Journal de la Femme à Abattre



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Paris, juin 2019

Vendredi 14: Mercredi je suis allée visiter une grande maison à vendre dans le village du Veurdre au nord du département de l'Allier, à l'endroit où trois départements et trois régions convergent: il s'agit des départements de l'Allier (Auvergne), du Cher (région Centre) et de la Nièvre (Bourgogne).

Je me suis levée à 5 heures du matin sans difficulté, me suis mise en route vers l'arrêt de bus à 6 heures et à 7H01 mon train partait de la gare de Bercy. J'avais organisé mon voyage pour rentrer le soir même car le seul hôtel sur place coûtait 60€ la nuit.

J'avais emporté La Fortune des Rougon d'Émile Zola, que j'avais en Livre de Poche depuis des années, remettant toujours à plus tard la lecture de ce roman, le premier de la série. J'avais commencé la lecture à la laverie quelques jours plus tôt, n'avais pas été séduite mais avais décidé de persister, et là, dans le train, j'ai trouvé le roman carrément déplaisant. J'ai pu identifier la cause de ma déconvenue: c'était la façon dont l'auteur se situait par rapport aux personnages. Il se sentait tellement supérieur! Il les observait froidement comme un entomologiste observe des insectes dans leur milieu, et son attitude arrogante était empreinte des nouvelles théories de la Science sur l'hérédité génétique et la physiognomonie, et il n'hésitait pas à qualifier les divers personnages, même ceux pour qui nous pouvions avoir de l'affection, en termes de race, de vigueur, de santé, un peu comme un maquigon évaluerait le bétail. Et il racolait le lecteur en insistant sur des détails scabreux, comme pour éveiller son sadisme latent.

C'en était trop. Aux alentours de la page 50, dégoûtée, j'ai refermé le livre et l'ai glissé dans le réceptacle à détritus. J'avais lu plusieurs de ses romans quand j'étais jeune parce qu'on nous avait dit que c'était un grand écrivain du XIXème Siècle. Mais le peu que j'ai lu cette fois m'a permis de comprendre l'air du temps à l'époque de ma naissance: en effet les théories scientifiques ont une certaine durée de vie, et ce n'est pas impossible que cent ans plus tard, les considérations de tare génétique aient joué contre moi et motivé la décision de m'éliminer rapidement, même si mes parents biologiques n'avaient aucune consanguinité, mon père biologique étant mon oncle paternel, pas maternel. Une fois établi mon acte de naissance qui allait tirer d'affaire les époux Picart, il fallait que je disparaisse rapidement, on ne pouvait pas s'arrêter à un tel détail. Fille de son oncle, fruit de l' inceste, basta! Mon sort était scellé avant même ma conception.

Arrivée à Nevers à 9H01 j'ai rejoint devant la gare mon chauffeur de Blablacar qui m'a déposée à St Pierre le Moûtier. J'ai pris un café au lait dans le bistrot de la Poste et ai demandé un n° de taxi à la serveuse car celui que j'avais noté n'était plus attribué. En attendant le taxi je suis allée voir sur la petite place en face du bistrot, qui semblait être bordée par un cours d'eau en contre-bas. C'était exact. Le cours d'eau était un ruisseau pas très abondant qui recueillait les eaux de pluie en cas d'averse. On voyait plusieurs tuyaux venant de l'amont s'avancer dans l'espace entre les deux murs de la canalisation. Voir mon album sur Flickr et faire défiler vers la gauche jusqu'au carré en tricot. De l'autre côté il y avait un espace en friche où l'herbe, les fleurs et les arbres poussaient dans un désordre exquis, et où la faune pouvait s'ébattre tranquillement. C'était le premier coup d'oeil sur la nature sauvage que j'avais depuis des lustres.

Mon chauffeur m'a déposée sur la place de l'église du Veurdre et comme mon rendez-vous de 14 heures était encore loin, je suis partie en balade pour visiter les alentours. Il y a un mur d'enceinte mais comme je l'ai compris plus tard, ce n'est pas pour protéger le village des envahisseurs humains mais des crues de l'Allier. Une tour trapue et d'un fort diamètre, percée d'ouvertures oblongues à environ un mètre au-dessus du sol, servait -et sert toujours- à recueillir les eaux de crue et à protéger le village. Je ne sais quelle est la profondeur de ce puisard mais en regardant par une des ouvertures j'ai vu qu'il n'y avait rien que de l'espace vide et apparemment pas de sol. C'est en y réfléchissant que j'ai compris plus tard à quoi servait cette tour, et les murs d'enceinte.

Plus loin, en dehors de l'enceinte, j'ai vu un parc où poussaient d'énormes peupliers. Le vent qui a soufflé toute la journée les faisait bruisser et le bruit était impressionnant. De l'autre côté de la route plusieurs habitations entourées de jardins prenaient le risque d'être inondées de loin en loin, mais le terrain devait être moins cher. Un homme était en train d'agrandir sa maison en faisant une extension en briques creuses. Il sifflotait un air indéterminé et de temps en temps on entendait une scie circulaire. Après il n'y avait plus de maisons, seul les prés où paissaient des vaches charolaises à la belle couleur café-au-lait. Un écriteau en forme de flèche indiquait "jardin refuge". La porte ne tenait que par un crochet et je suis entrée. Un chemin étroit récemment fauché menait tout droit puis il virait à gauche et plus loin on distinguait un toit. Les herbes folles et les buissons croissaient en toute liberté. Sous le toit se trouvaient des cadre de ruches. Un muret de pierres sèches, des rondins servaient de siège et j'ai décidé de pique-niquer à cet endroit.

