Chapitre 14

BNNY2-14

Cela me prit une semaine pour me souvenir que cette lettre n'était qu'une copie que j'avais eu l'intention d'envoyer par sûreté mais ne l'avais pas fait. J'avais lu allongée sur mon lit tandis que ma chatte Bibi dormait sous la lampe de bureau. Et quand je me levai après avoir refermé le livre je vis qu'elle avait fait basculer le rabat sous lequel était glissée la lettre en question et la lettre reposait devant Bibi qui avait l'air indifférent tandis que je la regardais avec horreur. Ainsi, pensé-je à toute allure, Bonarti avait détourné ma lettre après que je l'eusse postée et l'avait glissée sous le rabat de mon bureau pour que je la trouve et constate son pouvoir et ma propre impuissance. Alors j'avais pensé à faire irruption dans son bureau, jeter ma lettre sur son bureau et exiger des explications. Il aurait pensé à juste titre que je perdais la boule. J'étais hyper-stressée et parano.

Le lundi 3 janvier je suis allée à Prince Street pour vendre mes bérets. La première cliente fut une femme qui voulait un béret vert. Elle essaya d'abord un grand béret vert-forêt en cachemire qui lui allait très bien car elle avait les yeux verts. Puis elle essaya le gris-vert en velours d'alpaga et finalement le grand modèle du même tissu. J'avais fait celui-là spécialement pour quelqu'un qui aurait une tête très grosse comme cela arrivait de temps en temps et je pensai que c'était du gâchis que cette femme menue achète ce béret-là mais bon, elle pourrait l'ajuster à sa taille grâce à la coulisse et je n'allais pas refuser de le lui vendre. Elle l'acheta au prix demandé, 45 dollars.

Puis il y eut un homme qui sourit durant toute notre interaction. Il dit qu'il adorait les chapeaux mais il commença à marchander, disant qu'il avait des factures à payer etc. Finalement j'acceptai de lui vendre le béret de son choix pour 27 dollars au lieu de 30. Il sortit alors une grosse liasse de billets. Je lui fis remarquer qu'il m'avait dit qu'il n'avait pas beaucoup d'argent mais il répondit qu'il avait des factures à payer. Je lui répondis que moi aussi j'avais des factures à payer et il s'éloigna en souriant.

Le client suivant fut un grand blond accompagné de femme et enfants. Je l'avais vu approcher, il était au téléphone et termina sa conversation quand il fut devant ma table. Je lui vendis un grand modèle en cachemire noir mais il était un peu juste. Il dit qu'il l'élargirait et l'acheta. Puis vint un homme grand aux cheveux noirs bouclés. Il était très bien vêtu dans un costume complet de style avocat ou banquier. Il dit qu'il n'en revenait pas que les béret soient si peu chers avec une bande en daim. Je pensai le détromper, lui dire que c'était du faux daim mais je pensai que ce serait une perte d'énergie. Après tout c'était écrit sur l'étiquette, il n'avait qu'à lire. Il acheta le béret, répétant que le prix était vraiment très bas. La femme qui l'accompagnait ne dit pas un mot.

Vers 16H30 j'avais vendu six bérets et j'avais environ 250 dollars en poche quand un homme de type asiatique vint à ma table et tout en baissant les yeux me demanda si j'avais une license de vendeur. Je sentis le goût métallique de la peur dans ma bouche et une crampe au plexus. Je lui demandai de répéter la question et il le fit, toujours sans me regarder en face. Puis ses compagnons arrivèrent, ils portaient des jeans, parkas et baskets et leur badge de flics pendait à leur cou sous la parka.

Ils se mirent à ramasser mes bérets, à enlever la nappe et à tout fourrer dans mon sac polochon, et ils plièrent ma table, tandis que je fus menottée les mains dans le dos. Un grand flic blond me dit que j'avais de la chance, ils me traitaient très gentiment, en ne serrant pas trop fort les menottes. Ils me demandèrent de monter à l'arrière de leur van et une fois assise je ne pus trouver de position confortable avec les mains dans le dos. Ils continuèrent sur Prince Street et arrêtèrent Mary Kay, la femme dont j'avais dit un an plus tôt à Linda, la vendeuse de chapeaux de feutre, qu'elle était une « loser ».

