Chapitre 13

BNNY13

J'ai reçu un fax de mon petit frère Norbert qui me disait en substance, qu'ils étaient tous conscients que je n'étais pas d'accord pour que la succession soit réglée de la façon qu'ils proposaient, mais que toutefois ils allaient faire comme ils voulaient, c'est-à-dire partager les biens entre six enfants et non sept car, me disait-il, au cas où l'un d'entre nous vienne à disparaître il ne resterait que six héritiers. L'un d'entre nous? Et ils m'excluaient de la succession? Alors celui-là c'était moi, cela ne pouvait être que moi. Je fus horrifiée et paniquée par cette menace voilée faite sur un ton raisonnable et anodin.

Lundi 13 décembre j'ai appelé le commissariat de police de Midtown North et j'ai demandé à parler à un détective. Je lui ai raconté brièvement ce que je venais de découvrir. Il n'a pas voulu me croire. Il m'a dit que c'était impossible qu'un chauffeur de bus puisse être impliqué dans un assassinat. Mais j'avais réfléchi de mon côté à ce mystère et compris que si le bus était un express qui ne s'arrêtait pas à tous les arrêts, il avait une marge de manœuvre aussi grande que les véhicules privés. Si en plus il affichait NOT IN SERVICE sur le bandeau, il pouvait en plus sauter un arrêt assigné aux bus express.

J'ai remarqué que chaque fois qu'on vient se plaindre auprès de la police, le policier essaie de trouver une faille dans le récit pour ne pas avoir à intervenir. C'est compréhensible dans une certaine mesure car il y a beaucoup de gens qui se sentent victimisés sans que leur bourreau ait en réalité enfreint la loi. La muflerie, le mensonge et beaucoup de fautes morales ne tombent pas toujours sous le coup de la loi. Mais ils m'ont toujours repoussée alors que mes doléances étaient bien fondées. Il arrive un stade où repousser des plaintes est un signe de paresse ou de mauvaise foi. Alors quand il s'agit d'une infraction grave, c'est trop cavalier que de dire que c'est impossible. Cela demande un minimum de réflexion car si on se trompe, on laisse la victime dans une situation invivable.

Ensuite j'ai appelé Mademoiselle Sylvie Danger, (quel nom! Aucun écrivain de fiction n'oserait donner ce nom à un de ses personnages!) qui est inspecteur des taxes foncières sur le secteur d'Évreux Nord dont dépend la propriété familiale. Je lui ai demandé s'il y avait des suites après que je lui aie communiqué des informations. Je voulais lui dire que j'avais agi ainsi non pas par appât du gain pour obtenir ma part de l'argent dissimulé, mais pour me protéger car l'argent liquide servait à corrompre les gens qui pourraient m'aider. Mais je voulais d'abord m'assurer qu'elle était de bonne foi.

Elle me répondit d'un ton irrité et me dit qu'elle était justement sur le point d'assister à une réunion et qu'elle n'avait pas le temps de me parler. Je lui dis que je n'avais pas beaucoup de temps moi non plus, mais que je voulais juste savoir s'il y avait des nouvelles. Elle me répondit qu'elle avait transmis ma lettre aux personnes concernées car les problèmes dont je lui avais parlé étaient hors de sa compétence. Elle n'avait plus le ton chaleureux de notre première conversation, qui m'avait réconfortée et donné l'impression que je n'étais pas seule au monde.

Au ton de sa voix je crus comprendre qu'elle avait été soudoyée elle aussi, parce que j'avais placé mon premier appel depuis mon téléphone personnel qui est sur écoute. Bien entendu, depuis que je le savais je plaçais tous mes appels importants depuis un téléphone public.

J'appelai une organisation qui s'occupait des femmes victimes de violence domestique mais après que j'eusse exposé mon problème, y compris le fait que j'avais reçu des menaces de mort, l'homme au bout du fil me répondit que son bureau ne s'occupait que des mères de famille et il me donna un numéro à appeler. Je crois que c'était l'Armée du Salut.

