Chapitre 18

Je réalise que pour éviter d'être manipulé, on doit avant tout ne pas se bercer d'illusions. On doit se connaître suffisamment pour savoir quels sont nos points sensibles, ce que les Américains appellent nos hot buttons. Si par exemple on est sensible à la honte, alors on aura des réactions d'évitement à la honte qui nous pousseront à faire des erreurs. A-t'on besoin de l'approbation d'autrui? Alors nos tentatives de satisfaire ce besoin nous feront faire des erreurs. Est-on sensible au sentiment de culpabilité, à la flatterie? Est-on vaniteux? Prend-on des drogues? Manque-t'on de modération et de discernement en matière de nourriture, de sexe ou d'argent? Toutes ces faiblesses peuvent être exploitée par un manipulateur pour nous faire faire quelque chose qu'on regrettera.

Pour ma part je n'avais pas le contrôle de ma vie quand j'avais tous ces hot buttons: un besoin désespéré d'être aimée. Je cherchais un sage qui m'apprendrait à vivre, un père ou une mère de substitution, un homme qui m'aimerait pour de bon. Je voulais croire que les gens à qui je faisais confiance en étaient dignes parce que je ne pouvais pas vivre s'il en était autrement. J'avais quelques mauvais habitudes telles que prendre de la cocaïne, fumer de l'herbe et du tabac, boire de l'alcool, parce qu'au fond de moi ces pratiques me posaient comme adulte et je voulais le faire admettre à mes parents qui persistaient à me traiter comme une fillette. Il était donc facile de me manipuler avec ces substances: il suffisait de m'infantiliser. C'est pour cette raison que je me suis débarrassée de ces vices.

Je suis aussi revenue en arrière pour désactiver ces hot buttons et en faire des dead buttons. Je ne pourrais y parvenir qu'en prenant conscience de mes faiblesses d'une façon clinique, dénuée de jugement. Mais ayant accompli cette tâche ardue, je me rendis compte que j'étais manipulée aussi au travers de mes intérêts personnels. Ainsi il suffisait que quelqu'un dise qu'il était intéressé par quelque chose qui m'intéressait moi aussi, pour que j'éprouve de la sympathie pour cette personne et élimine systématiquement la possibilité que cette personne puisse être malveillante à mon égard.

Alors je fis l'inventaire de mes intérêts et je pus compendre comment certaines personnes qui m'avaient déçue étaient parvenues à ce que j'aie de l'amitié pour elles. Si elles avaient de mauvaises intentions à mon égard, il fallait évidemment qu'elles sachent quels étaient mes intérêts mais comme elles agissaient pour le compte de ma mère cela ne posait aucun problème. Qui mieux qu'une mère connait les sujets d'intérêt de son enfant? Ainsi ma mère se servait de cette information privilégiée pour me nuire. Autant que je sache elle avait utilisé mon intérêt pour la cuisine, la géologie, la science, la musique, la poésie, la peinture, et mon intérêt malsain pour les mauvais garçons, pour me faire éprouver de la sympathie envers des gens qui me voulaient du mal.

- cuisine: Jorge Maguina, Carl Seltzer, Jon Burr, Jessie Spranklin, Michel Jeulin;
- géologie: Jorge Maguina, Alix;
- science: Mon beau-frère Théo;
- poésie: le Portuguais quand nous étions allés en vacances en famille à Nazaré en 1967, Bernard Sallant, l'homosexuel qui m'avait séduite puis avait conspiré pour mon abduction et viol en 1972; Peter Stark à Paris en 1975, qui m'avait séduite puis traitée avec froideur; Martin Lamosney quand j'habitais à l'hôtel Belleclaire.
- musique: Jon Burr, mon prof de guitare Pat Fleming puis John Campo ainsi que le bassiste Calvin Jones.
- peinture: ce salaud juif aux dents tordues qui vivait ici l'an dernier et avait essayé de me faire monter dans sa chambre pour voir ses tableaux; l'autre, plus jeune, qui vivait aussi ici et avait essayé de coucher avec moi, et plus récemment, le Panamanien Robleto qui venait d'arriver ici.
- mauvais garçons: certains hommes déclaraient un intérêt en un sujet quelconque et me faisaient savoir incidemment qu'ils avaient fait de la prison: Michel Jeulin (cuisine), Danny, l'homme SDF qui m'avait abordée quand j'étais allée jouer de la guitare à l'entrée de Central Park l'été dernier. Il m'avait dit qu'il avait fait 21 ans de prison pour meurtre et qu'il jouait du saxophone. Le salaud juif (peintre) m'avait dit qu'il était en sursis pour je ne sais plus quelle infraction. Bonarti, quand nous avions dîné ensemble la première fois, m'avait dit qu'il était un « bad boy » Ainsi je n'aurais pas à me plaindre s'il m'arrivait des bricoles avec eux car ils m'avaient prévenue.

