Chapitre 17

Je revenais à pieds de Carnegie Hall sur la 57ème Rue, où j'étais allée me renseigner sur des cours de musique à l'École Française. Un homme était assis sur un tabouret tripode sur le trottoir, et affichait une pancarte qui montrait les lignes de la main dans un style exotique. Je m'étais arrêtée et il m'avait expliqué qu'il avait étudié la chiromancie en Inde pendant plusieurs années. Il m'offrit une session courte à cinq dollars et j'acceptai. Il me dit des choses exactes et cela suffit à me convaincre qu'il était un bon chiromancien. Il dit qu'il se déplaçait à domicile et je fus d'accord pour qu'il me fasse une analyse complète à cinquante dollars un de ces prochains jours.

Il vint donc me voir dans mon studio et j'enregistrai la session. Il me conseilla de faire de la méditation et me proposa des visualisations que je ne trouvai pas intéressantes. Il me parla d'un flot d'énergie vert-foncé montant de ma jambe gauche, un flot d'énergie bleu-foncé montant de ma jambe droite, et les deux flots se mêlant dans mon torse en une couleur marron. Il me parla aussi d'une abondance d'énergie rose mais il n'expliqua jamais le sens de ces couleurs. C'était à moi de le trouver et immédiatement j'eus l'impression que l'énergie rose était l'énergie sexuelle. C'était donc comme s'il m'encourageait à utiliser mon énergie sexuelle, à moi de trouver comment.

Quoi qu'il en soit il insista sur les bienfaits de la méditation. Répondant à mes questions, il dit qu'il ne voyait aucun talent pour la musique ni pour l'écriture sauf, car j'insistai, peut-être pour les paroles de chanson. Ceci me fit douter de la valeur de son analyse. Il dit aussi que je devrais déménager, que ce n'était pas bon pour moi de rester dans ce quartier et dans cet immeuble avec des barreaux aux fenêtres. Il suggéra que j'aille vivre à Amsterdam au Pays Bas si je ne voulais pas vivre trop près de ma famille. Amsterdam est encore un message subliminal. Il faudra que j'y revienne mais quand j'essaie de mettre à plat toutes les références et toutes les coïncidences, il y a des références à l'intérieur des références, des histoires qui s'emboîtent comme dans les Contes des Mille et Une Nuits sauf que c'est moi qui raconte ma propre vie. Une infinité de mirroirs, comme dit le titre du roman de Richard Condon.

Et à la fin de la consultation, le chiromancien m'avait dit que je ferais mieux de ne pas me battre pour obtenir mon héritage!

Maintenant je savais pourquoi Joey m'avait posé toutes ces questions au sujet des animaux sculptés qui garnissaient mon étagère. Entre ce que j'avais dit à Joey et ce que Robleto m'avait dit, le nombre de coïncidances était trop grand pour être fortuit.

Heureusement je ne suis pas grande consommatrice de voyance et je réalise qu'il est très facile d'acheter une diseuse de bonne aventure pour qu'elle dise à son ennemi ce qu'on veut qu'il croie. J'ai refusé les services de nombre d'entre eux et j'ai des raisons de croire que beaucoup d'entre eux sinon tous étaient payés par mes ennemis pour me dissuader de poursuivre mes buts, m'égarer loin de mes points forts et ma destinée d'être humain social, m'entraîner dans des voies sans issue et me décourager d'une façon ou d'une autre.

La première chiromancienne qui m'avait prédit un long voyage était une bohémienne qui offrait ses services aux passants au marché au puces de St Ouen, que j'avais visité avec François peu après son retour en 1979. C'était lui qui avait insisté pour que je me fasse lire les lignes de la main. Cette bohémienne était donc à son service à mon insu et elle avait planté dans mon esprit l'idée de quitter la France et de partir loin, alors que cela ne correspondait pas du tout à mes plans puisque je venais de m'acheter une chaîne hi-fi d'assez bonne qualité et très volumineuse, surtout les enceintes, et que j'avais l'intention, comme je l'avais dit à mon frère, de me mettre sérieusement au piano.

