Chapitre 22

Mercredi 11: Je vais à la Bibliothèque Centrale, devant laquelle il y a quatre ans j'ai eu mon « accident ». Je me renseigne sur l'emplacement de la section du Droit. Un bibliothécaire me la montre. C'est ridicule. Il y a à peine une centaine de livres dont la plupart est consacrée à un sujet très étroit, tel que les décisions de justice sur la banqueroute. Il y a là une vieille femme tout de rose vêtue, y compris ses chaussures, qui examine de près l'un de ces livres. Le bibliothécaire utilise un catalogue sur ordinateur. Je lui demande de faire une recherche sur « Legal ethics ». La réponse de l'ordinateur est « Le livre que vous avez demandé devrait être à tel endroit » mais il n'y est pas. Puis le bibliothécaire me dit qu'il ne peut pas rester très longtemps avec moi et je continue d'essayer avec l'ordinateur mais j'obtiens toujours la même réponse. Ce qui m'étonne est que ce message d'erreur apparait entre deux sujets sans aucun rapport l'un avec l'autre parce que tout est en ordre alphabétique.

Une autre bibliothécaire arrive. Elle me demande ce que je veux. Je lui dis: « Le Code Pénal ». Elle tape les mots dans la case de recherche et en réponse elle obtient le code pénal de tous les états de la planète. Je vois Californie, Inde, Malaisie.... je m'exclame que je n'en ai rien à faire du code pénal de tous ces endroits. « Mais vous n'avez pas spécifié! » me répond-elle. Elle est atteinte de la stupidité du bibliothécaire. Ces gens ont tellement l'habitude de répondre à des requêtes extravagantes que quand on leur pose une question simple ils ne la comprennent pas.

Elle aurait peut-être pu me demander, et je lui aurais répondu ce qui à mes yeux allait sans dire, que j'étais intéressée par le code pénal en vigueur dans l'état où je me trouvais. Nous devrons laisser s'afficher toutes les pages avant d'arriver à l'État de New York, et alors nous voyons que le Code Pénal se trouve dans la bibliothèque de Fordham University. Cette recherche fut si pénible que j'abandonne l'idée de rechercher les autres sujets dont j'avais fait la liste. Elle me fait un laissez-passer pour que je puisse aller à la bilbiothèque de Fordham University. Je suis en colère. Cette bilbiothèque gigantesque qui reçoit des donations des familles riches est une plaisanterie si elle ne contient pas les textes de lois essentiels écrits noir sur blanc disponibles pour le public. Tous ces milliards de dollars, toute cette architecture, cette solemnité, cette révérence pour le Savoir, ces trésors et pas un fichu Code Pénal où le public peut vérifier ses droits! New York, la bonne blague!

Vers 17 heures je vais à la bodega acheter de la bière, portant fièrement mon béret habituel, celui que j'appelle « camouflage de luxe » parce qu'il est en laine de couleur olivâtre brodée de fleurs et feuillages ton-sur-ton, avec une doublure en soie bordeaux. Je ne dis rien au grand type suite à notre conversation de la veille.

Jeudi 12: Je veux appeler la bibliothèque de Columbia University et décide d'aller au téléphone public de Central Park West. Je vois Anibal sur le trottoir, en train de parler à Gabriel, le propriétaire du club en-dessous de chez moi. Depuis quelques semaines maintenant, Anibal a appelé « Miguel » juste devant ma fenêtre et j'ai décidé de le faire parler de sa blessure au poignet. Mais je ne peux pas lui en parler à brûle pourpoint. Je dois établir d'abord une conversation amicale alors quand je l'atteins sur le trottoir je lui demande en souriant comment va Miguel. Il commence à m'expliquer qui est Miguel et je lui réponds que je ne sais pas qui c'est mais que je l'entends l'appeler devant ma fenêtre. Il me demande si cela m'incommode et je dis non, pas du tout, et je ris et m'éloigne. Il me dit: « Bye bye sweetheart! »

Quand j'ai Columbia en ligne, je me plains des restrictions et mon interlocuteur m'explique que la seule façon d'avoir accès à la bibliothèque de Columbia est d'obtenir un laissez-passer de dernier ressort, c'est-à-dire après avoir épuisé tous les autres moyens disponibles, à savoir, n'avoir trouvé mon bonheur ni à Fordham University dans le borough de Queens ni à Rutgers University dans l'état du New Jersey. Il m'explique que Columbia est une institution privée. Ah! C'est donc la raison! Sinon, sans le laissez-passer, je devrais payer 55 dollars par mois. Mais comme je n'ai jamais fait de recherche en Droit, je perdrai certainement beaucoup de temps dans la bibliothèque. Mais comme l'université est si proche de chez moi, peut-être qu'une recherche intensive étalée sur une courte période vaudrait-elle le coût?

