Chapitre 21

BNNY2-21

J'avais parlé de l'incident avec animation mais le jeune Marocain ne m'avait pas donné un seul mot de sympathie. Il était resté froid et distant et c'était inhabituel. La dernière fois que j'allai à ce magasin j'avais besoin d'encre pour mon tampon Voilà. Un des jeunes gens me dit qu'ils n'avaient pas d'encre noire, seulement de la bleue. Je dis d'accord. Il me donna une bouteille qui avait un point rouge sur l'étiquette mais je pensai que cela faisait partie du logo. Quand j'ouvris la bouteille chez moi, je vis que l'encre était rouge. Mais j'avais besoin d'imprimer de nouvelles étiquettes et je me servis d'un peu de cette encre dans son flacon minuscule à 4 dollars. Puis j'achetai un flacon d'encre noire à 4 dollars dans une autre papeterie.

Donc je devinais un nouveau système de harcèlement. C'est extrêmement mesquin mais le diable, comme on dit, est dans les détails, les petites choses. Faire ses courses d'alimentation et de papeterie sont des tâches humbles et inévitables de l'existence. Et la malice de ma famille s'étend jusque dans ces épisodes de la vie quotidienne pour la polluer et en faire des mini-cauchemars au lieu de les laisser être des expériences qui peuvent enrichir la vie au quotidien. Cela se transforme en un gros cauchemar où je dois éviter mes magasins habituels et où une activité neutre devient dangereuse.

Je suis retournée au supermarché, j'ai demandé à parler à un des gérants, un Dominicain assez grand, et lui ai dit que j'en avais assez des ennuis que son personnel me causait. En l'espace d'environ un mois tous ces incidents agaçants s'étaient produits alors que je n'avais jamais eu aucun problème auparavant. Je lui dis que ces erreurs étaient intentionnelles parce que quelqu'un passait derrière moi et payait les gens pour me harceler.

Ceci, combiné avec la livraison erratique du Law Journal me causait beaucoup de stress et j'étais épuisée nerveusement. Au fait, j'ai reçu tous mes numéros cette semaine, après avoir accusé Bonarti d'interférer avec mon courrier. Quand je lui ai apporté mon chèque de loyer, je n'y pensais pas et ce fut lui qui me dit: « Votre journal est arrivé. » J'ai peut-être gagné cette bataille.

Hier une femme m'a appelée pour me demander si je pourrais lui vendre un béret. D'abord le téléphone a sonné et il n'y a pas eu de message sur le répondeur. Puis il y a eu un autre appel et une femme à la voix douce, calme dit qu'elle aimerait un béret. J'ai pris l'appel. Elle me demanda si j'avais entendu le début du message et je dis oui. Elle me dit que son mari avait acheté un béret vert. Je lui ai demandé quel vert. Un vert olive avec une doublure soyeuse. Je dis que c'était de la soie à 100%. Elle voulait un béret noir. Je lui dis que j'avais un béret en mérinos brodé noir sur noir ou un béret en cachemire noir. Elle voulait celui en cachemire.

Pour m'assurer que le modèle est le bon je lui demande de mesurer la hauteur du béret de son mari. Ce devrait être 3,5 ou 4 pouces, et de me rappeler pour que je sache de quel modèle elle parlait et je lui donnerai le prix à ce moment. Dans l'intervalle je me demande si c'est un appel de bonne foi ou encore un sale tour. C'est étrange de vouloir acheter un béret de laine à la mi-avril. Devrai-je faire la transaction au téléphone ou devrai-je lui dire que je suis sur l'autre ligne et que je la rappellerai aussitôt? Elle me rappelle avec la mesure. J'ai un béret en 75% cachemire avec une doublure en soie. Je lui donne le prix de 48 dollars. Elle veut venir le prendre.