Je sais que je ne suis pas la seule femme attirée par les mauvais garçons. En fait, je ne le suis plus, Dieu merci. Je me demande ce que c'est qui attire les femmes vers ces types. Je sais que pour ma part chaque fois qu'un homme me disait qu'il avait des ennuis avec la Justice, j'avais une brève réaction physique au niveau du plexus que je ne pouvais identifier jusqu'à aujourd'hui. Maintenant je sais que c'était un flash de familiarité, parce que je reconnaissais une situation familière que j'avais vécue au sein de ma famille, et par l'effet d'un réflexe conditionné cela évoquait des sentiments chaleureux en moi. Mon père n'avait-il pas dit qu'il était un gangster? Mais sur le coup je ne l'avais pas cru, j'avais cru à une fanfaronnade.

Heureusement pour moi je ne suis pas tombée amoureuse de tous ces types. Certains d'entre eux étaient vraiment trop sinistres pour moi. J'avais suffisamment d'estime de soi pour ne pas dépasser le stade de la conversation polie avec eux. Mais pour ce qui est des autres, ils m'ont fait beaucoup de mal. Et si je voulais arrêter les dégâts, il fallait que j'identifie la cause exacte de mon attirance pour ces types-là.

Il s'avère que je devrais être spécialement méfiante des artistes en tous genres. C'est parmi les gens qui exercent sur moi l'attraction la plus forte que se trouvent les ennemis les plus dangereux. Je crois qu'on a tendence à porter hâtivement un jugement positif sur quelqu'un quand l'alternative nous met mal à l'aise. Personnellement j'avais misé gros sur le fait que tout le monde était gentil et correct. Je ne pouvais pas concevoir, a fortiori survivre, quand il fallait envisager la possibilité qu'on me trompait. Pourquoi? Parce que tant que je croyais que tout le monde était gentil et honnête, ma mère restait au-dessus de tout soupçon. J'avais un gros investissement sentimental dans cette croyance parce que je n'avais pas la maturité nécessaire pour accepter qu'elle ne le fût point. Les implications du fait qu'elle soit malhonnête et menteuse étaient terrifiantes.

J'ai remarqué qu'au cours du mois dernier mon ordinateur s'est éteint soudainement puis a redémarré quelques minutes plus part. L'écran s'illuminait et des lignes obliques apparaissaient avant que l'écran devienne vide. Tout n'était pas éteint mais l'écran et la CPU l'étaient. Seules la petite lumière verte de l'écran et celles du régulateur de tension me disaient que la coupure de courant venait de l'intérieur, parce que si tout avait été éteint, j'aurais pensé que la panne venait de la prise de courant. Une autre explication possible était que le temps était la cause de cette panne. Il faisait très froid à cette période et les gens consommaient beaucoup de courant. Dans ce cas cela voulait dire que le régulateur de tension ne servait à rien. J'avais aussi remarqué qu'à la même période la lumière de ma chambre fluctuait.

Peut-être y avait-il des pics et des vallées, et mon ordinateur disjonctait par sécurité malgré la présence du régulateur de tension. J'ai branché la fiche maîtresse sur une autre prise mais cela n'a servi à rien. Mais apparemment le problème a disparu quand le temps est devenu très froid.

Mardi 1er mars 1994: Je reçois mon premier numéro du New York Law Journal. Bonarti reçoit un exemplaire de la plainte pour harcèlement sexuel que j'ai déposée contre lui au département des Droits de l'Homme. Il dit qu'il niera tout.

Jeudi 3 mars: J'apelle l'Aide Judiciaire à Évreux pour savoir où en est ma demande. Mr Meykuchel me dit que je ne peux pas y prétendre car je suis trop riche. Il se réfère à deux reprises à l'Article 6 des régulations de l'Aide Judiciaire. Il dit que cette aide est pour les pauvres, les femmes violées... Il parle de ma facture de téléphone et s'attarde au bout du fil, me faisant perdre du temps et de l'argent.

