Chapitre 16

BNNY2-16

Mercredi 9 février 1994. J'appelle ma mère à 6H15 du matin. Sans me laisser lui dire l'objet de mon appel elle commence à me parler de la succession et me reproche de tout bloquer en refusant ma signature.
— « Si tu signes pour la vente de l'immeuble de Pantin, tu pourras avoir ton million-deux tout de suite, » me dit-elle.
— « Ce n'est pas un million-deux, c'est un million-six, d'après la déclaration de succession. »
Pourquoi parle-t'elle d'un million-deux? Est-ce parce que j'ai parlé à Bonarti de deux millions? Je dois l'interrompre et lui dis que j'ai un problème plus urgent et que j'ai besoin d'argent immédiatement. Je lui explique que je n'ai plus rien à manger, que mon frigo et mes placards sont vides, que je n'ai plus de beurre, plus d'huile, plus de café, que je commence à mourir de faim -et là ma voix se brise- et que je ne peux plus nourrir mon chat. Je sens par la qualité de son silence qu'elle jouit de ma souffrance. Cela lui donne un sentiment de pouvoir de savoir que je suis dans cette situation à cause d'elle.

J'ajoute que j'ai plus de deux mois de loyer de retard. Je lui dis que j'ai besoin de cent mille francs immédiatement. Elle dit qu'elle va voir ce qu'elle peut faire. Je lui demande de faire un transfer en liquide par la BNP pour que l'argent soit disponible à New York dans trois jours. Elle avait une autre solution en tête mais j'insiste qu'elle le fasse comme cela pour gagner du temps.

Elle recommence à me parler de la succession et glisse que l'achat de la maison de Sophie est le seul achat immobilier qui a été fait après le décès de papa. Je lui réponds qu'avant ou après, ce qui compte c'est que les achats immobiliers de mes autres soeurs ont été faits avec l'argent de papa.

Jusqu'à présent on m'avait dit que Sophie avait acheté sa maison avec un prêt bancaire, ce dont je doutais. Ma mère a dû réaliser qu'il était impossible de le prouver alors maintenant elle essayait de me faire croire que ma mémoire me jouait des tours, que personne n'avait jamais parlé de prêt bancaire pour la maison de Sophie.

Continuant sur le sujet des prêts bancaires, je lui demande comment il se fait qu'elle avait fait un emprunt bancaire pour payer les droits de succession, étant donné le dégoût et le mépris qu'elle leur avait toujours manifesté. Je dis qu'on pouvait payer les droits de successions par tranches à un taux similaire à celui des banques, sinon plus bas.

Où as-tu pêché cette information? me demanda-t'elle d'un ton incrédule. Ce n'est pas comme cela qu'on fait en France. Je répondis que j'avais lu cette information dans le numéro hors-série de Que Choisir sur les successions. Elle ne répondit rien. Je pensais qu'elle n'avait contracté cet emprunt que pour avoir un argument de force, car chaque fois que j'avais rechigné à donner mon accord pour la vente d'un appartement le notaire m'envoyait des faxes alarmés invoquant l'argument que l'emprunt devait être remboursé, que les intérêts de retard s'accumulaient etc.

Maintenant je me demandais s'il y avait vraiment eu un emprunt, et si ma mère n'utilisait pas ce faux argument seulement pour faire pression sur moi.

Plus tard je vois Bonarti et lui dis que je vais bientôt recevoir de l'argent. J'ajoute que je dois crever de faim avant que ma mère consente à m'envoyer de l'argent. Il a l'air gêné et ne répond pas.

