Chapitre 19

BNNY2-19

Alors je reste chez moi la plupart du temps mais je considère les nombreux avantages. D'abord il y a la belle lumière qui illumine mon studio quand le soleil se reflète dans les fenêtres en face de chez moi vers 8H30, et de nouveau à 15H30 il se reflète dans d'autres fenêtres et vers 15 heures le soleil est visible de ma fenêtre. Même si le logement est laid, la lumière est très belle. Et puis je pense aux personnes qui ont un travail mais qui n'ont aucune certitude de le garder. Ils détestent le bureau mais s'ils sont licensiés c'est encore pire. Je suis heureuse de ne pas être de ce nombre. Je suis heureuse de ne pas devoir prendre le métro tous les jours matin et soir. Je suis heureuse de ne pas être une mère célibataire même si j'aime les enfants. J'ai toujours su que faire venir des enfants dans cette famille serait une mauvaise idée. Je suis heureuse de ne pas avoir d'homme dans ma vie. Je ne pense pas qu'un homme pourrait se faire une idée de la souffrance que j'ai endurée et continue à endurer. Il pourrait seulement être comme une planète éloignée, et j'essaierais de le rejoindre, de m'adapter à lui pour gagner son amour, mettre en jeu ma paix farouche et solitaire.

Quand j'ai reçu l'argent j'ai décidé qu'au lieu de le dépenser avec des avocats, détectives privés etc. —et alors il aurait disparu très vite— je le dépenserais seulement pour mes dépenses courantes et consacrerais tout mon temps à écrire et jouer de la musique, en vivant aussi économiquement que possible, en cuisinant mes propres repas etc.

J'ai atteint un stade où je suis presque entièrement en paix avec moi-même et si je mourais aujourd'hui j'aurais au moins réussi cela. J'ai toujours des compulsions de m'attaquer physiquement mais grâce à mes prises de conscience j'arrive à mieux les contrôler. Je pense à comment ma mère m'a appris à traiter mon corps. Avec hostilité et mépris, et comme mon visage est le plus exposé à mes attaques, c'est sur lui que j'ai déchaîné ma colère et ma violence qui n'avaient d'autre exutoire. Puisque tous les exutoires acceptables et sains sont condamnés dans ma famille (le sport, la danse, le vélo etc.), il ne me restait que mon propre corps. Mais maintenant que je réalise que mon corps est innocent, je vois de moins en moins de raison pour le torturer de la manière habituelle.

Jeudi 24 mars: J'envoie une lettre recommandée avec AR à Meykuchel, de l'Aide Judiciaire d'Évreux. Je reçois une lettre de mon beau-frère Théo, sur le papier à en-tête de l'Institut für Theoretische Physik der Universität in Frankfurt:

Chère Brigitte,
Je prépare un voyage aux États-Unis en août prochain et je suis prêt à venir à New York pour te voir si tu le souhaites. Je suis plus convaincu que jamais que tu as besoin d'aide. Il y a des précédents dans ma famille, une tante qui vivait aux États-Unis...

Si tu préfères tu peux me répondre à mon adresse officielle ci-dessus. Tu peux aussi laisser un message sur mon répondeur à l'université....

Je trouve que ce n'est pas correct pour un beau-frère de me contacter en-dehors du contexte familial, comme s'il agissait derrière le dos de ma soeur, et de me proposer de me rendre visite, ce qui l'obligerait à faire une étape spéciale à New York.

Il a l'audace de dire que j'ai besoin d'aide, sous-entendu de l'aide psychiatrique, alors que j'ai essayé d'obtenir de l'aide d'avocats et que sa propre épouse et le reste de la fratrie et ma mère, me contraignent à rester dans ces conditions misérables.

Et de façon tout-à-fait illogique il me parle de « précédents » avec sa tante alors qu'il n'y a aucun lien de parenté donc aucune hérédité possible entre sa tante et moi, donc le terme est inexact. Pas très rigoureux pour un scientifique.

Vendredi 25: Encore pas de Law Journal au courrier. C'est la troisième fois depuis le début de mon abonnement qui a commencé le 1er mars. J'en ai parlé à Bonarti dès la première fois. J'ai tout de suite soupçonné qu'il n'aimait pas le fait que je sois abonnée à ce journal. Puisque tous mes avocats ont été retournés contre moi, ce serait une perte de temps, d'argent et d'énergie que d'en chercher un à nouveau. Alors je me suis abonnée à ce journal et ai reçu de précieuses informations sur le droit sans avoir à courir de risque avec le facteur humain.