De plus même si elles sont honnêtes, comment peut-on expliquer qu'on fasse dépendre sa propre vie et celle de ses proches des conseils d'un être humain faillible? La grosse dame avec le maquillage outrancier et les ongles sales, vous lui donnez trop de pouvoir. Croyez-vous vraiment qu'elle en sait davantage que vous? Comment peut-on laisser quelqu'un prendre les décisions pour soi? Bien sûr elles ne prennent pas les décisions de façon autoritaire, mais elles vous laissent tirer les conclusions qu'elle veulent, et agir en conséquence, ce qui revient au même. Alors si quelqu'un les paie pour qu'elles vous disent quelque chose, pourquoi refuseraient-elles l'argent si même les flics, les docteurs, les avocats et les juges le prennent?

Un après-midi de décembre alors que je vendais mes bérets sur Prince Street, un homme m'avait approchée pour m'offrir ses services car il tirait les cartes, comme s'il était sûr que j'allais sauter sur l'occasion. Quand je lui avais dit avec un sourire que je n'étais pas intéressée, il avait réagi avec colère et m'avait dit: « Well, fuck you! »

L'été dernier il y avait aussi eu cette femme sur Prince Street qui était venue me parler alors que je vendais mes bérets d'été. Elle m'avait dit qu'elle était psychic, voyante, elle commença à me poser des tas de questions et finalement me demanda si elle pouvait s'installer à côté de moi. Je l'ai envoyée balader. Le lendemain ou surlendemain une femme m'avait demandé si je savais où elle pourrait trouver un psychic. Je lui avais répondu que je connaissais un psychiâtre (psychiatrist) mais pas un psychic.

Il est donc tout à fait possible que ma mère ait essayé de me communiquer des ordres ou m'influencer par le biais d'une voyante, surtout quand on sait qu'elle était elle-même versée dans les arts divinatoires tels que la Kabbale, la numérologie, qu'elle se tenait informée des dernières modes thérapeutiques et des publications de charlatans tel celui qui avait écrit un livre sur l'eau et qui vendait à un prix exorbitant un appareil pour la faire tourbillonner afin de la « vivifier » et lui rendre certaines propriétés miraculeuses qu'elle avait perdues en cheminant dans les canalisations.

Maintenant, dans mon travail de répertorier les événements passés et présents, je dois séparer le messager et le message et indiquer le contexte.

Donc, d'un point de vue global, une voyante (au sens large) est le genre de personne que mes ennemis choisiraient pour me communiquer des messages. D'autres qui ont accepté moyennant finance de me transmettre les messages de ma mère (mon ennemi n°1) étaient des professionnels tels que des avocats, des psychothérapistes et des médecins, d'autres ont été des professeurs, d'autres étaient de soi-disant experts, d'autres encore étaient des hommes ou des femmes à qui j'étais attachée. Bref, des professionnels assermentés ou des personnes à qui je faisais confiance, et dont je prendrais les conseils au sérieux.

Donc ce chiromancien assis sur son petit tabouret sur le trottoir de la 57ème Rue avait été le premier à me parler de méditation. Jusqu'alors je n'avais jamais été attirée par les techniques et disciplines orientales et le mouvement New Age car je n'aimais pas les gens qu'on rencontre dans ces milieux. Il y a trop d'exigence de foi aveugle qui ouvre la porte aux charlatans. Je ne peux m'empêcher de croire que tous ces chefs et ces penseurs au physique attrayant et à la personnalité charismatique sont des experts en manipulation mentale et qu'ils sévissent auprès des gens faibles qui ont besoin d'un chef pour leur dire ce qu'ils doivent faire.

Et puis il y a eu ce vendeur de rue que j'ai rencontré sur Prince Street en novembre dernier.

Je réalise que je n'ai pas relaté tous les événements qui se sont produits depuis que j'ai commencé à tenir ce journal en juin dernier. J'ai filtré certains événements parce qu'au moment où ils se sont produits ils ne semblaient pas avoir de connection avec les crises majeures que je traversais. Mon affaire de bérets n'avait pas autant d'importance que ce qui se passait dans ma famille avec la succession, et le procès contre la Transit Authority, et je n'ai pas raconté le développement de Voilà.

Une autre raison est qu'il y avait quelque chose d'étrange dans ces événements et je les ai rangés dans la case « Petits Mystères » qui est déjà bien garnie et sur lesquels j'ai travaillé subconsciemment sans relâche depuis des années.

