Chapitre 15

BNNY2-15

Ma soupe était prête et la caissière me lança un regard étrange. Elle plaça le récipient en carton dans un sac en kraft et je sortis du restaurant en pensant à ce type. Je me demandai si j'étais en contrôle de moi-même ou non, si je n'étais pas, malgré moi, embringuée dans un cauchemar diurne. Ce type était dans un monde à part et le simple fait de lui parler me faisait sentir éloignée du reste des vivants, comme si sa logique m'avait entraînée dans un monde inconnu. Je jetai un œil dans le sac en kraft pour vérifier que tout allait bien. Pas de problème. Puis une ou deux minutes plus tard je sentis quelque chose goutter mais curieusement je n'y prêtai pas attention tout de suite. Je venais de regarder à l'intérieur du sac! Mais je vis avec horreur que la soupe gouttait du fond du sac sur mon beau manteau. Ce bouillon lourd et gras, chargé de viande et de sauce tomate avait éclaboussé le devant de mon manteau depuis la poitrine jusqu'aux chevilles!

Limiter les dégâts. Je posai le sac sur le trottoir. À l'intérieur le couvercle du récipient était tordu et le récipient était déformé, comme s'il avait reçu un coup. C'était horrible à voir, comme une grimace de l'enfer. Je ne comprenais pas ce qui s'était passé car juste une minute auparavant tout allait bien. Pour moi c'était une référence évidente à la fiente de pigeon que mon compagnon avait prétendu recevoir sur son manteau précédemment. Il avait reculé et je ne l'avais pas vu pendent quelques secondes, ce qui lui avait permis de mettre quelque chose sur son manteau et prétendre que c'était un pigeon qui l'avait fait. Et après avoir parlé de manteau plus longtemps que souhaitable, l'épisode se terminait par cette éclaboussure sur tout le devant de mon beau manteau. Comment pouvaient-ils le faire? C'était effrayant. Pas seulement le degré de contrôle que quelqu'un avait sur moi, mais par dessus tout la mesquinerie, la bassesse, la cruauté patiente, l'intention méchante qui sous-tendait toute cette mise en scène. La haine qui se révélait à travers cet incident semblait sans limite. Quelqu'un devait dépenser beaucoup de temps et d'argent à préparer ces coups tordus, en ne pensant à moi qu'avec l'obsession de me détruire.

J'ôtai le récipient du sac et marchai avec le sac dégoulinant et déchiré dans une main et le récipient brûlant et dégoulinant dans l'autre, murmurant: « I can't believe it! », jusqu'à ce que je trouve une poubelle. Alors je me dirigeai vers une bodega et demandai un sac neuf, puis je marchai les trois blocks restant jusque chez moi.

Maintenant j'allais devoir payer quarante ou cinquante dollars pour faire nettoyer mon manteau? Et combien de temps resterais-je sans manteau? Et est-ce qu'ils n'allaient pas le détruire et refuser de payer le remplacement? C'était juste le commencement de l'hiver et si l'affaire tournait mal et que je devais la porter au tribunal cela prendrait plusieurs mois, tout l'hiver, avant que je puisse récupérer assez d'argent pour remplacer mon manteau et je devrais passer tout l'hiver sans mon beau manteau.

C'était un manteau que j'avais acheté chez un fourreur. Il avait des manchettes et un col officier haut en vison rasé, et teint du même bleu nuit que le manteau. Le manteau se boutonnait sur le côté par trois cylindres en bois et le reste sous la poitrine n'était maintenu en place que par le poids du tissu. Il était légèrement évasé et me donnait une belle silhouette. Je ne l'avais que depuis deux ans et j'y tenais.

Cette affaire commençait à me rappeler la nouvelle de Gogol intitulée justement, « Le Manteau ». Je ne pouvais prendre le risque que le pressing me rate accidentellement le nettoyage alors je décidai de le faire moi-même avec seulement de la vapeur. Je me servais souvent de mon fer à repasser pour décatir le tissu. Je pensais que la vapeur ferait fondre la graisse et la transférerait sur la pattemouille, et c'est ce qui se produisit. Je dus le faire deux fois mais après y avoir passé assez longtemps, ayant décidé que l'incident ne me coûterait ni argent ni dignité, et que je restaurerais complètement mon manteau, je vis avec satisfaction que toutes les taches avaient disparu. Le lendemain je sortis en portant mon manteau comme si rien ne s'était passé.