J'appelle la Bibliothèque Centrale au numéro que la bibliothécaire avait écrit sur mon pass. Ms Rice n'est pas disponible et c'est à Ms Smith que je parle. Je lui dis que je ne comprends pas pourquoi j'ai eu un pass à Fordham pour un seul livre, étant donné que quand on fait des recherches on a besoin de consulter de nombreux livres, et on ne sait pas d'avance le titre de tous ceux dont on aura besoin. Elle me répond: « Ce n'est pas à moi qu'il faut dire cela. Dites-le à Fordham, parce que nous ne faisons qu'appliquer leurs consignes. » Elle me donne le nom et le numéro de téléphone du bibliothécaire du Droit de Fordham University. Elle me dit qu'il y a deux bibliothèques de Droit ouvertes au public, celle de Fordham et celle de Rutgers University dans le New Jersey. Pas une seule dans Manhattan!

Je suis en colère et j'essaie de me contrôler. Je demande comment il se fait que dans une démocracie le public ne peut pas avoir accès à la connaissance de ses droits, des lois sous lesquelles il vit à moins de passer par un avocat? Je réponds moi-même à la question, et dis que c'est le lobby des avocats qui empêche les bibliothèques d'offrir des livres de droit.

Je demande à quoi sert la Liberté d'Information inscrite dans le Premier Amendement à la Constitution, à quoi elle sert si le public n'a pas accès au Droit dans une bibliothèque de quartier. Qu'est-ce que la Démocratie sans la mise à disposition des textes de loi? La communication est interrompue mais je n'ai pas entendu de clic ni de signal que la ligne est ouverte. Après avoir attendu quelques instants je raccroche et rappelle. Ms Smith fait une pause et n'est pas disponible. Je dis que j'aimerais laisser un message. La femme me dit qu'elle ne peut pas prendre un message compliqué. Je dis que je voulais juste remercier Ms Smith pour son information, parce que nous avons été coupées avant que je puisse le faire. Je dis que je n'avais pas donné mon nom à Ms Smith, mais que nous avions parlé de livres de Droit.

Je suis sûre qu'elle a raccroché pour couper court à la conversation. Je réalise que quand les gens sont confrontés à quelque chose contre quoi ils n'ont pas de réponse, ils raccrochent. Un agent du FBI l'a fait, un flic de Internal Affairs l'a fait après m'avoir mise en attente, Sophie l'a fait, et maintenant cette bibliothécaire l'a fait.

Ensuite j'appelle Janice Greer, la bibliothécaire du Droit de Fordham University mais un message enregistré m'informe qu'elle n'est pas disponible pour me moment. Je rentre chez moi avec le New York Times et le Daily News sous le bras et mon chèque de loyer dans la poche. Bonarti est là, debout dans son bureau. Joey est assis au bureau et Richie tient ouverte la porte aux lourds barreaux. Je dois passer à côté de lui pour rentrer dans le bureau. Tandis que je cherche mon chèque dans ma poche, Richie saisit le News par derrière. Je fais volte face et le lui arrache, en lui disant de se mêler de ses propres affaires (« mind his own business »). Au même moment, Joey me demande
— « Comment allez-vous, Bridge? »
— « Je ne vous ai jamais autorisé à m'appeler ainsi! » J'avais donné ce nom au gamin Dayvon et à d'autres personnes du quartier avec qui je voulais un rapport bon-enfant sinon amical. C'était une abréviation de Bridget puisque personne ne pouvait prononcer mon prénom correctement à la française.

Tandis que je tendais mon chèque à Bonarti et qu'il me tendait le Law Journal, Richie glissa que peut-être Joey avait dit « Richie » et non pas « Bridge ». Il ajouta qu'il ne savait pas pour les autres mais que personnellement, il allait bien. Je me retins d'exploser. J'étais la seule femme avec trois hommes dans cet espace exigu dont la porte de prison pouvait se fermer de l'intérieur avec une commande électrique située à portée de main. Si c'était une manœuvre d'intimidation je ne le compris pas sur le moment parce que je ne croyais pas vraiment que trois hommes puissent m'attaquer dans ces circonstances, mais Bonarti devait savoir que je faisais des recherches sur le droit pénal et cela ne lui plaisait pas, alors il voulait m'intimider pour me faire abandonner mes recherches. Je sortis et ouvris la porte de l'aile ouest.

