé le mot concert parce qu'en anglais c'est celui qu'on utilise pour toute représentation musicale, quel que soit l'endroit, pas seulement une salle de concert. Il sursauta comme si je le braquais. Je dus lui expliquer le sens du mot concert. Je parlais d'un concert dans un club, pas dans une salle de spectacle.

Je sortis acheter le journal et regardai la rubrique des concerts de jazz mais ne trouvai rien qui me plaisait. Je lui montrai quelques publicités où les mannequins portaient des bérets. Je lui parlai de New York Press, un hebdomadaire gratuit qui sortait le mercredi, et dis que je le chercherais quand nous sortirions du coffee shop. Puis une scène étrange se produisit.

La grosse serveuse vint à notre table et demanda si nous avions vu sa veste et son sac. Je lui dis ce que j'avais fait. Elle n'eut pas la réaction précipitée qui aurait été de mise dans ces conditions. Quelques minutes plus tard deux policiers entrèrent. Ils me demandèrent ce qui s'était passé. Puis ils parlèrent avec la serveuse et je les entendis dire qu'ils ne pouvaient pas me demander de faire un rapport car je n'avais pas vu l'homme s'emparer de la veste et du sac car je tournais le dos à la banquette.

Ils sont alors retournés vers moi et me demandèrent de décrire l'homme, ce que je fis. Je dis que la serveuse n'était pas très futée de laisser ses affaires à cet endroit. Puisqu'elle travaillait ici elle devait avoir un vestiaire dans un endroit inaccessible au public.

Je n'avais pas de compassion pour elle et ne je me sentais pas du tout responsable de cet incident. De plus, j'avais moi-même été victime d'un vol de mon sac à l'arrachée et je pensais avoir gagné mes galons pour être appelée une vraie Newyorkaise, et j'étais sûre qu'il y avait de fortes chances pour que chacun soit victime d'un tel vol tôt ou tard.

L'attitude de mon frère me fit penser qu'il s'attendait à ce que je sois bouleversée par l'incident et que ma journée en soit gâchée; qu'il aurait aimé que je présente des excuses à la serveuse, mais en fait j'étais indifférente et continuais à lui parler comme avant l'interruption.

Quand nous sortîmes quelques minutes plus tard les policiers étaient toujours dans les parages. Ils demandèrent si nous étions de passage et au lieu de répondre que je vivais ici, je dis que mon frère était de passage pour aller au Mexique. Puis l'un des deux policiers parla de l'incident qui venait d'arriver. Je dis qu'une fois j'avais été victime d'un vol à l'arrachée tard le soir mais que j'avais pris un taxi, suivi le véhicule dans lequel était monté mon voleur sur la voie express du West Side, trouvé une voiture de police qui circulait dessus et leur avais parlé en roulant, et que la police avait arrêté les deux hommes et que mon sac était dans cette voiture.

Le policier me félicita et me dit que je devrais travailler dans la police. Puis il grommela quelque chose et le seul mot que je compris était bodyguard. Je me demandai si je devais prendre note du mot car, depuis que je l'avais prononcé lors d'une conversation avec le jeune noir il revenait fréquemment dans les conversations que j'avais avec diverses personnes. Etait-ce une coïncidence ou était-ce la preuve que tout l'incident avait été mis en scène, et que c'était la façon dont mon frère m'informait qu'il avait la police dans sa poche juste après m'avoir demandé si je croyais qu'elle était corrompue.

Je décidai d'ignorer la remarque du policier et tandis que nous marchions vers le nord sur Broadway, je commençai à raconter à mon frère l'incident du vol à l'arrachée de mon sac, expliquant que je rentrais chez moi d'Amsterdam à Columbus Avenue vers 23H30, un peu ivre après avoir célébré le départ pour la Côte Ouest d'une connaissance, et que tout s'est déroulé comme dans un film.

« Le type a traversé la rue et je lui ai couru après mais il a sauté dans une voiture qui l'attendait et ils sont partis sous mon nez, mais un taxi arrivait au même moment sur Amsterdam. Je lui ai montré où j'allais afin qu'il se positionne correctement avant de s'arrêter et dès que j'entrai je lui dis « Follow this car » ce qu'il fit aussitôt. La voiture prit la 97ème Rue qui est à sens unique et va d'est en ouest. Nous la perdîmes de vue et j'étais déçue mais le chauffeur de taxi me dit « Ils vont prendre le West Side Highway » et il prit cette direction. Je lui dis que mon argent était dans le sac que les types venaient de me voler et que je ne pourrais payer la course que si nous les attrapions.