Cette femme laide vendait ses bijoux sur une table minuscule et je trouvais étrange qu'elle vendît quoi que ce soit car sa marchandise était dégueu. Quand le van s'arrêta devant son stand elle s'affola mais elle fut rattrappée et arrêtée. Elle leur parla et ses menottes étaient beaucoup plus lâches à ses poignets que les miennes. Une fois dans le van elle dit qu'elle avait une blessure à l'épaule et que c'était trop douloureux d'avoir les mains dans le dos.

Les flics essayèrent en vain de trouver une troisième victime. Nous attendîmes longtemps à l'arrêt dans une petite rue du quartier, tandis que mon béret me tombait sur les yeux et que je ne pouvais le relever. Avec mon boniment que les mes bérets étaient « adjustable », je n'avais pas bien adjusté le mien.

Finalement nous entrâmes dans le Cinquième Precinct d'Elizabeth Street dans Chinatown. Le salaud qui ne m'avait pas regardée dans les yeux mit un temps fou à enregistrer notre arrestation. Tout d'abord il prit nos noms et adresses tandis que nous étions attachées d'une main à notre chaise. D'autres flics apportèrent nos sacs qui avaient été placés dans des sacs-poubelle noirs et scellés. Mes clefs d'appartement étaient dans la poche extérieure de mon sac polochon et ils durent briser le scellé pour que je puisse les prendre. Il y avait aussi des figues sèches et je les pris aussi, mais ils ne me laissèrent pas prendre les petits ciseaux de broderie.

Deux noirs silencieux occupaient les cellules d'attente et ils furent relâchés en même temps que nous y fûmes enfermées. Il y avait de longues traînées parallèles sur le mur jaune. Je compris que les personnes à qui on avait relevé les empreintes avaient essayé de se nettoyer les doigts car apparemment, on ne leur fournissait pas de quoi le faire.

L'épisode depuis mon arrestations jusqu'à ma libération prit quatre heures en tout. On aurait dit que le flic n'avait jamais fait ça. Il me demanda ma couleur de cheveux et cinq minutes plus tard, ma couleur d'yeux. Puis il prit deux photos Polaroid mais réalisa qu'elle était vide et il s'absenta une dizaine de minutes. Pendant tout ce temps d'attente j'avais évité de parler à Mary Kay mais comme les minutes devenaient des heures nous commencâmes à parler.

Je dis à personne en particulier que l'impossibilité d'obtenir une license de vendeur à New York me faisait considérer d'aller vivre dans une autre ville. Puis je lui demandai comment elle faisait pour survivre si elle ne pouvait pas vendre. Elle me répondit qu'elle attendait de recevoir un dédommagement de Workers'Compensation mais en attendant elle ne savait pas comment gagner sa vie. Je lui demandai si elle avait eu un accident et elle me dit que oui, quand elle travaillait comme secrétaire médicale (elle n'avait pas du tout le physique de l'emploi), son boss lui avait demandé de déplacer des plantes qui pendaient d'une lucarne et elle était tombée de l'échelle sur le cul et s'était blessé le coccyx. Je ne la croyais pas. Dans le van des flics elle avait parlé d'une blessure à l'épaule. Cependant je lui demandai le nom de son avocat et elle me le donna: Rita Harris. Puis elle me demanda pourquoi je lui posais la question et je lui dis que j'avais moi aussi une affaire de Workers'Compensation mais il y avait eu un problème et j'avais besoin d'un autre avocat.

Je lui demandai si elle avait vu récemment le gars qui vendait des boucles d'oreilles. Elle fit semblant de ne pas savoir de qui je parlais puis finalement elle reconnut de qui je parlais. Elle me dit qu'elle ne l'avait pas vu et me demanda pourquoi je lui posais la question. « Parce qu'il me doit cinq dollars ». J'étais en colère à la façon dont il m'avait volé cet argent, en me demandant de lui prêter la monnaie et en ne me la rendant pas. Linda avait essayé de me faire le coup avec cinquante dollars mais je n'avais pas oublié de lui demander de me les rendre. « Je sais, ce n'est que cinq dollars mais tout de même... » puis j'ajoutai d'un ton sarcastique: « Ce n'est qu'un million! » Puis je lui demandai si elle avait vu Linda et elle me demanda pourquoi je voulais savoir. Je répondis que Linda était passée deux fois devant mon stand en faisant semblant de ne pas me voir.