Elle dit qu'elle travaille au Museum of Modern Art mais je ne veux pas faire un détour pour vendre un béret et je ne veux pas non plus qu'elle vienne ici. Je pense à un coffee shop près de chez moi où on pourrait se rencontrer alors, interrompant la réflexion anxieuse sur quel coffee shop serait convenable, je lui dis que je veux le lui envoyer par courrier. Elle dit qu'elle veut l'essayer avant d'acheter. Je lui demande si sa tête est plus large que normal et elle me dit que non. Je dis que dans ce cas elle peut ajuster le béret à sa taille exacte au moyen du ruban coulissant. Si son mari a vraiment un de mes bérets, comment se fait-il qu'elle ne sache pas cela?

Je dis que la taille correcte fait 95% du confort et que la bande est faite d'une matière très douce au toucher, qui ne causera pas de démangeaison comme le font les bérets bon marché. Elle ne répond rien, puis elle dit d'accord et me dit qu'elle va m'envoyer un chèque. Je lui dis que je ne vais pas lui facturer de sales tax parce qu'au point où en est mon affaire ce n'est encore qu'un hobby. Elle dit qu'elle est désolée d'entendre cela. Donc ce sera 48 dollars plus 4 dollars pour l'envoi en recommandé, pour un total de 52 dollars. Nous échangeons nos adresses. Je lui demande son numéro d'appartement. Elle vit dans une maison.

Puis je lui demande si elle n'aimerait pas acheter un béret d'été. J'en ai en jute, couleur naturelle ou noire, et aussi en toile et en tissu éponge. Je dis que le tissu éponge agit comme une bande absorbante cachée à l'intérieur. Elle dit qu'elle ne porte pas de chapeau l'été et je dis que mes bérets sont particulièrement confortables quand le temps est chaud et humide. Ils nous gardent la tête au sec et aérée. Mais d'abord voyons si je reçois le chèque.

J'ai trouvé un meilleur marchand de primeurs, une meilleure papeterie et un meilleur supermarché. Si les vendeurs sont hostiles envers moi je ne vais pas leur donner mon argent. Je fais mes courses différemment. J'achète davantage du même article quand je le trouve dans un magasin à un bon prix, ainsi je n'aurai pas besoin de l'acheter à nouveau prochainement, et tout ce que j'ai besoin d'acheter deux fois par semaine, ce sont les fruits et légumes et les produits frais.

Ce matin je suis allée acheter le journal à l'angle de Columbus et la 106ème Rue. Il y avait plusieurs hommes groupés devant l'entrée et quand je me suis approchée de la porte un homme du groupe leva le bras pour claquer la paume ouverte d'un autre homme en signe d'accord, et son coude heurta mon sein gauche. Ce ne fut pas douloureux mais c'était mon sein et je sentis vaguement que j'étais insultée en tant que femme. J'ai fait comme si de rien n'était et ne prêtai pas attention à l'homme quand il me demanda pardon.

Quand je sortis de la boutique avec le journal, le même homme marchait devant moi. À son physique et ses vêtements, je vis qu'il n'était pas du quartier.

Mes voisins de gauche sont un couple de Dominicains arrivés récemment de Saint Domingue. La femme a le teint sombre et est de petite taille. Elle garde des enfants pour gagner de l'argent. Ils sont assez calmes sauf quand ils laissent leur porte ouverte quand ils ont des conversations animées. J'avais vanté le calme à la femme quand elle était arrivée, et lui avais demandé une ou deux fois de fermer sa porte quand elle avait de longues discussions avec son homme. Un jour elle était aux fourneaux dans la cuisine collective et je ne pus m'empêcher de lui dire que ça sentait très bon. Quelques jours plus tard elle me donna un plat de riz avec des boulettes de viande (« albondigas »). C'était délicieux. Je n'essaie pas d'entamer une conversation avec elle mais je lui dis bonjour quand je la vois.

À deux reprises elle a fait un commentaire sur le béret que je portais. La premère fois cela m'a mise en alerte car j'avais encore en mémoire le souvenir cuisant de cet homme qui avait éveillé mon intérêt du seul fait qu'il portait un béret. Quelques jours plus tard elle a dit qu'elle allait faire un bon repas le samedi qui venait. J'étais en train de marcher vers la porte d'entrée du couloir et je lui répondis « Il faudra me montrer comment vous faites! » Le samedi venu elle a été absente toute la journée et je m'étais doutée qu'elle allait me jouer un tour avec son bon repas. Et voilà! Je n'avais pas espéré un seul instant manger le bon repas mais c'est ce qu'elle avait voulu: me donner le désir pour ensuite me décevoir.