C'est compréhensible que mon proprio ne veuille pas que je connaisse mes droits. La première fois que je lui ai dit que je n'avais pas reçu le quotidien, il a lancé un regard scrutateur au loin, comme s'il essayait de se souvenir de l'aspect du journal et je le lui ai décrit tout en sachant qu'il faisait semblant de ne pas savoir, coincé dans sa simulation de ne pas savoir de quoi je parlais.

Il dit qu'il pensait l'avoir vu dans le bureau, ce qui me donna de l'espoir, mais il continua en disant qu'il n'était pas sûr si c'était aujourd'hui ou un autre jour, ce qui fit retomber mon espoir. Puis il me dit que cela lui arrivait aussi, de ne pas recevoir tous les numéros d'un abonnement, et que pour cette raison il avait annulé son abonnement. Je dis que je ne pouvais pas faire ça car le Law Journal n'était vendu que par abonnement.

Quand le quotidien a manqué pour la deuxième fois, je suis de nouveau allée lui parler et à nouveau il m'a dit que cela lui était aussi arrivé et qu'il avait annulé son abonnement. C'est donc ce qu'il veut que je fasse! Que j'annulle mon abonnement. Il pense que parce qu'il fait quelque chose je vais vouloir faire de même. Mais il ne peut pas me dire directement ce qu'il veut que je fasse alors il me raconte une histoire.

Joey est dans le bureau. Je secoue la tête avec résignation. Je commence à comprendre que la livraison est aléatoire mais je me rattrape. Non, je ne vais pas me résigner à ne pas savoir si aujourd'hui sera un jour avec ou un jour sans le Law Journal. Même les choses les plus prévisibles deviennent incertaines et créent une souffrance mentale et je sais que ceci est un des buts de l'opération, en plus de me priver de la connaissance que je recherche, parce que savoir c'est pouvoir. C'est pareil que dans ma famille: personne ne laissait passer la moindre occasion de me harceler. Tout ce qui était nouveau et à mon avantage se transformait en casse-tête.

Lundi 28 mars: Je suis allée chercher le fax qui est arrivé samedi dernier. Il vient de mon frère Norbert. Il me joint une lettre consécutive à une réunion de famille au sujet de la succession en présence du notaire Me Laurent et du comptable Lucien Sautreuil. Agnès n'était pas présente. Comme je ne suis pas d'accord avec les termes du protocole de mars 1991 j'ai depuis refusé mon accord à toutes les propositions qui en découlent. Maintenant ils vont contourner l'obstacle en divisant la succession entre six enfants au lieu de sept, et chacun sera en possession d'un septième de ma part, et pour l'obtenir je devrai faire une démarche auprès de chacun.

« Parmi les solutions envisagées, une seule répondrait à ta demande. Elle nous permettrait aussi de déterminer une fois pour toutes la distribution de la succession. Nous avons décidé de procéder à un partage entre six si tu ne débloques pas la situation. Nous regrettons sincèrement que tu n'aies pas pu assister à la réunion au cours de laquelle tu aurais pu constater notre bonne volonté et cette synthèse ne te paraîtrait pas si abrupte. Nous attendons ta décision. Dans l'attente de te lire, nous t'embrassons. »

Suivent les signatures de mes cinq frères et sœurs sauf Agnès. Je n'attendais pas de bonnes nouvelles mais c'est le comble. Ils ont décidé de partager entre six enfants « en cas de décès ». Apparemment le décès ne concerne que moi.

Pas de Law Journal aujourd'hui.

Vers 11 heures je suis allée au commissariat de Midtown South, dont dépend l'endroit où a eu lieu le faux accident. J'ai dit que j'avais de nouvelles informations et que je voulais faire une déposition. Un homme qui tapait à la machine m'a dit que le délai pour cela était dépassé et il a refusé de m'entendre. Il était comme un chien méchant en colère qui peut à peine se contenir. Je suis allée au comptoir de la réception et j'ai dit que je voulais signaler l'accident qui avait fait l'objet d'un rapport le jour même, comme une tentative d'assassinat. J'ai parlé avec trois policiers différents.