Dans la soirée je commençai à éternuer. Mes pieds s'étaient mouillés à force de marcher dans la neige fondue et j'avais attrapé froid.

Le lendemain je devais être au tribunal pour la session de 18H30 et toute la journée je fus malade et misérable. Ce fut seulement vers 16 heures que je commençai à écrire l'historique de mes problèmes avec le serrurier Steve Cohen et je partis vers 18H20 sachant que je ne pourrais jamais arriver à temps. Quand j'entrai dans la grande salle l'appel avait déjà été fait et je m'approchai du greffier. Il me dit que la mention concernant mon affaire était: « No appearance by Plaintiff » et qu'un jugement par défaut avait été enregistré contre moi, mais que je pouvais soumettre une demande sous forme de Order to Show Cause pour faire annuler le jugement et restaurer mon affaire au calendrier. Avec ce type de démarche, la partie demande au juge de donner une raison valable pour laquelle le jugement ne pourrait être annulé. C'est à la partie qui en fait la demande, de fournir une explication valable de son absence le jour du rendez-vous. Si l'explication est acceptable, le juge n'a aucune raison de refuser. S'il refuse, il doit motiver son refus, c'est la signification de show cause: littérallement, montrer la cause.

Je retournai donc au tribunal le lendemain. La grippe avait disparu. C'était la grippe de 24 heures qui m'avait affectée le jour même où je devais être au tribunal. Et je l'avais attrapée parce que j'avais marché dans la neige fondue à côté de ce type. Était-ce le but secret de notre rencontre? De me rendre malade le jour de mon procès? Dans l'après-midi j'appris que l'ordre avait été signé et que je pouvais aller le chercher. J'y allai le lendemain mais le papier n'était pas là où il aurait dû être, sur un comptoir en libre accès pour que les intéressés puissent les prendre sans avoir besoin d'un clerc. Je demandai aux clercs présents et ils le cherchèrent mais ils ne le trouvèrent pas. L'un d'entre eux quitta la salle et fut absent pendant un temps qui me sembla long et revint bredouille.

Finalement quelqu'un me suggéra de soumettre la demande une deuxième fois, et si je voulais bien patienter ils le feraient signer, ainsi je n'aurais pas besoin de revenir le lendemain pour le prendre. Je suis donc revenue vers le greffier des Small Claims à l'étage en-dessous et soumis l'ordre une seconde fois puis après que le clerk l'ait lui-même enregistré j'attendis que le juge le signe. Puis, pour éviter de revenir au tribunal le lendemain, je dus aller à la poste pour envoyer à mon adversaire une copie de l'ordre par lettre recommandée, et fournir au clerc le récépissé de mon envoi pour prouver que j'avais dûment notifié l'adversaire. Le bureau de poste était très éloigné du tribunal et la journée était particulièrement mauvaise pour marcher dans la rue car il y avait de la neige mouillée partout, et sur Canal Street les flaques étaient très profondes.

Devant les ascenseurs un homme chauve, plutôt maigre et de petite taille, se plaignit que son adversaire interférait (« messed with ») avec ses papiers. Je répondis que j'avais l'impression qu'il m'arrivait la même chose, et que cela me consolait de voir que je n'étais pas la seule à qui cela arrivait. Je me plaignis du temps mais le type avait une expression figée qui lui donnait une allure factice comme si seules ses oreilles fonctionnaient, comme s'il m'avait fait dire ce que je venais de dire et voulait s'assurer que je croyais vraiment que cela arrivait à tout le monde et pas seulement à moi.

Je devais voir Éric dans la soirée. C'était l'homme au béret vert-pré. J'étais certaine que je ne voulais pas le voir. Il appela dans l'après-midi et dit sur le répondeur qu'il ne pourrait pas me voir aujourd'hui mais qu'il m'appellerait avant la fin du week-end.