J'ai répété mon histoire à un nouvel interlocuteur qui m'a dit qu'il était désolé mais qu'il ne pouvait rien faire, que ce qui m'arrivait était le prix de la démocratie. Merci beaucoup!

J'ai alors appelé N.O.W, la National Organization for Women. Ayant déjà essuyé plusieurs rebuffades je commençais à devenir frénétique. Je n'en revenais pas qu'une femme dans ma situation, dont la famille avait essayé de la tuer dans un assassinat sophistiqué, se retrouve sans aucun secours, que personne ne se sente poussé à lui venir en aide. Non! Il y avait des conditions particulières à remplir dans chaque organisation. On aidait les femmes victimes de violence mais seulement si la violence venait du conjoint. On aidait les enfants victimes de violence parentale mais seulement les enfants mineurs.

Après avoir raconté mon histoire aussi brièvement que possible à la femme qui prit mon appel, je m'aperçus qu'il n'y avait personne au bout du fil; puis quelqu'un d'autre prit la ligne et je dus recommencer. Pendant ce temps un ivrogne tout près de moi faisait du bruit et gesticulait. Je dus le repousser du pied. Une voix automatique interrompit la communication. « Please deposit five cents for the next five minutes or your call will be terminated. » Je devais faire attention à ce que je disais. Je ne me sentais pas très à l'aise de parler d'assassinat dans l'espace public. La femme au bout du fil me dit qu'elle ne savait pas ce qu'elle pourrait faire pour moi. Je lui dis que j'avais une diskette où j'avais écrit l'histoire de ma vie et lui demandai si je pourrais la lui envoyer, de façon que si je venais à être tuée, la vérité serait connue. Elle me répondit que son organisation ne traitait pas les problèmes personnels mais s'occupait des droits des femmes seulement à l'échelon politique. Elle me dit qu'elle recevait des appels de nombreuses femmes mais elle devait toutes les rejeter. J'aurais dû m'en douter. En attendant que le lobby féministe fasse son effet, nous autres en situation de crise, nous pouvions crever la gueule ouverte.

Finalement j'ai appelé le Consulat de France pour demander s'ils peuvent faire quelque chose pour les Français en difficulté. La femme qui me répondit me demanda de me présenter avec mon passeport entre 13 et 15 heures. Je revins chez moi pour prendre mon passeport et pris le bus pour traverser Central Park. À l'entrée du consulat un garde me demanda à qui je voulais parler. « Le Service Social. » Il plaça un appel depuis sa cabine et me tendit l'appareil. La femme me posa des tas de questions sur un ton méfiant et sans se presser, ce qui m'exaspéra au plus haut point. J'avais dit que j'avais besoin d'aide et elle me traitait comme si je posais un risque à sa sécurité. Je lui dis que j'étais à bout de nerfs parce que j'avais reçu des menaces de mort liée à mon héritage.

Grosse erreur. Je n'aurais pas dû lui dire que j'étais à bout de nerfs. Elle me demanda de l'attendre, qu'elle allait descendre pour me voir. Pendant que je l'attendais dans l'antichambre, des Américains venaient pour obtenir un visa, et à l'approche de Noël il y avait un flot continu d'Américains qui entraient et sortaient, le bruit exaspérant de la gâchette électrique de la porte quand le garde laissait entrer quelqu'un, et le claquement de la porte quand elle se refermait, et la répétition inlassable du garde qui demandait à chaque arrivant: « You're coming for a visa? »