Vendredi 13 mai. C'est un vendredi 13. Je vais rester chez moi aujourd'hui. La date malchanceuse ne change pas grand chose parce que pour moi, c'est Vendredi 13 tous les jours où je sors m'occuper de mes affaires. C'est Vendredi 13 et non Valentine's Day.

Glenn, le videur de poubelles m'apporte le Law Journal à domicile et examine le courrier même s'il sait pertinamment qu'il n'y a rien d'autre pour moi. D'ordinaire chaque locataire passe au bureau pour prendre son courrier. Tandis qu'il examine chaque enveloppe il se plaint de sa jambe, d'une douleur qui a démarré en bas et s'étend jusqu'à sa hanche. Il dit qu'il va voir un médecin. Je réponds que la douleur est toujours un avertissement, un signal qu'il faut faire quelque chose. Il développe le sujet, parle lentement et me tape sur les nerfs. Cependant je dois faire semblant de ne pas être agacée et je prends sur moi pour rester aimable tandis qu'il continue d'un ton geignard à me donner les détails, qu'il ne peut pas plier complètement sa jambe au genou (comme moi).

Tout comme mes frères et sœurs qui me parlent d'un accident de la circulation mortel comme excuse pour ne pas me compter dans le partage, Garbage Glenn fait référence à ma blessure tout en prétendant ne pas savoir. Je crois maintenant que ce que j'avais pris pour une menace de mort voilée n'était en fait qu'une façon maladroite de nier les accusations que je n'avais pas encore formulées, mais dont ils avaient connaisance par leurs contacts.

Peu de temps après avoir réalisé que ma famille avait un motif pour me tuer et aucun frein moral puisqu'elle m'avait menacée, menti et m'avait extorqué et continuait de m'extorquer ma signature, j'avais appelé la police à Évreux de mon domicile et dit que j'avais été victime d'une tentative d'assassinat.

Je comprends maintenant que Pat Myers, l'A.D.A. (Assistant District Attorney) qui avait mené les poursuites au pénal dans le vol à l'arrachée de mon sac en 1986, avait été soudoyée pour dissimuler l'existence du complice qui conduisait la voiture, parce que quand elle m'avait auditionnée elle avait complètement supprimé l'épisode de la poursuite sur le West Side Highway de la 96 à la 135ème Rue.

Maintenant je comprends que la douleur psychologique que j'éprouvais chaque fois que j'y pensais était due au fait que mon acte héroïque avait été dissimulé à la Justice. Après tout ce n'était pas tous les jours qu'un vulgaire incident de vol à l'arrachée se transformait en un épisode plein de suspense où la victime, au lieu de rester plantée sur le trottoir tandis que son voleur prenait la fuite en voiture, poursuivait son voleur en courant et trouve un taxi vide une seconde après que son voleur ait démarré. Ce qui l'a sauvée fut son refus d'être encore victimisée. Elle a traversé la rue en courant après son voleur vers le carrefour d'Amsterdam Avenue sans savoir ce qu'elle pouvait faire d'autre et son acte de foi aveugle fut récompensé par l'arrivée d'un taxi libre. Si elle n'avait pas couru après le voleur elle aurait raté le taxi. Mais elle lui a couru après, un peu pompette après une soirée d'adieux dont elle sortait quand s'est produit l'incident.

L'autorité ultime sur laquelle on pouvait compter quand on avait été victime, la Justice, m'avait été refusée. Sans compter la façon dont s'était résolue ma plainte contre le serrurier. J'avais fait l'erreur de choisir le tribunal des Small Claims, qui correspond à notre tribunal d'instance, là où sont traitées les petites affaires, pour la simple raison que le montant de ma facture était inférieur à deux mille dollars, mais je voulais déborder le cadre du litige pour le situer dans le contexte des problèmes avec ma famille, du fait qu'elle violait ma vie privée et qu'elle avait certainement été en contact avec mon propriétaire pour qu'il demande au serrurier de lui donner une copie de ma clef. Mais le juge n'a pas voulu entendre parler de tout ça et je me faisais l'effet d'une dingue de la théorie du complot tandis que j'essayais de lui expliquer tout ça.