Le premier a disparu rapidement après que j'aie commencé à raconter mon histoire, alors je l'ai répétée à un deuxième, un flic blond en civil qui portait un pullover violet. Il m'a demandé d'attendre un instant et j'ai regardé et lu les affiches sur les murs. Celle en face de moi était un serment par les policiers de servir le public et les victimes de crimes avec la plus grande efficacité et humanité. J'étais très bouleversée de devoir faire cette démarche mais ma vie en dépendait, et quand après un laps de temps qui me parut long, personne ne me prêtait attention, j'ai demandé pourquoi personne ne voulait m'écouter. Le flic au pullover violet m'a dit qu'il ne comprenait pas mon dialecte. et c'est pour cela qu'il n'était pas revenu.

Finalement un autre détective s'est approché et j'ai recommencé à lui raconter ce qui s'était passé. Il avait une attitude très sceptique et j'essayais désespérément de le convaincre. « Pourquoi avez-vous attendu quatre ans pour en parler? Le délai pour déposer plainte est de trois mois. »
— « Mais il n'y a pas de prescription pour les meurtres! » lui répondis-je.
S'il faisait preuve de tant de scepticisme et d'impatience, comment pouvais-je lui dire que la mémoire avait été oblitérée par la violence de mes avocats dans les deux mois suivant le crime, et qu'elle était revenue quatre ans plus tard alors que je parlais à ma mère au téléphone? Il m'aurait chassée du commissariat d'un éclat de rire.

Comment pouvais-je lui faire comprendre que c'était la douleur qui me tordait les tripes chaque fois qu'il était question de la succession, qui m'indiquait que le mobile du crime était l'argent de l'héritage, et les auteurs les membres de ma famille?

Je lui dis qu'à l'agence de coursiers ils m'avaient parlé d'un accident de vélo mortel le lendemain du mien, et que les chauffeurs de bus s'amusaient à jouer des tours de ce genre aux cyclistes, et j'exprimai de l'indignation et du doute que cela puisse être vrai. Je lui dis comment le bus s'était approché de moi par derrière dans un angle mort pour que je ne puisse le voir du coin de l'oeil, et comment j'avais évité d'être écrasée. Je lui ai dit que l'arrêt précédent du bus avait été à la 50ème Rue. Je lui ai dit que mon père était mort d'un cancer du poumon quatre mois après l'accident, que c'était un homme riche et que quatre ans après sa mort tous mes cohéritiers avaient hérité une bonne part et que je n'avais rien reçu, et qu'ils me spoliaient.

Il me demanda où vivait mon père. J'ai répondu « En France, en Normandie. » Alors il m'a demandé comment un assassin pouvait prendre le contrôle d'un bus. J'ai répondu que le chauffeur qui m'a attaquée était un chauffeur professionnel. Et cette interprétation, la seule possible, est lourde d'implication. La mafia a infiltré la compagnie de transports en communs pour faire passer des assassinats comme des accidents de la circulation.

Peut-être que le chauffeur, au nom italien de Pizzimenti, avait été contacté par l'intermédiaire de son syndicat professionnel, car il est de notoriété publique que les syndicats sont infiltrés par la mafia. Un endroit propice avait alors été choisi sur son trajet habituel, et le tronçon de la 5ème Avenue avait été choisi parce qu'il était en côte et mon équilibre serait plus instable que sur un terrain plat. Une fois l'endroit choisi, il n'y avait plus qu'à minuter avec un chronomètre pour faire en sorte que je descende l'avenue en même temps que le bus et que je me retrouve à ses côtés au feu rouge de la 42ème Rue. On pouvait ainsi remonter toute l'opération depuis la fin jusqu'au début et résoudre tous les problèmes rencontrés en cours de route, avec l'aide de l'agence de coursiers qui m'avait donné une course de la 57ème à la 27ème Rue, pour s'assurer que je prendrais la 5ème Avenue. Mais je n'ai pas dit tout cela au détective car il ne me posait pas de questions.