Bien que j'eusse été arrêtée avant Mary Kay, elle fut relâchée avant moi et elle me dit « Bye-bye » en partant. J'avais la vague impression que tout cela avait été mis en scène, que Mary Kay avait été arrêtée dans le seul but d'obtenir de moi des informations et de m'en donner, et je trouvai particulièrement injuste qu'elle ait été relâchée avant moi.

On me rendit mon argent et ma table mais pas la marchandise qui était le corpus delicti, et on me dit que je recevrais une convocation au tribunal par la poste. Je ne pourrais pas récupérer ma marchandise avant d'avoir comparu devant un juge. Quand je sortis du precinct avec ma table j'étais désorientée et hélai un taxi pour qu'il me dépose à la station de métro que je connaissais. Il s'arrêta brusquement à la station de Canal Street mais je savais qu'elle n'était pas sur ma ligne. De plus cette station était dilapidée et j'insistai pour qu'il continue jusqu'à la station nommée Broadway and Lafayette. Il me fit faire un grand détour: il alla trop loin puis il prit une petite rue. Il faisait semblant de ne pas savoir où se trouvait la station de métro et fit demi tour et continua sur quelques blocks, puis il dit que c'était ma faute, que je ne m'étais pas bien exprimée, qu'il cherchait le carrefour de Broadway et Lafayette alors que ce que je voulais c'était la station de métro du même nom. J'aurais dû lui dire exactement à quelle intersection je voulais être déposée. Je lui demandai depuis combien de temps il travaillait comme taxi. C'était un homme assez âgé. Il dit qu'il ne prenait jamais le métro et ne savait pas où se trouvait la station alors que les stations étaient clairement visibles de l'extérieur, mais chargée de toutes ces accusation je le payai sans broncher et lui laissai même un pourboire de quarante centimes alors qu'il m'avait rallongé inutilement le chemin et la durée pénible du trajet.

J'avais versé des arrhes sur un rouleau de flanelle de coton destiné à la doublure et j'avais peur de le perdre si je ne l'achetais pas rapidement. C'était une flanelle imprimée de couleur gris moyen avec de petits motifs jaunes et rouges assez espacés. J'avais déjà utilisé ce tissu et je voulais un prix au mètre plus avantageux en achetant le rouleau entier. J'éprouvais un tiraillement en même temps car les circonstances pour vendre étant devenues très difficiles, à quoi bon ré-investir dans du tissu? Mais quand on est lancé dans une activité qui commence à être bien rodée c'est difficile de s'arrêter net, on continue sur sa lancée par la seule force de l'inertie. Donc le lendemain de mon arrestation, avec en poche l'argent que j'avais gagné la veille, je me rendis à la 42ème Rue et la Septième Avenue pour acheter ce tissu ainsi qu'un sac polochon pour remplacer celui que la police avait gardé.

Au sortir du métro je cherchai des yeux le magasin de bagages où j'avais acheté mon premier sac mais ne le vis pas. Un homme derrière moi m'appela et me demanda s'il pouvait m'aider. Je lui dis que je cherchais le magasin de bagages. Il m'en montra un de l'autre côté de la rue qui n'était pas encore ouvert, et me dit qu'il allait bientôt ouvrir.

J'allai acheter mon rouleau de tissu et à mon retour le bagagiste était ouvert. Je regardai les différentes tailles des sacs cylindriques qui étaient exposés en hauteur et quand je vis celui que je voulais je demandai au vendeur de me le faire voir. Au lieu de le faire il me demanda d'attendre et il regarda l'homme plus âgé qui avait l'air d'être le patron. Je vis un autre homme tendre au patron une clé qui portait une grosse étiquette et il me dit que le patron était allé aux toilettes. Je lui demandai s'il ne pouvait pas descendre le sac au lieu de me faire attendre mais il insista que je devais attendre. Je trouvai étrange et irrespectueux qu'au moment de faire une vente le patron aille aux toilettes et fasse attendre le client. J'attendis un bref instant puis je fus soudain certaine que ceci était une mise en scène, que le noir qui avait offert de m'aider à ma sortie du métro m'avait orientée vers ce magasin spécialement pour que j'assiste à cette scène, que je voie le patron prendre cérémonieusement la clé des w.c. et disparaître. Encore une référence aux w.c.! Je reconnus la signature de mon frère mais j'étais incapable de comprendre sur le moment comment il avait pu prévoir que j'irais à la 42ème Rue pour acheter un sac.