Il m'a dit que je n'avais pas le droit de m'aider de notes pendant que je témoignais. Il m'a dit: « De quoi vous plaignez-vous? Vous avez une nouvelle serrure, vous avez un cadenas, vous avez un hasp... » (il s'agit de la quincaillerie à charnière à laquelle s'accroche le cadenas) Donc il restait dans le cadre strict d'un petit litige de consommateur, pas d'une affaire d'atteinte à la vie privée. Finalement, se référant à la grille devant ma fenêtre, il m'a dit: « De toute façon, vous ne nous avez pas dit combien de fenêtres vous avez ni à quel étage vous vivez. Vous n'avez aucune réclamation valable. » Alors que je ne m'étais pas du tout plainte de cette grille.

Au lieu de demander au serrurier de témoigner, il lui a demandé s'il n'avait pas besoin d'aller aux toilettes, et j'ai reconnu cette allusion comme une référence qui revenait de temps en temps, au jour où mon frère François était venu fin novembre dernier, et où je lui avais dit pendant notre marche dans le quartier, que j'avais besoin d'aller aux toilettes. Le serrurier est sorti de la salle par la porte par laquelle arrivait le juge, et non par la porte d'entrée du public au fond de la salle, ce qui a confirmé mon impression que la justice avait été corrompue. Le juge a finalement coupé la poire en deux et m'a fortement conseillé de résoudre l'affaire hors tribunal pour la moitié de la somme en litige. Me sentant vaincue j'ai accepté et le juge a homologué l'accord, ajoutant que je devais payer dans un délai d'un mois.

Tout ceci avait frustré quelques notions fondamentales de la justice et m'avait causé des bouleversements intenses. Ces émotions qui me submergeaient m'empêchaient de considérer la situation de façon purement rationnelle. Ce fut seulement quand l'incident du vol du sac à main dans le coffee shop de décembre 93, mis en scène par mon frère, me remémora l'incident du vol de mon sac à l'arrachée en 86 que je pensai à nouveau à cet incident, et en voyant l'embarras de mon frère quand je lui en parlai, je compris qu'il était lié à cet incident. C'était donc la raison pour laquelle il n'y avait aucune mention d'une fuite en voiture de mon voleur dans le dossier, et cela expliquait pourquoi Eddie Santos avait été condamné seulement pour tentative de vol, alors que s'il avait échoué c'était parce que je lui avais repris mon sac à l'issue d'une poursuite en voiture. Donc pour moi le vol avait été pleinement accompli et en réunion, ce qui est une circonstance aggravante.

Je compris alors que la douleur que je ressentais au sujet du vol de mon sac et la douleur que je ressentais au sujet de l'accident était de même nature et avait la même cause: une autorité judiciaire avait trahi sa mission, m'avait trahie et m'avait induite à dissimuler la vérité devant la Justice. Mais pourquoi avaient-ils fait cela?

Maintenant je comprends que si la vérité devait être passée sous silence, il devait y avoir une raison très importante à cela. Un simple voleur de sac ne serait pas allé jusqu'à corrompre Pat Myers, l'assistante du Procureur (« Assistant District Attorney ou "A.D.A." »), pour dissimuler l'existence d'un complice au volant d'un véhicule de fuite qui avait été (grâce à moi) appréhendé par la police.

De même, un chauffeur de bus ne serait pas allé jusqu'à retourner les avocats de sa victime pour qu'ils la subornent, s'il avait été réellement négligent.

Ce que j'ai réalisé récemment depuis mes conversations téléphoniques avec Véronique, c'est que je peux mesurer la haine que ma famille me voue par l'étendue des mensonges qu'elle me déverse. Tandis qu'elle accumulait les mensonges durant nos conversations transatlantiques, wur un sujet aussi important que la succession de notre père, je sentais la haine s'échapper de sa bouche comme une émanation toxique qui imprégnait chacun de ses mots et s'échappait de l'écouteur, pénétrait mon conduit auditif et empoisonnait mes émotions, me faisant presque gémir de douleur.