J'avais donc omis de les mentionner et soudain, plusieurs mois après, ils émergent de ma mémoire en association avec un nouvel événement dans un contexte qui leur donne du sens et qui révèle qu'ils font partie d'un motif complexe. C'est donc seulement après que la deuxième partie du motif se soit révélée que je peux savoir qu'il existe réellement un motif. Et sachant qu'il a fallu un troisième élément du motif pour que je le comprenne, je vais tenter dorénavent de structurer cette recherche de motif par thème plus que par ordre chronologique, bien que je doive aussi continuer à relater les événements au fur et à mesure qu'ils se produisent.

Mais ayant réalisé que si je reste chez moi personne ne peut m'embêter et que j'ai besoin de temps pour comprendre ce qui m'arrive, la meilleure chose à faire est de rester chez moi et écrire, et rattrapper le passé pour me mettre à jour. La quarantaine est une bonne période pour avoir une vision globale de son propre passé et mettre le présent dans ce contexte, et le seul moyen d'y parvenir est en poursuivant les intérêts que j'avais dans mon enfance, avant que ma psyché ne soit salie et faussée, et en tolérant que les membres de ma famille donnent libre cours à leur haine primitive.

On dirait qu'il y a de nouvelles petites insultes presque quotidiennement, telle que la salle de bains qui reste sans peinture après un travail de plâtre, ou c'est autre chose, et c'est exactement comme à la maison quand j'étais enfant, il y avait toujours quelque chose de déplaisant qui était fait exprès et me gâchait la vie pendant un ou deux jours.

Je pourrais faire la liste de tous les moyens de manipulation auxquels j'ai été soumise depuis l'enfance pour illustrer ma thèse. Après tout, est-ce que ce n'est pas comme cela qu'on mène une investigation? Une fois qu'on a trouvé un motif qui se répète, on peut cesser d'être victime et on peut prédire le futur, plus ou moins, et suffisamment pour limiter la casse et, on peut le souhaiter, renvoyer à l'expéditeur les charges non-explosées de haine et de malice.

Pendant ce mois j'avais essayé de trouver des vendeurs de rue pour mes bérets et j'étais allée à plusieurs endroits de la ville. Cela me donna l'occasion de faire l'expérience et de comprendre un modus operandi que je n'avais pas encore compris.

Un jour à Columbus Circle je vis un homme qui vendait des chapeaux, des écharpes et autres accessoires d'hiver. Il avait une bonne bouille. Je veux dire qu'il avait l'air honnête. Je le regardai tandis qu'il parlait avec un passant et le trouvai sympathique. Je pensai que cela valait la peine d'aller lui parler et je me suis approchée. Je lui demandai d'abord s'il était vétéran. Il me dit oui, alors je lui expliquai que j'étais une créatrice et que je cherchais des vendeurs. Je dis que je ne pouvais obtenir de licence moi-même car je n'étais pas vétéran. Je lui parlai de mes bérets et lui demandai si cela l'intéresserait de les vendre. Il me dit de revenir avec quelques bérets pour les lui montrer.

Je dis que je reviendrais dans l'après-midi. Quand je m'éloignai de son stand, il y avait un homme blanc de haute stature, en costume, qui semblait observer la scène mais je ne regardai pas son visage. Quand je revins plus tard le vendeur était parti. Il est vrai qu'il avait plu mais il y avait d'autres vendeurs qui vendaient des livres et eux n'étaient pas partis. Une réaction normale aurait été de bâcher le stand et d'attendre que la pluie cesse. Je demandai au vendeur d'à côté où était le marchand de chapeaux et il me dit qu'il était parti à cause de la pluie.

Je suis revenue le matin suivant et bien que j'eusse été prête à faire des concessions pour faciliter la vente, il me dit d'emblée que les gens du quartier n'achetaient rien qui coûte plus de quinze dollars. Pourtant c'était un carrefour où plusieurs quartiers se joignaient, et il y avait des gens de tous les milieux sociaux, des hommes d'affaires, des artistes, des employés de bureau, des riches qui ne travaillaient pas, des touristes plus ou moins fortunés. Central Park South qui partait de là était une des rues les plus chères de la ville, avec ses vues imprenables sur le parc. Et sur Broadway, juste au nord, il y avait Lincoln Center et de nombreux commerces qui fournissaient les artistes de la scène: de nombreux marchands de tenues de danse, des studios de danse... J'avais moi-même travaillé dans ce quartier chez l'avocat d'immigration.

