Journal de la Femme à Abattre



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Paris, mars 2019

Vendredi 15 à bord du TGV Bordeaux-Paris
Je suis partie ce matin de Toulouse au train de 08H46. Je reviens en arrière pour décrire les divers événements concernant le procès de Laurent Dejean dans l'affaire de l'homicide de Patricia Bouchon.

Le lundi 4 un huissier est venu me délivrer une citation à comparaître comme témoin par le Procureur de la République. Je devais me présenter à la Cour d'Assises de Toulouse le 14 à 08H45.

J'ai d'abord voulu passer par le Bon Coin qui a des offres de séjour par des particuliers, mais l'annonceuse qui offrait le logement qui m'intéressait ne m'a pas fourni tous les détails en temps voulu, et je suis restée une journée entière à ne pas savoir comment j'allais recevoir les clefs de son appartement. Je lui ai envoyé un email puis un message téléphonique et elle ne m'a répondu que le soir après 22H pour me dire où je pourrais prendre les clefs. Mais il était trop tard, j'avais déjà perdu confiance et annulé ma réservation. Manque de bol, on ne peut pas récupérer le prix de la réservation si on annule moins d'un mois à l'avance, j'ai donc perdu 40€. J'ai réservé une chambre à l'hotel Pastel pour les nuits du 13 et 14.

Pour me rendre à la gare Montparnasse j'ai d'abord marché de mon domicile jusqu'au boulevard Masséna. Là j'ai pris le tramway jusqu'à la Porte d'Orléans, où j'ai pris le métro jusqu'à la station Montparnasse-Bienvenüe. La sortie était rue du Départ et j'ai marché jusqu'à la gare. Il y avait des bourrasques qui ont failli plusieurs fois emporter mon grand béret marron en velours côtelé. Mais tous ces petits retards imprévus m'ont fait rater mon train. J'aurais dû partir de chez moi plus d'une heure à l'avance, pourtant Montparnasse n'est pas très loin de chez moi. Arrivée dans l'enceinte ferroviaire je me suis trompée d'escalier roulant et je suis redescendue puis remontée par le bon escalier mais j'ai raté le train où j'avais réservé une place en ligne, et le billet en promo à 40€ n'était pas remboursable non plus!

J'ai pris le train suivant qui m'a coûté 66€ avec la réduction Senior. J'avais presque deux heures d'avance alors j'ai commencé un châle au tricot dont j'avais emporté les fournitures après avoir passé du temps à réfléchir quel tricot j'allais faire. Je suis arrivée de justesse à mon train. Les contrôleurs à l'entrée du quai m'ont dit que je n'avais pas le temps de marcher jusqu'à ma voiture, et demandé de monter à la première porte. Je me suis retrouvée dans une voiture qui annonçait un numéro de train différent de ce que disait mon billet. Puis une employée de la SNCF est passée et je lui ai dit que je m'étais trompée de train. Elle m'a dit que le train qui allait à Toulouse était en tête de train et qu'arrivée à Bordeaux je devrais descendre et remonter dans la bonne voiture. Elle m'a dit que j'avai le temps mais j'ai préféré me rapprocher immédiatement de la voiture de tête et cette dame a eu la gentillesse de m'ouvrir le chemin en tirant ma petite valise à roulette, achetée pour 18€, tandis que je la suivais avec ma canne et deux sacs en bandoulière.

