Chapitre 23

BNNY2-23

Quand j'essayais de m'élever socialement par le travail ou l'éducation, ils faisaient semblant d'approuver mais ils me mettaient des bâtons dans les roues. J'avais le potentiel mais ils usaient de leur grand pouvoir pour canaliser mes énergies vers des occupations illégales. Les seules activités qu'ils n'essayaient pas de saboter étaient malsaines pour moi: secrétaire, tout en bas de l'échelle, soumission au patron et mort l'intelligence; dealeuse de drogue. Ils devaient le savoir, que j'avais vendu de l'herbe pendant quelques mois, puisque mon colocataire était un de leurs complices; et juste après, durant l'été 1980 mon frère s'était arrangé pour me faire dépenser tout l'argent que j'avais mis de côté; prostituée, la dégradation ultime, la vulnérabilité vis-à-vis des hommes qui pouvaient assouvir leur haine des femmes, la soumission à un maquereau. On appelle la prostitution un crime sans victime mais d'après les statistiques, nombreuses sont celles qui sont victimes de violence. Les drogues. Quelle prostituée ne se drogue pas?

À propos, je comprends maintenant comment, quand je travaillais comme escort, on avait essayé de faire de moi une consommatrice d'héroïne. En effet comme je l'ai raconté, j'étais allée une fois à un rendez-vous avec une autre femme et cette femme, en sortant de chez le client, m'avait dit qu'elle prenait de l'héroïne pour supporter le travail. Et par ailleurs, on m'envoyait chez des clients qui ne voulaient faire que des trucs que je n'avais pas mis dans la liste de ce que j'accepterais de faire. Il était alors logique que je pense qu'il n'y avait aucun client qui voulait des rapports normaux, et que je me tourne vers l'héroïne pour supporter le job comme ma compagne m'en avait donné l'idée. Mais on l'a vu, quand j'en eus marre d'être maltraitée j'arrêtai net cette activité.

Mes parents sont atteints d'un manque de fierté pathologique. Je viens d'apprendre dans Pathways to Madness de Jules Henry, que cela a été reconnu comme un signe de maladie mentale et j'en ai été consciente par la colère, la fureur qui s'emparait d'eux quand je manifestais moi-même une certaine fierté. Ce qu'ils prenaient pour un estime de soi exagérée n'était que la manifestation d'un ego sain et d'un amour de la vie. Je voulais apprendre et créer et j'estimais avoir droit aux moyens d'apprendre et de créer. « Pour qui se prend-elle? » avaient-ils dû se demander. Et avec un zèle pieux ils avaient entrepris de me détromper. En fait ils ne faisaient que chercher une justification à leur sadisme.

Si je ne m'étais pas échappée pour préserver mon ego je serais déjà morte. Si j'avais suivi le seul chemin qu'ils n'avaient pas obstrué, je serais morte d'une overdose, ou d'un crime sexuel, ou je serais avec les incurables dans le pavillon arrière d'un hôpital psychiatrique. Il y aurait quelqu'un (un complice de mes parents sans doute!) qui serait mon tuteur et qui aurait le pouvoir de prendre des décisions en mon nom concernant mes finances.

Il me semble que le plan avait été établi quand j'étais très très jeune, parce que ma mère avait essayé, quand j'avais environ l'âge de cinq ans, de créer un lien sexuel spécial entre moi et son frère Michel: j'étais en train de prendre un bain dans la baignoire sabot chez mes grands-parents et mon oncle Michel était dans la maison. Je ne m'attendais pas à ce que quiconque à part ma mère entre dans la salle de bains mais soudain mon oncle apparut dans l'embrasure de la porte.

J'étais debout dans la baignoire face à lui et sa présence était malvenue parce que d'abord, je savais qu'il était un homme et de plus il était vêtu de tissus laineux qui n'avaient pas leur place dans une salle de bains. Je ne m'attendais à voir que des serviettes-éponges et des couleurs pastel et je vis son pull-over en grosse laine et son pantalon de laine près de moi. Il était vêtu chaudement et j'étais nue et cela n'allait pas. Il s'est approché de moi en souriant avec les yeux écarquillés derrière ses lunettes en culs-de-bouteilles, et il m'a dit: « Montre-moi ta fleur. » Je compris immédiatement ce qu'il voulait dire bien que je n'eusse jamais entendu parler de « fleur ». Aussitôt je m'assis dans l'eau par pudeur. Il s'en alla immédiatement. Maintenant je suis sûre que c'est ma mère qui lui avait demandé de faire ça.