Vendredi 4 mars: Jose (le « superintendent ») bouche des trous qu'il avait faits dans la salle de bains avant Noël pour chercher l'origine d'une fuite. D'horribles odeurs sortaient de ces trous. Il remplace les rideaux de douche opaques par des rideaux transparents et maintenant on voit tout le travail de rebouchage sur le mur.

Mercredi 9: Je reçois une lettre recommandée avec AR de l'Aide Judiciaire. Le Law Journal n'est pas au courrier.

Jeudi 10 mars: Reçois une copie de la lettre recommandée de l'Aide Judiciaire. Les deux sont datées du 21 février et postées le 3 mars. Je rencontre le peintre panamanien Robleto à l'extérieur de l'immeuble. Il a pris une chambre ici. Je joue une nouvelle chanson: Wrap your troubles in dreams et je répète Besame mucho.

Vendredi 11 mars: Le Law Journal n'est pas au courrier. Je joue de la guitare. Je dois me concentrer sur le but de faire une cassette de démo quoi qu'il arrive. Ma voix et la guitare sont presque parfaitement mélangées. Ma prononciation des consonnes finales est meilleure, ma respiration aussi.

Samedi 19 mars: Aujourd'hui est le jour où ma fratrie et ma mère se réunissent à la maison d'Émalleville. J'ai déjà dit à ma mère que je n'irai pas. Maintenant je suis parfaitement consciente que la seule pensée d'être avec ma famille provoque instantanément une réaction physique. Je la sens dans mon plexus solaire et elle se diffuse vers la périphérie. Je sens ma poitrine s'affaisser de sorte que la partie inférieure de mes poumons est coupée de l'échange d'air et je sens ma mâchoire inférieure se rétracter et ma gorge se contracter. Tout cela est très mauvais pour le chant.

À mesure que je devenais consciente de mes réactions physiques à la seule pensée de me retrouver en famille, mon développement affectif et ma force acquise m'ont permis de reconnaître pleinement l'intensité de ma peur et c'est en analysant ma peur qu'une par une, les instances de maltraitance physique, mentale et affective me sont revenues en mémoire et j'ai pu seulement à cet instant comprendre leur signification entière, leur impact dévastateur.

Au même moment, des événements autour de moi au présent confirmèrent mes conclusions. Personne dans ma famille n'avait changé. Ils continuaient de me harceler et de me maltraiter, seulement maintenant ils le faisaient par personne interposée dans des formes qui s'adaptaient aux circonstances. Maintenant le partage des biens de la succession de mon père fournissait le théâtre idéal pour de nouveaux raffinements de cruauté.

Ils m'avaient manipulée et avaient réussi dans une certaine mesure à atteindre leur objectif. Quand j'ai réalisé que ce que ma mère me faisait était de l'extorsion, j'ai dit Assez! J'étais enfin parvenue à donner un nom à ce qu'elle me faisait. D'abord j'avais identifié la peur pour ma sécurité physique, et maintenant j'étais confrontée aux particularités de l'extorsion. Il m'avait fallu trois ans pour pouvoir identifier cette douleur particulière. C'était une douleur qui vous tordait les tripes. C'est vraiment le noeud essentiel de soi-même qui est atteint, cette structure sur laquelle repose notre vie entière, composée de nos croyances les plus fondamentales.

J'avais toujours assumé que mes parents me donneraient ce dont j'avais besoin. Cela semblait équitable car après tout ils m'avaient donné la vie et ils avaient tout le pouvoir. J'avais cru qu'ils seraient justes et n'abuseraient pas de leur pouvoir, et c'est tout l'opposé qui s'est passé. Quand on réalise que nos croyances fondamentales sont erronées, on se dit: « Je m'étais donc trompée! Je croyais une chose et ce qui s'est passé est à l'opposé de ce à quoi je m'attendais, et cela prouve que j'avais tort de croire cela. Je ne pensais pas que ma propre mère me ferait de l'extorsion mais c'est pourtant bien ce qu'elle fait! Donc j'ai tort. »

Évidemment avant que je comprenne que ce qu'elle faisait était interdit par la loi, je pensais que le tort ou du moins l'erreur était de mon côté et cela me faisait honte car je croyais avoir une certaine valeur et par leurs actions mes parents me prouvaient que je m'étais surévaluée. Pour calmer la brûlure de la honte, je me soumettais.