Quelques jours plus tard elle fit à nouveau un commentaire admiratif sur mon couvre-chef. C'était un chapeau de pluie pour homme comme on en trouve des milliers dans Manhattan mais j'avais noué autour une écharpe en mousseline à imprimé de léopard qui lui donnait beaucoup d'allure. « C'est un chapeau de pluie, » lui répondis-je en m'éloignant. C'est tout-à-fait possible qu'elle essaie de trouver une brèche pour m'approcher parce que la cuisine et les chapeaux sont deux sujets qui m'intéressent et auxquels je tends à répondre spontanément.

Je suis retournée au supermarché et me suis plaint au directeur que ses employés me harcelaient. J'ai parlé de l'homme qui avait rouspété parce que je voulais mettre mon gros journal du dimanche à la consigne, et au sujet des deux boîtes de pâtée pour chat qui n'avaient pas été emballées avec mes achats. J'étais furieuse. Je lui ai dit que quelqu'un payait les gens de mon entourage pour me harceler. Il me dit de revenir le voir si les problèmes continuaient.

Le lendemain je suis allée parler au type qui m'avait reproché de mettre mon journal à la consigne. Je lui ai demandé combien on l'avait payé pour qu'il me harcèle. J'étais très en colère. Je lui parlais en anglais mais il ne comprend pas très bien. Il a seulement compris les chiffres que j'avais énoncés. Il m'a dit qu'il ne savait pas de quoi je parlais.

Aujourd'hui je suis allée faire la lessive. J'aurais dû y aller quelques jours plus tôt. Tout s'est bien passé. Quand je suis sortie, un homme que j'avais rencontré l'été dernier devant chez moi et qui se comportait d'une façon bizarre me fit signe depuis l'échoppe du Chinois à emporter (« Chinese take-out ») où il était en train de manger. Je l'ai regardé et ai fait semblant de ne pas le reconnaître. Il m'avait dit qu'autrefois il était un gros dealer de cocaïne, qu'il avait été arrêté et avait servi une peine de prison et qu'il avait arrêté, mais qu'il savait toujours où se procurer la très bonne coke.

Il m'avait dit qu'un des chanteurs du Conjunto Clasico, un groupe de salsa et folklore portoricain, avait quitté le groupe pour former son propre groupe qu'il avait appelé 444. Il m'avait semblé que c'était une référence voilée au nombre de la Bête, qui apparaissait de temps en temps.

Et quand j'arrivai en haut de l'escalier du porche avec ma lessive propre dans son chariot à deux roues, je m'arrêtai pour regarder Central Park qui commençait à verdir au bout de la rue. Un noir est arrivé et a ouvert la porte à deux battants et j'en ai profité pour rentrer. J'avais mes clefs en main. Il s'est approché de la deuxième porte pour l'ouvrir puis il a dit: « Voyons qui peut l'ouvrir le plus vite! » Il avait l'air de s'attendre à ce que je me précipite pour être la gagnante de son concours mais au lieu de ça j'ai attendu. S'il essayait d'être drôle c'était raté. Je suis rentrée et me suis dirigée vers l'aile gauche de l'immeuble.
— « J'ai aussi cette clé, » me dit-il une fois que ma clef était dans la serrure.
— « Oh, vous vivez ici, » dis-je, et je compris alors que c'était lui qui faisait toutes ces incantations que j'entendais depuis mon studio. Je n'aimais pas son visage.
— « Oui, je vis ici » me dit-il en me montrant la porte du studio qui donnait sur la cour.
— « Et moi je vis au bout du couloir »
— « Ça doit être agréable d'avoir la lumière du jour! »
— « Oui, j'ai au moins cela! »
— « Est-ce que je peux vous poser une question? »
— « Non! »
.