Et maintenant, en 2021, je comprends que c'était suite à mon exhibition au jardin d'enfants un an plus tôt, car ma mère n'avait pas compris pourquoi je l'avais faite. Elle avait cru que j'étais une petite vicieuse alors que j'étais allée à l'école sans culotte pour prouver que ma mère ne s'occupait pas de moi et c'était un appel au secours, un signal de détresse à ma façon car je n'avais pas les mots pour expliquer mon angoisse. Car ma mère m'avait donné une peur bleue de mon sexe et elle me délaissait au moment de m'habiller le matin ce qui me donnait l'impression de devoir seule me charger d'une manipulation dangereuse et je ne m'en sentais pas capable, j'avais peur.

Plus tard quand mon intérêt pour les Sciences Naturelles fut admis dans la famille, j'appris que mon oncle Michel travaillait dans un laboratoire, qu'il travaillait dans la Science. Du moins c'est ce que ma mère m'avait dit. Et plus tard encore, ma mère me dit que mon oncle avait « aidé les prostituées » (sans fournir de détails) quand il était célibataire et habitait à Paris. On aurait dit qu'elle voulait opérer un glissement en créant un lien spécial par la Science entre son frère et moi puis grâce à ce lien, me faire sentir que la prostitution n'était pas quelque chose de redoutable puisque lui avait aidé des prostituées.

Ma mère continua d'essayer de faire naître un lien spécial entre moi et son frère mais je ne fus jamais vraiment attirée par lui davantage que par mes autres oncles. Lorsque j'avais environ vingt-sept ans elle me dit qu'il était devenu un Chrétien charismatique. Je ne sus jamais ce que cela voulait dire, mais elle en parlait avec un enthousiasme qu'elle essayait de me communiquer (c'était l'une de ses techniques de manipulation favorites), afin de créer un lien spécial entre moi et son frère.

Il y eut un moment quand j'habitais sa petite maison rue Sourbelle à Évreux, après avoir quitté le squat de la rue Bertheau à Paris, donc en 1976-77, où j'exprimai le désir d'aller me reposer quelque part, et elle avait essayé de me faire aller chez son frère Michel. Sans rien dire de spécial à son sujet elle parlait de lui comme s'il était un type super, mais je n'étais pas intéressée. Je voulais m'éloigner d'elle et elle voulait choisir mon lieu de vacance, et ce serait chez son frère.

Je crois qu'elle espérait que ce lien spécial entre moi et son frère m'aurait rendue réceptive à ses conseils, et il avait certainement pour mission de me communiquer ce que ma mère lui disait de me dire. Ma mère savait que j'étais en colère contre elle parce qu'elle voulait m'imposer quoi faire de ma vie et je ne suivais pas ses conseils alors elle payait des gens qui étaient vis à vis de moi en position de confiance et d'autorité, (docteurs, professeurs, avocats) pour qu'ils me disent ce qu'elle voulait qu'ils me disent. Ainsi par exemple, Me Montalette m'avait dit, alors que je la payais pour qu'elle m'aide à obtenir mon héritage, que je devais me contenter de ce que j'avais déjà reçu. Et un professeur d'art dramatique m'avait dit que j'avais un physique à jouer les soubrettes dans les pièces de Molière, une façon de me rabaisser.

Si un professeur de guitare disait que les chanteurs qui s'accompagnaient à la guitare le faisaient pour se cacher derrière leur instrument, par lâcheté je suppose, cela devait être vrai! Si ma psy Kagan m'avait dit que je serais dans le pavillon du fond d'un hopital psychiâtrique si ma mère ne m'avait pas aimée, ce devait être vrai, niant par là même le rôle que j'avais joué dans ma propre survie, même après que je lui eusse raconté d'innombrables incidents où ma mère avait agi d'une façon qui m'avait traumatisée, elle continuait d'insister que ma mère m'aimait. Alors si je la croyais je devais croire aussi que ma mère avait eu raison de me faire ce qu'elle m'avait fait, ce qui impliquait que je n'avais aucune valeur personnelle malgré toutes les déclarations d'égalité de nos pays respectifs. Ceci m'avait mise en colère. Quand je lui avais parlé de mes problèmes d'héritage elle m'avait conseillé de laisser tomber, de ne pas me battre. Je n'étais pas d'accord. Si ma famille m'infligeait un déni de justice, quel bien cela me ferait-il de les laisser me spolier? Quand je lui avais dit que j'étais fière de mes succès concernant la guitare, et mon retour du bord du précipice, et que je me donnais mentalement une tape dans le dos pour me féliciter, elle avait eu l'air agacé et avait gardé le silence au lieu de me soutenir comme les psys étaient censés le faire.