Cette blessure est si profonde qu'elle vous fait entrevoir la profondeur de la psyche humaine, et vous en avez le vertige tandis que vous vous cramponnez aux bords qui s'effrittent et essayez de ne pas tomber dans l'abîme.

Et tout ceci se passe à l'intérieur de vous, quand vous regardez le monde qui vous entoure rien n'a changé. Les gens vaquent à leurs occupations comme si de rien n'était et vous vous sentez très seul. Jamais vous n'auriez pensé qu'un échange de mots au téléphone ou par écrit, quelque chose que personne ne peut voir, pourrait provoquer une telle douleur. Il n'y a pas de lame sanglante et pourtant dans votre âme c'est le carnage. Vous regardez autour et tout est normal. La pièce est dans son ordre habituel. Aucun meuble n'est renversé, rien n'est cassé mais quelque part en vous il y a ce sentiment que tout est sens dessus dessous, tout est dévasté et vous pensez que vous perdez la raison car tout se passe dans votre tête.

L'extorsion par un étranger c'est déjà affreux, mais quand c'est votre propre mère qui vous le fait, c'est deux sortes de torture d'un seul coup. Quand vous savez qu'elle jouit de chaque instant où elle vous inflige cette peine, vous êtes à l'agonie. Je me suis jurée que je ne lui parlerais plus jamais à moins d'enregistrer la conversation.

Heureusement j'avais pris mes distances affectivement mais tout de même, il me restait quelque espoir qu'elle ferait preuve de décence. Mais quand j'ai réalisé qu'elle utilisait tout son pouvoir pour me détruire j'ai été forcée de conclure qu'elle est complètement dépravée moralement. Quand le graphologue m'avait dit que rien ne l'arrêterait pour parvenir à ses fins, il fallait le prendre au pied de la lettre.

En fait elle avait essayé de me pousser au suicide depuis plus de vingt ans. Le premier homme —un de ses agents— avec qui je vécus en ménage à l'âge de vingt ans jouait sans cesse les Kindertotenlieder de Gustav Mahler. Oh! Comme elle était inconsolable cette mère dont les enfants étaient morts! Peut-être que si je mourais moi aussi ma mère me pleurerait comme cela! Toutes les violences physiques et morales et les viols qu'elle avait fait commettre contre moi avaient pour but de me pousser au suicide. Je savais qu'elle voulait ma mort. À plusieurs reprises dans le passé récent je m'étais trouvée dans des situations tellement desespérées que seul le suicide offrait une solution. Mais jusqu'à décembre 1993 je n'étais pas prête à mettre en ordre tous ces éléments car il me manquait la pièce maîtresse du puzzle: le souvenir que mon accident était une tentatie d'assassinat.

Quand ma mère essaya une fois de plus d'extorquer ma signature, me causant cette douleur psychique insupportable, c'est la grandeur du Mal qui était le trait commun entre son comportement présent et la tentative d'assassinat. Si elle était capable de me torturer au téléphone, ça devait être elle qui avait organisé mon « accident ».

De plus le mobile était évident, tellement évident que je n'y avais pas pensé pendant trois ans. L'argent. Mais l'argent n'était pas le seul motif. Ma mère savait que je n'étais plus aveuglément en quête de son approbation comme je l'avais été pendant mes trente premières années. Elle savait que j'étais consciente du mal qu'elle m'avait fait. Elle savait que je ne la considérais plus comme un modèle parce qu'elle avait infiltré tous mes contacts, y compris la psycho-thérapiste que j'avais vue pendant deux mois. Donc un autre motif de me supprimer est le fait que je suis un témoin.

Si mes frères et soeurs croient qu'oeuvrer pour ma destruction est la chose à faire, je ne suis pour ma part pas convaincue que me suicider serait une bonne idée, mais je sais que mon décès les soulagerait énormément. Je préfère encore la misère qu'ils m'infligent tant que mon intégrité mentale, psychologique et éthique n'est pas compromise. Je crois que mes frères et soeurs ont fait un choix de dupes. Ce qui leur appartient de droit, ils ont dû conspirer, voler, mentir et tuer pour l'obtenir. Parfois je me demande comment cela va pour eux. Comment les jeux d'influence qui régissent les relations familiales influencent leur bonheur. Ils peuvent avoir les guirlandes du bonheur: les voitures, les maisons, le confort, ils peuvent avoir les rituels rassurants des réunions de famille, même s'ils se transforment en réunions de malfaiteurs. Ils peuvent avoir de l'argent pour satisfaire leurs passions mais je ne voudrais rien de tout cela si le prix à payer est la perte de mon intégrité.