J'avais l'impression qu'il s'attendait à ce que je place des espoirs en lui et qu'il faisait exprès de frustrer cet espoir et qu'il essayait de prendre le contrôle en me rendant dépendente de son appel. J'avais commencé à lire Parliament of Whores, le livre qu'il m'avait prêté, le jour-même de notre rencontre et je le terminai le lendemain, et j'avais été atterrée d'y trouver quelques phrases qui semblaient faire une référence directe à ce que je vivais. C'était évident qu'Éric avait eu l'intention dès le départ de me faire lire ce livre. À la page 65 il était écrit:

« One constituent wrote every week for months saying that the CIA was using low level pulsed microwave radiations to read his thoughts. Finally, the congressman suggested that he line his hat with tinfoil, and the fellow has not been heard from since. »

Je vis dans cet extrait une référence à mes bérets, et aussi une allusion au fait que mes ennemis semblaient anticiper mes actions.

Il appela samedi soir et dit sur le répondeur, comme convenu: « Sorry, wrong number. » Cela voulait dire qu'il était à la station de métro de la 103ème Rue. J'étais au lit, en train de lire et n'avais aucune intention de le voir. Il appela une heure plus tard et répéta le message. Il appela encore le lendemain, dit qu'il voulait me parler et me demanda de décrocher le téléphone.

N'ayant rien à faire je commençai à aller à la bibliothèque. Elle était située à un quart d'heure de marche entre Columbus et Amsterdam Avenues sur la 100ème Rue, juste en face du commissariat de police du 24ème district. C'était la bibliothèque de Bloomingdales, un nom emprunté au nom ancien du quartier, aucun rapport avec le grand magasin du même nom.

Les premiers jours je m'assis à une table proche des quotidiens et magazines courants. Au bout d'une semaine environ, peu avant la fermeture, deux femmes s'approchèrent de l'étalage et déposèrent le Rapport 1993 de PETA. La tête d'une perruche verte ornait la couverture et je remarquai que cet ouvrage ne portait pas la couverture transparente des magazines exposés par la Bibliothèque aussi je ne pus m'empêcher de m'en saisir aussitôt, avant même que les deux femmes soient reparties et elles me virent faire et je vis un sourire sur leur visage.

À l'intérieur se trouvait le rapport annuel de PETA abondamment illustré de photos en couleur, montrant comment les animaux étaient maltraités et tués par l'industrie et c'était tellement violent que j'en eus la nausée. Je compris que toute la souffrance infligée aux animaux pour le profit de l'homme était un exemple du Mal à l'œuvre et sans avoir lu le rapport en entier je le mis dans mon sac. Après tout, ce n'était pas la propriété de la bibliothèque. Les deux femmes l'avaient placé là pour que les gens puissent se renseigner et s'inquiéter, comme le recommandait l'éditeur à la fin du rapport.

Il y avait une étiquette d'adresse au dos, qui donnait l'adresse du destinataire dans les rues 90 Ouest. Je pensai brièvement que je pourrais contacter cette personne et parler de mon intérêt pour le bien-être des animaux et peut-être que nous pourrions nous lier d'amitié sur cette base. Mais il y avait quelque chose dans ce rapport qui me mettait mal à l'aise. À un certain point je ne pus m'empêcher de constater qu'il y avait une certaine complaisance dans l'exhibition de la souffrance de ces animaux impuissants, ce qui donnait à ces photos un caractère pornographique que certaines personnes pourraient trouver à leur goût.

Une des photos qui m'avait le plus marquée était celle d'un perroquet qui avait arraché toutes ses plumes. Je n'avais pas lu le rapport mais je pense qu'il s'agissait d'un oiseau qui avait été capturé et vendu au marché noir, et qui avait voyagé depuis le Brésil caché dans des conditions horribles et se retrouvait enfermé dans une cage dans une ville. Ainsi éloigné de son milieu naturel, de ses camarades, et emprisonné à l'étroit dans un appartement où rien ne bougeait il était stressé et avait entièrement supprimé le plumage magnifique qui avait excité la convoitise des contrebandiers. Il était nu comme un poulet en vente au rayon boucherie, mais, et l'horreur était là, debout et vivant, et il regardait la caméra. C'était un crève-cœur de le voir ainsi.