Comme on peut prendre pour acquis que mon téléphone a été sur écoute depuis toujours, je ne suis pas paranoïaque si je pense que tous mes contacts ont été retournés contre moi, et ceci explique pourquoi les personne en autorité au fil du temps m'ont donné les conseils à l'opposé de ce que j'attendais, contre mon intérêt personnel et que je désapprouvais.

Lundi 23 mai: Aujourd'hui c'est le quatrième anniversaire de mon accident. Je me suis réveillée et avant de me lever je me suis souvenue de quelque chose que Véronique avait dit qui me mit en rage: elle avait dit en quelque sorte qu'elle et mes cohéritiers décidaient de mon sort. Ils décident de me donner ou de ne pas me donner. Elle avait aussi dit qu'ils pourraient faire un emprunt auprès d'une banque pour me payer ma part sans avoir besoin de ma signature. Je dois finir la transcription de la bande sonore, une tâche très pénible.

J'ai remis à plus tard la corvée d'appeler ma mère mais je suis à court d'argent et je vais devoir le faire bientôt.

Meykuchel, le directeur du bureau de l'Aide Judiciaire à Évreux m'a écrit une lettre datée du 12 avril, expédiée le 10 mai, dans laquelle il me dit qu'il va contacter Me Laurent, le notaire de la succession, avant de soumettre ma demande au comité. Autrement dit je lui ai demandé de l'aide d'urgence et quatre mois plus tard il n'a toujours pas soumis ma demande au comité. C'est évident qu'il est de mauvaise foi et il ne peut l'être que si ma mère l'a corrompu. (J'ai appris des années plus tard qu'en vertu de l'article XX du NCPC le Bureau doit statuer dans un délai de TRENTE JOURS après réception de la demande.)

Samedi je suis allée prendre le fax de Me Laurent. Il me dit que je n'ai pas répondu à sa proposition d'un partage entre sept, qui est totalement inacceptable parce qu'il me rend propriétaire d'un appartement dans l'immeuble avenue de Choisy. J'ai dit depuis l'ouverture de la succession que je ne veux être propriétaire d'aucun bien immobilier. La raison en est que je suis certaine, étant donné le passé, que dès que je serai propriétaire d'un bien tangible il sera vandalisé, et l'appartement deviendrait alors une source inépuisable de tracas au lieu d'être une source de revenus.

Je reviens au 24 avril pour terminer la transcription de ma conversation téléphonique avec Véro. Les sons qui portent les voix sont la seule source d'information non verbale pour connaître la vérité. Je suis aveugle et n'ai pas la ressource d'observer les expressions de son visage. Tout comme les orchestres, les familles ont un son propre et je devrai jouer d'oreille.

Après avoir terminé la transcription il me semble que ma sœur lisait certains passages, en particulier quand ceux-ci n'avaient pas de rapport avec le sujet de conversation. Ainsi, là où elle dit « On a détruit mes histoires d'amour... » sans viser de coupable personnellement, cela tombait comme un cheveu sur la soupe et sonnait faux comme un texte rapporté. Par ce petit texte elle voulait me faire croire que je n'étais pas la seule qui avait souffert d'atteintes à sa vie privée, la seule dont on avait manigancé les rencontres avec des amants-traîtres.

Elle s'est efforcée de me convaincre qu'elle n'avait pas parlé à maman et qu'elle ne souhaitait pas le faire comme si elles étaient en froid, et il lui est arrivé de s'emmêler dans ses explications. À un moment elle m'a dit qu'elle n'exprimait pas un souhait collectif mais seulement sa propre pensée, mais à un autre moment elle a exprimé des idées sur la succession qui étaient favorables à maman. Elle a été gênée quand je lui ai demandé de me lire le grand total du montant de la déclaration de succession, après m'avoir dit qu'elle m'en lisait des extraits.