Je dis que je n'avais pas le temps d'attendre, sortis du magasin et allai acheter un sac au magasin d'à côté. Puis je redescendis dans le métro et m'assis sur un banc en attendant la prochaine rame.

À côté de moi était assis un homme qui portait un béret vert vif et lisait un livre grand ouvert sur ses genoux, dont le titre était facile à déchiffrer: Parliament of Whores. Parlement de putains. Je lui demandai si c'était un bon livre et nous commençâmes à parler, et j'exprimai une certaine déception par le gouvernement et le système politique. Nous primes le métro ensemble. Il fit une référence aux gens qui étaient assis en face de nous bien qu'il n'y eût personne. Ceci aurait dû m'alerter mais j'avais tellement envie de parler à quelqu'un, un homme en particulier, avec qui je pourrais échanger des opinions, que j'ignorai cet indice de nonsense.

L'homme me dit qu'il était au chômage et qu'il pensait suivre une formation pour devenir travailleur social. Je lui donnais 45 ans. Il portait un manteau gris coupé comme ces manteaux autrichiens en loden vert, et des chaussures imperméables en cuir de bonne qualité. Le métro était un express et j'aurais dû descendre à Columbus Circle pour prendre le local mais je voulais continuer la conversation alors j'allai jusqu'au prochain arrêt à la 125ème Rue et avant d'y arriver, je dis à l'homme que j'aimerais continuer notre conversation et lui écrivis mon numéro de téléphone sur un bout de papier. Je lui dis que mon téléphone était sur écoute et lui demandai de m'attendre à la sortie du métro de la 103ème Rue et de m'appeler de là-bas, et de dire juste « Sorry, wrong number » sur le répondeur.

J'avais un sentiment étrange que je ne pouvais expliquer en attendant son appel vers 13H30. Je n'avais pas envisagé de passer l'après-midi dehors. En fait j'avais un rendez-vous au tribunal d'instance le lendemain concernant ma plainte contre le serrurier, et je voulais me préparer au cas où l'affaire passe en jugement.

Il m'appela à 13H35 et je le rejoignis. Il avait l'air beaucoup plus jeune que j'avais cru. Je me sentis obligée de lui expliquer pourquoi je lui avais demandé de m'appeler de cette façon, bien qu'il ne montrât aucune curiosité, et j'évoquai brièvement les problèmes avec ma famille. J'ajoutai pour conclure avec une pointe d'humour grinçant: « Comme dit l'adage, ce n'est pas parce qu'on est parano que personne ne nous traque. »

Nous étions entrés dans Central Park et quand nous atteignîmes le pont au-dessus du Loch, je décidai de descendre l'escarpement pour le longer, un endroit qui est plutôt isolé. Je vis la frayeur un bref instant sur son visage quand il vit que l'endroit était désert, et plus tard je me dis que j'avais été imprudente d'y aller avec un étranger quand il n'y a personne aux alentours. Mais en l'occurrence c'était lui qui avait peur, pas moi! Je lui dis que cette partie du parc avait été réaménagée l'année dernière et que c'était un paradis pour les XXXlogistes. Au nom de paradis l'homme sursauta. Je lui parlai un peu de mes bérets et il dit que c'était très bien de faire ça. Je lui dis que j'avais été arrêtée la veille et que mon stock avait été confisqué, et il dit qu'il était désolé de l'apprendre. J'étais en colère contre la police, qui disait qu'ils ne faisaient qu'obéir aux ordres et ne prenaient pas responsabilité pour ce qu'ils faisaient, comme les nazis avant eux.

Quand nous atteignîmes l'extrémité est du Loch il dit qu'il avait un peu d'herbe. Il m'expliqua qu'il était venu à Harlem pour en acheter. Je me demandai s'il savait que j'en avais acheté une dime à 9 heures le matin-même, et s'il voulait que je sache qu'il le savait. Il avait l'air impatient de fumer et il me demanda si j'en voulais, et je dis que j'en prendrais une bouffée. Il alluma une pipe et me la tendit, et j'en fumai davantage par politesse que par envie car ce n'était pas mon heure, mais je savais qu'une bouffée n'allait pas me faire perdre le contrôle de moi-même.