J'avais préparé des tartines beurrées et je n'avais plus qu'à ouvrir le sachet hermétique qui contenait deux tranches de jambon, et à me couper du fromage de Comté, pour faire mon repas. Une fois rassasiée je me suis allongée sur l'herbe, j'ai posé mon chapeau sur mes yeux et je me suis détendue en écoutant les bruits de la nature. Puis j'ai voulu explorer le jardin mais c'était un vrai dédale et je me suis trouvée coincée: d'un côté il fallait franchir un buisson d'églantier qui barrait le passage, et de l'autre côté un autre buisson épineux de ronces me retenaient dans le périmètre de l'abri. Je ne trouvais plus le chemin par lequel j'étais arrivée. J'ai fait plusieurs tentatives infructueuses. Heureusement le son lointain de la scie circulaire me permettait de ne pas être désorientée car sans lui, à force de tourner à droite puis à gauche j'aurais complètement perdu le nord.

Il fallait que je franchisse l'un de ces buissons épineux et j'ai vu qu'en me serrant contre la barrière en bois j'aurais davantage d'espace. Je me suis donc baissée, mon dos était protégé par mon sac à dos et je suis passée sous l'églantier en baissant la tête et enfin me suis retrouvée sans autre obstacle à franchir pour gagner la sortie. Je me suis encore allongée pour me reposer après ces émotions. J'avais encore du temps avant le rendez-vous. L'homme qui construisait sa maison en sifflotant était à une vingtaine de mètres de l'autre côté du grillage.

À 13H30 j'ai trouvé la femme de l'agence immobilière. J'ai été déçue par la maison. J'avais cru que c'était une maison bourgeoise avec du parquet et des agencements d'une certaine qualité mais il n'en était rien. L'escalier était très étroit, de même que la porte d'entrée sur la rue des Orfèvres. J'étais agacée car la femme ne cessait de parler au lieu de me laisser observer, et on n'y voyait rien car tous les volets étaient fermés, et elle a éclairé avec son smart phone mais elle avait peur d'épuiser la batterie, et je ne sais comment il s'est trouvé plusieurs fois où j'ai eu le rayon lumineux en plein dans les yeux ce qui m'a encore plus agacée. J'étais épuisée après ma promenade et elle me parlait debout entre deux portes. Je lui ai dit que j'avais besoin de m'asseoir mais il n'y avait rien alors je me suis assise sur les marches de l'escalier.

La maison faisant 200m² il y avait beaucoup de choses à noter et quand j'ai vu les fils électriques dans leurs gaines qui couvraient le plancher du grenier j'ai eu peur. Je me suis dit que si quelque chose ne fonctionnait pas je serais incapable de trouver la cause de la panne, je devrais faire venir un électricien et il mettrait des heures à tout inspecter pour situer le problème.

Je pourrais à la rigueur emménager et ne rénover que petit à petit mais ce n'était pas mon intention de passer des années à rénover et en attendant, de vivre dans un taudis, surtout que la taxe d'habitation et l'assurance ne tiennent pas compte de l'état de la maison et même si seulement un quart est habitable, il faut payer pour la maison tout entière.

Inutile de s'étendre sur tout ce qui ne me plaisait pas mais le problème rédhibitoire fut le fait que les trois escaliers étaient en très mauvais état et que même s'ils avaient été en bon état, ils étaient si exigus qu'il aurait fallu remodeler l'espace pour faire installer une cage d'escalier décente. Je me suis demandé après mon retour pourquoi ils étaient en si mauvais état, et la seule réponse que j'ai trouvée fut qu'ils avaient été faits avec du bois bon marché, du sapin au lieu du chêne. Pour l'escalier en pierre de la cave je ne sais pas quel était le problème mais il manquait une marche dans le tournant.

Malgré tout j'ai dit que je voulais acheter cette maison et Mme Guillemin m'a conduite à Lurcy Lévis où se trouve son agence et là j'ai signé un compromis de vente. Elle m'a raccompagnée au Veurdre, je lui ai demandé de me laisser au site des Canoës de l'Allier et j'ai marché jusqu'au bâtiment qui était fermé. J'ai marché jusqu'à la rivière Allier qui était en contrebas d'un talus, inaccessible, et me suis assise puis couchée dans l'herbe. Le pont était juste au-dessus de moi.

Après un petit somme j'ai grimpé des escaliers construits dans le pilier du pont et me suis retrouvée à l'endroit exact où il franchit la rivière. J'ai marché en direction de Riousse car il y a là un terrain à vendre pour un bon prix. Mon idée était que si j'achetais la maison je pourrais aussi acheter ce terrain pour le cultiver car il n'était pas très éloigné. Mais à pieds cela m'a paru long. Le terrain en question était inaccessible depuis la route, et des chèvres y broutaient. Le problème de ce bien est qu'une ligne électrique venant de la colline le traverse dans toute sa longueur jusqu'à la route, et il y a un ou deux poteaux électriques sur le terrain, mais ce n'est pas une ligne à haute tension.