Le vendeur était en train d'installer son stand et je remarquai qu'il était d'une longueur inhabituelle, avec trois ou quatre tables alignées. Je lui demandai s'il n'avait pas de problème avec la police au sujet de la longueur excessive de son stand. Il me répondit que si la police lui donnait une assignation en justice il mentirait au juge (et là il insista, il le dit deux fois), il mentirait au juge et lui dirait qu'il n'avait pas excédé la longueur permise. Je compris immédiatement que c'était une référence à ma propre affaire. Était-il en train de me dire que cela n'avait pas d'importance si on mentait à un juge?

Je transportais quelques bérets dans mon sac, cherchant un vendeur de rue qui aimerait les vendre, et je commençai à parler avec cette jeune femme. Elle vendait des chapeaux entre autres choses, mais à des prix beaucoup plus bas que les miens. Nous n'aurions pas pu nous entendre mais nous fimes la causette. Elle faisait brûler de l'encens dont le parfum me plaisait beaucoup. Je voulus en acheter. Elle me dit que c'était un très bon parfum pour la méditation. Et Robleto m'avait parlé de « musica... meditativa » avec ce petit silence entre les deux mots comme s'il cherchait le mot juste, mais en vérité pour mettre l'accent dessus et déclencher une association inconsciente avec les deux instances précédentes où la méditation avait été évoquée en termes positifs. Y avait-il une tentative de manipulation pour me faire croire que la méditation était forcément quelque chose de bon, de positif, et de se servir de mon conditionnement pour me tendre un piège? Je crois que c'est l'une des méthodes que mes ennemis utilisent pour me vaincre. C'est du conditionnement subliminal si on n'en prend pas conscience.

Heureusement que je suis à l'affut des messages subliminaux parce que dernièrement le mot qui ressort souvent est amputer. Joli! Pourquoi penser que c'est le prochain message subliminal? Tout d'abord il y a eu cette conversation avec ma mère, où elle m'a parlé de ma marraine Alice, qui est atteinte d'un cancer du sein. « Ils l'ont amputée d'un sein, » me dit-elle, à quoi j'ai répondu que ce n'était pas le mot qui convenait, parce que l'amputation concerne les membres et rien d'autre. J'ai oublié sa réponse mais maintenant je me demande si elle n'avait pas utilisé ce mot dans le seul but de me mettre cette idée dans la tête.

Puis il y a eu ce livre de la série Pour les Nuls, « More DOS for Dummies » que j'ai acheté en même temps que le programme de sécurité à la librairie B. Dalton, située à 666 Fifth Avenue. L'approche de l'auteur lui permet de donner des examples de longues commandes et il donne des noms fantaisistes à ses dossiers, parmi lesquels "NASTY\DOC" (dégoûtant) ou "ITCH A SCRATCH" et un long chemin "SCAB/MOLE/WART/SCAR/AMPUTATE". Le mot « amputate » ressortait parce qu'il n'appartenait pas à la même catégorie médicale que les autres, qui concernaient tous des affections dermatologiques. Alors je m'en souviens. Alors qu'est-ce qui va venir ensuite? Je peux m'attendre à ce que tôt ou tard quelqu'un va prononcer ce mot et je saurai que cette personne est payée par mes ennemis. Cela va me faire réfléchir et me poser des questions.

Avec le sentiment d'être ligotée, poignardée et étranglée par ma mère, j'ai le loisir de mesurer l'étendue de son sadisme. Parfois je me dis que pour sa défense, tout ce qu'elle pourrait dire serait qu'elle ne voulait pas que je meure, elle voulait seulement que je perde mes deux jambes. Amputée. Si c'était le cas, si j'étais cul-de-jatte, alors elle aurait un contrôle total de moi. Ceci m'amène à penser à cette maladie mentale qu'on appelle le Syndrome de Munchhausen par procuration, où la mère blesse et parfois tue ses enfants pour recevoir l'attention et l'affection dont elles ne peuvent se passer, un syndrôme encore sans nom qu'on pourrait appeler le syndrôme de Boxing Helena en référence à ce roman répugnant que je n'ai pas lu, et qui a failli faire l'objet d'un film avant que l'actrice ne se ravise et rompe le contrat.