Dans les jours qui suivirent j'appris que les membres de l'association PETA (People for the Ethical Treatment of Animals) utilisaient des techniques de terrorisme pour empêcher les stylistes de mode de vendre des manteaux de fourrure et dissuader les magazines de leur faire de la pubicité. J'avais l'impression que ce genre d'organisation était susceptible d'attirer des personnes pour qui le bien-être des animaux n'était pas une préoccupation essentielle, mais plutôt, c'était l'occasion d'exécuter des actions terroristes qui les attirait. Ils avaient soif de pouvoir et de domination. Ainsi, ces gens ressentaient l'ivresse du pouvoir quand ils forçaient, parmi leur tableau de chasse, le styliste Calvin Klein à retirer de la vente sa collection de fourrures, et Anna Wintour, la rédactrice en chef du magazine Vogue, à renoncer aux revenus publicitaires de la fourrure. Ces gens font la promotion du bien-être animal en ayant recours à des tactiques de terroristes auprès des humains. Ils plaçaient donc les animaux au-dessus des humains.

Quelque temps plus tard je me demandai si ces femmes n'avaient pas placé le rapport de PETA parmi les magazines, non pas à l'intention de n'importe quel lecteur, mais spécialement à mon intention. Car les membres de ma famille savent bien que j'aime les animaux, et me faire de la peine en maltraitant les animaux était une technique qui avait été employée à de nombreuses reprises depuis mon enfance. Et puis, la tête d'une perruche verte sur la couverture me rappelait mes deux perruches, l'une volée, l'autre envolée. Alors il n'était pas interdit de penser que ma famille essayait de me faire souffrir en me montrant la souffrance des animaux, et tentait par une voie détournée de m'attirer vers l'abonné au magazine, et après que j'aie fait le premier pas pour établir contact, exécuterait un plan prédéterminé pour me nuire, comme par exemple en faisant semblant d'avoir de la sympathie pour moi mais se comportant de façon à m'humilier. Je contrôlai donc mon élan spontané et ne fis rien. En fait, je devais brider mon conditionnement altruiste qui me faisait voler au secours de quiconque manifestait un besoin, au détriment de mon propre bien-être, cette tendance innée ou acquise qui me poussait à l'entre-aide alors que quand j'avais besoin d'aide moi-même, personne ne venait jamais à mon secours sinon des gens qui m'enfonçaient encore davantage.

Mais je crois que le conditionnement altruiste a été plus intense auprès des femmes qu'auprès des hommes. Je crois qu'il y a un devoir d'assistance entre êtres humains, et en particulier envers les enfants, mais le simple fait d'être une femme ne rend pas ce devoir plus grand. C'est une façon habile de maintenir les femmes en position d'infériorité que de leur faire croire qu'elles ont le devoir de se sacrifier pour n'importe qui. Si elle essaie d'échapper à ces limites alors le sentiment de culpabilité, telle une clôture électrique, la renvoie rapidement dans l'espace familier du sacrifice et du renoncement.

Si la seule justification de son existence est de laisser les gens se nourrir d'elle, de son temps, de ses ressources matérielles, intellectuelles et affectives, alors que reste-t'il d'elle pour elle-même, et qu'est-ce que cela révèle sur sa valeur en tant qu'être humain? Est-ce que tout le monde est en droit d'attendre quelque chose d'elle? Parce que naturellement elle ne suffira jamais à aider tous ceux qui ont besoin d'aide, sans compter les prédateurs, et si elle ne sait pas imposer des limites elle sera saignée à blanc et dévorée jusqu'à l'os. Alors devrait-elle se sentir coupable de vouloir sauver sa propre vie? L'instinct de préservation doit contrebalancer les tendances altruistes. Mais, à moi du moins, on ne l'a jamais dit.

Si j'obéissais à mon impulsion de venir en aide, ne serait-ce pas une distraction qui détournerait mon temps et mon énergie alors que mes Droits de l'Homme étaient piétinés? Si je ne me battais pas pour moi-même, qui le ferait?