Il est impossible de justifier le fait d'égarer quelqu'un qu'on prétend aimer, quand on le fait pour couvrir sa propre merde. Le fait que ce que m'a dit Véronique m'ait blessée n'était qu'un bénéfice secondaire. Évidemment, cela leur profitait de me blesser, et Véronique en avait rajouté, parlant avec mépris des Turcs qui « travaillaient à domicile » comme si elle ne savait pas que je le faisais moi-même. Mais ce qui les pousse vraiment c'est le besoin de camoufler, pour éviter la détection parce qu'ils savent que leurs intentions sont illégitimes, corrompues et indéfendables.

Alors ils m'attaquent éternellement parce que leur besoin de me blesser pour dissimuler la culpabilité qu'ils ressente au sujet d'un méfait antérieur forme un cercle vicieux, un serpent qui dévore sa propre queue. Ils essaient de convainre leur sens profond du bien et du mal que tout le mal qu'ils m'ont fait était justifié par le désir d'atteindre un plus grand bien, et pour s'en convaincre ils me font quelque chose d'encore pire alors qu'en fait ils ne font que confimer la nature destructive de leurs sentiments envers moi.

Il y a peut-être 0,01% de leur conscience qu'ils ne peuvent pas berner et ils croient que, du fait que leur corruption intégrale n'est pas évidente aux yeux du public (parce que dans la famille tout le monde est dans le même bain) ce n'est pas la peine d'agir en accord avec cette toute petite partie d'eux même. Et pourtant cette petite place est l'endroit d'où jaillit l'arbre de la culpabilité, et ils ne peuvent pas contrôler la croissance de cet arbre. Cela les conduit à accroître la violence qu'ils ont décidé de diriger contre moi il y a longtemps. Peut-être que c'est cela, le secret que je savais qu'ils gardaient et ne me révélaient jamais. Du point de vue de n'importe qui sauf la victime, c'est évident que des conspirateurs n'informeraient pas leur victime de leurs intentions, mais quand la victime ne sait pas que les personnes les plus proches d'elle, ses propres parents, ses propres frères et sœurs, quand elle ne sait pas qu'elle a été désignée comme victime expiatoire, comment peut-elle comprendre que s'ils la tiennent à l'écart du secret, c'est parce qu'ils ont l'intention de lui faire du mal? C'est inconcevable, ou c'est à devenir fou!

Et pourtant j'étais inquiète. Je me sentais menacée par ce secret. Quand j'avais entre sept et douze ans cette ambiance de cachotterie me rendait mal à l'aise. Je savais qu'il y avait quelque chose qui se tramait. Plusieurs fois pendant les vacances quand nous étions chez nos grands-parents en Bretagne, j'avais donné un rendez-vous secret à Sophie, quelque part dans la maison à une certaine heure, mais le moment venu je m'étais retenue de lui poser les questions qui me tourmentaient parce qu'au fond, je n'avais pas entièrement confiance en elle. Alors je lui parlais de quelque chose d'anodin et ne m'ouvris jamais à personne de l'angoisse que cette atmosphère pesante de menace me causait.

Maintenant il me fut possible de relier la « peine » que j'éprouvais en entendant ma petite sœur me mentir, à celle que j'éprouvais, enfant, quand mes parents et mes grandes sœurs me mentaient. Je pus me voir, âgée de cinq ou six ans, écouter ces mensonges sachant qu'ils étaient des mensonges mais n'osant pas le dire, suivre leurs conseils en feignant de les avoir crus, et penser que s'ils m'aimaient ils ne m'auraient pas menti, et sentir leur haine de moi et avoir peur d'eux malgré mon amour.

Je ne pouvais imaginer que quiconque faisait cela était très perturbé car les enfants croient toujours que leurs parents sont parfaits et que si quelque chose ne va pas, c'est leur faute à eux, les enfants. Alors je dus intégrer la haine comme faisant partie indissociable de l'amour. Ils m'avaient menti depuis le début de ma vie, depuis que je savais parler suffisamment pour poser des questions et je ne pouvais pas me permettre d'avoir une opinion différente car je dépendais entièrement d'eux.

Je n'oublierai jamais ma mère quand elle disait qu'elle avait « élevé sept enfants » comme si ses enfants étaient du bétail. C'était la quantité qui comptait, pour prouver qu'elle était une femme respectable. Elle disait cela à des personnes dont elle avait besoin. À chaque fois que je l'avais entendue dire ça j'avais eu envie d'ajouter « Et faut voir comme! » mais j'avais trop peur de sa vengeance.