Je savais qu'il fallait que je le fasse et je n'avais pas pu manger pendant plusieurs jours parce que je devais le faire, c'était inévitable, je ne pouvais pas échapper à cette terrible épreuve. Appeler mes frères et soeurs et leur demander ce qu'ils entendaient par ce partage entre six enfants. Je voyais cette tâche comme un plongeon dans un égoût infesté de piranhas mais je pouvais éviter tout dommage si je n'engageais pas mes émotions. Je devais garder la tête froide.

Dimanche 17 avril: J'appelle ma soeur Véronique. Voici la transcription de notre conversation .

Lundi 18: J'appelle Sophie. J'ai d'abord sa fille Aurore au bout du fil et demande que ma soeur me rappelle, ce qu'elle fait à son retour du travail. Voici la transcription de notre conversation qui se termine abruptement quand elle me raccroche au nez.

Pendant un instant je regarde sans comprendre le récepteur muet dans ma main, puis je réalise. J'avais cru que ces choses n'arrivaient que dans les séries télévisées ou les romans de gare. Je commence à rembobiner la micro-cassette et quand ma soeur rappelle quelques instants plus tard je ne suis pas prête à enregistrer alors je laisse le répondeur prendre la communication:

« Brigitte, il s'agirait de savoir si tu veux être constructive ou si tu veux toujours ressasser des ragots, ce qui n'avance à rien, hein. Alors moi pour essayer d'envisager quelquechose de constructif je veux bien discuter avec toi. Si c'est pour délirer et raconter n'importe quoi moi j'ai pas de téléphone à dépenser pour ça, hein. Alors si tu veux qu'on discute raisonnablement OK, si c'est pour écouter des ragots je suis pas là. Je t'embrasse quand même hein, au revoir. »

Ce qui est clair à l'issue de notre conversation, c'est que ma mère et mes cohéritiers étaient d'accord pour ne pas partager avec moi le contenu de la valise et quand j'ai accusé Sophie d'avoir été de mèche avec notre mère pour faire la scène dont je lui parle, destinée à créer en moi un sentiment de culpabilité qui m'empêcherait de réclamer mon dû.

Le même jour j'appelle Internal Affairs au sujet de la menace de mort envoyée par fax par ma fratrie. Le flic me dit que mon numéro de référence n'est pas le bon. Cette fois-ci il est plutôt froid et après m'avoir demandé de patienter il termine la conversation dès qu'il revient au bout du fil.

Mardi 19 avril: J'appelle à nouveau le FBI. Mon interlocuteur me raccroche au nez.

Vendredi 22: Un jeune homme noir m'appelle dans la rue (Amsterdam à la 100ème Rue) et me demande où j'ai acheté le béret que je porte. Je réponds que c'est moi qui l'ai fait et j'entre en conversation, j'ôte mon béret pour lui montrer l'intérieur et la coulisse. Il me dit qu'il serait intéressé de les vendre, qu'il connait quelqu'un qui vend sur la 125ème Rue dans Harlem, mais ce n'est pas exactement le cadre qui convient à mes bérets. Bêtement je continue à parler, je lui dis qu'il pourrait visiter les boutiques avec quelques échantillons et je mentionne quelques problèmes avec la concurrence. Je lui demande s'il est honnête. Il me demande mon numéro de téléphone et au lieu de le lui donner je lui demande de me donner le sien, et son adresse. Il me dit qu'il s'appelle Yah-yah mais que c'est son nom musulman, que son vrai nom est Ronald Howard etc.