La femme mit une éternité à descendre et j'appelai depuis un téléphone public pour demander où elle était. On me répondit qu'elle avait cherché des papiers pour moi et qu'elle était en train de descendre. Au moment où je raccrochai la porte s'ouvrit sur une femme à face de rat qui portait des lunettes et des cheveux horribles, ternes avec une permanente ancienne. Elle avait une feuille de papier en main. Elle me dit: « Vous m'avez bien dit qu'il s'agit d'un problème d'héritage, n'est-ce pas? Voici une liste d'avocats français. » Elle éludait le problème des menaces de mort dont je lui avais parlé alors que c'était la raison principale de ma démarche. Je pensai à Nicole Montalette, l'avocate que j'avais retenue un an plus tôt qui avait été retournée contre moi et qui figurait sans doute sur la liste parmi d'autres avocats français tout à fait recommandables. Je pris la liste et la lançai en l'air en disant: « J'en ai rien à foutre de votre liste! » Je fis volte face et gagnai la sortie tandis que le garde disait: « Ça suffit! Sortez maintenant! »

Pourquoi m'avait-on demandé d'apporter mon passeport si tout ce qu'ils allaient faire pour moi était de me donner une liste d'avocats? J'étais sur le point de perdre le contrôle de moi-même mais je me suis souvenue que c'était toujours quand on a le plus besoin d'aide que les gens vous traitent le plus mal. Alors j'ai pris lentement une grande inspiration et j'ai marché le long de Central Park jusqu'à l'arrêt de bus. C'était la ligne qu'empruntait le bus qui avait failli m'écraser. Je regardai l'itinéraire affiché sur le poteau et vis que pour les bus express, le dernier arrêt avant celui de la 41ème Rue était à la 50ème Rue.

Je n'ai pas attendu longtemps. Un noir qui était en conversation avec le chauffeur, un noir lui aussi, vit mon visage triste et me dit « Smile! » Je lui répondis que je n'avais aucune raison de sourire alors il fit de son mieux pour me faire sourire et cela me fit du bien de recevoir un peu de chaleur humaine alors je lui souris, puis je demandai au chauffeur s'il voyait le flac droit du bus dans son rétroviseur, puis je me suis levée et lui ai demandé s'il voulait bien me laisser regarder de son point de vue. Il s'est alors penché vers la gauche pour me faire de la place et ainsi, quand j'ai regardé dans le rétroviseur j'ai pu voir ce qu'avait vu le chauffeur. Cela ne me prit qu'une ou deux secondes, et je me retirai et le remerciai. Le miroir plat montrait le tiers avant du bus et le petit miroir à grand angle dans le coin supérieur droit montrait le flanc tout entier.

« If at first you don't succeed, try and try again. » Je me suis rappelé ce conseil qui fait partie de la culture américaine. Je ne pouvais pas me payer le luxe de m'apitoyer sur mon sort. Je devais générer des revenus et j'envisageai de sortir de la ville pour aller vendre mes bérets ailleurs s'il n'y avait pas d'autre solution. Je suis allée à la bibliothèque où j'ai obtenu une carte de la région des trois états (New York, New Jersey et Connecticut) puis, dans un état second je suis allée à la gare routière de Port Authority pour me renseigner sur les destinations et les horaires. Dès que j'entrai dans l'édifice la musique de Noël qui jouait en fond sonore pénétra ma coquille protectrice et me fit sentir encore plus isolée. Je me présentai aux guichets de plusieurs transporteurs, enviant les gens qui savaient où ils allaient.
— « Where do you want to go? »
— « I don't know, I want to visit the area around New York but I have no specific destination. »
J'obtins quelques horaires, consciente de l'étrangeté de ma demande. Elle veut prendre un bus mais elle ne sait pas où aller. A-t'on vu sur cette terre quelqu'un dans la même situation? J'étais dans un état de désespoir absolu. J'étais écrasée par la conscience que ma famille avait tenté de me supprimer d'une façon aussi haineuse mais en même temps je me sentais soulagée. Au moins je savais à quel genre de personnes j'avais affaire! Dorénavant ils ne pourraient plus me manipuler avec des mots d'amour. Je n'aurai plus jamais à me sentir coupable de me battre pour faire valoir mes droits.