Après m'avoir appâtée avec la « musica meditativa » le Centre-Américain m'avait donné une raison de le revoir: il avait proposé de me présenter à des musiciens.

Mardi 22 février: J'appelle l'Aide Judiciaire à Évreux, que j'avais contactée au sujet d'une procédure provisoire concernant mon héritage. La femme me répond sur un ton agacé: « On ne peut pas vous donner d'argent. » Elle dit que la lettre a été postée hier. Elle refuse de me donner son nom.

Jeudi 24: Je prends un abonnement au New York Law Journal. C'est un quotidien que j'avais vu au bureau de plusieurs avocats. J'ai réfléchi que cela me reviendrait moins cher d'apprendre le droit américain par ce moyen, que par des consultations avec des avocats qui ne me donneraient jamais tous les renseignements que je cherchais, et peut-être même, me mentiraient.

Vendredi 25: Je vais à la Criminal Court payer mon amende de 50 dollars. Je compte bien récupérer mes bérets confisqués le même jour. Mais pour cela, je dois montrer un reçu et je n'ai que des chèques sur moi. Comme je quitte le bureau du caissier, un noir me demande comment on récupère sa marchandise. Je lui donne l'adresse et lui dis que j'y vais moi même après avoir payé l'amende. S'il veut attendre que je paie mon amende en liquide, on peut y aller ensemble. Je lui demande quelle marchandise on lui a confisqué. C'était des tapes, des bandes. Je suppose qu'il veut dire des cassettes magnétiques.

— « Tu ne te souviens pas de moi? » me demande-t'il. « On a été arrêtés le même jour et on s'est rencontré au poste de police. » Mais l'homme qui avait été arrêté pour la vente de musique piratée était beaucoup plus âgé. Il avait les cheveux gris et ce type, j'en étais certaine, était quelqu'un d'autre. Il me dit qu'il va aller vivre dans une autre ville pour pouvoir obtenir une license de vendeur de rue. Puis il me demande si je veux un café et je dis non. Il avait l'air de s'attendre à ce que j'accepte et il a l'air déçu.

Je sors pour prendre des espèces à un distributeur, je reviens, je paie mon amende et vais à Police Plaza pour récupérer mes bérets, mais la preuve de paiement ne suffit pas. Il faut aussi présenter une copie du jugement du tribunal. Le type de service me donne une liste de trois papiers qu'on doit obtenir de trois bureaux différents et je reviens à la Criminal Court. Mais le papier qui est en tête de liste n'est pas le premier dont on a besoin et j'attends pour rien au guichet du District Attorney (le Procureur de la République) que l'employé revienne de sa pause-déjeûner. Quelqu'un d'autre me dit que je dois d'abord obtenir un autre papier et je descends et vais au bureau 105 où une queue très longue serpente jusqu'au hall d'entrée. Un seul des cinq guichets est ouvert et je vois tous les fonctionnaires derrière la cloison qui bougent au ralenti et après avoir fait la queue une demie heure tout ce que j'obtiens du guichetier est un papier m'autorisant à obtenir un papier non-officiel concernant le jugement rendu contre moi. Cela veut dire que je dois retourner au tribunal mais tout le monde fait la pause-déjeûner et je devrai revenir à 14 heures. Alors je comprends que je ne pourrai pas récupérer mes bérets le même jour, il faudra que je revienne. Je suis nerveusement épuisée.

Dans la soirée je réalise que le noir qui m'avait dit qu'il allait vivre dans une autre ville était un salaud payé pour me tourmenter parce qu'il m'avait répété ce que j'avais dit à Mary Kay quand nous étions dans la cellule d'attente, et il n'était pas le marchand de cassettes piratées. De plus il m'avait offert un café à brûle pourpoint, faisant référence à un autre salaud qui m'avait aussi offert un café après que j'aie vu mon frère en décembre dernier, alors que j'essayais de vendre mes bérets sur la 7ème Avenue. Donc Mary Kay était elle aussi une salope à la solde de mes ennemis, d'ailleurs je l'avais soupçonnée dès le début.