Au lieu de m'inviter à entrer dans la salle d'interrogation après que j'eusse commencé à lui raconter mon histoire, il a marché de l'aire d'attente vers les escaliers. Je l'ai suivi sans cesser de parler. Il demanda qui m'avait envoyé le voir. Je répondis que c'était Mr Richter à l'accueil. Il marcha vers le pool de machines à écrire où les plaintes étaient enregistrées et demanda à deux reprises si quelqu'un avait entendu parler d'une tentative d'assassinat, bien que je lui aie déjà dit que Mr Richter à l'accueil m'avait envoyée lui parler. Il répéta sa question encore deux fois, si quelqu'un avait entendu parler d'une tentative d'assassinat et je grimaçais à chaque fois qu'il prononçait les mots « attempted murder ».

Ayant lu les affichettes dans l'aire d'attente, qui professaient le dévouement, le zèle, le respect du public, on pouvait s'attendre à davantage de discrétion dans une affaire aussi pénible, quand la victime était présente. Il n'avait rien écrit. Nous étions tout près de la porte d'entrée et il s'y arrêta. Je lui demandai si je pouvais lui dire encore quelque chose, et je lui dis que mes avocats m'avaient dit que si je disais la vérité au procès, les jurés croieraient que j'avais essayé de me suicider.
— « Mais il n'y a pas de jury dans ces affaires! » s'exclama-t'il. De quelles affaires parlait-il? Je ne lui avais même pas dit que les avocats avaient entamé une banale procédure d'accident de la circulation. « Écoutez, dites à votre avocat de m'appeler. »
— « Mais je n'ai plus d'avocat! »
Je lui ai demandé son nom. Carlstadt. La porte était en face de nous. Il l'ouvrit et je sortis.

Pourquoi voulait-il parler à mon avocat et non pas à moi directement? Pour passer un accord à mon insu? Pour camoufler davantage cette affaire nauséabonde? Beaucoup de gens qui ont beaucoup à perdre sont compromis, parce qu'ils étaient sûrs de gagner et de ne pas être pris. Ils ne pensaient pas qu'une Française seule, sans personne pour remarquer ni pleurer sa disparition, ne s'en irait pas docilement dans la bonne nuit*.

Mardi 29 mars: J'ai appelé L. Jacobson, l'avocat d'Arturo pour sa blessure consécutive à un accident. Il avait appelé chez moi, laissé un message sur mon répondeur pour joindre Arturo et comme je ne voulais plus avoir de contact avec Arturo j'ai appelé l'avocat pour lui dire que je ne pouvais pas le joindre pour transmettre l'information. Il avait été chaleureux au téléphone et j'aimerais avoir un avocat qui travaillerait sur mon affaire pour ce qu'elle était vraiment: une tentative d'assassinat et non un accident de la circulation. Alors je devrais d'abord convaincre mon avocat que mon témoignage avant procès (« Examination Before Trial —EBT— » avait été obtenu par fraude mais il ne peut pas croire que je n'ai pas été placée sous serment.

Je sens tout de suite qu'il prend le parti de mes avocats et dès lors je dois me battre contre lui au lieu d'avoir un interlocuteur impartial, pour qu'il voie les choses de mon point de vue. Je lui dis qu'ils m'ont fait écourter la durée du contact entre moi et le bus, d'environ trente secondes à deux secondes (voir haut de page 10). Il me répond que c'était pour rendre l'accident plus facile à imaginer par les jurés. Mais non, ce n'est pas la raison.

Je lui dis que le seul problème avec la version de mes avocats est que j'aurais dû tomber sur ma jambe droite alors que c'est la gauche qui est blessée, et cela ne peut pas être changé. Il garde le silence pendent un moment puis il dit qu'il veut lire l'EBT. Je comprends pourquoi: il veut lire la description de l'accident et imaginer comment j'aurais pu tomber sur ma jambe gauche mais tous les détails de l'incident qui figurent dans l'EBT rendent la chose impossible.

Je ne parle pas d'assassinat mais je dis que mon EBT est un faux parce qu'elle a été obtenue par tromperie, sans que je sois pleinement informée ni placée sous serment. Il dit que c'est impossible et il insiste que j'ai été placée sous serment mais si j'avais fait un faux témoignage je le saurais et le sentiment de culpabilité m'aurait tourmentée, or je ne me suis jamais sentie coupable de faux témoignage. De cela, j'étais certaine. Mais à la limite entre la conscience et l'inconcient j'attendais d'être convoquée pour dire la vérité sous serment, puisqu'on m'avait dit que la version mensongère ne servirait pas de preuve au procès, et cette convocation n'est jamais venue.