Je pris un café et un croissant dans une boutique de la chaîne Au Bon Pain et des larmes commencèrent à inonder mes joues tandis que je réfléchissais à la ville de Yonkers comme une ville voisine où je pourrais essayer de vendre mes bérets. Je me levai pour prendre quelques seviettes. En face de moi un couple, lui noir, elle Latino aux cheveux décolorés, tous deux laids, se donnaient en spectacle en se faisant des mamours et en se bécotant dans l'espace presque vide.

Je décidai qu'un peu d'air frais me ferait du bien et de marcher jusqu'à la station de métro de la 50ème Rue. À l'angle de la 41ème un car de la compagnie Hudson Line me barrait le passage. Le chauffeur s'était absenté et revint avec un café. Avant qu'il ne referme la porte je lui demandai s'il connaissait une ville proche de New York qui était suffisamment huppée pour apprécier mes bérets. Quand je lui parlai de Yonkers il me dit que cette ville n'était pas suffisamment huppée, il y avait beaucoup d'Italiens qui vivaient là. Je lui parlai du problème avec la police et que c'était la raison pour laquelle je prospectais les villes alentour.

Au bout d'un moment il me suggéra d'aller dans un comté du New Jersey où beaucoup de gens aisés vivaient. « Ce n'est pas loin, » dit-il, « c'est juste de l'autre côté du Pont George Washington. » Puis il me demanda si cela m'intéresserait de dîner avec lui et je lui répondis que tant que j'étais broke je ne me sentais pas à l'aise de sortir avec qui que ce soit. Je le remerciai et sortis. Quelques jours plus tard il y eut dans le Village Voice une annonce au sujet d'un marché ponctuel dans la cour d'une école qui recrutait des vendeurs. L'école se trouvait « juste de l'autre côté du Pont George Washington. » Je pensai que le chauffeur du bus faisait peut-être partie de la bande de conspirateurs et je n'appelai pas le numéro de téléphone de l'annonce.

Jusqu'au 23 décembre j'ai installé mon stand sur la 7ème Avenue à la 26ème Rue, dans le quartier du F.I.T., le Fashion Institute of Technology. L'avenue était surnommé Fashion Avenue dans ce quartier car en plus du FIT il y avait le quartier des marchands de tissus et tout ce qui touchait à la confection. Il y avait aussi des ateliers aux étages, mais la plupart étaient déserts car la confection se faisait dorénavant en Chine ou dans des pays d'Asie du Sud-est ù la main d'œuvre était bon marché. Cette désindustrialisation qui ne concernait pas seulement la confection mais tous les corps de métiers, expliquait pourquoi des particuliers achetaient des lofts pour les convertir en ateliers d'artistes et habitations, et demandaient à la municipalité que le zonage soit révisé et l'usage des immeubles modifié en usage d'habitation.

Après délibération j'avais décidé de tenter ma chance en restant à New York plutôt que de passer du temps et dépenser de l'argent dans les transports. Le premier jour je dépliai ma table devant un magasin qui vendait des robes à quinze dollars. Un homme surveillait un étalage roulant à l'extérieur du magasin. Il y avait aussi un jeune homme assis sur un tabouret à côté de moi.

Le premier passant qui s'arrêta me dit que mes bérets étaient « nice » et me demanda si je voulais un café. Je fus étonnée et un peu méfiante de cette gentilless inhabituelle, et répondis « pourquoi pas? » Puis je lui dis comment je voulais mon café: « regular, no sugar, » c'est-à-dire au lait, sans sucre. Il revint et me donna le café. Un peu plus tard il demanda au jeune homme si tout allait bien, s'il n'avait pas besoin d'aller aux toilettes. Je vis une référence à ma marche sur Broadway avec mon frère quelques jours plus tôt car j'avais dû aller aux toilettes.