Ils et elles essaient certainement de justifier non seulement l'assassinat de leur propre soeur, mais aussi le fait d'unir leurs forces tous les six avec ma mère (sans compter les personnes extérieures à la famille) contre une femme seule et sans défense. Quelles contorsions mentales, quels mensonges abominables doivent-ils ingurgiter pour se persuader que ce qu'ils font est juste? Que se racontent-ils pour ressentir la haine nécessaire à la commission de ces crimes? Quels mensonges horribles à mon sujet notre mère leur a-t'elle racontés? Et peuvent-ils seulement y croire? Ou savent-ils dans leur for intérieur que, n'ayant pas entendu ma version des faits, et en l'absence de preuve, ils ne peuvent pas accepter comme des faits avérés ce que ma mère leur raconte à mon sujet?

C'est un aspect important de la violence de ma mère, le fait de forcer ses enfants à se tromper, parce qu'ils ne peuvent envisager l'alternative. Une fois qu'on s'est persuadé d'un mensonge, on n'est plus comme avant même si cela ne se voit pas sur le visage.

Je crois que tout comme moi ils ne souhaitent pas considérer l'alternative: que notre mère est une menteuse, une personne complètement fausse, et que derrière les bonnes intentions qu'elle professe, elle est une très mauvaise femme. Si leur illusion s'efface et notre mère leur apparait alors pour ce qu'elle est vraiment, alors l'édifice entier de leur vie s'écroule.

Le problème, quand on s'aperçoit que l'édifice qu'on a construit a un défaut structurel, on est naturellement peu enclin à accepter le fait que tout ce qu'on y a mis était pour rien. On veut que ça fonctionne tout de même et on se ment à soi-même en se disant qu'on peut remédier au défaut, parce qu'on veut conserver ce qu'on a déjà bâti.

Quand j'ai pris conscience de ce défaut structurel en moi-même, c'était l'année avant que je quitte la France. J'ai pris conscience que ce que je prenais pour acquis n'était en fait pas du tout certain. Je regardais les gens autour de moi qui n'étaient pas accablés comme moi par le poids de leur conscience d'être bidon. Je savais que si je continuais à ajouter des pierres à l'édifice alors que je savais que les fondations étaient instables, il viendrait un moment où le défaut serait apparent et le problème serait pire qu'au moment où je m'en étais aperçue. J'aurais passé toutes ces années et il y aurait moins de temps pour remédier au problème. Peut-être que j'aurais rencontré le succès et je penserais avoir dompté le sort, mais le sort prendrait sa revanche de mon orgueil et me frapperait au moment le plus mal choisi, et alors je perdrais complètement le contrôle de ma vie.

Ma survie serait entre les mains de quelqu'un qui finirait par me trahir et me précipiterait dans l'abîme. Ce que je voulais, moi, c'était au contraire d'avoir le contrôle de moi-même. Rien d'autre ne pouvait me donner confiance en moi. Ma vie était complètement hors de mon contrôle et si je voulais continuer à vivre, il fallait que je devienne ma propre maîtresse. Voilà quelles étaient mes réflexions un an avant mon départ en Amérique.

Quand au lieu de l'indépendence on choisit la soumission, notre sentiment de dépendence est renforcé par l'addiction aux substances endocrines que cette émotion secrète dans notre sang. En poussant le raisonnement, on pourrait dire que notre comportement est déterminé par le désir d'éprouver cette euphorie spéciale qu'une émotion particulière suscite. Ainsi inconsciemment les gens recherchent les situations qui leur feront éprouver l'euphorie qu'ils ont déjà connue dans des circonstances semblables, et à laquelle ils sont dépendants comme à une drogue.