J'ai parlé récemment à mon propriétaire pour lui dire que je ne pouvais pas payer mon loyer, me lamentant du fait que ma mère gardait mon argent tandis que je vivais dans ce taudis. Il m'a demandé quel était le montant de ma part d'héritage. J'ai arrondi la somme à deux millions de francs. Il a pris sa calculatrice et m'a demandé quel était le taux de change. J'ai dit qu'il était de 6,25 francs pour un dollar. Il a tapoté sa machine et m'a annoncé le résultat de 32.000 dollars. Je savais qu'il avait coupé un zéro. Je lui demandai de me montrer sa calculette. Elle était à énergie solaire et très sale, et le montant était ce qu'il m'avait annoncé. Je lui demandai de refaire le calcul et il obtint le même résultat. Puis je commençai à m'y perdre avec tous ces zéros, je demandai à faire l'opération moi-même et comme il n'y avait ni espace ni point ni virgule pour marquer les milliers, je ne compris pas quel résultat j'avais obtenu mais j'étais certaine que le résultat de la division devait avoir six chiffres et non cinq.

Vendredi 4 février: Il me reste moins de 25 centimes en liquide et un jeton de métro. J'ai essayé de revendre des timbres postaux à la poste, cela m'aurait mis 3,80 dollars en poche, une fortune, mais on m'a dit que le Department of Health interdisait cette pratique. J'avais aussi emballé dans leur boîte d'origine les deux cylindres de ma serrure, qui n'avaient pas empêché quelqu'un de s'introduire chez moi en mon absence. Je tentai de les vendre à la quincaillerie Jimmy's Hardware mais il n'en a pas voulu. Ensuite je suis allée à une bodega où j'ai essayé de vendre mes timbres. J'étais prête à les sacrifier à 25 centimes l'unité au lieu de leur valeur de 29 centimes mais le patron, après avoir fait un calcul sur sa calculette avec la concentration qui aurait pu convenir à une transaction majeure, m'annonça qu'il me donnerait 1,50 dollar pour mes timbres, soit moins de la moitié de leur valeur. Et en plus il les vendait 5 centimes au-dessus de leur valeur faciale! Quel requin. Je dis que je garderais les timbres et rentrai chez moi en faisant un gros effort pour ne pas pleurer.

Dans la soirée je décide de jouer de la guitare dans le métro. Avant de partir j'ai relu le texte sur la peur du Dr Bach, l'inventeur des remèdes floraux, essayant de l'apprendre par coeur. Je sors vers 22 heures et vais à la station de Broadway-and-Lafayette. Un noir arrive du niveau supérieur et marche sur le quai en criant « One, two, three » puis il remonte par un autre escalier. Il revient deux fois et répète le même manège tandis que les voyageurs attendent la prochaine rame et je me demande si je vais jouer ou pas.

Je décide de ne pas jouer et prends le métro pour descendre à West Fourth Street. Là, deux jeunes Asiatiques sont en train de jouer les 4 Saisons de Vivaldi sur leur violon. C'est très beau. Je les envie. Je prends la ligne D et descends à la 34ème Rue. La station a été rénovée en rouge foncé et la lumière et beaucoup plus douce que dans les stations blanches. Mais je ne me sens pas dans la bonne humeur pour jouer et je rentre chez moi, ayant dépensé mon jeton de métro pour rien.

Ce soir-là Richie était de garde. C'est un employé de Bonarti qu'on ne voit pas très souvent. Il est blanc, plutôt grand et il a un ventre énorme. L'été dernier il m'avait laissé entendre qu'il savait que j'achetais la pâtée de mon chat avec des coupons de réduction, me faisant sentir que même au supermarché j'étais épiée. Mais comme j'avais l'intention de lui emprunter quelques dollars, j'ai été amicale. Il y avait aussi le fait que la musique au sous-sol était si forte que je voulais éviter de l'entendre pour un moment, et tailler une bavette avec Richie était une solution.

« What's happening? » lui demandé-je jovialement. Il a commencé tout de suite à dire du mal de son boss, disant que c'était un type malhonnête. Il me demanda si j'avais déjà vu des policiers dans on bureau. Je dis que non. « Eh bien quand ils viennent, c'est pour toucher leur pot-de-vin parce qu'il les achète. Il était flic lui-même, you know, mais il a été renvoyé parce qu'il était corrompu. Alors you know, il est ami avec d'autres flics véreux, c'est logique. » Puis il est rentré et je l'ai suivi.