En gare de Bordeaux j'ai donc pris place dans la voiture où j'avais une réservation et tout s'est bien passé mais à Agen le train a été immobilisé car plus loin un arbre était tombé sur la caténaire et il fallait compter sur un retard d'environ une heure et-demie. Consternation générale. Puis on nous a demandé de changer de train car notre train allait repartir vers Paris. Nous sommes montés dans un TER. Je croyais qu'il allait circuler sur une voie différente mais non, il n'y avait qu'une seule voie et nous devions attendre. Le train s'est trouvé bondé, nous étions debout dans le dégagement et je me demandais combien de temps j'allais pouvoir tenir debout, quand j'ai senti derrière moi une porte qui s'ouvrait sous la pression: c'était la porte des w.c. J'y suis rentrée, j'ai rabattu le couvercle et me suis assise. Ouf! Je n'en pouvais plus. J'ai attendu un bon moment et quand je suis sortie la foule avait disparu. Il n'y avait plus que des voyageurs assis, certains desquels avaient une boîte en carton fournie par la SNCF, dans laquelle il y avait une bouteille d'eau et quelque chose à manger. J'ai pris une place libre à côté d'un vyageur rescapé du TGV. Je lui ai demandé où étaient passés tous les voyageurs du TGV. Il m'a dit que certains avaient pris un car et d'autres avaient des proches qui venaient les chercher en voiture. La disparition de cette foule tenait du miracle. Il n'y avait plus qu'à attendre que le train démarre et je suis arrivée à Toulouse avec 1H30 de retard. Heureusement l'hôtel Pastel rue d'Orient où j'avais réservé une chambre n'était pas loin et je m'y suis rendue à pieds.

Le réceptioniste, une jeune homme noir, m'a fait changer de chambre car ma réservation était au 2ème étage et il avait la même chambre libre au 1er. La chambre était minuscule mais l'équipement était complet.

Je me suis deshabillée, j'ai mis ma chemise de nuit et me suis couchée. J'étais épuisée. Mine de rien j'avais beaucoup marché, j'avais gravi des escaliers, et j'avais très mal aux genoux. Ma petite valise, même avec des roulettes, n'était pas de tout repos à trimballer. Heureusement beaucoup de gens dans le métro me l'avaient portée là où il y avait des marches. Je me suis reposée puis je lme suis levée, j'ai pris une douche, j'ai mangé de mes provisions, je me suis connectée à internet et vers 23H j'ai mis l'alarme de mon réveil à 06H50.

Le jeudi 14 j'ai téléphoné à un taxi dont le numéro était affiché à la réception de l'hôtel. L'homme n'était pas libre. Il m'a dit que la distance entre la gare et le Palais de Justice était d'environ 3 kilomètres et il m'a conseillé de prendre de métro à la gare. Ce que j'ai fait. J'ai dû prendre une correspondence à Jean-Jaurès. Je suis arrivée avec suffisamment d'avance pour repérer les lieux, puis je suis partie en quête d'un endroit où je pourrais prendre un café-croissant. J'ai trouvé ce que je cherchais dans un bar-tabac et l'heure venue je me suis dirigée vers la Cour d'Assises.

J'ai présenté ma citation et on m'a fait avancer jusqu'à l'assesseuse qui a enregitré ma présence et m'a demandé de lui fournir un RIB pour que je puisse être remboursée de mes frais. Elle m'a demandé de prendre place dans l'aire réservée aux témoins et experts, juste derrière les parties civiles. Plusieurs gendarmes en tenue y étaient déjà assis.

De là j'ai pu voir que Christian Bouchon était là. Ses cheveux étaient devenus grisonnants, il avait perdu cet air de jeunesse qu'il avait encore quand le reportage avait été fait en 2015. Sa fille Carlyne était présente à ses côtés, une jeune femme très menue. Du côté de la famille de Patricia j'ai reconnu sa soeur Sandra Damiano. Sa mère était là aussi mais ni son père ni son frère.

Je regardais CB. Il était assez agité, allant parler aux avocats de la partie civile, revenant s'asseoir, se relevant et allant ailleurs. J'essayais de comprendre son état d'esprit. Il espérait sans doute que l'accusé allait être reconnu coupable et condamné, et alors il se sentirait soulagé.

De nombreux sièges étaient réservés à la Presse et tous les sièges disponibles pour le public étaient pris. J'ai été étonnée par le battage médiatique même si l'affaire a retenti à l'échelon national depuis la disparition de la victime.