Nous sommes entrés sur la voie express. La circulation était dense et assez fluide. Rapidement je vis la voiture de mes voleurs et nous la suivîmes en laissant deux ou trois voitures entre nous pour que les voleurs ne sachent pas qu'ils étaient suivis.

C'est alors que nous vîmes une voiture de police qui patrouillait et je dis au chauffeur que j'allais parler aux policiers. Quand je fus au même niveau que le conducteur, j'ouvris ma fenêtre et lui dis que j'étais en train de suivre une voiture dans laquelle était l'auteur du vol de mon sac. Il me demanda de lui montrer la voiture. Elle était facile à repérer car c'était un gypsy cab avec une cloison de plexiglas qui séparait l'avant de l'arrière, et la lumière des phares qui suivaient le véhicule se reflétait sur cette surface dépolie, faisant un grand rectangle lumineux. Nous nous en approchâmes suffisamment pour que je puisse la montrer du doigt aux policiers. « Ils vont sortir à la 135ème Rue, » me dit le policier.

Nous roulâmes quelques minutes sans perdre des yeux la voiture des voleurs. À l'approche de la sortie en question les policiers nous doublèrent et au moment où les voleurs s'y engagèrent, les flics étaient derrière eux et leur ordonnèrent de s'arrêter, gyrophares à pleins feux. »

J'abrégeai le récit en disant que je pus récupérer tout le contenu de mon sac mais que les policiers gardèrent le sac comme preuve matérielle. Quand je regardais mon frère durant mon récit, je fus surprise par le silence et l'intensité de son attitude, comme s'il était très tendu et qu'il retenait sa respiration. Je lui racontais un incident réel d'un vol à l'arrachée qui a pris la tournure d'un film policier, et au lieu de se réjouir de la fin heureuse de l'incident, il avait l'air mal à l'aise. Je savais bien qu'il voulait que je sois mal à l'aise moi-même, quand les filcs nous avaient parlé de visa touristiques et de gardes du corps, et qu'il était déçu que je n'y aie pas prêté attention, que je ne sois pas attristée, mais cela n'expliquait pas tout.

Ceci est tellement horrible que c'est une torture rien que de l'écrire mais d'un autre côté, le raconter par écrit est ce qui me permet de le comprendre et de ne pas perdre la tête.

C'était normal que l'incident de la serveuse à qui on avait volé son sac me rappellerait ma propre expérience. Mon frère n'avait pas compté là-dessus quand il avait mis en scène cet incident et maintenant il avait l'air sur des charbons ardents, il relevait la tête comme un supplicié, serrait les jambes à chaque pas comme un petit garçon qui a envie d'uriner, surtout quand je parlai de la voiture qui attendait mon voleur.

Il dit qu'il voulait faire une photocopie de son billet d'avion et passeport au cas où il les perdrait. C'est curieux qu'il ait choisi ce moment pour faire ces copies, il aurait été plus logique de les faire avant de quitter la France. Nous cherchâmes donc une boutique de photocopie. Ses gestes furent lents et délibérés pendant toute la procédure, comme s'il voulait me donner la chance de saisir au vol ces documents pour les vérifier. Allait-il vraiment au Mexique? Était-il vraiment arrivé la veille? J'aurais pu vouloir comparer ce qu'il m'avait dit avec les informations que portaient ces documents, mais je n'y pensai même pas. Je jetai un regard sur sa photo de passeport. Ses yeux étaient écarquillés et son sourire ne lui donnait pas l'air gentil. Je regardai aussi la photo de son fils Youri qui était fixée au-dessus de la sienne. Je dis que l'enfant était très beau mais je fus choquée par son air malheureux. Cela venait du plus profond de son regard, comme si le schema du monde qu'il portait depuis la naissance était chamboulé et tous ses repères anéantis.

Je vis un tampon qui disait « NOVENTA DIAS ». Mais a-t'on vraiment besoin d'un visa pour entrer au Mexique, venant de France ou des États-Unis? Et ce qui aurait dû être la carte I-94 qui est normalement agrafée au passeport au moment de l'entrée sur le territoire des USA et qu'on rend à la sortie, était remplacé par une carte vert pâle qui n'avait pas l'aspect d'un document officiel et était fixé au passeport par un trombone. Hmmm...

Nous poursuivîmes notre marche vers le nord, à la recherche du journal New York Press qui sortait le jour-même, mais il était encore trop tôt et la boîte était vide, alors nous traversâmes et rebroussâmes chemin jusqu'à la 92ème Rue.