Elle a été le plus gênée quand je lui ai dit que je n'avais signé aucune des conventions et elle a insisté que c'était faux, alors que je savais pertinament ne pas les avoir signées. Au fil des ans j'avais lu plusieurs fois ce document qui disait que j'étais présente mais qui ne portait pas ma signature. Elle m'avait interrompue pour changer de sujet.

Je dois connaître par inférence la vérité à partir de ses mensonges, et en particuliers ceux qu'elle profère spontanément.

31 mai: Au cours des trois derniers jours j'ai réalisé ceci au sujet de l'épisode de Blanche Neige quand j'avais trois ans: ma mère m'avait conduite chez Madame Féminier. C'était l'épouse de l'assureur de mon père, une femme soignée du style bourgeois de l'époque, la mise-en-plis impeccable, le rouge à lèvres aussi, dans un appartement confortable, et j'étais resté un moment chez elle pendant lequel elle m'avait montré un livre avec des illustrations qui se projetaient de la page, c'était un pop-up et je n'en avais jamais vu. Je fus donc très impressionnée, et c'est peu dire, quand le personnage qui s'avança brusquement à l'ouverture d'une page était une sorcière, la sorcière du conte de Blanche Neige.

Quand ma mère est venue me chercher elle s'est excusée profusément du dérangement que ma présence avait causé à Mme Féminier, me donnant l'impression d'être un fardeau encombrant, mais la dame protesta qu'il n'y avait pas de mal, et sur le chemin du retour ma mère me tenait par la main sans rien dire comme si j'étais sa prisonnière, je sentais qu'elle était fermée et je n'osai pas lui parler de ce que j'avais vu, et alors son attitude froide et rigide me fit comprendre qu'elle était comme cette sorcière, cette reine méchante qui voulait tuer la jeune fille parce qu'elle était trop belle. Il ne fait aucun doute aujourd'hui en 2021 que cette visite chez Mme Féminier et le fait qu'elle m'ait montré en 3D l'histoire de Blanche Neige avait été mise au point par avance, afin que je prenne connaissance de ce que ma mère était vraiment sans qu'elle n'ait à me le dire en face-à-face. Ce fut d'ailleurs la seule fois où j'allai chez cette dame. Par la suite, chaque fois que je la voyais quand elle venait dîner chez mes parents, elle m'appela Blanche Neige et ceci même quand j'eus atteint l'adolescence.

J'ai aussi réalisé que quand j'étais pensionnaire à Saint-Ambroise à Chambéry de 1967 à 1969, Sophie était un agent double. C'était elle qui avait organisé la trahison de mon amie Chantal Jouclard, qui m'avait initiée à l'usage des tampons et m'avait montré comment inhaler la fumée de cigarette, et elle, Sophie, qui avait organisé la trahison de mon premier amour François-Xavier. Donc Sophie avait échafaudé ces tromperies et corrompu mes premiers contacts sociaux.

J'ai compris que l'initiation à l'usage des tampons avait pour but de faciliter ma promiscuité sexuelle, car quand ma mère vit une boîte de tampons dans mes affaires elle s'exclama d'un ton faussement catastrophé que maintenant je n'étais plus vierge, alors qu'elle ne m'avait jamais rien dit sur la sexualité ni la physiologie sexuelle. Je crus alors que j'avais perdu ma virginité, ce qui était faux, et cela me causa quelque tristesse, un sentiment de perte car je n'avais pas désiré cela.

Ce mois qui s'achève n'a pas été chargé d'événements, Dieu merci! Rester chez moi à lire et à écrire est le plus sûr moyen d'éviter les ennuis et c'est ce que j'ai fait, à écrire l'année 1990 et à lire des livres de Droit.

Il y a tout de même eu deux mini-événements: je suis allée à la libraire municipale, au 23ème étage du Municipal Building. En redescendant, trois femmes sont entrées dans l'ascenseur. Je regardais le sol, absorbée par mes pensées mais je remarquai que la femme à côté de moi me regardait avec insistense. Je trouvai cela impoli alors je regardai cette femme et elle me demanda: « N'êtes-vous pas la femme de... euh.. comment s'appelle-t'il déjà? Vous savez, cet homme... » et je me demandai de quel homme elle pensait que j'étais la femme. Comme je portais mon béret favori, j'ai pensé que peut-être elle pensait au fondateur des Guardian Angels qui portait toujours un béret.
— « Sliwa? » lui demandé-je
Elle dit que oui, je ressemblais à sa femme. Je dis que c'était peut-être parce que je portais un béret. Elle répondit qu'elle aurait juré que j'étais la femme de Curtis Sliwa. En sortant de l'ascenseur au rez-de-chaussée je lui dis fièrement que je n'étais la femme de personne.