Le président a fait un petit discours d'ouverture du procès. C'était un homme qui avait la bonne cinquantaine, cheveux ondulés grisonnants et longs. Il gesticulait et disait « donc » à tort et à travers, comme un bricoleur sur Youtube à qui j'avais fait la remarque de ce tic agaçant. Ce qui m'a beaucoup étonnée aussi, ce fut le nombre de témoins appelés par le ministère public. La liste a été lue à haute voix, il y en avait plus de soixante-dix à ce que j'ai entendu dire. « Moins il y a de preuves, plus il y a de témoins, » me suis-je dit.

Les témoins ont été appelés et ils ont entendu le jour et l'heure de leur convocation. Vers la fin ce fut mon tour. Un des deux avocats de la défense, Guy Debuisson qui, à ce que je sache, ne savait pas qui j'étais dans la foule, a dit que mon témoignage était très important et qu'il fallait absolument que je vienne. Le président a dit la même chose en me disant de venir le 26 à 14 heures, et il s'étendait alors pour qu'il arrête j'ai dit « Entendu ». J'étais le seul témoin dont on avait dit cela.

Entre le 14 et le 26 j'ai commencé un ouvrage de dentelle Shetland au tricot. J'avais mûrement réfléchi et décidé de refaire un certain modèle que j'avais fait en laine à chaussettes histoire de m'initier. Cette fois je voulais utiliser du vrai fil à dentelle de Shetland à deux brins qui fait 165 mètres pour 25 grammes, que j'avais acheté en solde il y a longtemps dans un beau bleu foncé. Le motif de fleurettes allait très bien avec cette couleur mais avant d'utiliser cette laine je me suis exercée avec un fil à chaussettes à 4 brins et en travaillant avec ce fil j'avais le désir impérieux de sentir entre mes doigts le vrai fil à dentelle, son toucher, sa finesse. C'est étrange d'avoir un tel désir mais dans l'amour du tricot le sens du toucher y est pour beaucoup.

Après plusieurs faux départs j'ai réussi à suivre le schéma sans me tromper et suis alors passée au fil à dentelle. Pendant ce temps je me posais des questions sur mon témoignage à venir et j'ai envoyé un email à Me Debuisson pour lui demander des précisions mais il ne m'a pas répondu. J'ai alors pensé que c'était peut-être interdit en France pour un avocat de parler à un témoin qu'il avait lui-même convoqué. J'ai été affligée sur le moment mais me suis ressaisie et me suis plongée dans mon tricot. Au minimum j'aurais aimé savoir à l'avance quelles questions on allait me poser pour me présenter.

J'ai réservé un aller et retour en ligne et j'ai profité de ce que mon imprimante était branchée pour imprimer aussi divers papiers, ma dernière facture d'Orange et d'autres concernant la succession. Je n'avais jamais regardé de près ce que je m'étais fait envoyer par la Publicité Foncière et cette fois je les ai lus à tête reposée et j'ai compris certaines choses qui m'avaient échappé quand en février 2016 j'avais reçu ces papiers.

Il faut dire que chaque fois qu'il est question de la succession j'ai un violent réflexe émotionnel que je sens au creux du ventre et qui trouble ma pensée, et comme on m'empêche d'avoir un avocat je reste dans l'incompréhension jusqu'à ce que mes émotions se calment, jusqu'à ce que je puisse surmonter mon appréhension et mon dégoût, et alors je peux comprendre ce que je lis. Il aura donc fallu trois ans pour que je comprenne ces papiers de la Publicité Foncière.

J'ai aussi imprimé le relevé de compte que le syndic Parry's Immo m'avait envoyé en pdf, où on voyait qu'il me réclamait deux fois une somme proche de 20.000€ à trois ans d'intervalle. J'avais payé la première fois (ou plutôt la somme avait été saisie de mon compte) mais il me semblait que cela faisait un peu beaucoup, de payer 40.000€ en trois ans. Qui peut se permettre de payer ça? Evidemment quand j'avais signé cette maudite « Acceptation » pour pouvoir me loger en juillet 2002, j'ignorais tout de ce qu'impliquait la copropriété de cet appartement. Seul m'importait d'avoir un toit sur la tête.