Dimanche 13 février: J'appelle ma mère pour savoir si elle a fait le transfert. Elle me dit que oui, elle m'a envoyé trente mille francs le jour de mon appel et encore trente mille francs vendredi. Elle m'a envoyé en fait, dix pourcent au-dessus de la moitié de ce que je lui demandais. C'est son système. Elle continue de feindre la gêne financière.
— « Tu n'as jamais voulu que j'aie de l'argent. D'abord tu ne m'as pas laissée faire des études supérieures... »
— « Ce n'est pas vrai! J'ai toujours fait mon possible pour t'aider. Remets-toi ça dans la bouche! » me dit-elle d'un ton à la fois haineux et outragé. J'avais touché un point sensible. Au ton de sa voix je savais quelle haine elle éprouvait pour ma bouche. Cela aurait suffi à me faire porter un masque chirurgical chaque fois que je sortais. Elle voudrait que j'aie honte de ma propre bouche. Quand je touche un point sensible elle contre-attaque vicieusement.
— « Tous mes problèmes, c'est toi qui les as causés! » Je pensais à tous les actes de surveillance, de sabotage, de vol et de violence depuis que j'étais aux USA et même avant, que j'avais remontés jusqu'à elle. « Tu fais de ma vie un enfer! »
Il y eut un silence puis elle dit: « Ton accident qui a eu lieu à l'époque de l'enterrement de papa, c'était seulement une coïncidence. »
Je ne répondis pas.
— « Tu as tourné tous mes frères et soeurs contre moi, toute la famille, et tu en as fait des fripons. »
— « Tu crois que tu es la seule fille honnête! »
Cette contre-attaque vicieuse me laissa sans voix. Cette fois elle disait que je me croyais meilleure que tout le monde, mais là n'était pas le sujet! Je me battais pour ma survie seule contre sept membres de ma famille proche. C'était vraiment un moyen efficace de réduire une victime au silence. C'était comme un uppercut.
— « Tu sais que pour démarrer une affaire on a besoin d'argent. Quand vous vous êtes mariés toi et papa, Mamy vous a donné de l'argent pour vous aider à démarrer votre affaire de linge de maison. Alors pourquoi ne me donnes-tu pas mon argent pour que je puisse travailler? »
Elle ne répond pas, me parle de la pluie et du beau temps et nous terminons la conversation.

Lundi 14 février: J'appelle la BNP de Park Avenue. Ils n'ont rien reçu pour moi.

Mardi 15: J'appelle à nouveau la BNP. Toujours rien. Ils me conseillent de voir avec l'émetteur. J'appelle ma mère en PCV depuis un téléphone public. Je lui dis que j'ai emprunté une semaine de loyer de mon propriétaire. Tout en disant cela je sais qu'elle le sait. Depuis un moment j'avais des raisons de coire qu'elle et lui étaient en contact téléphonique fréquent, peut-être plusieurs fois par semaine, ou chaque fois qu'il se passait quelque chose. En tant que propriétaires ils s'entendaient. Une mère demandait des nouvelles de sa fille à son propriétaire, mais pas pour des raisons maternelles. J'aurais aimé voir leurs « fadettes »!

Je lui ai expliqué ce qu'elle savait déjà, lui dis que j'avais promis à mon propriétaire que j'allais bientôt recevoir de l'argent, et si je ne recevais pas l'argent le jour promis, je voulais au moins lui fournir la preuve que l'argent avait bien été envoyé.

Mon ton était anxieux, comme si j'avais peur que mon propriétaire me jette à la rue ou commence une procédure d'éviction contre moi. Je savais qu'elle jouirait de mon anxiété mais je savais que Bonarti gagnait de l'argent grâce à moi en plus du loyer, que ma mère lui payait pour qu'il me surveille et me harcèle, et tout cela net d'impôts, alors je ne pensais pas vraiment qu'ils voudrait m'expulser.

En fait la dernière fois que je lui avais demandé combien de semaines de loyer je lui devais, il m'avait répondu qu'il ne savait pas, et cela faisait plus de huit semaines. S'il admettait que je lui devais plus de deux mois de loyer, comment expliquait-il qu'il ne faisait rien pour être payé ou pour m'expulser?

Je devais faire semblant de ne pas savoir qu'il y avait une entente secrète entre lui et ma mère. En fait je voulais juste m'assurer que ma mère avait bien envoyé l'argent. Elle accepta de me faxer les bordereaux d'envoi, puis elle passa à l'attaque. — « L'autre jour tu as dit que Mamy nous avait donné de l'argent à papa et à moi pour qu'on puisse démarrer une affaire, mais si nous n'avions pas été de sacré travailleurs elle ne l'aurait pas fait. »
— « Tu veux dire que je ne travaille pas assez dur? »
— « François m'a dit que tes bérets, tu ne les vends pas. »

J'étais sans voix. Elle disait que si je ne vendais pas mes bérets c'était par paresse, alors que c'était le manque d'argent qui m'empêchait de les vendre dans un cadre professionnel. Je fus tentée de me défendre contre cette accusation voilée. C'était un sujet sensible. Elle m'avait endoctrinée depuis l'enfance pour me faire croire que j'étais lente et paresseuse. Quand à l'âge de sept ans je lui avais demandé pourquoi mes dents de devant mettaient si longtemps à pousser, elle m'avait répondu: « C'est parce qu'elles sont paresseuses comme leur maîtresse! » (J'étais la « maîtresse » de mes dents!) et maintenant elle voulait me faire honte de ma paresse supposée pour me manipuler.