Il a commencé à faire des allers-retours dans le petit hall. Il y avait une dose de ketchup par terre et je la regardais, m'attendant à voir un jet rouge épais fuser dans l'air à chaque passage de Richie mais il n'a pas marché dessus. Il a dit qu'il en avait assez de travailler pour Bonarti. La paie était minable et il ne pouvait pas se payer le luxe de déménager. Il vivait dans une chambre d'entresol moitié moins grande que mon studio dans un immeuble qui appartenait à Bonarti et quand il pleuvait la pièce était inondée. Il a dit qu'il était de service 24 heures/24 et n'avait pas de temps libre. Il disait qu'il était trop pauvre pour changer de travail ou déménager. « C'est de l'esclavage pur et simple! » m'exclamé-je, indignée. Et il a continué sur le même thème.

Puis il a commencé à m'expliquer comment vivre sans dépenser beaucoup. Je pouvais acheter trois boîtes de haricots pour un dollar, profiter des coupons etc. Il dit qu'il faisait pareil, qu'il n'avait pas le choix, et il parla de combinaisons d'aliments qui me dégoûtaient. Je n'achète jamais de boîtes de conserve. Je pensai qu'il avait un sacré culot de me dire ce que je devais manger, comme s'il considérait comme normal le fait que je sois pauvre et mange de la merde.

« Vous n'avez pas l'air de mourir de faim vous-même, » lui dis-je. Avec sa chair dodue et rose il me faisait penser à un cochon. Il souleva son T-shirt et je vis son énorme bedaine. Il sourit d'un air satisfait et passa dessus une main caressante. Je serais partie mais je ne pouvais pas supporter la musique qui jouait au sous-sol juste en-dessous de mon studio et je devais attendre à l'extérieur jusqu'à ce qu'elle cesse. Ce n'était pas le club de billard dont m'avait parlé Bonarti l'été dernier, mais un club de salsa, et pas la salsa comme dans les années 70-80 mais la nouvelle salsa, ladite « salsa sensual » dont les paroles flirtaient avec la pornographie (« tu cuerpo, tu cuerpo! »). La star du moment était Marc Anthony (Marco Antonio Muñiz) dont l'interprétation langoureuse, les paroles lascives et le fait qu'il atteignait facilement des notes élevées faisaient de lui, malgré un physique ingrat, l'idole des Latinas. Si j'avais pu mettre mes mains autour de son cou je l'aurais étranglé pour le faire taire. Son tube du moment était Vivir Lo Nuestro et le club le passait plusieurs fois dans une soirée.

Puis Richie me parla de sa mère. Il dit qu'elle l'avait maltraité quand il était petit. Il ouvrit la bouche et me montra ses dents. Elles avaient l'air saines. Il dit qu'elle avait abîmé ses dents. Cela me fit penser à mes propres séances chez le dentiste quand j'avais trois ou quatre ans. Faisait-il volontairement référence à cela? Je pensai que c'était le cas.

Il dit que sa mère l'avait poignardé aux cuisses et l'avait enfermé dans le coffre de la voiture. « C'est une psychopathe. » Il y eut une pause comme s'il attendait que je dise quelque chose. Finalement je dis « Oui, ma mère m'a maltraitée aussi, mais c'était surtout psychologique. » Il eut l'air déçu.

Puis Richie me dit que le prix de la cocaïne avait beaucoup baissé, qu'il était passé de mille à trois-cent dollars l'once; que pour faire du crack il suffisait de faire bouillir de la cocaïne avec du bicarbonate de soude, que les dealers de crack faisaient fortune et que lui-même avait deux mille dollars d'économies. C'était bizarre qu'il ait des économies après m'avoir dit qu'il gagnait un salaire de misère. Puis il ajouta que tous les policiers des alentours étaient véreux et touchaient des pots-de-vin auprès du proprio. Il me laissa tirer les conclusions moi-même. D'après lui, devenir dealer de crack était un jeu d'enfant. L'argent à investir était disponible, le crack était facile à faire et les ingrédients peu coûteux, la marge de bénéfice au prix de gros était importante, la clientèle existait et il n'y avait rien à craindre de la police.