Samedi dernier en revenant de faire des courses plus au nord sur Broadway, je vis un homme qui vendait des livres et des bricoles. La plupart des livres avaient des thèmes philosophiques ou religieux et j'ai acheté l'autobiographie du Dalaï Lama et un livre sur la Personalité, du point de vue d'un Soufi. Il y avait un livre sur la Souffrance, d'un point de vue chrétien. J'ai lu la 4ème de couverture et c'était attrayant mais quand j'ai vu la photo de l'auteur j'ai remis le livre en place.

Après que j'eusse dit que j'achetais les deux livres le vendeur m'a dit qu'il me ferait un plus gros rabais si j'achetais un troisième livre j'ai je les avais déjà tous regardés, il n'y en avait pas beaucoup, et je savais que je ne voulais aucun d'entre eux et son insistence m'a agacée. Alors il a pris en main un calot qui avai l'air neuf, le style de couvre-chef qu'on voit au Népal, avec un rabat d'un côté. Il me le montra comme si c'était quelque chose d'exceptionnel et me demanda s'il me plaisait. J'ai dit non. Il insista: « Mais il est joli, vous ne trouvez pas? » J'ai répondu non puis j'ai pensé qu'il essayait de m'entraîner dans une discussion sur les couvre-chefs alors j'ai dit oui pour en finir.

Cet incident m'a fait penser à l'été dernier quand j'ai acheté quelques livres de philosophie dans des circonstances similaires au même endroit. Dans les deux cas les vendeurs ne vendaient que des livres sur la religion, la philosophie et l'occultisme. Je me souviens d'un livre sur Sainte Thérèse d'Avila et un livre sur la Kabbale. J'achetai le dernier livre de Carlos Castaneda mais après quinze ans sans avoir lu aucun de ses livres je n'ai pas pu me replonger dans le livre. Le livre sur la Kabbale et sur Ste Thérèse me rappelaient ma famille. En effet mon père avait un magasin de décoration à Annecy qu'il avait nommé « la Cabale » et dans la vitrine il y avait un gros livre du même titre. C'est peut-être la raison pour laquelle presque personne n'y rentrait.

L'incident du chapeau a confirmé mon impression qu'il y avait un rapport. Peut-être le type voulait que j'achète le livre sur la Souffrance chrétienne parce qu'il conseillait une attitude de résignation qui était favorable à ma famille. Et connaissant mes penchants philosophiques par les livres que j'achetais, cela pouvait leur donner un avantage.

Finalement je suis arrivée à la conclusion que ce qui m'a fait fuir la France est le fait que ma famille ne me laissait pas vivre. La chaîne d'événements qui a fait suite à ma lettre de 1978 à Agnès, où je lui disais que petit à petit j'arrivais à placer les fragments de ma vie de façon à former un tout cohérent, s'était terminée par ma complète destitution, et je m'étais retrouvée sans logis, sans travail, avec des sacs en plastique pour tout bagage, même pas une tenue de rechange complète, et une addiction à la cocaïne, au haschisch, à l'herbe de cannabis, au tabac et à l'alcool. Quand j'avais demandé à mes parents de m'aider à me sortir de là ils avaient dit qu'ils allaient m'aider.

Je leur ai demandé, je les ai supplié de me laisser étudier la Musique. Je leur ai dit que je voulais pouvoir lire et écrire couramment comme on lit un texte et que si j'avais cette compétence je pourrais toujours trouver du travail, et ils firent la même chose qu'ils avaient faite après que j'aie passé mon Bac: au lieu de m'aider à faire ce que je voulais faire, ils ne voulaient m'aider à faire que ce qu'ils voulaient, eux, que je fasse. Et ce qu'ils voulaient, c'était que je suive une formation gratuite offerte aux femmes d'Évreux qui, après une interruption due en général à la maternité, voulaient se remettre à travailler. Les formations aboutissaient à un C.A.P. et la seule qui m'intéressait était la couture mais quand mon père vit ce que j'avais choisi il s'exclama qu'il n'y avait pas d'argent dans la couture et que je devrais choisir quelque chose d'autre. Sur mon formulaire de candidature j'avais écrit que ce que je voulais vraiment apprendre était la Musique et avant le premier entretien ma mère m'incita à aller à Paris derrière le dos de mon père qui était parti la veille, et à renouer avec la vie nocturne et la Salsa.