Avant de repartir il ouvrit son manteau et je vis que ce vêtement lui donnait une allure un peu pauvre mais ses vêtements étaient du style Gap, des jeans et un T-shirt à manches longues de couleur violet fané. Je me demandai s'il n'essayait pas de me séduire par ce seul geste qui me fit rêver un bref instant du corps chaud d'un homme contre lequel j'aimerais me blottir, car il était si proche de moi que j'aurais presque pu sentir sa chaleur sans le toucher. J'avais hâte de retourner dans la civilisation.

Nous marchâmes à travers champ jusqu'à la route et nous dirigeâmes vers le sud. Il s'arrêta et sortit d'une poche intérieure le livre que je l'avais vu lire la veille et il me le tendit, disant qu'il avait presque fini de le lire pour la deuxième fois, et il me le prêtait puisqu'il m'intéressait.

J'acceptai et au moment où je m'en saisis je vis une feuille de papier qui dépassait et j'allais l'enlever quand il m'interrompit et me dit que c'était juste une feuille vierge qu'il avait mise là pour marquer la page. Je sentis vaguement qu'il voulait que la feuille reste en place et il me lança un regard étrange. Je dis que quand je l'aurais lu nous pourrions en parler et peut-être le comparer au livre de Hunter S. Thompson Generation of Swine.

Quelques joggers parsemaient la route, donnant à l'expression rain or shine une version newyorkaise. Il avait neigé fortement la veille et il y avait une accumulation de neige aqueuse que la déneigeuse avait poussée à environ deux mètres du bord de la route. L'homme marchait à une distance de cet amas qui me forçait à marcher dedans si je voulais rester à ses côtés. Quand j'en pris conscience je me déplaçai vers la gauche ce qui le forçait à se déplacer vers la gauche lui aussi et mon bras entra en contact avec le sien quand je le poussai. Il résista et plus tard je me retrouvai de nouveau à marcher en plein dans l'amas aqueux. Je le poussai à nouveau vers la gauche sans dire un mot. Plusieurs fois pendant notre marche, il s'était exclamé que ce n'était pas une si mauvaise journée après tout, avec un enthousiasme factice, et j'admis que cela aurait pu être bien pire.

Il s'arrêta plusieurs fois en chemin pour allumer sa pipe et cette fois je la refusai. J'essayais d'identifier ce que cet homme me faisait ressentir. Est-ce que je me sentais à l'aise ou y avait-il quelque chose qui me mettait sur mes gardes? Cette fois je ne pris pas en compte mes besoins, aussi aigüs fussent-ils, comme je l'avais fait de si nombreuses fois auparavant, et je dus admettre que le type était vraiment inquiétant. Alors je devais trouver le moyen de le quitter le plus vite possible. Pendant notre marche il m'avait dit qu'il était expulsé de son appartement et qu'il allait se reloger sur Roosevelt Island, l'île sur laquelle habitait l'amie de Sophie. Il répéta cela plusieurs fois pendant notre entrevue, et finalement je dis qu'il ne pouvait pas être expulsé sans un jugement du tribunal et je lui demandai si son propriétaire l'avait assigné en justice. Il ne répondit pas.

Au sujet de son travail il dit qu'il avait été « stripper ». Stripper, c'est le nom qu'on donne aux danseuses érotiques. Comme j'avais brièvement exercé cette activité je ne pouvais pas en ignorer le nom. J'eus l'impression qu'il le savait, et qu'il disait cela pour me faire ressentir de la honte. Je ne dis rien. Il ajouta après un bref silence « ...dans l'imprimerie. » Il poursuivit en expliquant que son métier avait disparu à cause de l'informatique et qu'il allait se reconvertir pour devenir travailleur social, qu'il aimait aider les gens. Il mettait en cause le gouvernement pour le piteux état de la situation et exprima de l'inquiétude pour les petites gens qui sont sans recours. Il voulait aider les gens mais il était dans un piètre état lui-même. À plusieurs reprises il dit qu'il aimerait m'aider. Il dit aussi plusieurs fois qu'il venait de toucher son chèque de Welfare, un des quelques minima sociaux, et qu'au moins il avait ça, avec Medicaid, la couverture santé des nécessiteux, et aussi les Food stamps, des tickets d'alimentation.