Avec sa logique perverse elle me rendait responsable d'un problème dont elle était la cause, elle m'accusait d'un défaut de caractère et espérait que la honte m'empêcherait de me défendre. Si je me défendais, je danserais au son de sa musique. Mes tentatives désespérées pour la convainre que je travaillais dur, que je n'étais pas paresseuse comme elle croyait, la feraient sourire. D'autre part, ne protestant pas, elle penserait que j'acceptais l'accusation. Mais ce qui me choquait le plus c'était que je ne lui demandais pas de me donner ou prêter de l'argent, l'argent que je lui demandais m'appartenait déjà!

J'avais un besoin presque irrépressible de lui parler comme si nous avions une relation mère-fille normale mais je me suis retenue pour ne rien lui dire qu'elle pourrait utiliser contre moi à l'avenir. Cela me fit éprouver une grande tristesse. Nous parlâmes un peu du temps. Je lui dis qu'il avait beaucoup neigé. Elle dit qu'elle en avait entendu parler aux infos. Je dis que maintenant la neige était très sale mais j'ajoutai que je ne me plaignais pas du temps car après tout si le temps était toujours le même ce serait ennuyeux et de plus on était en hiver alors la neige n'avait rien d'exceptionnel.

Puis elle me demanda ce que j'avais fait pendant les jours où j'étais sans argent. Je lui dis que j'avais fait du pain complet au levain et qu'il était délicieux. Il y eut un silence qui voulait dire qu'elle était contrariée. Dans le passé nous avions eu un désaccord au sujet du pain. Elle achetait du mauvais pain. Quand le supermarché où elle faisait ses courses commença à vendre des baguettes sous cellophane, c'est ce qu'elle acheta. Quand je m'en plaignis, elle dit qu'elle n'avait pas le temps d'aller chez le boulanger. Ce pain était si mauvais! La croûte se détachait en grandes plaques et la mie avait une mauvaise texture et aucune goût. Et il ne contenait bien sûr, aucun élément nutritif. Et à la table du petit déjeûner, elle faisait toute une cérémonie avec le grille-pain qui ne grillait qu'un seul côté à la fois, insistant avec magnanimité pour que j'en reprenne, alors qu'elle savait que mes dents ne me permettaient pas de mastiquer les matières croustillantes, faisant semblant de croire que je ne refusais que par politesse.

De plus je sentais qu'il y avait quelque chose de sacrilège à emballer le pain sous cellophane. C'était comme un simulacre obscène. J'avais dit que quand le pain était mauvais dans un foyer, c'était un mauvais signe pour la famille.

Je savais qu'elle prenait mon activité boulangère comme un affront. J'avais l'audace de ne pas faie comme ma mère. J'osais ne pas être d'accord avec elle au sujet de ma valeur en tant qu'être humain, de penser que je valais la peine de faire et de manger du bon pain, d'avoir une opinion de moi-même supérieure à celle qu'elle avait de moi. Jusqu'alors, chaque fois que j'avais parlé de cuisine, et la dernière fois c'était quand ils étaient venus me voir en 1986, j'avais dit que je n'étais pas suffisamment motivée pour cuisiner si c'était seulement pour moi-même. J'avais cet instinct maternel qui me poussait à faire à manger pour plusieurs personnes. J'imaginais une table de convives et leur faire plaisir avec de bons plats me donnait du bonheur. Pendant vingt ans j'avais évité la cuisine et en faisant du pain j'avais redécouvert un talent qu'elle avait essayé de supprimer, une forme d'expression qui me donnait du plaisir et de la fierté. J'avais changé et elle se sentait trahie.

Je savais maintenant que quand elle me demandait ce que je faisais, ce n'était pas par intérêt maternel, mais pour trouver un moyen de saboter mon entreprise. Maintenant elle devait être encore plus enragée parce qu'elle ne pouvait pas gâcher mon plaisir. Comment pouvait-elle m'empêcher de faire du pain? Je le faisais toute seule chez moi, il n'y avait personne à acheter.