Et maintenant je comprenais que c'était exactement comme cela qu'elle voyait ses propres enfants: comme des têtes de bétail. Elle avait élevé des enfants parce que les enfants étaient plus profitables que les bovins ou les cochons. L'état vous fournissait des aides, les Allocs, qui tombaient tous les mois, tant par tête. Et à partir de quatre enfants la SNCF offrait une réduction de 75%. Je ne sais pas si elle avait fait des enfants pour se faire un pécule personnel avec les Allocs mais je sais que chaque mois elle attendait avec impatience l'agent payeur, et après son passage il ne se passait rien de spécial. Elle n'achetait pas de vêtements ni de chaussures pour nous, ni ne payait de loisirs, ni d'extras alimentaires. C'était tout pour sa pomme. Elle était aussi radin avec l'argent qu'avec l'amour maternel.

Et si elle avait donné naissance à Norbert quand j'atteignis l'âge de dix-huit ans, ce n'était pas pour se donner un prétexte pour me priver de son attention à cette période cruciale de ma vie comme je l'avais cru d'abord, mais pour conserver son droit aux Allocs, parce qu'avec seulement Véronique et François comme enfants mineurs au foyer elle aurait perdu ce revenu.

C'était seulement sous ce jour que le fait pour elle de me priver de mes droits essentiels, et de me réprimer quand je voulais les exercer devenait compréhensible. Elle voulait me convaincre que je ne valais pas grand chose pour pouvoir m'exploiter plus facilement. Elle avait voulu me convaincre que j'avais moins de droits que les autres et elle avait payé des gens pour me maltraiter dans tous les aspects de ma vie, pour me fair croire que personne ne pouvait m'aimer et que le problème venait de moi et non d'eux ou d'elle. Je n'avais jamais été rien d'autre pour elle qu'une source de revenu et dès l'instant où j'affirmais mes droits je compromettais ses plans. Maintenant elle est dans de beaux draps. Elle sait que je sais qu'elle a essayé de m'assassiner pour ma part d'héritage.

Tandis que je marchais en direction de Columbus Avenue sur la 105ème Rue, un tronçon résidentiel, calme et bordé d'arbres, un chat noir est sorti de sous une voiture garée et émit un gentil miaou. Je reconnus sa petite voix et je reconnus le chat. Du moins il ressemblait à s'y méprendre au chat de la bodega à côté de chez moi. Le chat fut très câlin et je commençai à lui caresser la tête en disant: « But I know you, I know you, what are you doing around here? » Comme il continuait à ronronner je l'ai ramassé et il continua à être très câlin. Je me demandais ce qu'il faisait là. J'ai commencé à marcher vers chez moi quand il s'échappa. Et ce fut seulement à la fin de la journée que je réalisai que, durant une sortie de seulement quelques minutes ce vendreti 13, j'avais rencontré un chat noir!

Tard dans la soirée de samedi, c'est-à-dire dimanche à 3H10 du matin, j'ai appelé Bonarti et laissé un message pour me plaindre de la musique. J'ai tendu mon téléphone à bout de bras pour enregistrer la musique qui arrivait chez moi puis j'ai dit « Il faut faire quelque chose. Je vous en parlerai la semaine prochaine. »

Aujourd'hui j'ai vus une de ses voitures garée devant ma fenêtre. C'est un pick-up, un utilitaire avec une benne. Je me suis préparée à enregistrer notre convesation et suis sortie avec mon chèque de loyer, et suis d'abord allée à la bodega. De retour dans l'immeuble j'ai ouvert la porte du bureau et suis entrée. J'ai mis mon magnéto en marche après qu'il ait raccroché le téléphone. Je lui ai demandé s'il se souvenait de mon message et il a dit que non. Je lui ai dit que j'avais laissé un message sur son répondeur à trois heures du matin dimanche dernier et à nouveau il a nié avoir connaissance de mon message. J'ai dit que le club au sous-sol jouait la musique trop fort trop tard dans la nuit et aussitôt Bonarti m'a dit de me plaindre auprès du Bureau de la Pollution Sonore.

Deux semaines plus tôt ma voisine, mère d'une petite fille, m'a demandé ce que je pensais du club, disant que cela la dérangeait beaucoup surtout pour son bébé. Je lui ai dit que les règles d'urbanisme interdisaient ce genre d'activité et que le propriétaire du club disait que c'était une association à but non lucratif dans le seul but de contourner la loi. C'était peut-être la raison pour laquelle Bonarti attirait mon attention loin de lui et disait qu'il allait loger une plainte au Bureau de la Pollution Sonore.