Tout ce que je savais, c'était qu'il y avait beaucoup de choses que je ne comprenais pas et je me disais que j'avais mal compris, ou que ma mémoire me faisait défaut parce que l'alternative, que mes avocats agissaient contre moi, était inconcevable. Malgré tout un tas de choses n'étaient pas kosher. Pourquoi devait-il y avoir tant de terrain instable dans une affaire de simple accident? Pourquoi la victime était-elle tellement haïe? Pourquoi me regardaient-ils avec ces yeux?

Maintenant je comprends très bien pourquoi ils avaient voulu que je mente au sujet de la durée du contact. C'était parce que les véritables circonstances étaient absolument incriminantes pour le chauffeur du bus. C'était impensable qu'il n'ait pas regardé dans le rétroviseur sur toute la longueur d'un block en passant de la deuxième à la première voie. Et qu'il ne se soit pas arrêté avant son arrêt à la 40ème Rue parce qu'il ne m'avait pas vue.

Alors moi, la victime, ils m'ont fait participer au cover-up, au camouflage du crime, en me faisant faire un faux témoignagne non-assermenté, et avec l'intention de s'en servir au procès pour me décrédibiliser. C'était pour eux la seul façon de s'en tirer, « get away with murder », suivant l'expression consacrée, utilisée fréquemment au sens figuré. Si la vérité était écrite dans les registres de la Justice, ce serait évident que le chauffeur avait agi délibérément.

Alors je suis intransigeante sur la vérité. Je commence à penser que je devrai agir pro-se, pour moi-même en Latin, peut-être avec l'aide d'un paralégal. Aucun avocat spécialiste des blessures corporelles n'est disposé à faire une motion pour supprimer ma fausse EBT et en demander une vraie, car ce serait admettre que ses confrères ont fait quelque chose d'aussi haineux envers leur cliente. Car c'est tellement indécent que c'est impensable. Et pourtant il n'y a pas d'autre explication possible.

J'ai pris rendez-vous avec Jacobson pour le lendemain à 17 heures pour lui montrer mon EBT mais dans la soirée je me suis ravisée. Je savais que ce n'était pas ce qu'il fallait faire. Il voudrait que je dise quelque chose en accord avec ce que disait l'EBT et je devrais faire des contorsions intellectuelles pour m'adapter à ce que disait le papier, et c'était une torture psychologique que je ne voulais plus endurer. Ou alors, tout simplement, il voulait que je lui laisse le document sous prétexte de le lire à tête reposée, et il le ferait disparaître.

Étant donné sa tendence à prendre parti pour mes avocats, j'étais peu encline à lui en dire davantage au sujet de l'accident. Si cela allait être un nouveau parcours du combattant je ne me sentais pas d'attaque. Si je lui donnais des détails il pourrait contacter les Slavit et se mettre d'accord avec eux pour me nuire au lieu de m'aider. De plus il y avait le fait que j'avais soumis des notes de frais à la Transit Authority parmi lesquelles figuraient des reçus pour des sommes versées à Arturo.

Slavit m'avait dit que si j'utilisais des reçus pré-imprimés du commerce cela aurait l'air douteux, et il m'avait conseillé de faire tous les reçus manuscrits et de couleurs d'encre différentes. Mais je les avais tous faits le même jour et avais demandé à Arturo de les signer tous le même jour aussi. J'avais dû en quelque sorte faire des faux pour obtenir le remboursement des frais réels puisque Arturo vivait chez moi et qu'il était nourri, logé et abreuvé à mes frais. Mais j'avais peur que si Arturo devenait témoin ou défendeur dans mon affaire, Jacobson aurait un conflit d'intérêt.

Donc je m'inquiétais que ce fait puisse poser problème dans mon affaire si Jacobson devenait mon avocat, et je décidai que ce serait le prétexte que j'invoquerais pour annuler mon rendez-vous.

J'étais devenue parano à la pensée qu'Arturo puisse être joint à mon affaire, en tant qu'agent qui avait pour mission de me rendre alcoolique, de fumer à nouveau des cigarettes, et d'être humiliée, mais je savais qu'au plus profond de ma paranoïa je trouverais ma famille. Arturo avait été intentionnellement placé à ma descente de taxi quand j'avais quitté l'hôpital. Il n'avait pas été là par hasard. Il était la première personne que j'avais vue. Et le lapin que m'avait posé la fille de la femme était pour me forcer à prendre Arturo comme aide à domicile. Il avait été placé sur mon chemin pour m'influencer et me faire boire de l'alcool afin de brouiller ma perception de la réalité et me rendre plus docile aux volontés de mes avocats.