Tandis que nous marchions vers la sortie de la 89ème Rue, il dit à nouveau qu'il aimerait m'aider, puis il me demanda, comme s'il y pensait tardivement, si j'avais la Green Card. Je lui dis que mon visa avait expiré. Il dit qu'il aurait dû me poser cette question en premier parce qu'il avait parlé de services sociaux auxquels les gens comme moi ne pouvaient prétendre, puis il eut un petit rire d'auto-dérision.

Il dit que cette fois-ci il ne savait pas comment il pouvait m'aider, mais il connaissait quelques personnes, des gens qui travaillaient pour la municipalité ou pour l'état de New York, et il était certain qu'eux pourraient m'aider. Il avait leur adresse chez lui et il me les donnerait quand on se reverrait. J

e lui demandai s'il avait combattu dans une guerre pour savoir s'il était qualifié pour obtenir une license de vendeur en tant que vétéran. Il répondit qu'il était de religion Quaker et que les Quakers ne faisaient pas la guerre. Il dit qu'il pensait comme un Quaker, vivait comme un Quaker et s'habillait comme un Quaker. Je regardai à nouveau son manteau dont la coupe un peu vieillotte me fit penser que peut-être il disait vrai. « Alors, » lui dis-je, « vous vivez selon des critères d'éthiques plus stricts que les autres gens? » Tout le harcèlement dont j'avais été victime me faisait encore souffrir. J'étais intéressée par un homme honnête mais il n'avait pas répondu à ma question. J'insistai: « Il y a des choses que vous refuseriez de faire? Vous posez des limites quelque part? » Toujours pas de réponse.

À la sortie du parc, au lieu de prendre la 89ème Rue vers Broadway j'aurais dû lui dire: « Écoutez, l'ami, je ne pense pas que vous êtes le genre d'homme dont j'ai besoin. Désolée, rien de personnel, et de plus j'ai du travail qui m'attend et je dois y aller. » Et j'aurais pris le bus qui longe Central Park ou un taxi direct jusqu'à la 103ème, mais au lieu de ça je voulais prendre un café quelque part pour me réchauffer avant de le quitter. En fait l'idée venait de lui mais je l'avais adoptée.

C'était lui qui dans le métro avait proposé une promenade dans le parc quand nous avions décidé de nous revoir, et de prendre un café ensemble. Quand j'avais dit que j'aimerais le revoir je pensais à le contacter dans quelques jours et c'était lui qui avait proposé qu'on se revoie plus tard le même jour. Et avec une vague impression que je ne pouvais pas lutter contre le sort, contre quelque chose qui était pré-déterminé, j'avais entrepris de trouver un endroit où prendre un café. Il dit qu'il ne connaissait pas le quartier et se fiait à moi.

Tandis que nous marchions vers Amsterdam Avenue il s'arrêta soudain et quand je me retournai il était en train de frotter son épaule gauche et s'exclama: « Maudit pigeon! » Il y avait un groupe de pigeons sur le trottoir autour de lui mais aucun dans les airs. Je trouvai son exclamation exagérée et je fis semblant de chercher le coupable, puis je pointai du doigt un certain pigeon et dis: « C'est vous le coupable! » Il sortit un mouchoir de sa poche et essuya la tache. Mon instinct de secouriste éveillé je me mis en quête d'eau mais je vis qu'à l'endroit où nous étions toutes les flaques étaient marron. Je cherchai plus loin mais elles étaient toutes marron. J'étais déçue qu'avec toute la neige qui nous entourait il fût impossible de trouver de l'eau propre. Puis je réalisai que j'étais en train d'être aspirée dans un trip que je ne voulais pas prendre, c'est-à-dire, dépenser mon énergie pour résoudre son problème. Je sentais qu'il y avait quelque chose de mauvais dans cet épisode, la fiente de pigeon et l'eau sale, et j'arrêtai de chercher de l'eau propre. L'homme dit: « Ça ne fait rien, c'est bien comme ça, c'est comme un emblème. » De la fiente de pigeon, un emblème! Mais je n'avais vu aucune tache sur son épaule.