Puis il m'a dit que je n'étais pas la première à me plaindre.
— « Dans cet immeuble? » lui demandé-je
— « Non, dans un autre. »
Puis il me demanda quand le problème se produisait et j'ai dit que c'était pendant le weekend, c'est-à-dire du vendredi soir au dimanche soir. Il dit que le propriétaire du club était un connard. « Mais si je loge une réclamation, j'aurai besoin de votre témoignage. Accepteriez-vous de témoigner? »

J'hésitai un instant. Je pensai que le gérant du club pourrait se venger si je témoignais contre lui, mais je dis oui. Je lui parlai aussi du problème des rats, disant que tous les soirs j'entendais des rats dans ma cuisine et que c'était parce que la poubelle de collecte des ordures était trop petite et que quand elle débordait les ordures étaient répandues sur le sol. J'ai dit qu'on avait besoin d'une poubelle deux fois plus grande parce qu'elle était déjà pleine à 15 heures. Bonarti m'a demandé ce qu'il en était du couvercle. J'ai répondu que si la poubelle était trop pleine le couvercle ne pouvait être utilisé, que la cause du problème n'était pas la faute des locataires qui ne couvraient pas la poubelle.

Bonarti m'a répondu que la raison pour laquelle il ne mettait pas de poubelle plus grande était que les sacs devenaient trop lourds à porter. Puis il a parlé de mettre une deuxième poubelle. On a parlé de demander à Glenn de vider la poubelle après 15 heures comme si c'était facile, quand c'est déjà la croix et la bannière d'obtenir que Glenn fasse le minimum. « Glenn a toujours mal au dos ou mal à la jambe et c'est difficile de lui demander d'en faire plus, » dis-je.

Tandis que nous parlions son regard partait dans toutes les directions sauf la mienne. Les piles étaient presque épuisées quand j'ai enregistré cette conversation alors quand j'ai mis des piles neuves les voix étaient accélérées mais il doit exister un remède à cela. Le principal est que c'est enregistré.

Dimanche 22 mai: Si une mère enseigne à son enfant d'une part qu'il est insignifiant et coupable, et d'autre part qu'il doit donner de sa personne à autrui, il y a une incohérence parce qu'alors ce que l'enfant donne de lui-même n'a aucune valeur.

Cette incohérence force l'enfant à cliver la réalité. C'est une atteinte à son intégrité mentale. L'état de choc et la désorientation mentale qui en résultent peuvent être exploités. Tout ce qu'il veut c'est être aimé et valorisé et il va tout faire pour faire naître l'étincelle de l'amour et il va guetter le comportement de sa mère et être à l'affut de ses humeurs pour déceler un signe. « Est-ce que cela lui plait quand je fais ceci ou cela? Est-ce qu'elle sourit ou est-ce qu'elle fronce les sourcils? » Il essaie quelque chose et si cela ne marche pas il essaie autre chose.

Petit à petit l'enfant se construit une image et pour être acceptable il va donner à sa mère ce qu'elle veut de lui, et il va devenir sensible aux indices les plus subtils d'approbation ou de déplaisir, et ce faisant, ne pas tenir compte de ses propres intérêts.

Si sa mère a l'air d'approuver certains comportements seulement parce qu'elle ne les punit pas, ou si lorsqu'elle proteste elle a le ton de voix de quelqu'un qui n'y croit pas vraiment, alors cela veut dire qu'elle approuve, tout simplement. Alors si l'instinct maternel qui nourrit la vie a été perverti, elle ne va approuver l'enfant que lorsqu'il se laisse exploiter ou lorsqu'il se conduit de manière antisociale. Mais, ignorant des effets à long terme, l'enfant va chercher l'amour et l'approbation quel que soit le lieu où cela le conduit et avec une mère perverse, ce lieu sera le côté dysfonctionnel et antisocial de la vie.

Autant que je sache, la raison pour laquelle j'étais tellement épuisée physiquement à la fin de ma deuxième décade de vie, était que je cherchais sans relâche à plaire à mes parents, et à ce point la carotte s'était toujours dérobée au moment où je croyais l'obtenir enfin. Ce que je faisais ne suffisait jamais. Dès que j'avais accompli quelque chose qui aurait dû au minimum provoquer un sourire, il s'ensuivait inévitablement une attaque de reproches, et alors je cherchai ce que je pourrais bien faire pour me faire pardonner.


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