Il me dit qu'un des fils de Véronique lui avait demandé des vêtements de rap. Je lui expliquai l'origine de cette mode, inspirée des vêtements mal-seyants des prisonniers. Il me jeta un drôle de regard, comme s'il se demandait si j'étais sérieuse ou si je lui faisais un reproche voilé. Je dis que les jeunes gens portaient des baskets à 150 dollars et que pour pouvoir se les payer ils devaient vendre du crack. « Oh! Je leur dirai ça! Que s'ils veulent s'habiller rap, ils doivent vendre du crack! » Il trouvait ça drôle.

Nous arrivâmes au magasin de vêtements. L'hebdomadaire gratuit n'avait pas encore été livré là non plus. Nous regardâmes les vêtements. Ils n'avaient par l'air spécial quand ils n'étaient pas portés. Il me dit que notre neveu ne lui avait pas donné d'argent de toute façon. Je sentais vaguement que François me faisait marcher mais je ne savais pas comment exactement. J'étais impatiente et lui dis que je n'avais pas l'intention de passer la matinée à regarder des vêtements. Nous repârtîmes vers le nord. Il me demanda si je savais où il pourrait acheter une veste d'été parce qu'il en aurait besoin au Mexique. Je dis que je n'en avais aucune idée. Il dit qu'il avait apporté une bouteille de Beaujolais Nouveau pour moi et que nous pourrions la boire ce soir. Je répondis que je buvais rarement du vin mais que « pour du Beaujolais Nouveau, je me ferai une petite violence. » Je réalisai immédiatement que ce n'était pas la chose à dire à mon frère. Une petite violence! Pourquoi pas une grosse, pendant qu'on y était?

Il dit que nous pourrions boire le vin dans la soirée, ce qui forcément aurait lieu chez moi. Je n'avais aucune intention de l'y laisser revenir. Je dis que j'avais besoin d'uriner. Il était près de midi. « Nous pourrions aller dans un restaurant pour déjeûner, bien que je n'aie pas encore faim, comme ça tu pourrais aller aux toilettes » dit-il d'un ton rassurant, comme s'il se souciait de mon bien-être. Je dis que je n'avais pas faim non plus. J'allai au toilettes d'un restaurant portoricain. Il me demanda si je pouvais lui conseiller quoi faire jusqu'à notre rendez-vous du soir. Je dis que je ne savais pas ce qui l'intéressait et ne pouvais le conseiller. Quand nous nous séparâmes au carreofour d'Amsterdam et la 103ème Rue je n'étais pas loin de le haïr.

Il avait essayé par tous les moyens de me décontenancer et j'étais en colère contre lui. Je sentais une répulsion physique et de son côté, au lieu d'un au-revoir affectueux, il me quitta froidement comme s'il eût été au-delà de ses forces de feindre l'amour fraternel alors même qu'il était en mission pour me trahir et créer le chaos.

Vers dix-sept heures je pris la décision de ne pas le revoir du tout. J'étais certaine qu'il avait un plan tout préparé qui commençait par me saoûler avec son Beaujolais. Sa bonne volonté apparente et la douceur de sa voix contrastaient avec la violence de ses intentions. Je tentai de lire ce fameux livre de mille page sur l'avénement et la chute du Troisième Reich mais ne pus me concentrer. Je jouai de la guitare et chantai pendant une heure, et parvins ainsi à repousser la peur. Non décidément, je n'allais pas laisser entrer mon frère chez moi. Il appela à dix-neuf heures trente, disant qu'il était devant l'immeuble. Je répondis que je ne voulais pas le voir. Il fit semblant de ne pas comprendre, me demanda si j'avais dit « je ne veux pas » ou « je ne peux pas ». Je lui ai répété que je ne voulais pas le voir.

Il n'exprima aucune colère. Il dit qu'il était déçu. Je dis que je l'étais aussi, parce qu'il ne parlait pas en son nom propre mais en tant que porte-parole de maman, en essayant de me faire signer un accord pour la vente de l'immeuble. Je lui dis que je n'avais plus rien à lui dire après la matinée que nous avions passée ensemble, et que je ne pouvais pas prendre encore le temps de passer la soirée avec lui, et que j'allais travailler jusqu'à vingt-trois heures. « Alors nous n'allons pas nous revoir? » demanda-t'il d'un ton triste, comme si je lui avais beaucoup manqué. Je dis non et raccrochai.