C'est seulement en écrivant cela le 3 mars 1994 que je réalise que cet incident était une autre référence au pipi-caca, une de plus depuis que j'avais eu besoin d'aller aux toilettes quand j'avais marché dans la ville avec mon frère. Il se trouve que le centre hippique Claremont Riding Academy était juste un peu plus loin et l'eau marron provenait des déjections chevalines que ces aimables bêtes semaient en se rendant du parc. Mon attention avait été attirée vers la fiente de pigeon et de cheval. Cela pouvait-il être un hasard? Pour moi c'était intentionnel mais si ça l'était, comment cela pouvait-il avoir été mis en scène?

Quelqu'un avait-il prédit ce que je ferais quand je croyais agir librement? Si oui, comment? Si quelqu'un connaissait mes actes avant moi, cela voulait dire que je n'avais aucun libre arbitre, que j'agissais selon un programme. Cette constatation m'amena à examiner minutieusement dans quelle mesure j'étais programmée et exécutais un script que je n'avais pas écrit, et de trouver quels étaient les déclencheurs qui m'avaient fait prendre une tangente et vivre une aventure déplaisante.

Après tout, ce qui m'avait d'abord attirée vers cet homme, c'était son béret vert vif et le titre du livre qu'il lisait, et peut-être aussi la coupe de son manteau, et de ces indices j'avais tiré de fausses conclusions puisque cet homme était un salaud. Je me gourmandai pour être tombée dans le panneau si facilement.

Nous traversâmes Amsterdam Avenue et je me demandais où nous irions sur Broadway pour trouver un coffee shop quand je me souvins qu'il y avait un restaurant cubain quelques blocks plus loin sur Amsterdam, où nous pourrions prendre un café con leche au lieu du café américain. Là on nous servirait un vrai café au lait dans des tasses en céramique, pas ce breuvage faiblard dans des gobelets en carton. Nous nous sommes donc dirigés vers le nord et pendant ce temps l'homme parla à voix tellement haute de mes problèmes d'immigration, que je dus lui demander de baisser la voix. Il dit à nouveau qu'il connaissait des gens dans certains services municipaux et je commençais à être plutôt contente qu'il ne puisse rien faire pour moi.

À l'intérieur je commandai deux cafés con leche sans lui demander son avis. Il enleva son béret et dit qu'il aimait les bérets parce qu'ils n'avaient ni devant ni derrière. Je pensai qu'il faisait un allusion voilée aux miens qui ont en fait, un sens car le lacet de serrage se noue à l'arrière. Puis il regarda le béret que je portais, qui était en velours d'alpaga rouge cerise, et il dit que le tissu était pareil que son tapis de salle de bains. Je souris à l'insulte.

Il parla de son manteau, disant qu'il l'avait payé 25 dollars dans une friperie Goodwill. Je remarquai qu'il était usé jusqu'à la trame et il avait l'air vraiment minable vu de près. Il dit que c'était un bon manteau, mais qu'il était d'occasion, et il saisit le pan droit et me montra tout en bas un trou de mite. Il se trouvait que j'avais un trou de mite au même endroit sur mon propre manteau. Puis il dit avec force qu'il voulait un manteau neuf. Je lui dis que c'était le moment d'en acheter car ils étaient en solde à cette époque. Je ne sais pas pourquoi il voulait parler de manteau, mais il se contredit en disant une fois que le sien avait une coupe autrichienne et plus tard une coupe Quaker. Je dis que j'aimais mon propre manteau, qu'il était chaud et confortable et lui demandai s'il lui plaisait. Il eut l'air confus. On pouvait parler de son manteau mais pas du mien.

Je commençais à me sentir gênée d'être vue avec ce type. Je pensai que je ne voudrais jamais être vue en public avec lui. Quand nos cafés eurent refroidi suffisamment j'avais hâte de partir. Il dit qu'il allait emballer toutes ses affaires à la fin de la semaine et que si je voulais le numéro des gens qu'il connaissait il faudrait qu'on se voit auparavant, donc cela voulait dire jeudi au plus tard, c'est-à-dire dans deux jours. Je lui dis de me rencontrer dans ce restaurant jeudi à 20 heures et il fut d'accord. Je demandai l'addition parce qu'il avait dit qu'il était fauché (mais il avait quand même pu s'acheter de l'herbe) et il me donna un dollar. Tandis que j'attendais l'addition il demanda si je ne voulais pas une soupe à emporter et je dis oui, et je commandai une grande soupe. Puis je lui dis que je préférerais qu'on ne nous voie pas ensemble et qu'il pouvait partir maintenant et il s'en alla.


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