Je voulais m'inscrire sur les listes électorales et je n'ai pas trouvé moyen de le faire avant le jour de mon départ. Je me suis donc pointée à la mairie à 9 heures du matin avec les satanés justificatifs. Même en arrivant à l'ouverture j'ai quand même poireauté douze minutes!

L'heure de départ de mon train était juste avant 18 heures et je suis arrivée en avance. J'ai voulu m'acheter à manger au comptoire Paul. J'ai demandé une bouteille d'eau, un croissant et un chocolat. On m'a facturée 2,50€ pour un demi litre d'évian, et 4,20€ pour « PDJ ». J'en avais pour presque 7€! j'ai demandé ce que voulait dire « PDJ ». La serveuse m'a répondu avec un ton et un sourire condescendants que cela voulait dire Petit DéJeuner et que le prix était forfaitaire, et que cela me revenait moins cher que de payer les deux articles individuellement, pourtant le chocolat dans une tasse en carton était plutôt minable alors si le croissant valait un euro, on me facturait cette boisson à 3,20€ et c'était un prix avantageux? Mais une queue se pressait derrière moi et je ne pouvais pas discuter. Cela me servirait de leçon.

Je me suis installée une demi-heure avant l'heure du départ à mon siège réservé. Une femme s'est présentée qui avait réservé le siège à côté du mien mais ce siège était déjà occupé par une femme qui a montré son billet dont la réservation portait bien le numéro de siège correct. Le même siège avait donc été attribué à deux clients! La femme s'est retirée et je ne l'ai pas revue. Un peu plus tard une voix nous a annoncé qu'en raison de manifs des Gilets Jaunes au Mans le train serait retardé. Les Gilets Jaunes ne manifestent que le samedi alors c'était étonnant d'apprendre qu'ils causaient ce retard. Et puis je ne voyais pas en quoi des manifs au Mans avaient un effet sur le trafic au départ de Paris mais la voix est revenue et nous a expliqué que certain personnel de la SNCF n'avaient pas pu se rendre à leur travail à cause de cette manif. Ah bon, certains employés habitaient au Mans et venaient travailler à Paris! Et la SNCF n'avait pas de remplaçants au pied levé?

Mais ce n'était pas tout: quelques instants plus tard la voix nous a annoncé que le train n'irait pas jusqu'à Toulouse, qu'il ferait son terminus à Bordeaux. Quel rapport y avait-il entre les manifs au Mans et l'annulation du trajet Bordeaux-Toulouse? J'avais à peine eu le temps de me poser la question quand la voix nous a annoncé que les voyageurs à destination de Toulouse seraient logés gratuitement à l'hôtel non pas à Bordeaux mais à Paris! C'était ahurissant. Je me suis levée pour prendre ce que j'avais déposé dans le filet au-dessus du siège mais me suis ravisée. J'avais le sentiment que ce serait une erreur. Un grand sentiment de lassitude m'a envahie et j'ai décidé qu'il m'était impossible de remettre mon pull et ma veste, me frayer un chemin jusqu'à la sortie, prendre ma valise etc. et je me suis rassise. Peu m'importait ce que faisaient les autres, j'allais rester dans le train coûte que coûte.

Ma voisine était un jeune femme d'ample largeur, apparemment de la Jamaïque ou une autre île des Caraïbes anglophones. Elle était en conversation sur Skype avec une copine à qui elle n'avait pas grand chose à dire. Elle répétait de temps en temps « I miss my boyfriend ». Je lui ai dit en anglais qu'il était interdit de parler au téléphone dans le train mais elle n'en a pas tenu compte et a continué sa conversation dans le wagon qui était rempli de voyageurs attendant le départ du train. Après un certain laps de temps je lui ai renouvelé ma demande, lui disant que dans les trains en France on ne parlait pas au téléphone, que si c'était permis tout le monde serait en train de téléphoner. J'ai ajouté qu'elle était la seule dans tout le wagon à parler au téléphone. Elle a terminé sa conversation.