Quelques jours plus tard je vis qu'un des couverts à salade en bois que j'utilisais tout le temps avait disparu. Je dus également soulever la lourde couverture de la cuisinière pour rallumer les flammes pilotes qui s'étaient toutes éteintes sans cause apparente.

Il y avait une question cruciale que j'avais voulu lui poser. Quand je lui avais demandé de m'envoyer l'argent par la BNP, je voulais dire qu'elle le fasse de la même façon que les fois précédentes, où l'argent liquide était mis à ma disposition à l'agence de Park Avenue. Cette procédure ne prenait que trois ou quatre jours. Cela allait sans dire mais avec ma mère il fallait tout vérifier.

Quand je reçus le fax je vis qu'elle avait fait le transfert depuis son compte à la BNP d'Évreux sur mon compte bancaire à la Chemical de New York. Ainsi l'argent était arrivé sur mon compte depuis plusieurs jours sans que je le sache et pendant ce temps j'appelais tous les jours la BNP de Park Avenue. Si c'était pour faire un transfert sur mon compte, il n'y avait aucune raison qu'elle me le fasse depuis son compte BNP plutôt que son compte au Crédit Agricole, mais si elle pouvait faire quoi que ce soit pour me frustrer, elle ne laissait jamais passer l'occasion.

Quand je remis un chèque de 1.350 dollars à Bonarti il eut l'air étonné comme s'il s'attendait à ce que je lui montre le fax au lieu de le payer. Il me demanda d'un ton très gentil qui ne lui était pas coutumier si j'étais sûre qu'il pouvait déposer le chèque ou si je voulais qu'il attende quelques jours. Il jouait cette comédie pour me faire croire qu'il n'était pas déjà au courant.

Vendredi 18: J'ai loué un coffre à la Chemical Bank. Le contrat dit en toutes lettres que la banque n'est pas responsable en cas de disparition mystérieuse du contenu. Et si quelqu'un soudoyait le garde et volait les documents que j'avais l'intention de mettre à l'abri dans ce coffre? Mais il semble que pour la plupart des gens, même les mafiosi, un coffre à la banque est un lieu sûr. Mais est-ce que c'est suffisamment sûr pour moi? Et si j'y mets des documents et des disquettes et ils disparaissent?

Puis je suis allée à l'une de ces boutiques d'appels internationaux. La réceptionniste était Latina et ne parlait pas bien l'anglais. Je pris la cabine juste en face. Les cabines n'étaient pas insonorisées. Les portes mettaient les clients à l'abri des regards mais pas à l'abri des écoutes. Je pensais que personne ne comprendrait ce que je disais puisque j'allais parler français, mais je pensais que quelqu'un qui parlait espagnol pourrait comprendre le sens de « tentative d'assassinat ».

J'appelai la police à Évreux et racontai mon histoire au flic qui prit mon appel. Je dis que j'avais été victime d'une tentative d'assassinat et que je savais que c'était ma famille qui l'avait commandité parce que le motif était mon héritage. Je lui dis aussi que ma mère savait que je la suspectais et que j'avais peur. Le policier me demanda si j'avais un mari ou un petit ami et je lui dis que j'étais seule. Il me dit que je devrais prendre un garde du corps. Je dis que je n'avais pas les moyens. Il dit qu'il aimerait pouvoir venir à New York pour me protéger. Il me demanda quel était mon métier. Je dis que j'étais musicienne. Je lui dis que j'allais lui écrire une lettre pour lui donner les détails et les circonstances de mon problème et lui demandai son nom. Kunz. Quand je sortis de la cabine il y avait un homme d'une trentaine d'années juste à l'extérieur, entre la cabine que j'avais utilisée et le mur. Je ne l'avais pas vu quand j'étais entrée dans la boutique et jne l'avais pas vu passer devant la vitre de ma cabine. Il aurait pu se cacher dans la cabine contre le mur et écouter ma conversation.

Tandis que je payais je vis qu'une imprimante conservait en mémoire tous les numéros appelés. Quand j'eus payé l'homme commença à me parler et la première question fut: « Are you a musician? » Je dis oui et dès lors nous parlâmes en espagnol. Comment le savait-il? J'aurais dû lui demander. Il aurait dû admettre soit qu'il comprenait le français et qu'il avait écouté ma conversation, soit que quelqu'un l'en avait informé et qu'il avait une mission secrète auprès de moi.