Le lendemain soir John Campo, mon ancien professeur de guitare appela. Il laissa un message sur mon répondeur, disant qu'il avait une question à me poser. Il essayait de me faire sentir importante, détentrice d'une information qu'il cherchait. Je ne l'ai pas rappelé. Je ne croyais pas au hasard. S'il m'appelait à ce moment précis, c'était parce que mon frère l'avait contacté et qu'il essayait de me joindre à travers John.

Le lendemain ce fut le tour d'Arturo, l'alcoolique qui m'avait aidée à domicile à mon retour de l'hôpital, et qui avait été aussi mon (piètre) amant. Il faisait donc partie de la conspiration, lui aussi! Il dit qu'il rappellerait. Il rappela et donna un numéro où je pouvais l'appeler. Entre ses deux appels je me suis souvenue qu'avant de lui demander de m'aider, j'avais demandé à une femme qui m'avait dit que sa fille serait intéressée pour gagner un peu d'argent. J'avais dit à cette femme de dire à sa fille de venir le lendemain à une certaine heure, et la fille n'était pas venue. J'avais été déçue et irritée par cette attitude cavalière car je ne pouvais me passer de l'aide de quelqu'un. Ce fut seulement après cet incident que je demandai son aide à Arturo, qui passait tout son temps à glander dans le quartier ou debout sans rien faire devant l'immeuble. Il avait toujours été aimable avec moi. C'était la première personne que j'avais connue juste après mon emménagement car il m'avait proposé de me vendre quelques objets dont j'avais besoin: deux chaises entre autres.

Sa mission avait donc été de me faire recommencer à fumer, après que j'eusse arrêté au début de ma carrière de coursière à vélo. Il fumait des Pall Mall, la même marque que mon père; et aussi de me faire boire de l'alcool. Il m'avait constamment demandé de lui donner de l'argent pour acheter du rhum et je n'étais pas en position de lui refuser car il aurait pu me laisser tomber. Alors je m'étais mise à boire moi aussi, consciente que, prenant du Demerol, un anti-douleur opiacé, je devais m'abstenir d'alcool, afin de récupérer en quelque sorte, une fraction des sommes importantes que je lui donnais pour satisfaire son vice.

C'était moi qui lui avais demandé d'avoir des rapports sexuels et Dieu sait qu'il était réticent. Je n'en revenais pas qu'un homme puisse se faire prier ainsi! Il me dit qu'il avait une maladie vénérienne mais j'avais la solutions: des condoms! C'était inévitable, à force de le voir marcher dans mon petit studio, portant un short qui laissait ses belles jambes nues jusqu'à mi-cuisse. Comme j'étais alitée je pouvais les contempler à loisir. J'avais dû le supplier. Mais l'alcoolisme le rendait impuissant. Cependant après que nous fussions devenus amants il devint exigeant et voulut me sodomiser après chaque rapport normal, ce qui était très douloureux à cause de son érection incomplète. Mais j'avais accepté car c'était le prix à payer pour avoir des rapports normaux. Alors qu'en réalité, ce dont j'avais besoin plus que tout, c'était de contact physique avec un être humain vivant et chaud car ayant échappé de justesse à la mort, j'avais un pied dans chaque monde, je n'étais pas complètement dans le monde des vivants, et j'avais besoin de quelqu'un qui me tire de là, qui me réchauffe, qui me rassure que j'étais bien vivante, qui m'arrache à l'emprise de la mort et qui ferme la porte des Enfers. J'attendais tout cela et les relations sexuelles n'étaient qu'un prétexte.

Quand j'étais revenue de mon voyage en France je lui avais dit d'aller habiter ailleurs et il était parti de chez moi. Peu après son départ il m'avait entraînée sur un banc public et m'avait fait boire du rhum à même la bouteille, insistant que je boive encore dès que je la lui rendais. J'avais joué le jeu, curieuse de voir où il voulait en venir, mais après avoir englouti une quantité importante du liquide incolore mon estomac vint à mon secours et je vomis tout. Sinon j'aurais pu tomber dans un coma éthylique et mourir.

Depuis, je ne l'avais plus revu mais il m'appelait tous les ans le 11 novembre, qu'on appelle Veterans'Day là-bas, pour me souhaiter un bon anniversaire. Et soudain il m'appelait plusieurs jours de suite. Il m'appela encore une fois et dans un discours décousu essaya de me convaincre de le rappeler mais la cassette du répondeur était pleine et la communication fut coupée.