Et ils avaient obtenu mon faux témoignage par la ruse, la tromperie, en me faisant croire que j'étais folle ou suicidaire, et ils renforcèrent cette idée par de nombreux actes de harcèlement et des crimes dans tous les autres domaines de ma vie avec l'aide de mon proprio qui était en contact avec ma mère.

De plus le fait qu'un avocat que je ne connaissais pas me contacte juste après que le policier m'ait demandé de le mettre en contact avec mon avocat, et qu'il soit question qu'il me représente, n'avait pas l'air tout-à-fait fortuit.

Le coût de tous ces mercenaires qui ont contribué à mes échecs professionnels doit être considérable. Mais les fonds en espèces sont serrés dans une valise chez mes parents, cachés en Allemagne sur un compte d'Élisabeth, ou un compte en Suisse et qui sait, dans quelque autre paradis fiscal. Tout cet argent accumulé au fil des ans, le produit de loyers et qui sait quoi d'autres, peut-être un trafic illégal, à combien s'élève-t'il? Plusieurs millions de francs, je pense. Et une partie de cet argent sale est utilisé à des fins illégales, rien d'étonnant à cela, à payer des acteurs de grands et de petits rôles et des psychopathes pour interférer avec ma vie comme entre autres, le faux accident devant le 666 Broadway, et le faux accident du 23 mai 1990. Ces deux faux accidents exécutés avec la précision d'un metteur en scène chevronné révèlent une malveillance extrêmement puissante et aigüe.

Je reconnais ici le sens de l'organisation de ma sœur Agnès.

Avec l'ingérence systématique de ma famille dans mes affaires personnelles je ne peux pas mener une vie normale. Toute l'hostilité de chacun des membres de ma famille peut s'exprimer de manière déguisée par le sabotage de chacune de mes entreprises, et aussi longtemps que je vivrai et qu'aucun incident majeur ne viendra les interrompre, ils se feront un devoir de ruiner ma vie. J'ignore comment ils justifient cette manière d'agir, concernant nos relations et les affaires de la succession. Ils doivent faire des contorsions mentales pour rester cohérents et cela tourne en histoire d'horreur, une torture mentale et affective.

J'ai appelé Me Jacobson. J'ai parlé à un jeune homme alerte et lui ai dit que j'annulais mon rendez-vous à cause d'une possibilité de conflit d'intérêt. Il a pris le message et m'a demandé un numéro où on pouvait me joindre. Je lui ai dit qu'il n'y en avait pas. Il m'a suggéré d'appeler plus tard. J'ai dit que j'appellerais dans la soirée, ce que j'ai fait par politesse parce que j'étais restée chez moi et n'avais parlé de rien à personne.

J'ai dit à Jacobson qu'il y avait peut-être un conflit d'intérêt parce qu'Arturo et moi avons tous les deux un procès contre la TA et la TA a remboursé des reçus qu'Arturo a signés. Il a admis qu'il y avait en effet une possibilité. J'ai ajouté que cette affaire était plus complexe qu'elle n'en avait l'air à première vue, qu'elle était compliquée, et que j'avais besoin d'un avocat qui prendrait vraiment fait et cause pour moi.

Il a admis qu'il était difficile de trouver un avocat honnête et n'a pas voulu m'en recommander un. Il m'a demandé le nom de famille d'Arturo (comment ne le connaissait-il pas s'il était son avocat?). J'ai dit que c'était dommage qu'on ne puisse rien faire ensemble car il avait l'air d'être un bon avocat.

Alors la première chose à faire est de soumettre une motion en pro-se pour supprimer mon EBT et en réclamer une en bonne et due forme. Et ceci, évidemment, je dois le faire seule, pro-se. C'est ce que j'avais voulu faire tout de suite après avoir congédié les Slavit mais un clerc m'avait dissuadée de le faire. Mais je n'admettais pas avoir fait un faux témoignage! Je voulais dire que mon témoignage avait été obtenu par tromperie, sans serment et les informations fausses imposées par mes avocats. C'est une opération ardue car elle entraîne nécessairement la complicité du sténotypiste et de la TA.