Elle m'a demandé ce que disait la voix et je lui ai dit que le train n'allait pas jusqu'à Toulouse. J'avais pris la décision d'aller jusqu'à Bordeaux et de voir sur place car je n'avais vraiment pas envie de descendre du train et me retrouver dans Paris alors que je m'étais préparée à descendre dans une autre ville, et de plus en restant à Paris je prendrais du retard sur mon rendez-vous au tribunal le lendemain. Il valait mieux me rapprocher au maximum de Toulouse.

Il y a eu encore quelques annonces. Ma voisine m'a demandé à nouveau ce que disait la voix et je lui ai dit que le train s'arrêterait à Bordeaux, il n'irait pas jusqu'à Toulouse. Elle s'est levée et a quitté le train. La place est restée vide pendant le voyage et je ne m'en suis pas plainte. Le train est parti avec deux heures de retard et une fois en route la voix nous a annoncé que le train irait bien jusqu'à Toulouse après tout!

Nous sommes arrivés à Toulouse vers une heure du matin au lieu de onze heures du soir. J'ai marché jusqu'à l'hôtel sans hésitation. J'avais réservé pour une nuit et ai demandé une chambre pour une deuxième nuit mais l'hôtel était complet et je devrais trouver une chambre ailleurs. Cela m'a empêchée de m'endormir et pourtant j'étais très fatiguée.

Au matin vers neuf heures la première chose fut de m'occuper de trouver une chambre. Le wifi n'était pas encore branché alors je me suis préparée à partir et je suis descendue avec mon bagage. À la réception on m'a confirmé que l'hôtel était complet mais le wifi était maintenant branché et j'ai pu chercher un hôtel en ligne dans le petit salon. J'en ai trouvé un à 70€ la nuit, deux étoiles, pas très loin. J'ai demandé de retenir la chambre pour moi et j'ai dit que je passerais en fin de matinée pour la payer et déposer mon bagage. Puis j'ai appelé le taxi dont le numéro figurait à la réception. On m'a dit qu'il n'y aurait pas de taxi disponible avant 45 minutes et j'ai dit que cela me convenait. En attendant j'ai mangé de mes provisions, du pain beurré et du comté. J'étais contente de pouvoir alléger mon bagage en mangeant. J'ai demandé au taxi de m'attendre pendant que je payais ma chambre à l'hôtel Cousture et de me conduire ensuite au palais de justice. La journée était fraîche mais ensoleillée.

Je suis arrivée avec deux heures d'avance mais j'étais rassurée d'être sur place. J'avais sommeil et je me suis assise sur un banc et ai fait un petit somme sans m'en apercevoir, puis je suis rentrée dans un restaurant sur la place et j'ai commandé un café, et suis restée à l'intérieur jusqu'à 13H30, après quoi je me suis dirigée vers le tribunal.

Des spectateurs étaient groupés à l'entrée et un caméraman avait installé un tripode au milieu de la rue étroite des Fleurs et il m'a regardée d'un air pas commode quand je suis passée devant son installation. Christian Bouchon était en conversation dans un petit groupe sur la place, et sa fille Carlyne aussi, avec un autre groupe.

J'ai fait demi-tour et suis retournée sur la place où il y avait des bancs et je me suis assise. Enfin à 13H55 je me suis levée et j'ai pris l'ascenseur jusqu'au premier alors que la foule était groupée dans l'escalier. Au moment où je passais le contrôle de sécurité j'ai entendu Bouchon derrière moi qui disait au garde d'un ton familier et faussement indigné: « Vous me contrôlez à chaque fois! » Je me suis demandé comment il avait fait pour me repérer, il avait dû me guetter et je ne l'avais pas vu. Pourquoi avait-il fait cela? Pour me faire savoir qu'il n'éprouvait aucune inquiétude?