Peut-être ma mère, en essayant de me détruire, essaie-t'elle de nier son propre sentiment d'impuissance. En marchant sur Broadway récemment, je me disais que la destinée des hommes est de tuer le dragon qui leur a été assigné, qu'il n'y avait pas d'échappatoire. Si on achetait la tranquilité auprès du dragon au lieu de le tuer, il nous laisserait tranquille pendant un moment et juste quand on arriverait au but il nous cueillerait d'un seul geste et nous avalerait. Et la situation qu'on avait tenté d'éviter toute sa vie serait le résultat final de nos décisions erronées. Ma propre mère, qui veut me garder sous contrôle au point de me faire surveiller constamment et me refuser toute vie privée, pourrait finir ses jours sous surveillance stricte à son tour.

Est-ce que je témoignerais contre elle si cela devait l'envoyer en prison? Je crois que oui. Dans mes tripes je sais qu'elle est dangereuse pour ma survie et si personne ne l'en empêche elle continuera d'oeuvrer à ma destruction et elle y mettra toutes ses ressources en argent et en effort humain, et cela veut dire beaucoup des deux. Mais c'est seulement la moitié de l'équation. L'autre moitié est que tandis qu'elle met à sa dispostion l'argent et les hommes, elle me prive des mêmes ressources. Elle me met dans un état d'impuissance qui est non seulement douloureux sur le plan matériel mais est également une humiliation profonde, car je suis empêchée de subvenir à mes propres besoins.

En infiltrant ma vie professionnelle et en la sabotant, elle porte atteinte à mes droits les plus fondamentaux et me prive de dignité. Une des raisons est qu'elle le fait pour me contraindre à mendier ma survie auprès d'elle; c'est aussi pour me faire croire que personne ne m'aime parce que je ne suis pas aimable et qu'elle seule, parce qu'elle est ma mère et que c'est son devoir, est capable de m'aimer.

Elle se sent menacée du simple fait que je sois en vie. Je suis tout ce qu'elle n'est pas. Je m'identifiais à son seul côté positif, la musique dont je la croyais éprise. Contrairement à elle je ne m'étais pas mariée et avais renoncé à une carrière, et elle se sent humiliée que je n'aie pas suivi le même chemin qu'elle parce qu'elle le sent comme un reproche. Mais ma mère n'était pas la seule femme pour laquelle j'avais de l'admiration. Il y avait eu des chercheuses de la Science comme Marie Curie, des romancières, des peintres et d'autres femmes qui faisaient partie de notre culture française, et si ces femmes étaient acceptées et reconnues par notre culture, pour quelle raison me serait-il interdit d'essayer au moins, d'atteindre la grandeur?

Je ne pouvais pas continuer à vivre sachant ce que je savais et ne rien faire. J'essayais d'imaginer ce qui se passerait si je continuais sans rien faire. Je ne pouvais pas me représenter quelles seraient les conséquences plus tard, quand je serais une vieille femme, mais je savais que rien de bon ne pourrait advenir si je ne défaisais pas pierre par pierre la construction bancale et ne recommençais pas depuis le début. Alors je sais ce que mes frères et soeurs doivent ressentir, à continuer à vivre tout en sachant que leur raisonnement de départ est faux. Parce qu'il y a une partie d'eux mêmes qu'ils ne peuvent tromper, ils doivent constamment travailler à faire taire la voix de la vérité qui leur dit qu'ils ont tort, et l'effort doit consommer une part de leur énergie.

J'avais été choquée par la déclaration de François, lors de son dernier passage, qu'on pouvait faire ce qu'on voulait du moment qu'on ne se faisait pas attraper. Comment un être intelligent pouvait-il abandonner son sort à une condition aussi aléatoire? Après tout, il arrivait des événements imprévus sur lesquels on n'avait aucun contrôle. Agir selon cette règle de vie me semble irrationnel quand la seule alternative, l'indépendence, laisse beaucoup moins de prise au destin.

Pour atteindre l'indépendence on doit avant tout réaliser que cela ne prend pas davantage de travail que de manipuler les gens pour atteindre les mêmes objectifs. Et comme le proverbe chinois au sujet d'apprendre à pêcher à un homme affamé, une fois qu'on sait comment faire on pouvait recommencer autant que nécessaire, alors que la manipulation n'offrait aucune garantie de succès à cent pour cent. Il fallait vendre l'idée à chaque fois, il y avait toujours le facteur humain impondérable.