J'ai appelé le Department of Internal Affairs, l'équivalent de notre IGPN, pour me plaindre que le détective au commissariat de Midtown South n'avait pas enregistré ma plainte. Je dis que ma famille a commandité le crime pour ma part d'héritage, et comme ils ont échoué ils essaient à nouveau de me tuer et je suis morte de peur.

Le policier m'a dit qu'il y avait plusieurs façon de résoudre le problème. Tandis que j'étais en conversation avec lui, demandant ce que la police attendait pour m'aider, devais-je mourir pour qu'ils me prennent au sérieux? Mais je n'avais pas envie de mourir. Je connaissais le mobile et les auteurs, n'était-ce pas suffisant? Je me suis retournée et il y avait une femme noire debout à moins d'un mètre de moi. J'ai demandé au policier de patienter un instant puis j'ai demandé à la femme de reculer. Elle n'a pas réagi tout de suite. Elle ne s'attendait pas à ce que je la confronte. Elle était immobile et sans voix mais je continuais à la fixer intensément du regard. Alors elle a reculé en grommelant que si je ne me sentais pas bien je devrais rester au lit. Puis je suis revenue à ma conversation.
— « Hello! Are you there? »
— « Yes » me répondit-il.
— « Il y avait une femme debout juste derrière moi et je n'ai pas besoin que quelqu'un écoute ce que je dis. »
C'était d'autant plus vrai que je venais de dire que j'étais la cible d'un meurtre et que je ne voulais pas mourir. Il m'a conseillé de venir au bureau ou d'écrire. J'ai dit que j'allais lui écrire et lui ai demandé son nom. Vincentori. Et l'adresse était sur Hudson Street. Il ne connaissait pas le code postal et dut le chercher. C'était 10013 comme je m'y attendais. Mais alors pourquoi le numéro de téléphone a-t'il un indicatif de Brooklyn?

J'ai une certaine Linda au téléphone du Law Journal. Je lui demande de m'envoyer les quatre numéros qui ne me sont pas parvenus. Elle me dit qu'elle va me les envoyer le jour même sous enveloppe avec un suivi. Quand je passe le bureau de Bonarti en rentrant, il m'appelle et me conseille d'appeler le siège du Law Journal pour essayer de dénouer la situation « because it makes us look bad. » Je réponds qu'en effet, cela fait mauvaise impression. Il ajoute que tout le monde peut se tromper, qu'après tout on n'est que des humains. Il me demande pardon à deux reprises. Il parvient presque à me convaincre mais de retour chez moi je me rattrape. Il était impossible qu'un quart des numéros du journal ne me soient pas parvenus du seul fait d'erreur humaine. C'est un délit fédéral de voler du courrier et les employés des postes ont un devoir spécial de respecter le courrier alors l'argument de l'erreur ne passe pas. Bonarti excelle dans l'art de la persuasion. Ce n'est pas la première fois qu'il rejette la responsabilité et me force à lui accorder le bénéfice du doute. C'est ainsi qu'il se tire d'affaire. Il venait de dire qu'il n'ouvrait jamais le journal, ce qui voulait dire l'opposé. J'avais déjà remarqué que l'information qu'il donnait sans qu'on la lui demande était en fait de la désinformation. Il disait l'opposé de la vérité. Je devais m'en souvenir.

Jeudi 31 mars: Pour terminer le mois sur une note agréable, j'étais dans la cuisine avec la fenêtre ouverte, quand j'entendis une voix forte dans la rue, parler de « my wife » et « my wife » et « my wife ». La voix ressemblait à celle de Bonarti mais elle était un peu différente, plus aigüe et trop forte. Qui parlait de sa femme en criant ainsi? Je me penchai à la fenêtre pour voir. C'était Bonarti. Sa voiture, une Ford Explorer bleu nuit, était garée devant ma fenêtre et depuis le trottoir il parlait à Richie sur le trottoir d'en face. Après que je me sois montrée à la fenêtre Bonarti se tut. Alors il voulait me faire croire qu'il était marié, qu'une femme plus veinarde que moi avait attrapé le gros poisson. Mais le connaissant comme je le connais maintenant, je ne l'envie pas, je serais plutôt disposée à la plaindre.


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