L'assesseuse m'a accompagnée jusqu'à la salle d'attente des témoins, à droite de la salle au bout d'un long couloir. Arrivée dans la salle d'attente elle m'a demandé mes justificatifs de frais, puis elle a ajouté que le remboursement était de toute façon forfaitaire. Je lui ai signalé mon RIB car elle avait insisté dessus la fois précédente.

Il y avait dans la salle des sièges industriels en groupes de 4 soudés sur une barre de fer, à l'assise thermoformée, et deux fauteuils anciens, l'un de style Voltaire avec un dossier très haut, tapissé en velours vert et une chaise de style Louis XVI. Après m'être assise sur un des sièges industriels je me suis dit que le fauteuil serait sûrement plus confortable malgré un accoudoir abîmé, et je m'y suis assise. C'était en effet beaucoup plus confortable! Une femme est venue dans la salle et s'est assise. Un peu plus tard un garde est venu nous demander si nous nous connaissions et nous avons dit non. Une dizaine de minutes plus tard cette femme a été appelée et elle a quitté la sallle d'attente.

J'avais très sommeil et j'essayais de rassembler mes idées en trois points essentiels. Mais les heures passaient et personne ne m'appelait. Je croyais que la cour terminait la session du jour vers 17 heurs mais à 17H30 j'étais toujours là et à force de regarder les vieilles cartes scolaires Vidal-Lablache qui ornaient le mur en face de moi, je les connaissais par coeur . J'ai demandé au garde à quelle heure la cour fermait. Il m'a répondu qu'il n'y avait pas d'heure déterminée, cela dépendait de la charge de travail du jour. Je me suis assoupie puis au réveil je me sentais mieux, j'ai révisé ma tenue pour être présentable, j'étais sûre que je n'allais plus attendre longtemps, et je me suis tenue droite sur mon siège.

L'assesseuse est venue et elle m'a dit « C'est à vous. » Je l'ai suivie jusqu'à la salle d'audience. Elle m'a dit de poser mon sac sur un siège au premier rang et d'aller à la barre. Je n'ai pas vu les parties civiles, le premier rang était vide.

D'emblée le président m'a attaquée en faisant preuve d'impatience et de mépris à mon égard. Il a fait comme si c'était moi qui avais demandé à témoigner et cela m'a complètement désarçonnée. Le 14 mars lui et Me Debuisson m'avaient dit de venir sans faute car mon témoignage était important et maintenant ce président de la Cour d'Assises, pas n'importe quel clampin, me traitait comme un chien dans un jeu de quilles. Je ne saurais retranscrire verbatim ce qu'il m'a dit mais c'était du genre: « Qu'est-ce que vous avez à dire? Vous connaissiez un des protagonistes? Vous savez on a déjà entendu soixante-dix témoins et on en a un peu ras-le-bol. Qui êtes-vous? Quel âge avez-vous? Quelle est votre profession? D'où venez-vous? » Je lui ai répondu en disant mon nom mon âge et lieu de résidence, que j'avais été secrétaire juridique dans ma vie active, et aussi interprète anglais-espagnol. J'ai dit que je ne connaissais personnellement aucune des personnes concernées. Il m'a demandé de prêter serment, ce que j'ai fait, puis il m'a posé une question à laquelle j'ai répondu que j'avais écrit un rapport d'investigation basé sur les renseignements disponibles sur internet, et que j'avais envoyé ce rapport aux avocats de la défense et au juge d'instruction. Je n'ai pas dit que l'avocat de la défense m'avait fait convoquer comme témoin, ni résumé le contenu de mon rapport qui peut se résumer en une phrase: dans les cas d'assassinat, les coupables produisent de faux indices pour égarer les enquêteurs, et dans le cas de Patricia Bouchon, il semble que tous les indices dont se sont servi les enquêteurs sont des faux.