Samedi 26: Je vais à la librairie B. Dalton à la recherche de livres sur la sécurité des ordinateurs mais n'en vois aucun et vais à Doubleday. Là, deux vendeurs assez âgés attendent près de la caisse. Je demande à l'un d'entre eux s'ils ont des livres sur la sécurité informatique. Il dit que ce n'est pas sa spécialité, que le vendeur est sorti pour l'instant etil me conseille d'aller chez B. Dalton. J'y retourne et trouve le rayon informatique au sous-sol. Je demande à un vendeur s'ils ont des livres sur la sécurité. Il m'envoie parler à un autre vendeur qui me conseille d'acheter un logiciel qui met un mot de passe pour limiter l'accès à n'importe quel programme. Il n'est alors plus nécessaire de mettre un mot de passe pour protéger chaque document. Ce sont les programmes eux-mêmes dont l'accès est protégé par un mot de passe.

J'achète le programme, ainsi que deux autres livres sur l'informatique, y compris un livre richement illustré intitulé « Inside the PC ».

Lundi 28: Je retourne à la librairie pour obtenir la fast-card qui manquait. Le vendeur me dit que je n'en ai pas besoin, c'est très facile. Je l'avais appelé plus tôt, il savait que j'allais venir. Il saisit le même paquet de logiciel qui attendait à la caisse, et ouvrit l'emballage de cellophane avec un petit cutter. Il n'y avait pas de fast-card non plus dans ce paquet. Le vendeur ouvrit le manuel de l'utilisateur à la première page qui montrait un écran montrant le premier menu et me dit: « C'est comme ça, sauf que sur l'écran c'est bleu. » Comme je le regardais d'un air dubitatif, il me dit: « De toute façon, l'enveloppe de la disquette était scellée, non? » Ce qui m'avait alarmée c'était que je ne savais pas à quoi servait cette fameuse fast-card. Je n'avais pas compris que ce n'était qu'une fiche de démarrage rapide qui évitait de lire le manuel avant de mettre en service le logiciel.

À cause de cela je fus plongée dans un marécage de soupçon qui m'englua et me rendit très malheureuse pendant plusieurs jours. Je ruminais:

Quand quelqu'un dit quelque chose de bizarre, quelque chose qui a l'air hors-contexte et qu'on le considère comme de la désinformation, on doit d'abord se demander: « Quelles seraient les conséquences pour moi si cet homme était un ennemi? » Si la réponse est qu'il pourrait vous causer beaucoup de tracas en vous trompant, c'est un indice que l'homme peut être malhonnête. Parce que si à l'inverse son mensonge n'a aucune conséquence fâcheuse, il n'aurait aucun intérêt à vous mentir. Mais si le mensonge peut lui profiter, alors attention!

Par exemple un conseiller financier essaie de vous convaincre de lui confier vos économies avec la promesse d'un rapport avantageux. Si les conséquences d'un mensonge de sa part son catastrophiques pour vous, il est probable qu'il vous ment parce qu'il profiterait de son mensonge. La façon la plus évidente serait de vous voler l'argent que vous lui avez confié. Le problème est que parfois on veut tellement que les choses marchent, qu'on ne tient pas compte des signaux d'alarme, comme moi avec Éric par exemple. Je voulais trop qu'il soit exactement l'homme dont j'avais besoin, un homme gentil qui m'aiderait et me progégerait. On ignore les signaux d'alerte, et on fait confiance aveuglément.

Quand on réalise les conséquences cruelles qui peuvent advenir après qu'on ait abandonné son esprit critique et fait confiance aveugle, alors seulement on trouve la force de renoncer à prendre nos rêves pour la réalité; alors seulement on réalise à quel point il est crucial de ne pas laisser nos émotions prendre le pas sur notre raison et alors seulement devient-on capable de traiter les personnes suspectes comme il se doit. C'est-à-dire, les éviter à tout prix ou si on est coincé avec lui pour le moment, être imperméable. Ne pas exprimer la moindre opinion ni donner la moindre information personnelle. Parler de sujets anodins seulement si on n'a pas la force d'être abrupt et lui dire qu'il ne nous plait pas et qu'il aille au diable.