Dans la soirée je réalisai que c'était un jeu de pouvoir. Des inconnus qui me laissent savoir qu'ils savent des choses à mon sujet qu'ils ne sont pas censés savoir. Si, en réaction à leurs insinuations, je ne leur demandais pas aussitôt comment ils le savaient, j'acceptais d'être inférieure à eux, et le besoin d'être cohérente me ferait accepter des conduites de plus en plus abusives de leur part jusqu'à me sentir complètement tabassée et violée affectivement.

Avec mon conditionnement à être polie et amicale avec tout le monde je l'ai écouté au lieu de lui dire de s'occuper de ses oignons, mais j'étais sur mes gardes. Il se présenta comme l'artiste qui avait fait les tableaux qui étaient accrochés aux murs. La plupart montraient une tête de femme de profil laissée en blanc comme si un pochoir avait été utilisé. La grosse masse de ses cheveux se mélangeait au fond multicolore. La seule différence entre ces différents tableaux était les couleurs du fond. Les tableaux qui ne montraient pas cette femme étaient plus abstraits et plus intéressants. Je ne dis rien.

Il me dit qu'il en avait d'autres à l'étage et nous montâmes à la mezzanine. Il y avait un homme dans la cabine de devant, visible à travers la vitre. Il ne bougea pas et je ne l'entendis pas dire un seul mot pendant tout le temps que nous fûmes dans la mezzanine.

Le peintre avait l'air d'un Indien d'Amérique du sud. Ses cheveux étaient noirs et lisses, assemblés en une natte épaisse. Je lui demandai de quel pays il venait. Panama. « Oh, » dis-je, « vous avez le chanteur Ruben Blades qui est candidat à la présidence. » Il ne répondit rien comme si mon commentaire l'avait pris de court, comme s'il s'était attendu à ce que je dise autre chose. Mais s'il était un vrai peintre, pourquoi s'attendrait-il à ce que je dise une chose plutôt qu'une autre?

Je ne prêtai aucune attention aux tableaux avec la tête de femme et regardai les autres. « C'est ma femme qui a peint ceux-là » dit il. « Elle est artiste peintre et sculptrice comme moi. Elle est là-bas. » Je regardai l'étiquette qui était collée à côté du tableau. C'était le sien. J'ai dû lui donner un regard étrange. Je ne comprenais pas pourquoi il mettait son propre nom à côté du tableau de sa femme. Il enleva l'étiquette et fit un geste pour dire que c'était une erreur bénigne.

Puis il prit un album de photos et me montra quelques sculptures. Certaines avaient une réelle inspiration indienne. Je pensai que c'était merveilleux que les sculpteurs amérindiens d'aujourd'hui reflètent la vision de leurs ancêtres dans leurs oeuvres contemporaines. Il y avait quelques photos de sa femme au travail. « C'est une très belle femme! » dis-je. Ce commentaire eut l'air de l'étonner aussi, et pourtant cette femme était vraiment très belle. Nous parlâmes davantage puis je compris que ce que j'avais pris pour une interprétation moderne de l'esthétique amérindienne, était en fait un moulage un résine synthétique d'une authentique sculpture en pierre. Je lui demandai pourquoi il avait fait ces reproductions. Il m'expliqua que lui et sa femme avaient été commissionnés par leur gouvernement pour faire des reproductions pour la Foire Mondiale de Barcelone quelques années plus tôt. La raison en était que le gouvernement ne voulait pas risquer que les sculptures soient volées ou endommagées s'il envoyait les originaux en Espagne. J'étais un peu déçue que ce ne soit pas une sculpture originale. Je vis une autre sculpture, d'un homme assis sur les épaules d'un autre homme, les pieds ballants sur sa poitrine. L'homme assis semblait porter un chapeau de forme moderne et des vêtements modernes, ce qui me fit penser avec un certain soulagement que cette fois il s'agissait bien d'un original, mais l'homme me dit que c'était aussi une copie d'une sculpture précolombienne.