Le président a demandé à l'avocat général s'il avait des questions. Celui-ci a répondu d'un geste ample signifiant la lassitude et il a dit non. Le président a ensuite demandé à l'avocat des Bouchon s'il avait des questions. Celui-ci m'a demandé si j'étais bien propriétaire du site brigittepicart.com. J'ai dit oui. Il m'a demandé si j'avais conscience que les propose que je tenais à l'endroit de son client Christian Bouchon constituaient de la diffamation. J'ai répondu que j'avais préfacé la section consacrée aux affaires criminelles en disant que tout le contenu était l'expression de mon opinion. Il m'a dit que les images que j'utilisais enfreignaient les droits d'auteur. J'ai répondu que toutes les images que j'utilisais étaient dans le domaine public. Il n'avait pas d'autre question. Le président a alors demandé aux avocats de la défense s'ils avaient des questions. Le plus âgé des deux qui est je crois Guy Debuisson a dit non. Je me suis tournée vers lui, il était à plat-ventre sur sa table, la tête tournée vers la droite, dans une attitude de honte. Il m'avait fait venir de Paris, il savait que j'avais des difficultés à marcher, que j'avais surmonté de nombreux obstacles et retards mais que je ne m'étais pas laissée décourager car j'avais conscience que le sort d'un innocent était dans la balance et lui, au moment de démolir toute l'enquête des gendarmes par mon témoignage et de convaincre les jurés que son client était innocent, se défilait comme une lavette.

Je ne suis pas restée à la barre plus de trois minutes. J'ai quitté la salle en m'appuyant sur ma canne. Une fois dehors j'ai été rejointe par des spectateurs. L'un d'entre eux s'est écrié « Ils ne vous ont pas laissé parler! C'est un camouflage! » Une femme m'a demandé ce que j'avais à dire. J'ai commencé à lui expliquer que les indices dans le chemin étaient des faux plantés par le coupable, puis j'ai dit « Êcoutez, je ne vais pas vous faire la démonstration maintenant. Vous n'avez qu'à télécharger mon rapport sur internet, tapez mon nom et celui de Patricia Bouchon sur Google et vous le trouverez. Ce qui me met en colère c'est que ce salaud de mari veut qu'un innocent paie à sa place! » Je ne voulais pas m'attarder avec le group à cause de mes dents et tête baissée me dirigeais vers le métro.

Arrivée à l'hôtel Cousture je me suis reposée dans ma chambre dans un état d'anesthésie. Je n'éprouvais aucune émotion. Ni étonnement, ni colère ni indignation. Le trajet du retour s'est déroulé sans anicroche.

Le 28 ou 29 l'avocat général a plaidé pour l'acquittempent mais le jury a rendu un verdict coupable, et a condamné ce pauvre Laurent Dejean à une peine de vingt ans de réclusion criminelle. Comme il n'y avait aucune preuve contre lui, les circonstances les plus anodines ont pris l'importance de pièces à conviction: Dejean rabattait les sièges arrières, et l'inconnu de la Clio avait les sièges rabattus aussi! Dejean portait un bonnet noir et l'inconnu de la Clio aussi! La fenêtre côté conducteur était baissée quand le chauffeur a vu l'inconnu dans sa Clio, et la fenêtre côté conducteur de la Clio de Dejean avait le mécanisme de la manivelle cassé. Toutes ces coïncidences ont pris une importance disproportionnée. Combien d'hommes portent un bonnet noir en février?

J'avais envie d'écrire à Me Debuisson pour exprimer ma colère et mon mépris mais j'ai préféré garder le silence. Il avait été trop sûr de l'acquittement, il avait crû qu'il pouvait se passer de mon témoignage, et maintenant il avait perdu la face.

Je me dis que l'heure de la vérité n'a pas encore sonné, mais qu'elle viendra et alors mon analyse de la situation sera prise au sérieux.


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