Le lendemain j'installai ma table près du carrefour pour ne plus avoir de contact avec cet homme. Le jeudi 9 décembre au soir j'étais physiquement et nerveusement épuisée après six heures passées debout sans vendre un seul béret, jetant des regards furtifs à droite et à gauche, et une cible facile pour tous les salauds qui voulaient me tourmenter.

Vers le milieu de ma deuxième semaine sur la 7ème Avenue d'autres individus m'ont tourmentée. Une femme laide et mal fagotée me dit qu'elle était étudiante au FIT juste en face et qu'elle étudiait le flou, puis elle n'a plus rien dit comme si elle attendait ma réaction. Je dis que personnellement je serais davantage intéressée par le modélisme, la réalisation de patrons. Elle me dit qu'avec deux cents dollars on pouvait suivre un cours dans la matière de son choix, puis elle me demanda si j'avais le permis de séjour. Par la suite je me suis jurée que la prochaine personne qui se dit étudiante au FIT, je lui répondrai: « C'est ce que je pensais. On peut toujours repérer les étudiants du FIT à leur manque de goût en habillement. »

Une métis à la peau claire, vêtu d'un imper classique, s'arrêta à ma table avec sa femme et me demanda permission d'essayer un béret tandis que sa femme entra dans un magasin. J'en pris un des plus grands, vert foncé pour l'assortir à son imper verdâtre. Le béret lui allait très bien car il avait une tête plutôt grosse. Je lui tendis le miroir pour qu'il se regarde. Puis il se retourna, cherchant sa femme, il ôta le béret, entra dans le magasin en face duquel j'avais installé mon stand et revint me dire que sa femme ne l'aimait pas alors qu'elle n'avait rien vu.

D'autres personnes, après m'avoir demandé le prix, me dirent que mes prix étaient bien trop élevés, que je n'étais pas réaliste. D'autres, après avoir essayé plusieurs bérets, me disaient qu'ils n'avaient pas l'argent sur eux et qu'ils reviendraient. Je n'étais pas assez naïve pour les croire, même s'ils ne faisaient pas exprès de m'ennuyer. L'expérience m'avait montré que le plus souvent les gens ne revenaient pas. S'ils voulaient vraiment en acheter un et qu'ils n'avaient pas l'argent sur eux, ils allaient au distributeur de billets le plus proche et revenaient dans les dix minutes. Mais cela s'est prduit avec une telle fréquence en quelques jours que cela finit par me causer du stress. Beaucoup d'autres personnes, après m'avoir posé de nombreuses questions auxquelles je répondais avec enthousiasme, repartaient sans rien essayer ni acheter.

Un homme grand et chauve, dont la Volvo était était garée à l'angle mais avec le moteur tournant au ralenti pendant des heures, vint à ma table et fut intéressé par un grand béret marron, mais dit qu'il n'acheterait pas aujourd'hui. Il y avait des cartons dans sa voiture. Il ouvrit la trappe à deux battants qui menait à une cave et descendit. Quand il remonta il se cogna la tête violemment contre la maçonnerie. Je le vis faire une grimace de douleur. Je ne pus m'empêcher de penser que c'était bien fait pour lui, que si au lieu de me harceler il avait acheté le béret qui lui plaisait, celui-ci l'aurait protégé et il ne serait pas en train de saigner. Il s'était vraiment blessé. Quand plus tard il descendit ses cartons à la cave je vis du sang séché sur le haut de son crâne.

Il y avait aussi un petit vieux qui disait que mes bérets lui rappelaient sa vie de soldat. Il dit qu'il trouvait mes bérets magnifiques, que c'était évident qu'ils étaient fabriqués à la main et non produits en série à Taiwan par de la main d'œuvre esclave, mais que la plupart des gens était incapable d'apprécier la belle ouvrage. Il me dit qu'il avait combattu pendant le Seconde Guerre mondiale et était allé partout en Europe. Il me parla des corps congelés, debout et serrés comme des sardines qu'il avait découverts en ouvrant un wagon de marchandise et qui semblaient le regarder. Je lui dis que j'étais en train de lire un livre sur Hitler et nous bavardâmes un moment jusqu'à ce que des passants s'arrêtent à ma table. Je lui dis alors de revenir pour continuer la discussion.