Pour ma part, un succès d'indépendence est le fait que je suis devenue autonome en matière de musique et je me donne des accolades pour ma capacité à m'accompagner à la guitare quand je chante. Si je n'avais pas appris je serais à la mercie d'un accompagnateur avec qui je devrais prendre rendez-vous, expliquer ma vision des choses, et me demander constamment s'il était ami ou ennemi. Il y aurait l'aspect sexuel. Serait-il célibataire ou marié? S'il était marié, son épouse ne serait-elle pas troublée et ne serait-elle pas hostile envers moi?

Je pouvais faire meilleur usage de mes finances et de mon temps en apprenant à jouer de la guitare pour moi-même. Alors, tout le temps gagné et l'argent économisé, je pouvais les employer à pratiquer l'instrument et à faire moi-même ce que mes instincts musicaux me dictaient sans avoir à rien mettre en mots pour m'expliquer, et ainsi créer une ressource qui s'accumulait au lieu de dissiper mon argent à tenter d'acheter la loyauté et la fidélité d'un pianiste ou d'un guitariste.

Mais une chose que le graphologue avait dit me donnait espoir. Il avait dit que ma mère ne laisserait rien l'arrêter si elle pensait que personne ne trouverait. Je l'avais interrompu: « Bien sûr! Cela va sans dire! » Il m'avait corrigée en disant « Non, il y a des gens à qui c'est égal qu'on sache qu'ils ont fait quelque chose, mais votre mère ne le fera que si elle est certaine que personne ne saura que c'est elle qui l'a fait. » Si ma mère savait que je savais qu'elle était l'auteur de mon malheur, elle ne pourrait pas continuer à me nuire!

Maintenant ils savent que j'ai compris qu'ils ont « mis un contrat » sur ma tête. Maintenant j'en sais trop. Que vont-ils faire? Vont-ils essayer à nouveau de me refroidir?

Quand j'ai réalisé que ma mère avait acheté et retourné contre moi tous mes avocats, j'ai compris que pour acheter l'impunité elle ne me ferait cadeau d'aucune souffrance. J'ai alors compris qu'elle n'était pas motivée seulement par sa haine de moi mais encore par le besoin de camoufler son crime. Les deux mobiles s'entretiennent mutuellement comme un serpent qui se mange la queue: il fallait qu'elle commette de plus en plus de crimes pour camoufler les précédents.

Si je mourais et disparaissais personne du monde extérieur ne s'en apercevrait. Je coulerais comme un caillou, sans faire de remous. Si je ne me battais pas. Du fond de mon impuissance je me demandais parfois si je n'avais pas nommé un chapitre prématurément en lui donnant pour titre: « The Turn-around ». C'est une expression à plusieurs sens. Elle pouvait vouloir dire faire demi-tour et revenir sur ses pas, ou au sens figuré exprimer un renversement des forces, et en musique de jazz elle indiquait une modulation, quand à la fin d'un couplet il y a quelques accords qui font passer la mélodie au refrain dans une autre gamme, ou l'inverse. J'avais voulu ce renversement des forces pour pouvoir prendre le dessus, mais les circonstances ne me donnaient pas raison. La situation semblait en fait s'être déteriorée depuis. Mais j'avais eu raison d'attaquer le serrurier en justice et déposer plainte contre mon propriétaire à la Commission des Droits de l'Homme parce que si je venais à disparaître dans ces circonstances suspectes, il y aurait des traces. Il y avait déjà des traces écrites d'un motif, avec la succession, et des traces écrites de l'attentat avec mon procès contre la Transit Authority, même s'il était traité comme un accident, et s'il m'arrivait des bricoles, ma plainte pour harcèlement et violation de domicile contre mon propriétaire le rendrait suspect.

L'autonomie et la création d'une piste de papiers sont les seuls moyens à ma disposition pour me battre. Plus je rends l'affaire publique, plus il sera difficile pour mes ennemis de me faire du mal. Tant que je souffrais en silence ils pouvaient agir en toute impunité mais si je commence à faire un scandale ils seront forcés d'arrêter.

Vendredi 25 mars: J'ai finalement trouvé la cause de la panne d'ordinateur: c'était le câble d'alimentation derrière l'unité centrale qui avait du jeu. C'était la faute au chat! Depuis un moment elle faisait la sieste au soleil dans la niche de la fenêtre et pour y accéder elle devait passer dans l'espace étroit entre le mur et l'ordinateur. Elle avait dû se serrer de nombreuses fois contre l'appareil et à force le câble s'était à moitié débranché. Je suis soulagée. Là au moins, il n'y a pas de manigance.


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