Mais je ne compris pas tout de suite à quoi il voulait en venir et je lui répondis qu'heureusement, je m'étais débarrassée de mon addiction à la cocaïne quelques années auparavant. Il eut l'air dépité. Il semble certain maintenant que si j'avais donné suite à son offre voilée et étais devenue dealer de crack avec ses deux mille dollars, j'aurais été arrêtée en flagrant délit au moment où je m'y attendais le moins, bercée par la promesse qu'il n'y avait rien à craindre de la police. Et alors mon statut serait passé de la survivante d'une tentative d'assassinat à celui d'une criminelle et je serais inculpée en tant que telle, et j'écoperais de la lourde peine réservée aux dealers de crack, qui était bien plus lourde que pour les autres drogues.

Richie continuait ses allées et venues dans l'entrée de l'immeuble, évitant à chaque fois de marcher sur la dose de ketchup. Il aurait pu la ramasser et ainsi il aurait pu marcher librement. Après une courte pause il se mit à parler sur un ton pressé et monotone comme s'il récitait un texte.

Il orienta la conversation sur le sujet de mon héritage et en s'y prenant de différentes manières, sous différents angles et avec plusieurs arguments il tenta de me convaincre que ma part d'héritage n'était pas aussi importante que je croyais. Au cours de notre discussion je lui avais dit, même si je doutais de sa bonne foi, que ma famille m'arnaquait, que mes avocats avaient été soudoyés pour agir contre moi. Partout où je me tournais pour être aidée, le sol se dérobait sous moi. Je réalisai que cela avait l'air vraiment sans espoir. Voyant alors une lueur dans le regard de Richie je sus que j'avais touché le point sensible.
— « Alors qu'allez-vous faire maintenant? » me demanda-t'il d'un ton agressif, le regard allumé par la curiosité.
— « Une chose est sûre, je ne vais pas me suicider. »

Quelques jours auparavant j'avais appelé un numéro spécial depuis un téléphone public. Je pensai que peut-être ce téléphone était sur écoute et ma demande de renseignements au sujet du suicide était connue de mes ennemis. Ou alors c'était parce que quand Jose m'avait demandé comment j'allais, j'avais répondu: « Pas très bien. Il y a des limites à ce qu'on peut supporter. » Cela aussi avait l'air désespéré et peut-être José avait-il répété mes paroles à Bonarti. Je ne voulais pas leur donner un faux espoir.
— « Oui mais qu'est-ce que vous y pouvez? » insista Richie avec une pointe d'ironie, comme s'il se moquait de moi alors que la solution crevait les yeux et que j'étais trop bête pour me supprimer et résoudre le problème pour tout le monde.
— « Rien. Je ne peux rien faire. Mais vous savez... il se passera peut-être quelque chose, » dis-je pour montrer que je n'avais pas complètement perdu espoir.

Je pensais qu'on ne pouvait jamais exclure une intervention divine, un deus ex machina qui changerait la donne au bon moment. C'était là-dessus que je comptais le plus. Plus le fait que j'essaierais de m'en sortir jusqu'à mon dernier souffle. Après tout, il se produisait des événements.

Il dit que j'avais mal compris la loi. — « Que savez-vous de la loi française? » lui demandé-je.
Il dit qu'il avait travaillé plusieurs années dans un cabinet d'avocats en France!

Après qu'il ait parlé de sa mère comme d'une psychopathe sans que j'embraye avec mes propres histoires, je dis que ma mère m'empêchait de gagner ma vie. Je dis que c'était pour elle que le Français m'avait filmée l'été dernier à Columbus Circle.
— « Si vous croyez ça, vous devez être dingue! » me dit Richie.
— « Non, je ne suis pas folle, je sais que c'était pour elle... et elle m'a fait violer aussi, il y a vingt ans. Ma mère est une psychopathe comme la vôtre, mais en pire, » dis-je, et comme je ne voulais pas déverser mon coeur à cet homme je tournai les talons et m'en allai.

Je n'avais jamais parlé à ce type et en l'espace d'une demie heure il avait fait des allusions appuyées à mes problèmes de famille. Pourquoi insistait-il autant que ma part d'héritage n'était pas aussi importante que je croyais, sinon pour me convaincre que mon héritage ne pouvait pas être un motif d'assassinat.

Je me couchai torturée par l'angoisse de ne pas savoir comment nourrir mon chat. Elle miaulait sans répit jusqu'à ce que je lui donne à manger. J'étais horrifiée que ma propre mère puisse me laisser connaître la faim quand la seule pensée que mon chat puisse avoir faim me rendait folle.


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