De retour chez moi je réalise que cette rencontre doit être un autre piège pour m'entraîner et me faire dépenser mes énergies dans une entreprise sans avenir. Je savais que j'étais dans un mauvais trip alors même que je lui parlais. J'ai fait l'erreur de m'arrêter et lui parler parce que j'étais flattée par le compliment sur mon béret. Cet homme est un Black Muslim. Le chef de cette organisation est Louis Farrakhan qui a la réputation d'être raciste anti-blanc. À en juger par mon voisin qui se met en transe tous les jours avec des mélopées répétitives, lui qui avait essayé d'être drôle avec la clef de la porte d'entrée de l'immeuble et m'avait demandé s'il pouvait me poser une question, ces messieurs n'ont pas beaucoup de sympathie pour les femmes blanches, donc il n'était pas l'homme dont j'avais besoin pour vendre mes bérets. De plus mes bérets sont des articles de luxe et je ne voyais pas ce jeune homme visiter les boutiques huppées.

Samedi 23 avril: Je reçois une carte postale de Maman du monastère de la Flatière. C'est un lieu de retraite pour les catholiques . Je pense qu'elle essaie de prouver son innocence en allant à cet endroit haut-perché dans les Alpes:

« Bib chérie, je te confie à Dieu avec une confiance totale. »

On dirait qu'elle parle à un mourant, ou est-ce moi qui suis hyper-sensible? En tout cas, en me confiant à Dieu elle se débine de ses responsabilités envers moi. Et puis ce surnom qu'elle seule emploie me déplait beaucoup. « Bib » ou « ma Bib ». Comme si une seule syllabe en trois lettres étaient bien suffisantes pour moi. Dimanche 24: J'appelle Véronique comme convenu. Voici la transcription de notre conversation. Je remarque que quand le père de ses deux fils refuse de les aider financièrement, elle le qualifie d'« odieux » mais quand c'est elle et mes autres cohéritiers qui inventent n'importe quel prétexte pour ne pas me payer mon héritage, ils ont tous de très bonnes excuses même sachant que je vis dans la précarité dans un logement indigne.

Mercredi 27: Alors que je marche sur Columbus Avenue entre la 105 et la 106ème Rue, mon petit déjeûner dans un sac en kraft (un café au lait et un bagel à la cannelle avec du cream cheese) et le Daily News sous le bras quelqu'un derrière moi appelle « Princess! »

Je continue à marcher, puis l'appel est répété: « Princess! » Bon, d'accord, je me suis bien habillée aujourd'hui, une jupe longue noire avec mes sandales noires de chez Clergerie, mais ne serait-ce pas faire preuve de vanité que de me sentir visée par cette appellation? Dès le premier appel je me suis souvenue de ma conversation avec Véronique, où elle avait dit que mon père aurait dû me traiter comme une princesse quand il était venue à New York en 1986, et je suis certaine que ce n'est pas un hasard. Elle avait dit qu'il aurait dû me traiter comme une princesse mais ils ne sont même pas capables de me traiter comme un être humain et c'est d'ailleurs pourquoi je me suis enfuie aux États-Unis. Peut-être ma soeur essayait-elle de me sensibiliser au terme, pour que quand j'entendrais quelqu'un m'appeler ainsi je sois désireuse de faire sa connaissance. Si c'était le cas, c'était très sournois.

Mais j'avais compris le modus operandi et n'allais pas me laisser attraper de sitôt. Ils essaient de m'atteindre par mes points faibles mais la flatterie ne me fait plus aucun effet, sinon éveiller ma méfiance.

J'appelle la papeterie Blumberg pour savoir s'ils ont des imprimés d'Affidavitds of Service, et après avoir obtenu leur adresse je prends le métro pour m'y rendre. Sur mon chemin vers la boutique de Church Street dans la partie sud de l'île, je vois des casquettes de baseball faites avec des tissus africains, parùi lesquels je reconnais certains que j'avais utilisés pour mes bérets. Je m'arrête pour regarder. Certains tissus avec des parties dorées sont vraiment très beaux. Je demande le prix. 15 dollars pour une casquette de base-ball. Je dis que j'ai fait des chapeaux dans les mêmes tissus mais pas des casquettes de base-ball, des bérets. « Êtes-vous française? » Je dis oui puis il me demande si mes bérets ferment à l'arrière et j'ai l'impression qu'il essaie de me faire parler de mon système de coulisse comme s'il faisait semblant de ne pas savoir. Sans rentrer dans les détails je lui dis que c'et difficile d'expliquer comment je les fais, ce serait mieux si je lui en montrais quelques uns.