Il revint quelques jours plus tard et nous parlâmes à nouveau de la guerre. Je lui demandai pourquoi les Japonais avaient attaqué Pearl Harbor et demandai où c'était, car chaque fois que j'entendais des gens mentionner Pearl Harbor ils ne disaient jamais où c'éait. Était-ce à Hawaï? Il me dit que oui, et que les Japonais étaient impérialistes et essayaient de gagner de nouveaux territoires. À nouveau il me fit des compliments sur mes bérets et dit que personnellement il préférait dépenser son argent sur des vêtements de qualité, tels qu'un manteau, plutôt que d'acheter quelque chose de bon marché de mauvaise qualité. Je regardai alors son trench coat et vis qu'il était crasseux sur tout le devant.

Je pense que les personnes de bonne foi respectent les artisans et les vendeurs et ne leur font pas perdre leur temps en posant des tas de questions s'ils n'ont pas dès le départ l'intention d'acheter. Je ne dis pas que tous les gens qui n'ont rien acheté ont été payés par mon frère pour me harceler, mais il y en avait eu une proportion inhabituelle qui s'était arrêtée, m'avait posé des questions et n'avait rien acheté, comme l'été dernier à SoHo. Comme si je n'avais déjà pas assez d'inquiétude avec les flics en civil qui confisquaient la marchandise et embarquaient les vendeurs menottes aux mains.

Je sais que mon frère est toujours à New York et qu'il a fait tout ce cinéma avec son billet d'avion pour me faire croire, ou plutôt pour me faire douter, qu'il n'allait pas rester ici. Je sais qu'en payant ces salauds il essaie de me décourager, il veut me faire arrêter de vendre mes bérets. Ce qui me stupéfie c'est comment il trouve tous ces salauds. Est-ce en plaçant une annonce dans Variety, le magazine des professionnels du spectacle? « Acteurs, actrices, pas d'expérience nécessaire, tous types de physique, travail facile, bonne rémunération. » Comment peut-il être aussi cruel et exécuter un plan aussi tordu? Comment se justifie-t'il? Est-ce parce que ma mère lui a fait un lavage de cerveau, l'a convaincu que s'il l'aime il doit le faire? N'y a-t'il pas un atome de conscience en lui qui lui dit que ce qu'il fait est mal?

Lors de notre unique entrevue, mon frère avait démontré de façon spectaculaire mais détournée qu'il a la police à ses ordres, en montant cette scène ahurissante du sac volé. Dans le but, je suppose, de me faire savoir que je ne peux espérer aucune aide de la police. Je le savais déjà par mon propriétaire qui est copain avec les flics, qui le laissent tranquille tandis qu'il gère cet immeuble infesté de dealers et de drogués et loue le sous-sol à une boîte de nuit alors que toute activité commerciale est interdite dans cet immeuble résidentiel. Ce club a ouvert au début de l'automne après les travaux de l'été. Ce n'est pas un club de billard comme me l'avait dit le propriétaire mais une discothèque qui joue de la salsa. Elle est située juste sous mon studio et la musique jouée à un volume excessif du jeudi soir au dimanche jusqu'aux petites heures du matin est une nuisance insupportable, comme si je n'avais pas assez d'ennuis.