Lundi 12 décembre je me suis réveillée vers 4H30 du matin et j'ai appelé ma mère. Je lui dis que je savais que le but du voyage de François était de me faire signer un accord pour la vente de l'immeuble. Elle le nia. Je lui dis que ma situation financière était désespérée, que j'avais des notes de téléphone horrible. Elle me répondit: « Eh bien alors, n'appelle pas!» Je lui dis que sans argent je ne pouvais pas faire décoller mon activité de bérets. Je savais que c'était exactement ce qu'elle voulait entendre. Il n'y avait pas moyen de l'émouvoir. Elle me dit à nouveau que dès que l'immeuble serait vendu je recevrais « immédiatement » l'intégralité de mon héritage, qu'il y avait de nombreux acheteurs et que seule manquait ma signature.

Une fois de plus elle montra beaucoup de sentiments pour l'argent qui était tout prêt à tomber dans ses coffres et aucun sentiment pour moi, sa fille.

Depuis ma naissance elle avait décidé que j'étais mauvaise et que c'était acceptable de me maltraiter. Mes lèvres charnues ont dû lui inspirer des pensées obscènes même quand je ne faisais que têter son sein, et elle me rendit coupable de ses propres obsessions. Comment une fille avec de telles lèvres pouvait-elle être bonne? Elle a dû être amusée de lire mes émotions sur ma bouche expressive: ma tristesse, ma déception, ma peur... pourtant je n'étais pas geignarde ni pleureuse. Déjà toute petite j'observais sans rien dire, ce qui l'agaçait beaucoup. Et comme mes sœurs m'ont harcelée au sujet de ma bouche! Élisabeth qui disait que j'avais une bouche de poisson car parfois je l'ouvrais pour parler mais les mots me manquaient; Agnès qui me demandait de faire des moues séductives... Mais je digresse.

De toute façon je perdais mon temps à essayer de convaincre ma mère et quand je réalisai qu'il n'y avait aucun espoir qu'elle ait de la compassion pour moi, j'eus soudain la vision du bus tel que je l'avais vu quand j'avais regardé derrière moi une seconde avant l'impact. C'était ce souvenir qui avait été supprimé de ma mémoire et l'amnésie m'avait empêchée de savoir pendant trois ans et demie la nature réelle de l'incident. Et en même temps je compris le motif du crime et son auteur.

Le silence de ma mère quand je lui ai parlé des coups de feu dans le quartier, et lui ai demandé si ce n'était pas ce qu'elle voulait, que je tombe victime d'une balle perdue. Et aussi son silence après que je lui eusse dit que de toute évidence, elle ne voulait pas que j'aie de l'argent. Elle n'avait pas protesté du tout, et son silence voulait dire OUI! Oui, elle aimerait que je meure d'une balle perdue. Oui, elle ne voulait pas que j'aie de l'argent. Je n'ai pas souvenir de la fin de la conversation. J'ai raccroché lentement comme dans une transe.

De plus, elle a effectivement distribué les biens de la succession comme si j'étais morte, comme si je n'existais pas. Elle avait passé des accords avec mes frères et sœurs sans me tenir au courant et sans me compter. Après avoir pris la part du lion elle avait divisé le reste en six parts, pas en sept.

Elle avait donc orchestré mon assassinat avec la complicité du service de coursiers qui m'employait, celle du chauffeur de bus qui était chargé de me tuer sous ses roues, et celle de l'homme pâle aux lunettes noires qui m'avait désignée à lui, pour que l'assassinat aie l'air d'un de ces regrettables accidents de la circulation, distribuant la complicité parmi un si grand nombre de participants que sa main serait indétectable. Et aussi, la façon dont tous les membres de la famille m'avaient manqué de respect quand j'étais venue en France montrait qu'ils m'en voulaient d'avoir survécu. JE SAVAIS!

Maintenant je comprenais pourquoi mes avocats m'avaient subornée. Ce n'était pas, comme je l'avais cru, parce que ma mère voulait m'empêcher de recevoir compensation pour mes blessures et m'exposer à la déportation, c'était pour dissimuler le fait que l'accident était une tentative d'assassinat! Si j'avais dit la vérité à la barre des témoins, cela n'aurait fait aucun doute pour les jurés, que le chauffeur m'avait percutée intentionnellement et non par négligence comme le prétendaient mes avocats. De plus, quand j'avais dit que je voulais des dommages punitifs (punitive damages) Ira Slavit avait réagi violemment comme sous l'effet d'un choc électrique: « Noooo!... »


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