Puis je dis que mes prix sont peut-être trop élevés s'il vend ses casquettes quinze dollars. Il répond que si les gens voient quelque chose qui leur plait, ils paient le prix demandé. Je dis que je reviendrai dans quelques jours pour lui montrer quelque bérets mais juste après l'avoir quitté j'ai l'impression que ce type a déjà entendu parler de moi et je décide de ne pas donner suite.

Au magasin Blumberg je vois quelques livres de droit destinés au grand public, que je décide d'acheter, puis je demande les Affidavits of Service. Je mets les livres sur le comptoir. Je vois un badge avec un fond orange vif sur lequel est écrit: « I'm confused, are you an asshole or a cock-sucker? » Je n'y prête pas attention. puis je demande à un jeune homme qui vient d'apparaître s'il existe d'autres imprimés dont je pourrais avoir besoin. Il me donne un catalogue. Je le mets sur les livres que j'ai placés sur le comptoir. La caissière porte la main à son badge et le tripote comme pour attirer mon attention. Je le relis et cela me fait sourir. Ces insultes sont évidemment destinées à un homme et je ne m'en offusque pas et je souris, quoi que je trouve déplacé qu'une caissière porte un tel message dont n'importe quel client pourrait s'offusquer.

Pendant que je parcours le catalogue un homme blond, la cinquantaine, s'approche du comptoir. Je remarque qu'il a une haleine puante tandis que je continue mon étude du catalogue. Il fait une réclamation sur un ton désagréable et je recule et observe la scène. Il a en main un sceau en relief, le genre de sceau dont se servent les notaires, avec un dispositif de levier pour que la marque soit bien nette. Il a essayé le sceau sur une feuille de papier qui est en face de lui. Il dit que le sceau devait dire République de Panama. Ah, nous y voilà. Encore Panama. D'après ce que je comprends le type a commandé un sceau et ils se sont trompés alors ils doivent recommencer. Je me demande comment un sceau officiel portant la marque d'un pays étranger pourrait être fabriqué à New York. Le ton irrité de cet homme sonne faux, il n'a pas l'air sincère. Quelle est la probabilité qu'une maison réputée comme Blumberg, un imprimeur, l'imprimeur du Droit sur la place de New York, fasse une erreur de ce genre? Tandis que j'observe la scène le type ne me regarde pas une seule fois. Il dicte sur ce ton de fausse irritation, au jeune homme qui écrit sous la dictée sur un bon de commande « r, r, p, point, OF PANAMA ». Je regarde le type avec une curiosité dubitative. Il a fait un pas en arrière. Avec tout ceci je n'ai pas trouvé de formulaire pré-imprimé dont je pourrais avoir besoin alors je décide de finir de le regarder chez moi et je demande au jeune homme de me faire l'addition. il me jette un regard étrange.

De retour chez moi je me rends compte que l'incident auquel j'avais assisté était mis en scène. J'avais appelé Blumberg de chez moi et il y avait eu suffisamment de temps pour mettre en scène un incident. Alors les insultes sur le badge étaient à mon intention après tout! Et le regard étrange que m'avait jeté le jeune homme était parce qu'il essayait de se rendre compte si j'avais compris qu'on se payait ma fiole.

Vendredi 29: Je vais au siège de l'ACLU (American Civil Liberties Union) après avoir appelé d'un téléphone public. J'achète six livres sur les droits civils.

Samedi 30: Je vais à la librairie de Columbia University sur Broadway à la 116 Rue et j'achète trois manuels de droit: EVIDENCE, CODE OF CIVIL PROCEDURE et CRIMINAL LAW.

Lundi 2 mai 1994: J'achète LEGAL ETHICS et INTERNATIONAL HUMAN RIGHTS à la librairie de Columbia University.

Mardi 3: J'écris une demande pour un Ordre de Protection. Le clerc n'a jamais vu un Affidavit of Service comme celui que j'ai acheté chez Blumberg.