À cause d'autres incidents je sais que la Transit Police est corrompue elle aussi. Mon frère m'a demandé si le métro est dangereux et quelles précautions il devait prendre pour éviter les ennuis. Je lui ai dit qu'il vallait mieux ne pas rentrer dans un wagon vide, mais que du fait qu'il était à New York, il prenait un risque de toute façon.Peut-être a-t'il dit cela parce qu'il sait que j'ai l'intention de jouer de la musique dans le métro. Alors il a essayé de me faire peur pour m'en dissuader, ou alors il me signale de façon détournée qu'une autre tentative sera faite contre ma vie au cas où je surmonterais ma peur. Je suis donc coincée, étant terrorisée pour que je n'essaie même pas de gagner ma vie. Puisque mon propriétaire fait partie de la conspiration avec ma famille, et puisque je ne peux pas payer mon loyer, la menace d'être expulsée et réduite à la mendicité indique que donner mon accord pour la vente de l'immeuble est la seule issue possible, même s'il n'y a aucune garantie qu'après avoir signé je recevrai une quelconque somme d'argent pour me tirer d'affaire. Voilà pourquoi je refuse de signer.

Quand j'étais enfant j'étais étonnée à chaque fois que mon père mettait ses menaces à exécution. J'avais cru qu'il n'avait pas parlé sérieusement même si ses menaces m'avaient effrayée. Comment pouvaut-il être aussi dur avec sa petite fille? Aussi tard que 1982, ne m'avait-il pas expulsée de son appartement sachant que je n'avais nulle part où aller? Sans la moindre considération humanitaire? Est-ce que je n'ai pas été victime d'une tentative d'assassinat?

Donc je conclus que le métro sera le décor où le prochain « accident » aura lieu. Peut-être que si j'ose ignorer les menaces et vais jouer de la musique sur un quai, je serai poussée sur la voie au moment où un train arrive, ou alors, je recevrai des balles.

Ce document a pour but d'informer que, au cas où je serais victime d'une mort violente, il ne s'agira pas d'un acte dû au hasard mais d'un assassinat, dont le motif est de m'éliminer en tant que témoin des agissements criminels de ma famille, et en tant qu'héritière de mon père.

Le vendredi avant Noël j'étais fauchée et je décidai de retirer de mon compte ce qui restait dessus. Juste avant que j'atteigne la banque un homme en su.rvêtement rouge m'approcha et me demanda: « Est-ce qu'on ne s'est pas déjà rencontré? » Je lui répondis que je ne pensais pas l'avoir jamais vu. — « Est-ce qu'on ne s'est pas rencontré au club de tennis? »
— « Je ne joue pas au tennis. »
Il me demanda alors d'où j'étais et me souhaita un joyeux Noël.
— « Vous de même »
Ma réponse l'attrista parce qu'il savait que j'étais fauchée et seule, et que mon Noël serait loin d'être joyeux. Alors si je lui souhaitais la même chose qu'il souhaitait pour moi, il n'avait aucune raison de sourire!

J'entrai dans la banque et me fis un chèque de dix-huit dollars, le montant qui restait sur mon compte, du moins c'est ce que je pensais. Quand j'atteignis le guichet après une longue attente dans la queue, l'employée me dit qu'il n'y avait pas suffisamment d'argent sur mon compte pour honorer le chèque.

Quelques jours avant Noël il y a eu un refoulement d'égoût et une eau noire, huileuse et nauséabonde emplit mon évier et déborda. Il y avait le même problème dans la cuisine commune et pendant quinze jours, au lieu des senteurs joyeuses de Noël, celle des bougies, du sapin, des mandarines et des pâtisseries, une odeur horrible d'égoût empuantit tout l'étage de ce côté. Je ne pouvais m'empêcher de penser que c'était un effet de sorcellerie car le solstice d'hiver avait lieu le 21 mais nul besoin de prononcer des incantations, il suffisait de boucher l'évacuation, et le niveau où je vivais étant le plu bas, il était possible de n'incommoder que la partie de l'étage où j'habitais. L'an dernier il y avait eu des problèmes juste avant Noël aussi: des rats.