La photo suivante montrait sa femme debout devant la sculpture, et la même sculpture un peu plus loin, comme pour montrer son talent à faire des copies exactes. Puis il saisit un autre album de photos mais je lui dis que je n'avais pas le temps de regarder. Il dit qu'il allait exposer au Jacob Javits Center et que si je voulais, il pourrait m'envoyer une invitation. Je lui écrivis mon adresse. Il m'écrivit la sienne, ainsi que son numéro de téléphone, dont l'indicatif était 666.

Il me posa des questions sur ma musique. Je lui dis que j'étais une chanteuse-guitariste de jazz. Il dit qu'il connaissait des musiciens qui jouaient dans la crypte de Saint Jean le Divin. Parmi eux il y avait un percussioniste qui jouait toutes sortes d'instruments et il jouait ... —il sembla chercher le mot juste— de la musica meditativa. La façon dont il parla de ces musiciens raviva en moi le désir de jouer avec un groupe. Mon imagination gambadait dans la campagne de la terre heureuse tandis qu'il me faisait miroiter les interactions productives qui pourraient résulter d'une rencontre avec eux. Il a dû voir les étoiles dans mes yeux. Si je le souhaitais, dit-il, il pourrait organiser une rencontre. Justement, il devait aller à la cathédrale dimanche prochain. On pourrait profiter de l'occasion. Je dis que cette date me convenait et que je l'appellerais vers dix heures du matin. Mais je m'étais surprise à rêver et je savais que c'était un signal de danger. Peut-être que cet homme avait une mission secrète et il m'appâtait avec la promesse de me faire rencontrer d'autres musiciens. Mais en même temps son offre me mettait en colère. Après tout j'étais assez grande pour rencontrer n'importe quel musicien sans intermédiaire.

De retour chez moi j'étais perplexe. J'aimerais rencontrer d'autres musiciens mais... Je regardai le nom, l'adresse et le numéro de téléphone que le peintre avait écrits. Son nom de famille était Robleto. Il était écrit en majuscules et le T plongeait profondément sous l'horizontale. Et il y avait ce 666. Je savais que c'était un des indicatifs du quartier. Harry lui aussi avait un numéro qui commençait avec ce nombre. C'était curieux que les Newyorkais soient suffisamment superstitieux pour ne pas avoir de treizième étage dans les immeubles, mais le nombre de la Bête ne leur faisait pas peur et on le voyait dans les avenues et les indicatifs téléphoniques.

Je regardai le recto de la carte postale sur laquelle Robleto avait écrit son adresse. C'était une carte postale promotionnelle émanant d'une gallerie en Floride. Elle montrait des copies d'oeuvres de maîtres, des Iris de Van Gogh entre autres, et le message disait qu'une œuvre de maître chez soi vaut mieux que de l'argent à la banque.

Ce qui ressortait de cette rencontre avec Robleto était la fausseté de tout ce qu'il m'avait montré: le profil de femme fait au pochoir, les copies en résine vieillie de sculptures précolombiennes, le nom du peintre à la place de celui de sa femme devant les tableaux qu'elle avait peints elle-même, et enfin la carte postale d'une galerie qui offrait des copies d'œuvres de maîtres.

J'avais le choix soit de tenir compte de ces indices et d'éviter tout contact futur, soit de les ignorer, de leur trouver une explication innocente, si mon désir de rencontrer les musiciens dont il m'avait parlé était le plus fort. Qui sait alors ce qui se serait passé, s'il m'avait fait descendre dans la crypte pour les rencontrer? J'aurais été responsable de tout ce qui m'arriverait par la suite. Comment aurais-je pu espérer une tournure positive avec un homme qui donnait autant de signes de fausseté artistique? Il aurait fallu que je me raconte et que je croie à une jolie histoire, que je prenne mes désirs pour la réalité. Et puis il y avait le nombre 666 et le T manuscrit qui plongeait comme une lame. Je pris la décision de ne pas lui téléphoner et de rester chez moi, appréciant la routine agréable de lire, écrire, jouer de la guitare, tandis que le type attendait que je tombe dans son piège.