En refusant deux fois à dix ans d'intervalle de dépenser de l'argent pour mon éducation ils me donnaient le message que je ne valais pas que l'on dépensât de l'argent pour moi et je me sentis profondément blessée et dévaluée par mes parents. Ils savaient que j'étais dans une situation désespérée. Qu'attendaient-ils? Voulaient-ils vraiment que je sois vendeuse aux Nouvelles Galeries ou toute autre situation subalterne et sans avenir, alors que la douleur, l'angoisse, la frustration et les drogues me rendaient folle? Mais la seule façon d'être acceptée par eux était d'être soumise, obéissante sans poser de question. Mais je savais après avoir travaillé dix ans comme secrétaire intérimaire que même si je sacrifiais mon être véritable dans l'espoir d'obtenir leur approbation et leur amour, je n'en serais pas moins rejetée.

C'était comme si je ne pourrais jamais en faire assez pour eux, à moins de me suicider. Voilà la raison pour laquelle j'avais quitté mon pays natal. Je n'ai jamais entendu parler de quelqu'un qui a fait une expérience similaire, qui s'est exilé pour les mêmes raisons.

C'est ce qu'a dit Véronique qui m'a remis tout ceci en mémoire. Elle a dit que quand ils sont venus à New York mes parents auraient dû me traiter « comme une princesse » et plus tard j'ai réalisé que si j'étais à New York c'était parce qu'en France ils m'avaient traitée comme une merde, alors c'était de mauvaise foi qu'elle avait suggéré que mes parents n'avaient fait qu'une légère erreur en me traitant à New York comme ils l'avaient fait.

Quand j'y pense, le voyage de mes parents à New York en 1986 (juste deux mois avant le vol à l'arrachée de mon sac) était une tromperie complète. D'abord, leur avion ne figurait pas sur le panneau des arrivées, et c'est seulement récemment que j'ai compris que cela voulait dire qu'ils étaient arrivés avant, peut-être plusieurs jours avant, le temps de mettre au point le vol et de payer tous les acteurs concernés, y compris les invités au pot d'adieu de Toos. Et ils étaient allés à l'aéroport pour me faire croire qu'ils venaient tout juste d'arriver.

J'avais été choquée quand mon père m'avait remis une grosse bouteille de vodka pour que je la donne à Harry. Cela m'avait donné l'impression qu'il voulait le remercier pour services rendus, mais quels services? Et la semaine de vacance que j'ai passée avec eux était très économique, et maintenant je pense que le but premier était de me faire acquérir un maillot de bain, de façon que j'accepte l'invitation de John d'aller à Jones Beach quelques mois plus tard, fin juillet, le lendemain du vol.

Ils avaient fait semblant d'être pauvres pour me tromper. Ils avaient voulu quitter dès le lendemain l'hôtel où je leur avais réservé une chambre à 120 dollars la nuit, à l'Imperial à côté de Lincoln Center, et dit qu'ils voulaient louer un R.V., une maison sur roulettes, mais le périple qu'ils avaient choisi n'était pas particulièrement touristique. Pour trouver leur véhicule j'avais dû passer de nombreux coups de fil et j'étais même allée en métro au fin fond du borough de Queens, dans le quartier du Verrazzano Narrows Bridge, le pont qui enjambe le détroit de Verrazzano à l'entrée de la Baie de New York. Ils avaient dit qu'ils allaient dormir dans le van, garés discrètement dans une rue, et qu'ils aimaient ça. Ils aimaient même les assiettes et les plats en plastique à deux balles que, grands seigneurs, ils m'avaient laissés en partant. Pour la vidange je ne sais pas comment ils se débrouillaient. Peut-être qu'ils pouvaient tenir une semaine.

Ils avaient fait semblant d'être pauvres pour que je ne leur demande pas d'argent et ils étaient repartis sans m'avoir donné un centime, alors que même des parents pauvres auraient fait l'effort pour aider leur fille. Il savaient bien pourtant, que je savais que mon père payait l'impôt sur la fortune. On ne peut pas payer cet impôt et être en même temps à la limite de l'indigence. Mais je me suis toujours dit, devant leur avarice et leur radinerie, que la pauvreté réelle était celle de leur cœur, et dans mon propre dénuement matériel je les plaignais.


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