J'appelle le Police Complaint Review Board au sujet du refus par les policiers du commissariat de Midtown South, d'enregistrer ma plainte. Mon interlocuteur me conseille d'y retourner et d'essayer à nouveau.

Mercredi 4 mai: J'appelle à nouveau pou la même raison. J'écris à Meykuchel, du bureau de l'Aide Judiciaire d'Évreux pour demander une réponse à ma demande.

Samedi 7: J'envoie par la poste le béret et laisse un message sur le répondeur pour dire que je viens de l'envoyer. L'homme me rappelle pour me remercier. Il dit que Willa me rappellera certainement pour accuser réception et me dire qu'elle aime beaucoup le béret.

Mardi 10: J'achète TORTS et PRE-TRIAL LITIGATION à la librairie de Columbia University. Je vais à la bibliothèque juridique de l'université. J'ai besoin d'un laisser-passer ou alors je dois payer 55 dollars par mois.

Il y a quelques jours un grand type dans la bodega en face de chez moi m'a demandé comment allait mon affaire de bérets. Je lui ai répondu que quelqu'un l'avait tuée. Il me répond « Hang in there », autrement dit, ne lâche pas, et aujourd'hui il m'a posé la même question. Je lui ai dit que les gens (les acheteurs des boutiques) qui voyaient mes bérets pour la première fois les aimaient beaucoup et à la deuxième visite ils me traitaient mal. J'ai dit que cela se produisait à chaque fois que j'essayais de vendre à des boutiques et la seule conclusion possible était que quelqu'un passait derrière moi pour convaincre les boutiquiers de ne pas faire de commerce avec moi. « Comment pouvez-vous l'expliquer autrement? » demandé-je au grand type.

Il eut l'air gêné, puis il me dit qu'il était propriétaire de deux salons de beauté et qu'il pourrait y vendre mes bérets.
— « Combien coûtent-ils? »
Je venais d'en vendre un pour 48 dollars alors je répondis « 48 dollars, par exemple. » — « Oh! C'est beaucoup d'argent! »
— « Mais ils les valent! Je parle des bérets d'hiver et de mi-saison, pas les bérets d'été comme ceux que je vous ai montré l'an dernier. Et j'ai amélioré ma technique pour les fabriquer. Il faudra que je vous montre. J'en apporterai quelques uns pour que vous puissiez les voir. »
— « Oui mais pour moi? Combien me donneriez-vous pour que je vende vos bérets? »
Je lui ai répondu que je lui avais donné mon prix et qu'il pouvait facilement doubler le prix. Il eut à nouveau l'air gêné.
— « Mais si j'en achète dix? »
— « Eh bien si vous en achetez douze, je vous fais un prix. »
— « Combien? »
— « Je ne sais pas. Je dois regarder mes tarifs. Je n'ai pas tous les prix en tête. Mais la prochaine fois je vous apporterai quelques bérets pour vous les montrer, » dis-je avant de sortir du magasin.

De retour chez moi j'ai réalisé que c'était encore un mauvais tour. Si ce type était propriétaire de deux salons de beauté, que faisait-il tout l'après-midi derrière le comptoir d'une bodega? Il voulait seulement m'attirer dans un autre mauvais pas et il avait eu l'air gêné parce qu'il savait que je savais, que quelqu'un détruisait mon travail et c'était précisément ce qu'il essayait de faire lui-même. Il avait honte de ce qu'il faisait. Il voulait me faire baisser mes prix comme s'il voulait me voir m'humilier pour vendre à n'importe quel prix comme si j'étais désespérée de vendre mais j'étais restée ferme car je croyais à l'excellence de mes produits.

Tout ce dont j'ai besoin c'est de vendre à un seul magasin mais tant qu'ils détruiront mon travail je ne vois pas pourquoi je devrais seulement essayer et ainsi compromettre les meilleures chances. Le problème avec ma famille doit être résolu avant tout. Mais comment? Une action en justice contre ma mère, mes six frères et soeurs, les avocats de la TA, mes avocats, les détectives du commissariat de police?


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