Après avoir réfléchi quelques jours à cet événement, je pus établir une connection avec la visite de Joey deux mois auparavant. Joey était le nouveau superintendant. C'était un Latino au teint mat, grand et mince et l'air très louche. On voyait dans son regard qu'il était malhonnête. Il n'avait pas du tout l'air d'un bricoleur comme doit l'être tout super. Je crois maintenant qu'il sortait de prison et que Bonarti l'avait embauché pour une raison très précise qui me concernait. Il avait tout de suite été très amical avec moi comme si je lui inspirais une affection spontanée. J'avais trouvé cela anormal. Il m'avait posé des questions sur mes bérets et m'avait dit qu'il aimerait en acheter un. Je lui avais signalé la vitre de la cuisine qui était barbouillée de peinture et il m'avait dit que ce n'était pas un problème puisqu'il s'agissait de peinture à l'eau, comme s'il suffisait d'un coup d'éponge pour l'enlever et que j'étais trop bête pour le faire moi-même.

Quand je vivais chez Harry avant d'aller habiter avec Jessie, donc en 1985-86, j'étais allée à une foire-exposition d'Amérique Latine qui se tenait tous les ans au Jacob Javits Center. J'y avais acheté les sculptures d'animaux très stylisées, qui représentaient deux oiseaux, un lézard, un fourmilier et un capybara. Le vendeur m'avait expliqué que ces sculptures étaient faites avec la racine d'un arbre par une tribu d'Indiens. J'avais aussi acheté au stand d'un vendeur du Panama, un boléro décoré de mola réalisée par les Indiens qui vivent sur l'archipel San Blas.

Or au cours des deux années précédant l'été dernier, Bonarti avait montré de l'intérêt pour ce boléro quand je le portais et il s'était approché et l'avait touché et m'avait demandé ce que c'était, et je lui avais dit que c'était des Indiens du Panama qui faisaient ce type d'art textile. Ensuite Joey avait appris de ma bouche que j'avais acheté ces sculptures d'animaux à une foire Latino-Américain et qu'elles étaient faites par des Indiens du Vénézuela. Il m'avait parlé de mon ordinateur sans doute pour déguiser son intérêt pour les animaux sculptés.

Joey répète à Bonarti ce que je lui ai dit et Bonarti établit le rapport entre le boléro et les animaux, et comprend que j'ai tout acheté à la foire-exposition annuelle au Javits Center. Ensuite il recombine tous les éléments dans une situation avec laquelle j'aurai une certaine familiarité et de la sympathie puisque ces éléments seront tirés d'objets d'artisanat que j'ai achetés. Donc a priori ces circonstances seraient favorables à ce que je veuille participer à une expérience qu'on me proposait.

Donc maintenant, ce qui est panaménien c'est Robleto lui-même, bien qu'il n'ait pas semblé avoir jamais entendu parler de la vedette nationale Ruben Blades, le chanteur que j'avais interviewé en 1984 et qui cette année même était candidat à la présidence de son pays. C'est un sculpteur donc il y a la référence à la sculpture des animaux. Il dit qu'il va exposer au Javits Center qui est l'endroit où j'ai acheté le boléro et les animaux.

Dans ses tableaux il représente une femme au profil caucasien à la peau très pâle, bien que lui-même soit de sang indien. Nous avons donc la référence à l'art de la Peinture, et la femme caucasienne pourrait être une référence à moi, pour me faire croire que Robleto est attiré par les femmes blanches.

Je suspecte qu'il avait exécuté très rapidement les tableaux avec toujours la même femme de profil. Cela faisait partie de l'appât. On pouvait vraiment, avec un pochoir, faire un travail très impressionnant sans avoir besoin de beaucoup de temps ni de talent pour varier les couleurs du fond. Ceci expliquerait pourquoi il avait placé son nom à côté des deux sortes de tableaux, ceux avec la femme de profil et les tableaux abstraits. Pour expliquer la différence de style il avait dit que c'était sa femme qui avait peint les tableaux abstraits, parce que si j'avais su qu'il les avait peints lui-même la différence de style aurait éveillé mes soupçons, car il était inconcevable que le même artiste ait pu peindre honnêtement dans les deux styles. Mais il ne s'était pas attendu à ce que le lise le nom des artistes et je l'avais surpris en flagrant délit de mensonge. J'étais abasourdie qu'un peintre puisse se substituer à sa propre épouse pour prétendre faussement être l'auteur d'un tableau. Cela ne pouvait pas être une erreur, comme il le prétendait.

Il y a aussi l'appât musical, l'adjectif « méditative », qui me fait remonter à l'automne 1990 juste après mon retour de France.


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