Ce qu'il faut faire ensuite, c'est répondre à la question: « Si ce type veut me faire du mal, de quelle façon va-t'il s'y prendre? » Vous ne savez peut-être pas. Vous venez de le rencontrer dans un lieu public et vous ne savez rien de lui. Mais tôt ou tard il va vous suggérer de faire quelque chose. Plus tard, juste avant de le faire, vous vous souviendrez que c'était ce type qui vous a donné l'idée, mais vous avez pensé que c'était une bonne idée et vous l'avez adoptée. Une fois que vous pensez que c'est votre idée, vous jouerez le rôle qu'il vous a assigné. Vous agirez avec détermination sans vous douter que vous allez tomber dans le piège qu'il vous a tendu.

Vous saurez que vous êtes tombée dans un piège quand, d'un jour à l'autre vous vous trouverez dans une situation difficile qui prend la priorité sur tout le reste de votre vie. Le rythme de votre vie est perturbé par ce nouvel incident et vous mettez tout en attente pour gérer la nouvelle situation. Un sentiment de désespoir peut vous envahir quand vous réalisez à quel point votre nouvelle situation est difficile, et à quel point votre vie d'avant semble hors de portée. Qu'est-ce que ça va coûter et combien de temps cela prendra-t'il pour vous sortir de cette situation et reprendre le cours normal de votre vie?

Invariablement, la réponse est « Beaucoup et très longtemps. » Beaucoup d'argent, ou d'énergie, et un temps considérable. Vnous saurez à cette réponse que vous êtes tombé dans un piège.

J'étais devenue capable de percevoir le petit détail insensé qui s'introduisait dans chaque discours que me tenaient les salauds qui avaient un plan secret à mon égard. Comme Éric par exemple lorsqu'il avait évoqué les gens assis en face de nous alors qu'il n'y avait personne. Une fois alertée à ce motif, je réalisai que si je donnais à mon interlocuteur le bénéfice du doute, essayant de me justifier au moyen d'une logique tordue ce qu'il venait de me dire, il s'ensuivrait immanquablement un jeu de dupes qui se terminerait mal pour moi. Alors je gardai en mémoire le commentaire bizarre du vendeur et restai alerte à la possibilité qu'il pouvait y avoir un piège tendu pour moi. Je savais que les vendeurs de logiciels avaient une machine à emballer sous vide dans l'arrière boutique et qu'ils pouvaient ré-emballer n'importe quoi. Peut-être que samedi dernier le vendeur savait que je venais, et m'avait donné le logiciel qui était spécialement étudié à mon intention. D'abord, le fait qu'il manquait la fiche de démarrage rapide indiquait peut-être que l'emballage avait été ouvert, alors rien ne prouvait que personne n'avait introduit un virus dans le logiciel.

Et si j'installais le logiciel qui agissait comme une porte blindée avec un mot de passe, pour avoir accès non seulement à mon programme de traitement de texte mais encore, au système d'exploitation lui-même, mon DOS? Et si, une fois installé, le nouveau logiciel agissait à l'intérieur du dossier CONFIG.SYS et m'empêchait d'accéder à ces deux programmes, et il m'était impossible de le désinstaller? Ce serait catastrophique. Et s'il y avait un virus dans le logiciel à moins que... oui, ce devait être ça: des mots de passe avaient déjà été enregistrés avant que j'achète le logiciel et je ne les connaissais pas. Alors j'essaierais de désinstaller mais je ne pourrais plus avoir accès au contenu de mon ordinateur. Alors je n'aurais plus qu'à mettre mon ordi à la poubelle, ou alors je devrais faire appel à un professionnel pour le remettre en état, un professionnel qui, évidemment, serait retourné contre moi dès que je l'aurais contacté et qui, au lieu de m'aider, ne ferait qu'empirer les choses tout en me facturant des honoraires salés, et me tourmenterait sadiquement.

Alors je serais coincée dans un combat où plus je me battrais, plus je perdrais. Comme avec mes avocats et ma famille. Je pourrais toujours attaquer en justice le fabricant du logiciel ou le vendeur, cela ne me rendrait pas mon ordinateur. Et s'il y avait un mensonge, c'était exactement le but de l'opération: de m'attirer dans un nouveau cauchemar, cette fois à grande échelle, où je me consumerais à essayer en vain de regagner accès au contenu de mon ordinateur. Peut-être que ce nouveau problème horrible serait la goutte qui fait déborder le vase ... Alors même après avoir lu une deuxième fois le manuel d'utilisation, et mieux compris le fonctionnement, je n'ai pas installé le logiciel de sécurité.


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