Je passai le veillée de Noël comme je passais toutes mes soirées, sans rien de spécial pour marquer l'occasion. Les derniers Noëls les « cadeaux » que j'avais reçus avaient été un peu durs à avaler mais ils m'avaient fait beaucoup de bien: l'année où j'ai emménagé ici, j'ai lu le livre sur le satanisme (The Ultimate Evil) où j'avais trouvé de nombreuses similitudes avec ma famille, avec ma mère; ensuite l'an dernier j'ai compris que Bonarti ne m'aimait pas et j'avais dû cesser de poursuivre dans cette direction; et cette année j'ai réalisé que ma famille avait mis un contrat sur ma tête. Nul doute qu'il valait mieux le savoir, mais cette connaissance n'est pas du genre à figurer sur une liste de cadeaux désirés. Et pourtant, pourtant... la connaissance et la sagesse avaient toujours été ma quête à long terme. J'ai donc considéré que ces informations étaient des cadeaux du Ciel et remerciai Dieu.

Dans la soirée j'ai coupé quelques bérets et me suis couchée à l'heure habituelle. La seule carte de voeux que je reçus fut envoyée par un cabinet d'avocats que j'avais contacté après avoir congédié mes avocats. La balance de la Justice était embossée et plaquée or sur un fond vert foncé. La Justice, mon cul! Je me suis levée à 7H30 le lendemain et au moment de tirer de l'eau pour me faire un café, il n'y avait pas d'eau! Merci Monsieur le propriétaire pour cette attention délicate le jour de Noël. Je suis sortie et ai acheté un gallon d'eau. L'eau du robinet fut rétablie plus tard dans la journée.

Les 29 et 30 décembre j'ai créé sur mon ordinateur des étiquettes de composition pour mes bérets. Je savais que la loi exigeait que la composition exacte soit indiquée et je voulais atteindre la place du marché officiel. Une autre raison était que cela m'éviterait de répondre toujours aux mêmes questions des clients potentiels. Et puisque quelques semaines plus tôt mon frère avait essayé de me confondre avec mon usage de faux daim, les étiquettes résoudraient aussi cette question. Je trouvai même dans mon logiciel de traitement de texte le signe de la marque déposée et le plaçai à côté du nom de cette matière.

Auparavant j'avais pris des renseignements auprès de plusieurs fabricants mais même le procédé le moins coûteux me reviendrait cher étant donné que j'utilisais de nombreuses qualités de lainage et trois textiles de doublure différents. De plus, en dépendant de quelqu'un, je m'exposais à un autre coup tordu et outre la nécessité de m'assurer que les conditions essentielles d'une transaction étaient réunies, ce qui n'est pas une mince affaire de nos jours, je devrais de surcroît la faire en cachette, à l'insu de mes ennemis, et être à l'affut de chaque occasion pour mon fournisseur de me tromper, me faire dépenser beaucoup d'argent pour un produit qui ne me satisfaisait pas, par exemple en faisant une faute d'orthographe dans les étiquettes tissées, une erreur si petite que j'hésiterais à faire tout refaire et qui me déprimerait chaque fois que je la voyais, ce qui serait fréquent.

Puis j'avais eu un double éclair d'inspiration: d'une part que les étiquettes de composition pouvaient être en papier et non en tissu, et d'autre part que mon logiciel pour faire des étiquettes pouvait être utilisé pour autre chose que des adresses. Ainsi je pouvais imprimer mes étiquettes de composition sur des planches d'étiquettes et les adapter à chaque béret, et même indiquer la taille en caractères gras.

J'étais excitée par ma découverte et me mis au travail. Cela ne me coûterait que le prix d'une boîte d'étiquettes au lieu des centaines de dollars, et en plus en les faisant moi-même je m'épargnais tous les palabres avec les fournisseurs, et l'anxiété liée au fait que je savais que chacun de mes actes était sujet à sabotage.


[ACCUEIL] - [SOMMAIRE] - [CONTACT] - [Sommaire du Livre] - [Chapitre précédent] - [Chapitre suivant]