J'ai continué ma marche jusqu'au village de Riousse et je suis entrée dans le bar qui était ouvert derrière une fontaine. J'étais épuisée et assoiffée. Il régnait un calme très reposant dans la salle, qui était tenue par un homme d'un certain âge. J'ai appris pendant ma halte d'une bonne heure, que les habitants de Riousse sont soit des retraités, soit des travailleurs du tertiaire qui vont à Nevers tous les matins et rentrent à Riousse en fin de journée. Il n'y a plus d'agriculteurs, à part le viticulteur qui fait son vin AOC.

J'avais rendez-vous avec un chauffeur de Blablacar vers 19 heures et à 18H30 j'ai appelé un taxi qui m'a déposée à St Pierre le Moûtier. Le trajet n'était pas très long mais il m'a coûté 16€ car le tarif de nuit était en vigueur.

Le chauffeur est venu me cueillir devant la pizzeria à l'angle de la rue de la Fontaine-rue de Paris. La pizza n'avait rien de comparable avec la vraie recette: le fromage était du gruyère et il n'y avait pas d'origan dans la sauce tomate donc le goût de la pizza n'y était pas.

Il a fait un détour pour aller chercher un voyageur dans un bled proche d'une centrale nucléaire. Le jeune homme y travaillait. On voyait les deux tours géantes qui fumaient dans la distance, éclairées à contre-jour par une lumière du couchant jaune et rose, entrecoupée de nuages d'orage, estompée par une averse qui s'abattait sur nous. Si j'avais eu mon appareil photo dans mon sac j'aurais demandé au conducteur de s'arrêter et j'ai raté à regret la chance d'une photo.

Le conducteur m'a déposée au pied de chez moi et cela m'a épargné la marche finale, ce qui était très appréciable car j'étais fatiguée.

Le Mardi 18 je suis partie à nouveau, cette fois pour Montluçon où j'avais rendez-vous avec un vendeur qui voulait bien me cueillir à la gare. Mais arrivée à Vierzon où j'avais une correspondance, j'ai pris le mauvais train et me suis retrouvée en direction d'Orléans. Je ne comprends toujours pas ce qui s'est passé. Le train d'Orléans est arrivé à l'heure où celui de Montluçon devait arriver, et Montluçon était en tête de liste sur le panneau d'affichage alors je suis montée à bord sans me poser de question et ce n'est qu'après le départ que j'ai réalisé que j'étais dans le mauvais train quand une voix nous a accueillis à bord du train n° XXXX, un numéro qui n'était pas celui du train de Montluçon. Il a fallu que je téléphone au vendeur pour annuler le rendez-vous, j'était très contrariée et lui aussi. Je ne sais pas s'il m'a crue, il a peut-être pensé que je lui racontais un bobard. Je lui ai dit que je reprendrais contact pour visiter son bien une autre fois mais la semaine suivante j'ai été grippée et hors-service, puis il y a eu une semaine de canicule à la fin du mois. Cette erreur m'a fait perdre le prix du retour Montluçon-Paris et en plus j'ai dû payer 15€ pour le train Orléans-Paris.

Dans la prison de Bali mon neveu Mathias Échène fait la grève de la faim. Il la fait depuis environ deux mois et a perdu 24 kilos. Sa sœur Éléonore remue ciel et terre pour l'aider mais toutes ses relations n'y font rien. Lui qui essayait d'impressionner ses interlocuteurs en citant des noms de politiciens locaux, ne trouve plus personne pour l'aider. Il faut dire que cela fait mauvaise impression d'être fiché sur Interpol, mais il insiste que son problème n'est rien de plus qu'un différend commercial. Quelle ironie du sort qu'il ait fait construire des villas de grand luxe pour finir dans une prison tropicale où il partage un espace restreint avec une centaine de co-détenus.

Juste avant d'être épinglé à l'aéroport de Bali mon neveu avait un litige avec la municipalité de Rodez: il avait remporté le marché pour la conversion et rénovation de l'évêché de la ville. Il proposait de le convertir en hôtel cinq étoiles pour une clientèle cosmopolite très aisée, et on lui avait remis la clef au cours d'une cérémonie, mais il n'avait pas respecté les conditions du contrat et la ville lui avait retiré sa confiance et voulait qu'il rende la clef, ce qui a pris un certain temps. Arrêté à Bali il a assuré ses interlocuteurs ruthénois qu'il n'en avait que pour quelques jours. Il doit se demander ce qui lui arrive. Il avait appris à mentir et à voler depuis sa plus tendre enfance et cela avait toujours marché, et maintenant il doit se demander si sa mère ne lui avait pas menti, elle aussi, mais elle n'est plus de ce monde pour répondre à ses questions.

vidéos sur Youtube
article du Parisien, novembre 2018
article du Parisien, avril 2019


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